Plus une ligne est longue, plus, pour que la lecture en soit facile et

ne fatigue pas les yeux, le caractère doit être fort et l'interlignage

large. Ouvrez le tome premier du _Dictionnaire_ de Littré et voyez la

«Préface»: les lignes ont 0m,185 de long et occupent toute la largeur de

la page; mais le caractère est gros et suffisamment espacé: c'est du

corps XIV (romain Didot), interligné à quatre points; aussi ces lignes

se détachent-elles bien et se lisent-elles aisément. Voyez plus loin le

«Complément de la préface»: le caractère est plus petit, c'est du corps

X (romain Didot); mais la page est divisée en deux colonnes, les lignes

n'ont plus, comme longueur, que la moitié des précédentes, moins de la

moitié même (0m,089), ce qui a permis de leur donner moins d'intervalle

que tout à l'heure, de ne les interligner qu'à deux points, et ce qui

permet également de les lire sans difficulté. Il n'en serait plus de

même si, avec ce caractère corps X ou un plus petit, nous avions la

ligne de tout à l'heure, une ligne de 0m,185 de long; plus d'un lecteur

aurait l'œil troublé, verrait ces lignes chevaucher et se confondre, les

lettres danser et papilloter.

«Gare à vos yeux!» C'est le cri d'alarme lancé jadis par Francisque

Sarcey, un passionné liseur et travailleur, dans une intéressante

plaquette, qu'il a fait exprès imprimer, dit-il, «en gros caractère et

sur du papier teinté pour soulager vos pauvres yeux[242]».

C'est le conseil et la suprême recommandation de tous les amoureux du

livre, de tous les chercheurs et fureteurs, tous les curieux et érudits.

Ayez bien soin de vos yeux! Vous ne sauriez avoir pour eux trop

d'égards, prendre pour eux trop de précautions. Ce sont les premiers et

les plus indispensables de vos instruments.

CHAPITRE V

LA RELIURE

Faut-il faire relier les livres?--Avantages et inconvénients des livres

reliés.--Opinion de Sébastien Mercier, de Gabriel Naudé,

etc.--Vocabulaire technique de la reliure: _plats_, _dos_, _tranches_,

_tête_, _queue_, _gouttière_, etc.--Couture: grecquage; machines à

coudre les livres.--Reliure pleine: peaux et parchemin; reliures

singulières; reliures uniformes; inconvénients des couleurs claires;

reliures _à la janséniste_, _à la fanfare_, _à l'oiseau_,

etc.--Demi-reliure.--Cartonnage bradel.--Cartonnage anglais.--Encore la

couture: couture de la brochure; couture de la reliure; supériorité de

la couture à la machine.--Couture métallique.--Reliure

arraphique.--Colles diverses.--Conseils pratiques: ne pas faire relier

de livres récemment imprimés;--choisir l'époque propice;--laisser au

relieur un laps de temps raisonnable;--pas de recueils factices;--gare

au rognage!--respecter les marges: _témoins_, _larrons_;--conserver les

couvertures imprimées;--titres à pousser;--modèles à donner au

relieur;--collationnez vos volumes.--Tarif de reliures.--Du choix d'un

relieur.

Une question se pose tout d'abord: sans nous occuper de l'aspect du

livre et de sa décoration, en nous plaçant uniquement au point de vue

pratique, _faut-il faire relier les livres?_ S'il ne s'agit que de leur

conservation et de la commodité et stabilité de leur rangement,

l'affirmative n'est pas douteuse; mais si vous envisagez leur maniement,

le degré de facilité qu'ils peuvent présenter pour la lecture ou les

recherches, l'hésitation est très permise, pour les volumes du moins qui

n'excèdent pas l'in-8.

En raison de leur taille et de leur poids, les ouvrages de grand format

non reliés et placés debout sur les rayons d'une bibliothèque se

déjettent et se tassent, se déforment. S'ils ont une certaine épaisseur

et sont destinés à être maniés fréquemment, si ce sont des

dictionnaires, par exemple, il est indispensable qu'ils soient revêtus

d'un solide cartonnage: brochés, avec simple couverture de papier mince,

ils n'offriraient aucune résistance, le dos notamment ne tarderait pas à

se décoller ou à se fendre, à se _casser_.

Mais pour les in-12, in-16, in-18, etc., d'une épaisseur moyenne, si la

couture était faite solidement, si cette couture, au lieu d'être une

_couture de brochure_ (où le fil ne passe que par deux trous dans chaque

cahier), était une _couture de reliure_ (où le fil passe par plus de

deux trous, et s'appuie ou s'enroule autour de ficelles ou _nerfs_

appliqués ou embrochés verticalement sur le dos des cahiers), il est

certain que les lecteurs et travailleurs, trouvant ces exemplaires

brochés moins lourds à la main et plus faciles à ouvrir et à feuilleter,

les préféreraient aux exemplaires reliés, la question d'élégance et de

luxe encore une fois mise à part.

Le grand inconvénient des livres reliés, surtout lorsqu'ils sont de

petit format et imprimés sur fort papier, c'est, comme nous l'avons

vu[243], de s'ouvrir mal et de se refermer d'eux-mêmes, dès que la main

ou un poids suffisant n'exerce plus sa pression sur eux, sur leurs pages

horizontalement étalées. Il n'est personne qui ne le connaisse, cet

agaçant et inévitable défaut, qui rend parfois si difficile l'emploi

d'un livre, lorsqu'on n'a pas, par exemple, l'entière disposition de ses

deux mains, qu'on a besoin de copier un passage de ce livre, ou d'en

conférer des sections avec des chapitres d'autres volumes.

C'est au point qu'un écrivain du XVIIIe siècle, le polygraphe Sébastien

Mercier, avait pris l'habitude de _casser le dos_ de tous les livres

reliés qu'il achetait: il préférait des volumes décousus et disloqués à

des volumes «qui ne veulent pas rester ouverts». Il avait d'ailleurs la

haine des «artistes relieurs», et voici ce qu'il écrivait à leur sujet:

«Les livres sont des amis qu'il faut pouvoir traiter familièrement.

J'aime fort la lecture, et je trouve que la reliure, du moins la reliure

trop recherchée, est sa plus grande ennemie. S'il y a une profession

inutile, c'est assurément celle des grands artistes relieurs. Elle

ajoute à la cherté des livres, et nuit à leur usage. Avec ce que coûtent

les belles reliures, on aurait une autre bibliothèque. Mais on achète

des livres comme des biscuits de Sèvres ou des magots de Chine.

Cependant, les livres sont faits, me semble-t-il, pour être lus, relus,

maniés et remaniés. Un Horace tout neuf n'appartient qu'à un sot. On

pourrait, selon moi, dire des livres ce qu'on dit des olives: les

_pochetées_ sont les meilleures[244].»

L'extrême et bruyante aversion que Sébastien Mercier manifestait pour le

livre relié finit même par lui attirer ce féroce quatrain:

Mercier, en déclamant contre la reliure,

Pour sa peau craindrait-il un jour?

Que le brave homme se rassure:

Sa peau n'est bonne qu'au tambour[245].

Le savant Gabriel Naudé, qui vivait à une époque où le livre broché

n'existait pour ainsi dire pas, combat, en plusieurs endroits de son

très instructif _Advis pour dresser une bibliothèque_, l'abus de la

reliure, et peu s'en faut qu'il ne la condamne tout à fait, lui aussi.

«... Le quatriesme (précepte) est de retrancher la despense superflue

que beaucoup prodiguent mal à propos à la relieure et à l'ornement de

leurs volumes, pour l'employer à l'achapt de ceux qui manquent, afin de

n'estre point sujets à la censure de Sénèque, qui se moque plaisamment

de ceux-là, _quibus voluminum suorum frontes maxime placent titulique_;

et ce, d'autant plus volontiers que la relieure n'est rien qu'un

accident et manière de paroistre, sans laquelle, au moins si belle et

somptueuse, les livres ne laissent pas d'estre utiles, commodes et

recherchez, n'estant jamais arrivé qu'à des ignorans de faire cas d'un

livre à cause de sa couverture, parce qu'il n'est pas des volumes comme

des hommes, qui ne sont cognus et respectez que par leur robe et

vestement[246].»

Et ailleurs:

«Je dis, premièrement, qu'il n'est point besoin pour ce qui est des

livres de faire une despense extraordinaire à leur relieure, estant plus

à propos de réserver l'argent qu'on y despenseroit pour les avoir tous

du volume plus grand et de la meilleure édition qui se pourra

trouver[247]...»

D'une façon générale, on ne lit commodément et bien que les livres

brochés. Le chroniqueur Edmond Texier, si goûté des lecteurs du _Siècle_

sous le second empire, nous conte, à ce sujet, une bien typique

anecdote.

«Un millionnaire de fraîche date se présente chez un libraire: «Il me

faut des livres, lui dit-il, pour meubler ma bibliothèque en chêne

sculpté... Pour le choix, je m'en rapporte à vous; vous ferez relier le

tout très convenablement.» Là-dessus il sort; mais revenant sur ses pas:

«Ah! j'oubliais de vous dire... Vous mettrez dans le ballot quelques

romans amusants; mais il ne faut pas faire relier ceux-là, parce que je

veux les lire[248].»

C'est bien cela, et l'on ne peut que sourire de la naïveté du brave

Lesné, qui, dans les notes de son poème sur _la Reliure_, peste, gronde

et fulmine de si bon cœur contre les amateurs qui «ne veulent pas

prendre la peine de tenir leur livre en lisant», à qui il faut «des

livres qui se tiennent ouverts sur la table[249]» tout seuls. Quelle

exigence! Conçoit-on pareille prétention!

Il est vrai qu'un fervent érudit dont l'opinion est à considérer,

Charles Asselineau, a déclaré qu'«un livre qui n'est pas relié n'est pas

un livre[250]»; mais, en émettant cette sentence, il se plaçait à un

tout autre point de vue que le nôtre, au point de vue du mérite et du

succès d'une œuvre: il entendait par là que «la reliure est devenue pour

les auteurs ce qu'était autrefois l'impression, une épreuve

décisive[251],» que la reliure est aujourd'hui la sanction de la

renommée, le criterium de la valeur d'un livre et de la célébrité d'un

écrivain.

*

* *

Sans tomber dans les partis pris et les exagérations de Sébastien

Mercier, nous estimons que le meilleur système à appliquer, pour une

bibliothèque particulière, dont les livres ne sont pas destinés à

circuler en de nombreuses mains et à se fatiguer, c'est l'emploi de la

reliure, ou, plus exactement, de la demi-reliure, pour les volumes de

format supérieur à l'in-8, et du cartonnage bradel pour les in-8 et

leurs inférieurs.

Si l'on juge le cartonnage bradel trop faible et trop inconsistant pour

les volumes in-8,--ce qui peut advenir, surtout si ces volumes sont de

forte épaisseur,--on classera les in-8 parmi les volumes à relier; quant

aux in-12, in-16, in-18, etc., le bradel offre à leur endroit de

multiples avantages: économie, souplesse, légèreté, etc. Exception

faite, je le répète, pour les ouvrages destinés à être fréquemment

maniés: dans ce cas, la reliure s'impose.

Comme on le voit, nous nous efforçons de concilier ces deux choses:

solidité et commodité; nous cherchons toujours à nous rapprocher le plus

possible du desideratum exposé tout à l'heure, à prendre à la reliure ce

qu'elle a de bon, c'est-à-dire sa couture, tout en conservant au livre

la légèreté et la flexibilité, la _complaisance_ de la brochure, qui

permet si bien au livre de rester ouvert, et c'est par le cartonnage

bradel que nous avons le plus de chance d'atteindre notre double but.

*

* *

Examinons maintenant ce qu'il faut entendre par ces mots de _reliure_ et

_demi-reliure_, _bradel_, _cartonnage_, etc., et tout d'abord

définissons les termes que nous aurons à employer dans nos explications,

c'est-à-dire les termes les plus usuels du vocabulaire technique de la

reliure.

On nomme _plats_ les deux surfaces planes du carton servant de

couverture au livre. Le plat de dessus porte les noms de _plat

supérieur_, _plat recto_ ou _premier plat_; le plat de dessous, ceux de

_plat inférieur_, _plat verso_ ou _deuxième plat_. Chaque plat ayant

deux faces, l'une en dehors du livre, l'autre en dedans, la première de

ces faces est le _plat extérieur_, la seconde le _plat intérieur_.

Jadis, au lieu d'être en carton, les plats étaient en bois plus ou moins

épais, recouvert de peau ou d'étoffe, avec plaques et clous d'or,

d'argent ou de cuivre, pierres précieuses, etc. Le bois avait

l'inconvénient, non seulement d'accroître de beaucoup le poids du

volume, mais encore de servir de réceptacle aux vers, en sorte que «le

livre portait dans sa couverture même les germes de sa

destruction[252]».

Le _dos_ est la partie arrondie du livre où se trouve la couture et où

s'inscrivent aujourd'hui le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage,

inscriptions qu'on mettait à l'origine sur le plat supérieur. La reliure

est dite _à dos plein_ quand les cahiers qui composent le livre sont

collés directement ou indirectement sur l'intérieur de ce dos, de

manière à former corps avec lui. Quand le dos des cahiers n'adhère pas à

la peau du dos de la couverture et s'en sépare lorsqu'on ouvre le

volume, en sorte qu'un vide se forme entre ces deux dos, la reliure est

dite _à dos brisé_. Certains bibliographes prétendent que ce dernier

mode de reliure, qui est aujourd'hui le plus fréquent,--on ne relie

guère maintenant à dos plein,--permet au volume de s'ouvrir plus

facilement et de ne pas se refermer de lui-même[253]. «C'est une

erreur», répliquent très nettement et avec raison MM. Sébastien

Lenormand et Maigne, ainsi que le docteur Graesel[254], et l'on fabrique

des reliures à dos plein qui s'ouvrent tout aussi bien--ou tout aussi

mal--que les reliures à dos brisé. C'est: 1º le peu d'épaisseur de la

peau ou garniture du dos; 2º la largeur du format[255]; 3º la minceur du

papier; 4º et enfin la couture faite sur nerfs ou rubans et non à la

grecque (nous verrons dans un moment ce que signifient ces locutions),

qui, seuls, peuvent faciliter l'ouverture d'un livre et lui permettre de

demeurer de lui-même et à toutes pages complètement ouvert.

On appelle _tranches_ «les trois surfaces du livre par où il a été

rogné[256]». La tranche horizontale supérieure porte le nom de _tête_;

la tranche horizontale inférieure, celui de _queue_; la tranche

verticale (qui affecte toujours la forme concave, tandis que le dos,

auquel elle est opposée, est convexe), celui de _gouttière_. Les

tranches, surtout celle de queue et celle de la gouttière, peuvent

n'être qu'_ébarbées_: on _ébarbe_ un livre en enlevant légèrement, avec

des ciseaux, l'excédent de chaque feuillet, «ce qui dépasse trop». Il

est important, comme nous le constaterons, de laisser aux marges le plus

d'ampleur possible, voire toute leur intégralité. Les tranches, surtout

celle de tête, peuvent être dorées, peintes en une seule couleur,

brunies par le frottement d'une agate, marbrées ou _jaspées_,

c'est-à-dire recouvertes, à l'aide d'une brosse, qu'on passe sur un

grillage ou tamis placé au-dessus et à proximité d'elles, d'une

multitude de menus points de couleur, qui rendent ces tranches tachetées

comme le jaspe. Lorsque la tranche, particulièrement la tranche dorée,

est, ainsi qu'on le pratiquait fréquemment autrefois, ornée de dessins

de fantaisie, feuillages, etc., effectués avec de petits fers qu'on

appuie sur la dorure, on dit que le livre est _antiqué sur tranches_.

_Endosser_ un livre, c'est donner au dos du livre cette forme arrondie,

convexe, qui entraîne pour la gouttière la forme creuse ou concave.

Dès que la peau est adaptée et collée sur le dos et les plats, on met le

livre entre des ais ou planchettes de bois, appelées _membrures_, que

l'on maintient fortement serrées au moyen de ficelles ou _fouets_, afin

de l'empêcher de gondoler: cette opération, ce serrage, qui s'effectue

aujourd'hui à la presse, se désigne sous le nom de _fouettage_:

_fouetter_ un volume.

«Pour protéger le livre, il est nécessaire que le carton déborde la

tranche. Cet excédent constitue les _chasses du livre_. Je vous ferai

observer en passant, écrit Charles Blanc[257], combien sont justes les

expressions du relieur: la tranche de devant s'appelle _gouttière_,

parce qu'elle est, en effet, comme une gouttière, creusée en cannelure.

Les chasses du livre sont bien nommées, parce qu'avant de rogner le

livre, on a dû donner la chasse, c'est-à-dire du jeu, au carton... Vous

remarquerez que le dos forme une petite saillie en se retournant sur

chaque côté du plat: ces saillies sont les _mors_ du livre. Elles sont

nécessaires pour loger les cartons, qui ont été tout exprès coupés

légèrement en biseau du côté de la saillie dont je parle; comme c'est le

long de cette saillie que le carton est attaché à la couverture du dos

par une bande de veau ou de maroquin sur laquelle il se meut, les mors

s'appellent très souvent _charnières_... Enfin, aux deux extrémités du

dos, vous voyez un petit rouleau couvert de fil de couleurs alternées:

cet ornement, qui est la _tranche-file_, répond à un but d'utilité, car

il sert à bien assujettir les cahiers et à donner plus de consistance à

la couverture, lorsque le livre, serré dans les rayons de la

bibliothèque, en sera tiré avec effort.»

Malgré ces bonnes raisons, nombre de relieurs d'à présent ne

tranchefilent plus leurs livres, si ce n'est pour les reliures de luxe:

les tranchefiles, toutes différentes de ce qu'elles étaient jadis, ne

sont d'ailleurs plus aujourd'hui que de menus et insignifiants

ornements, préparés d'avance, qu'on colle pour la forme en tête et en

queue des livres. On donne particulièrement le nom de _comètes_ à ces

tranchefiles artificielles lorsqu'elles sont en coton, au lieu d'être en

soie. C'est sous la tranchefile de tête que s'adaptent les minces rubans

de soie ou de coton appelés _signets_ et destinés à servir de _marques_

au livre. Jadis ces rubans, lorsqu'ils étaient nombreux, étaient adaptés

à une tige ou tringlette de métal nommée _pipe_.

On appelle _coiffe_ le rebord ou repli que forme l'extrémité de la peau

du dos des livres, en tête et en queue.

Les _gardes_ sont des feuilles de papier placées au commencement et à la

fin des livres pour en garantir, en _garder_ les premiers et les

derniers feuillets. Elles se composent de feuilles de papier blanc,

souvent aussi de feuilles de papier de couleur, désignées, d'après leurs

teintes et leurs dessins, sous les noms de _peigne_, _escargot_, _queue

de paon_, etc. Un de ces feuillets de garde est appliqué et collé sur

chaque plat intérieur du livre.

Les livres reliés sont cousus avec du fil de lin, sur des ficelles,

appelées _nerfs_ ou _nervures_, qui font, ou plutôt sont supposées faire

saillie sur le dos des volumes. Ces ficelles, en effet, n'émergent plus,

grâce au _grecquage_: opération très usitée, qui consiste à tracer, au

moyen d'une scie à main dite _grecque_, sur le dos des cahiers d'un

livre assemblés et serrés dans un étau, de petites rainures ou encoches

nommées _grecques_, elles aussi, destinées à loger les ficelles autour

desquelles le livre sera cousu. Les saillies, appelées également _nerfs_

ou _nervures_, qu'on remarque sur le dos des volumes reliés, ces minces

saillies transversales qui semblent correspondre aux ficelles, sont donc

le plus souvent simulées. Les espaces compris entre elles et où l'on

inscrit, où l'on _pousse_ le nom de l'auteur, le titre de l'ouvrage et

le chiffre de tomaison, sont les _entre-nerfs_ ou _compartiments_.

Hâtons-nous de dire que, depuis quelques années, depuis l'invention des

_machines à coudre les livres_, le mauvais et déplorable procédé du

grecquage, qui permettait aux ouvriers, d'accord avec leurs patrons, de

ne pas coudre chaque cahier dans toute sa longueur, de répartir sur deux

ou trois cahiers, en sautant tantôt le milieu, tantôt les extrémités, la

couture de la longueur ou hauteur totale du livre,--ce qu'on appelle

_coudre à l'échelle_,--n'a plus de raison d'être. Aujourd'hui, avec ces

nouvelles machines, comme nous le verrons plus loin en traitant de la

couture, la besogne se fait à la fois plus rapidement, incomparablement

mieux et à bien meilleur compte.

*

* *

Il y a deux catégories principales de reliures: la _reliure pleine_, la

_demi-reliure_.

Un livre est en _reliure pleine_ lorsqu'il est tout entier recouvert de

la même peau: veau, truie, basane, chagrin, maroquin, etc.

La _basane_ est de la peau de mouton simplement tannée. Souple, légère,

poreuse et spongieuse, la basane se ressent facilement de l'influence de

la chaleur ou de l'humidité. Par suite de son bon marché, elle s'emploie

pour les reliures communes et peu coûteuses.

Le _chagrin_ provient de la chèvre, quelquefois du chameau ou du

cheval[258]. Il offre beaucoup de solidité et de résistance et convient

aux livres de fatigue. On fabrique des chagrins inférieurs avec de la

peau de mouton.

Le _maroquin_ est de la peau de chèvre tannée avec du sumac, et dont le

grain est très apparent. Le maroquin le plus apprécié est celui du

Levant, précisément parce que le grain de la peau y est plus saillant.

Le véritable maroquin, utilisé pour les reliures de luxe, coûte cher:

environ 180 francs les 12 peaux de 1 mètre à 1 m. 50, tandis que la même

quantité de chagrin se paye 80 francs; aussi s'ingénie-t-on à falsifier

le maroquin de maintes façons, à en fabriquer avec des peaux de veau, de

mouton, etc.[259]

Le _cuir de Russie_, qu'on emploie aussi pour les belles reliures, est

remarquable par son odeur particulière, due à la _bétuline_, principe

actif de l'écorce de bouleau, dans une décoction de laquelle on a laissé

tremper ce cuir pendant une vingtaine de jours. Grâce à cette odeur, le

cuir de Russie est, assure-t-on, à l'abri de la moisissure et des

attaques des insectes[260].

Le _parchemin_ provient de la peau non tannée--simplement macérée dans

de la chaux, puis écharnée, raclée ou _raturée_, et enfin adoucie à la

pierre ponce[261]--de divers animaux: agneaux, moutons, chèvres, veaux.

Dans ce dernier cas, il portait jadis spécialement le nom de

_vélin_[262]. Comme nous l'avons vu en parlant des papiers[263], on

imite le parchemin avec du papier sans colle trempé quelques instants

dans une solution d'acide sulfurique.

On couvre aussi les livres avec du velours, de la soie, de la toile,

etc. A propos des reliures en toile, nous remarquerons que la toile

noire, dite _toile à tablier_, fréquemment employée, notamment pour

couvrir les livres de certaines bibliothèques publiques (bibliothèques

municipales, régimentaires, etc.), ne produit pas d'ordinaire l'économie

qu'on en attend et donne des résultats peu satisfaisants. Sans fatigue

exagérée et au bout d'un laps de temps parfois très court, cette toile

se fend, particulièrement le long de la charnière des plats: ce défaut

provient de la couleur noire, en général de mauvaise qualité, qui ronge

et brûle la toile.

Les _reliures d'art_, qui se font toujours en _reliures pleines_, sont

celles où le dos et les plats extérieurs sont revêtus d'ornements,

filets, fleurons, armoiries, etc., appliqués avec des fers à dorer: d'où

le nom de _fers_ donné à ces empreintes. Quand cette impression est

faite sans dorure, avec des fers simplement chauffés, on dit que le

livre est _gaufré_ ou _estampé_. Souvent aussi les plats intérieurs sont

ornés de dessins poussés sur or ou à froid (on devrait plutôt dire: à

chaud[264]) sur le pourtour des gardes: la grande finesse, le genre et

l'aspect de ces dessins leur ont valu le nom de _dentelles_.

Les _reliures d'art_ et _de luxe_ sont en dehors de notre cadre. Nous

nous bornerons à rappeler que le vrai berceau de la reliure a été

l'Italie, Venise principalement[265]; que, dans la reliure d'art et de

luxe, la France occupe, depuis plusieurs siècles, le premier rang[266];

et à citer les noms de Jean Grolier[267], des Ève, de Le Gascon, des

Padeloup, des de Rome[268], de Thouvenin, du Seuil, Bauzonnet,

Trautz-Bauzonnet, Capé, Chambolle, Cuzin, Léon Gruel, etc., parmi les

plus illustres relieurs[269].

C'est surtout en fait de reliures que l'imagination et le caprice des

bibliophiles se sont donné carrière.

Il n'est guère d'animal dont la peau n'ait servi à habiller plus ou

moins de volumes, et l'on a vu des reliures en peau de panthère, de

tigre, de crocodile, de serpent, de sole, de morue[270], de phoque,

d'ours blanc, de cheval, de chat, de loup, de renard, de taupe, etc.,

etc.[271]

Qui n'a entendu parler des reliures en peau humaine? Il existe de

nombreux spécimens de ces reliures, et la peau humaine fournit,

paraît-il, un excellent cuir, «un cuir très solide, épais et

grené[272]». Parmi les livres ainsi recouverts avec le derme humain,

nous mentionnerons:

En Angleterre, un traité d'anatomie, que le docteur Antoine Askew, mort

en 1773, fit revêtir de peau humaine, afin sans doute que l'extérieur de

l'ouvrage fût en rapport avec l'intérieur[273]; et deux volumes dont les

couvertures proviennent de la peau d'une sorcière du Yorkshire, Mary

Ratman, exécutée pour assassinat dans les premières années du XIXe

siècle[274].

Un des numéros du _Catalogue de la bibliothèque de M. L. Veydt_, ancien

ministre des finances de Belgique (Bruxelles, Olivier, 1879, Nº 2414),

est ainsi conçu: «_Opuscules philosophiques et littéraires_, par MM.

Suard et Bourlet de Vauxcelles (Paris, Chevet, in-8). Exemplaire relié

en peau humaine, comme l'affirme une note collée contre la garde de ce

livre. Cette note porte les mentions de la provenance, du prix de la

reliure et du nom du relieur.--Vingt francs, Deromme, 1796.--Provenant

de la bibliothèque de M. de Musset. Acheté le 15 septembre 1832.» La

_Chronique médicale_ croit qu'il s'agit ici du père du poète Alfred de

Musset[275].

Une bibliothèque L'art d'acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s'en servir · 第 6 / 34 段