A la suite de ces divers formats, il convient de mentionner le format

fantaisiste _oblong_ (plus large que haut), employé surtout pour les

albums de dessin. Les livres qui ont reçu cette forme insolite ne se

tiennent pas aisément ouverts à la main, à moins d'être repliés plat

contre plat, d'où un grand risque de leur casser le dos, et ne peuvent

guère être lus que sur une table, ce qui, comme nous l'avons vu, est,

pour nombre de lecteurs, très incommode. Ils présentent, en outre, comme

tous les volumes de formats anormaux et baroques,--format carré (lourd

et disgracieux par essence même, l'élégance n'appartenant qu'aux formes

élancées, plus hautes que larges), format triangulaire (on a été jusqu'à

fabriquer des livres en triangle!), etc.,--le grave inconvénient de ne

pouvoir se caser facilement sur les tablettes des bibliothèques: ils

jurent avec les autres volumes, les dépassent en hauteur ou en largeur:

on ne sait où fourrer ces petits monstres.

Une curieuse particularité nous a été signalée par plusieurs libraires:

les volumes de grand format, lourds à la main (in-8 et au-dessus), se

vendent mieux en été, parce que beaucoup de personnes ont l'habitude de

lire au lit, et, durant la chaude saison, peuvent mettre bras et épaules

hors des couvertures sans se refroidir.

CHAPITRE IV

L'IMPRESSION

Méfiez-vous des livres imprimés en caractères trop fins.--Le _point_

d'imprimerie.--Caractères: _romain_, _elzevier_, _italique_. Caractères

de fantaisie: _allongée_, _alsacienne_, _antique_, _classique_,

etc.--Casse.--Police des lettres.--Encre d'imprimerie.--Tirage:

empreintes et clichés.--Plus de

correcteurs.--Millésime.--Foliotage.--Inconvénient des lignes trop

longues.--Encore une fois: «Gare à vos yeux!»

A propos de l'impression, nous adresserons tout d'abord et encore une

fois aux lecteurs la recommandation que nous leur avons faite en parlant

des papiers: «Ménagez vos yeux!»

Donc, à part les dictionnaires et ouvrages de référence, à part les

sommaires, les notes, index, tableaux, etc., où l'on est bien obligé de

réduire et serrer le texte, pas de livres imprimés en caractères trop

fins, et, pour préciser, en caractères inférieurs au «corps huit». On

sait que les caractères d'imprimerie,--qui sont composés de plomb et

d'antimoine ou régule (environ 4 de plomb pour 1 d'antimoine),--se

mesurent et se classent par points, quel que soit d'ailleurs leur genre,

qu'ils appartiennent au _romain_, à l'_elzevier_ ou à l'_italique_. Nous

allons voir dans un instant ce que signifient ces noms. Le _point_[207],

unité typographique, équivaut à un peu moins de quatre dixièmes de

millimètre (0mm,38). Pratiquement, le «corps un», c'est-à-dire le type

de caractères qui aurait cette microscopique hauteur, ne se fabrique

pas; et les «corps» ne commencent guère à exister et s'employer qu'à

partir du «quatre» ou du «cinq». Le corps huit a une hauteur d'un peu

plus de trois millimètres (0mm,38 × 8), en mesurant non pas l'_œil_ ou

sommet des lettres basses (a, c, e, i, m, n...), mais celui des lettres

longues (b, d, f, g, h...). L'_œil_ d'une lettre est, en d'autres

termes, la partie saillante qui forme l'impression de cette lettre. Le

_corps_ ou la _force de corps_ est la hauteur totale de la lettre, dans

le sens vertical de l'_œil_. Le même corps peut avoir et a ordinairement

plusieurs variétés d'œil, et un caractère est _gros œil_ ou _petit œil_,

suivant les dimensions plus ou moins grandes données à la lettre ou au

signe en relief, au détriment du _talus_: on appelle ainsi la partie

inclinée du sommet de la tige des caractères, qui se trouve d'un seul

côté de l'œil dans les lettres longues ou accentuées, et des deux côtés

dans les lettres courtes. L'_approche_ est le «talus doublement latéral

qui sert à isoler la lettre de ses voisines: c'est la distance

horizontale que les lettres ont entre elles dans les mots[208]». Le

_cran_ est une petite entaille faite au corps de la lettre, à peu de

distance de la base, et qui sert à indiquer au compositeur dans quel

sens il doit placer cette lettre dans le composteur: il faut que le cran

se trouve toujours en dessous.

Il y a des lettres longues hautes: b, d, f, h, k, l, t, et des lettres

longues basses: g, j, p, q, y; dans les unes comme dans les autres, le

trait ou la boucle qui dépasse l'œil se nomme _queue_. Les _pleins_ sont

les traits verticaux des lettres; ils sont plus fortement appuyés, plus

«pleins» que les traits horizontaux ou contournés, qui, à cause même de

leur minceur et de leur finesse, ont reçu le nom de _déliés_. Le petit

trait placé au sommet des lettres b, d, h, i, j, k... se nomme _obit_,

et celui ou ceux qui se trouvent au bas des lettres f, h, i, k, l, m, n,

p... s'appellent _empattements_[209].

La lettre double ff, les lettres fi, fl, ffi et ffl, présentent cette

particularité, qu'elles sont fondues ensemble, de façon à ne former

qu'un caractère. Voici pourquoi. Si la lettre f, distincte et séparée,

était placée devant une autre f, devant un i ou devant une l, sa

bouclette supérieure, rencontrant le haut de l'f voisine, le point de

l'i ou le sommet de l'l, le presserait, et, par cette pression latérale,

amènerait aisément la rupture d'une de ces deux parties supérieures en

contact, sinon même des deux. On obvie à ce danger en fusionnant les

deux lettres.

Selon leurs points, leur _force de corps_, les caractères portaient

anciennement des noms spéciaux, à peu près tombés aujourd'hui en

désuétude, mais qu'il n'est cependant pas inutile de connaître. En voici

la liste[210]:

FORCE EN POINTS

ou ANCIENS NOMS

FORCE DE CORPS

3 points Diamant ou sanspareille.

4 -- Perle.

4 points 1/2 Sédanaise.

5 points Parisienne.

6 -- Nonpareille.

7 -- Mignonne.

7 points 1/2 Petit-texte.

8 points Gaillarde.

9 -- Petit-romain.

10 -- Philosophie.

11 -- Cicéro.

12 ou 13 points Saint-augustin.

14 points Gros-texte.

15 ou 16 points Gros-romain.

18 ou 20 -- Petit-parangon.

21 ou 22 -- Gros-parangon.

24 points Palestine.

26 ou 28 points Petit-canon.

36 points Trismégiste.

40 ou 44 points Gros-canon.

48 ou 56 -- Double-canon.

72 points Triple-canon.

96 -- Grosse-nonpareille.

100 -- Moyenne de fonte.

138 -- Grosse-sanspareille.

*

* *

Le caractère d'imprimerie le plus fréquemment usité est le caractère

_romain_. Chaque imprimerie presque possède son type de lettres

romaines, et les différences entre les types de même corps appartenant à

des imprimeries différentes sont, en général, minimes: les uns sont d'un

_œil_ un peu plus étroit; les autres, plus large; ceux-ci ont leurs

_pleins_ plus gros; ceux-là, plus maigres; etc. On a ainsi, d'après ces

légères variations, du romain Didot[211], du romain Raçon, du romain

Lahure, Manie, etc. Pour peu qu'on soit au courant des choses de

librairie et de typographie, on reconnaît assez promptement ces types

respectifs, et il suffit souvent d'ouvrir un livre nouveau pour dire de

quelle imprimerie il sort[212].

L'_elzevier_, type de caractères provenant du graveur français Claude

Garamond, et employé au XVIIe siècle par les célèbres imprimeurs de

Leyde qui lui ont donné leur nom[213], a _généralement_ ses pleins moins

accentués et ses traits plus uniformes que ceux du romain, et il

présente une apparence un peu grêle, la boucle de l'_e_ notamment est

plus étroite dans l'elzevier que dans le romain (e, e). Beaucoup de nos

livres modernes, tels que des recueils de poésies, des études d'histoire

littéraire, etc., sont encore imprimés en elzevier. C'était le caractère

de prédilection de l'éditeur Jouaust, qui avait, dans ses dernières

années, créé un caractère mixte, où les défauts de l'elzevier étaient

compensés par les qualités du romain Didot, et réciproquement. Toujours

d'une façon générale, ces défauts et ces qualités consistent

principalement en ceci, que, dans l'elzevier, les déliés, ayant presque

la même force que les pleins, sont plus résistants, s'usent moins vite

et risquent moins de se casser. Le romain a pour lui, tout au moins aux

yeux de certains amateurs et bibliophiles, de paraître plus élégant, de

présenter meilleur aspect, à cause même de la différence mieux accusée,

de l'opposition, existant entre ses pleins et ses déliés.

On appelle _italique_ le caractère penché de droite à gauche.

Originairement, ce caractère portait le nom tantôt de _lettres

vénitiennes_, parce que les premiers poinçons en ont été fabriqués à

Venise, tantôt de _lettres aldines_, parce que Alde Manuce, comme nous

l'avons dit[214], s'en est servi le premier, en 1512. De nos jours, on

imprime rarement un volume entier en italique; mais on emploie assez

souvent ce caractère _penché_ pour la dédicace ou la préface d'un volume

dont le texte est en impression _droite_, c'est-à-dire en romain ou en

elzevier. On se sert spécialement de l'italique dans les impressions

_droites_ pour les mots ou les phrases sur lesquels on veut appeler

l'attention, pour l'indication des titres de livres, de journaux, etc.

* * * * *

Voici quelques spécimens de types de lettres majuscules et minuscules de

différents points, en romain[215], en elzevier et en italique:

6 points { ROMAIN, romain.

(nonpareille). { ELZEVIER, elzevier.

{ _ITALIQUE, italique_.

7 points { ROMAIN, romain.

(mignonne). { ELZEVIER, elzevier.

{ _ITALIQUE, italique_.

8 points { ROMAIN, romain.

(gaillarde). { ELZEVIER, elzevier.

{ _ITALIQUE, italique_.

9 points { ROMAIN, romain.

(petit-romain). { ELZEVIER, elzevier.

{ _ITALIQUE, italique_.

10 points { ROMAIN, romain.

(philosophie). { ELZEVIER, elzevier.

{ _ITALIQUE, italique_.

11 points { ROMAIN, romain.

(cicéro). { ELZEVIER, elzevier.

{ _ITALIQUE, italique_.

12 ou 13 points { ROMAIN, romain.

(saint-augustin). { ELZEVIER, elzevier.

{ _ITALIQUE, italique_.

14 points { ROMAIN, romain.

(gros-texte). { ELZEVIER, elzevier.

{ _ITALIQUE, italique_.

15 ou 16 points { ROMAIN, romain.

(gros-romain). { ELZEVIER, elzevier.

{ _ITALIQUE, italique_.

Etc., etc.

Outre le romain, l'elzevier et l'italique, il existe des caractères,

dits de fantaisie, qui sont très nombreux. Les principaux sont:

l'_allongée_ ou _capillaire_, l'_alsacienne_ ou _écrasée_, l'_antique_,

la _classique_, l'_égyptienne_, l'_italienne_, la _latine_, la

_normande_, les lettres _jensoniennes_[216], les _lettres blanches_,

c'est-à-dire évidées complètement, les _lettres blanches ombrées_, dont

certains contours sont plus accentués ou garnis de hachures; les

_lettres maigres_, les _lettres bouclées_, les _lettres grises_ (grandes

lettres ornées[217]), etc. Mentionnons encore l'_anglaise_, la _ronde_,

la _bâtarde_, la _gothique_, la _coulée_, caractère penché de droite à

gauche, dont les lettres sont unies entre elles par leurs déliés; la

_cursive_, dont le premier type, gravé en 1556 par Nicolas Granjon, fut

connu sous le nom de _civilité_, du titre du livre _Civilité puérile et

honnête_, qu'il servit à imprimer[218]; les lettres _tourneures_ ou

_tournures_, ainsi nommées d'après leur forme arrondie, tournante, qui

étaient utilisées comme initiales de chapitre dans les anciens

manuscrits[219], et offrent beaucoup de ressemblance avec cette autre

espèce de majuscules arrondies, aussi fréquemment usitée dans les

manuscrits, appelée _onciale_[220].

Voici des spécimens de ces diverses lettres majuscules et minuscules:

ALLONGÉE, allongée.

ALSACIENNE, alsacienne.

ANTIQUE, antique.

ANTIQUE ALLONGÉE.

ANTIQUE GRASSE.

CLASSIQUE, classique.

ÉGYPTIENNE, égyptienne.

ÉGYPTIENNE ITALIQUE, égypt. italique.

ITALIENNE, italienne.

LATINE.

NORMANDE, normande.

JENSONIENNES, jensoniennes.

BLANCHES.

LETTRES BLANCHES OMBRÉES

MAIGRETTES, maigrettes.

LETTRES BOUCLÉES MAIGRES.

Anglaise.

Ronde. Bâtarde. Gothique. Civilité.

*

* *

Toutes les lettres, signes, chiffres et séparations typographiques

(espaces, cadrats, etc.) sont rangés dans une grande boîte sans

couvercle, nommée _casse_, placée à hauteur d'appui et sur un plan

légèrement incliné. La casse est partagée en deux grandes divisions,

deux grands morceaux: _bas de casse_ et _haut de casse_. Dans le bas de

casse, qui est la partie la plus rapprochée de l'ouvrier compositeur, se

trouvent, dans une quantité de petits compartiments ou _cassetins_[221],

les types de lettres et de signes de l'usage le plus fréquent, les

minuscules, par exemple, d'où leur nom typographique de _bas de casse_.

Le haut de casse contient les lettres et signes employés moins souvent,

comme les grandes majuscules ou _grandes capitales_, les petites

majuscules ou _petites capitales_, les lettres _supérieures_ (placées,

dans les abréviations, à la droite supérieure de la lettre initiale,

ordinairement majuscule: Nº, Mme; Mlles, etc.), les guillemets,

parenthèses, etc.[222]

On appelle _police_ d'un caractère «l'assortiment des différentes sortes

dont il est composé: lettres, capitales, points, virgules, etc.»

(Littré), ou, en d'autres termes, le rapport des lettres et signes

typographiques entre eux dans la composition d'une langue. L'italien,

par exemple, emploie bien plus d'_a_ que de _b_; presque à chaque mot

l'_a_ reparaît dans cette langue: l'ouvrier typographe, le _typo_,

chargé de composer l'italien, devra donc avoir devant lui, dans sa

casse, bien plus d'_a_ que de _b_. En français, cette proportion ou

_police_ est, pour 100 000 lettres, de:

BAS DE CASSE GRANDES CAPITALES CHIFFRES

5000 a 300 A 300 1

1000 b 150 B 200 2

2500 c 260 C 200 3

100 ç 25 Ç 200 4

3000 d 250 D 200 5

11000 e 450 E 200 6

etc. etc. etc.[223]

Disons enfin que l'encre d'imprimerie se compose de noir de fumée et

d'huile de lin cuite, intimement mélangés par le broyage. On employait

jadis l'huile de noix: elle est plus siccative et meilleure que l'huile

de lin, mais coûte plus cher. Selon qu'elle est destinée aux journaux,

aux _labeurs_,--c'est-à-dire aux ouvrages de longue haleine, comme

l'impression d'un livre, «susceptibles d'occuper plusieurs ouvriers

pendant un certain temps[224]», et «nécessitant l'emploi d'une certaine

quantité de caractères de la même espèce[225]»,--ou encore aux tirages

de vignettes, l'encre typographique subit diverses modifications de

fabrication et est plus ou moins fine.

La première usine pour la fabrication industrielle de l'encre

d'imprimerie a été fondée en 1818 par Lorilleux père; jusque-là, les

imprimeurs avaient coutume de faire eux-mêmes leur encre[226], et il

faut avouer qu'il semble en être des anciennes encres comme des anciens

papiers: celles d'autrefois valaient généralement mieux que celles

d'aujourd'hui. «L'encre des premières impressions du XVe siècle, écrit

un bibliographe des plus experts en ces questions, Ambroise-Firmin

Didot[227], nous offre toutes les qualités désirables: elles est noire,

luisante, et quatre siècles écoulés ont prouvé qu'elle avait conservé

jusqu'à ce jour ses qualités primitives.» Après un court intervalle de

décadence, l'ancienne encre reprend sa supériorité: «celle que

fabriquaient eux-mêmes les Alde, les Estienne, les Elzevier, les

Plantin, les Ibarra, les Bodoni, et tous les imprimeurs jaloux de leur

renommée typographique, a conservé jusqu'à nos jours, répète le même

compétent érudit, toutes ses qualités primitives[228]».

*

* *

L'imprimerie, cette invention qui, selon le mot de Louis XII, «semble

plus divine qu'humaine[229]», diffère à peu près autant actuellement de

l'imprimerie d'autrefois que les nouveaux modes de fabrication du papier

diffèrent des anciens.

Aujourd'hui, afin de ne pas fatiguer et écraser les caractères, on ne

_tire_ plus sur la _composition_ que les ouvrages dont le chiffre de

tirage ne doit pas dépasser quatre ou cinq mille exemplaires. Lorsque ce

chiffre est plus élevé, on prend, au moyen d'une pâte spéciale[230],

composée de colle de pâte, de blanc d'Espagne et de papier, et appelée

_flan_, les _empreintes_ de cette composition, puis on _cliche_ ces

empreintes, c'est-à-dire qu'on y coule un mélange de plomb et

d'antimoine, qui donne, en se refroidissant, un bloc présentant le même

relief que les lettres mêmes, et c'est sur ces blocs, sur ces _clichés_,

que l'impression, le tirage, s'effectue[231]. On peut tirer sur ces

clichés environ dix à quinze mille exemplaires. Lorsque le tirage doit

dépasser ce dernier chiffre, on a recours à la galvanoplastie; on

obtient, au moyen du courant électrique, des clichés en cuivre d'une

résistance bien plus grande, et avec lesquels on peut tirer un nombre

d'exemplaires bien plus considérable.

Par suite de l'usure des clichés, il advient très fréquemment que des

mots ou des lignes entières, principalement les premiers ou les derniers

mots des lignes, les premières ou les dernières lignes des pages,

manquent, ne sortent plus sur les feuilles que l'on tire. Vous ferez

donc bien, lorsque vous achetez un exemplaire d'un ouvrage

moderne,--particulièrement si cet ouvrage a atteint un chiffre élevé

d'éditions, et si cet exemplaire appartient à un des derniers

tirages,--d'en vérifier les bas de pages et les extrémités de lignes,

afin de vous assurer que le texte est complet.

La nécessité absolue de produire avant tout du bon marché fait que, de

l'avis de tous les gens compétents, la librairie n'a jamais été aussi

«vilaine[232]» qu'aujourd'hui. Et cela non pas par la faute seule des

imprimeurs ou éditeurs, mais par celle du public surtout, pour qui le

plus bas prix est l'argument décisif, l'unique et suprême cause

déterminante du choix[233].

Jadis, non seulement chaque imprimerie, mais chaque maison d'édition

avait son _correcteur_,--un employé instruit et expérimenté, chargé de

relire les épreuves[234]. Ce n'était pas là une besogne superflue, les

auteurs en général et les débutants en particulier n'étant pas initiés

aux innombrables détails de la composition et de la correction

typographiques[235].

Nombre d'éditeurs se passent aujourd'hui de cet employé et réalisent

ainsi une économie sensible: si les imprimeurs conservent encore leurs

correcteurs, c'est qu'ils ne peuvent guère faire autrement[236]; mais ce

n'est pas l'envie qui doit manquer à beaucoup d'entre eux d'économiser

aussi de ce côté, et les correcteurs d'imprimerie sont généralement

surchargés de travail et contraints par suite de mal travailler. «La

correction, il n'en faut plus parler, écrit Jules Richard[237]. Sauf en

quelques ateliers qui se respectent, on ne se donne ni la peine de

relire, ni celle de corriger. La faute typographique est si multipliée

qu'on ne veut plus d'_erratum_. Il ferait, par son ampleur, concurrence

au dernier chapitre. C'est là un mal récent et auquel il serait utile de

couper court.»

Où est le temps où les Estienne, si célèbres à la fois comme érudits et

comme typographes, étaient si jaloux de la pureté des éditions qui

sortaient de leurs presses, que l'un d'eux, Robert Estienne (1503-1559),

après avoir lu, relu, relu à satiété ses épreuves, les affichait à sa

porte et donnait une récompense, «cinq sols», pour chaque faute qu'on

lui indiquait[238]! Chez ce savant philologue et maître imprimeur, «la

correction, comme l'explique Michelet[239], se faisait par un décemvirat

d'hommes de lettres de toutes nations et la plupart illustres. L'un

d'eux fut le Grec Lascaris; un autre Rhenanus, l'historien de

l'Allemagne; l'Aquitain Rauconet, depuis président du parlement de

Paris; Musurus, que Léon X fit archevêque, etc.»

Aujourd'hui, nombre d'éditeurs ont pris l'habitude de ne plus indiquer

le _millésime_ (c'est-à-dire l'année de la publication) sur le titre du

volume. C'est afin de ne pas démoder l'ouvrage: de cette façon, un

_Guide dans Paris_, paru en 1890, peut encore être vendu comme neuf en

1900, et vingt, trente et quarante ans plus tard. Mais on devine

l'embarras du lecteur lorsqu'il se trouve en présence de phrases

contenant un adverbe de temps ou une allusion à la date de la

publication dudit ouvrage: «On voit aujourd'hui telle chose à tel

endroit...» Quand, aujourd'hui? «Il y a un demi-siècle la mode ne

permettait pas...» De quelle année le faire partir, ce demi-siècle?

Les _folios_ (numéros des pages) se placent au sommet de la page, soit

au milieu de ce sommet, si l'ouvrage ne comporte pas de _titre

courant_[240], soit, s'il en comporte un, à gauche ou à droite de ce

titre: à gauche, pour les pages paires; à droite, pour les impaires.

_Folioter_ un livre au bas des pages est une détestable méthode, qui

déroute l'œil, entrave les recherches et ne peut s'expliquer que par la

manie de vouloir faire moins bien pour faire autrement. Quand vous

feuilletez un livre dans le sens ordinaire, c'est-à-dire en rejetant les

pages de droite sur les pages de gauche, c'est principalement sur les

angles, angle inférieur ou angle supérieur de droite, que repose votre

main. Si vous vous servez de la main droite, tous vos doigts,--sauf le

pouce, lorsque vous agissez sur l'angle supérieur,--restent en dehors de

la page, appuyés sur la tranche, et ils ne cachent, par conséquent,

aucune ligne du texte. Il n'en est plus de même si c'est votre main

gauche qui opère, et c'est surtout sur l'angle inférieur de la page

qu'il lui est commode de se poser pour effectuer son mouvement: dans ce

cas, les doigts de cette main masquent l'extrémité des dernières lignes,

et, à plus forte raison, ce qui est au-dessous d'elles, ce chiffre que

vous cherchez et que votre œil est d'ailleurs accoutumé à trouver au

sommet de la page. Il est donc, de toute évidence, bien préférable de

laisser les folios à leur ancienne place, à ce sommet, et il ne faut pas

plus les mettre au bas de la page que sur les côtés. Bientôt sans doute

nous verrons des éditeurs, encore plus ingénieux et plus avides de se

distinguer, commencer un dictionnaire par la lettre F ou G, au lieu de

la lettre A, qu'il est bien temps de détrôner; imprimer une page dans un

sens et la suivante dans le sens contraire; etc.: lorsqu'on est en si

beau chemin, pourquoi s'arrêter?

Il serait bon, afin aussi de faciliter les recherches et d'aider le plus

possible les lecteurs et travailleurs, de numéroter toutes les pages,

les _belles pages_,--c'est-à-dire les pages impaires, les pages de

droite ou recto, débutant par un titre de chapitre,--comme les autres.

Je n'ignore pas que MM. les typographes estiment que ce foliotage

intégral serait tout à fait disgracieux sur les belles pages et jurerait

à l'œil. C'est possible[241]. Mais il y a une chose bien plus

désagréable encore, bien autrement incommode et fâcheuse, pour ne pas

dire absurde, c'est de voir des volumes entiers (composés de chapitres

n'ayant que quelques lignes, ou de menues pièces de vers, de quatrains,

de sonnets, etc., commençant et finissant tous en _belle page_, et dont

le verso est, par conséquent, une page blanche ou _fausse page_), ne

possédant pas un seul folio, sans pagination du commencement jusqu'à la

fin. Allez donc faire une recherche et vous retrouver dans ce

labyrinthe!

*

* *

De même que nous vous exhortons de toutes nos forces, et cela dans

l'intérêt de vos yeux, à fuir les livres à impressions microscopiques,

nous vous engageons, pour le même motif, à éviter les longues lignes,

les lignes interminables de certaines publications.

Une bibliothèque L'art d'acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s'en servir · 第 5 / 34 段