il a d'ailleurs commenté les vers, possédait une bonne édition de ce
poète, un petit in-8 publié par Barbou en 1776, avec la notice et les
notes de Meunier de Querlon. Un jour, un visiteur emprunta ce volume à
Chénier, qui ne sut pas le défendre, n'osa pas refuser, et le livre ne
lui revint que tout taché d'encre et dans le plus pitoyable état. Sur
une des pages, la page 61, en regard de la plus grosse tache, Chénier
écrivit alors (1781) ces lignes:
«J'ai prêté, il y a quelques mois, ce livre à un homme qui l'avait vu
sur ma table, et me l'avait demandé instament (_sic_). Il vient de me le
rendre en me faisant mille excuses. Je suis certain qu'il ne l'a pas lu.
Le seul usage qu'il en ait fait a été d'y renverser son écritoire,
peut-être pour me montrer que lui aussi il sait commenter et couvrir les
marges d'encre. Que le bon Dieu lui pardone (_sic_) et lui ôte à jamais
l'envie de me demander des livres[108]!»
C'est le cas de rappeler le «mirlitonesque»[109] distique dont Charles
Nodier, Guilbert de Pixérécourt, d'autres encore, se disputent la
paternité[110]:
Tel est le triste sort de tout livre prêté,
Souvent il est perdu, toujours il est gâté;
et le fameux sixain de Guillaume Colletet, que, par une singulière
erreur, provenant sans doute et uniquement de l'assonance, on attribue
fréquemment à Condorcet[111]:
Chères délices de mon âme,
Gardez-vous bien de me quitter,
Quoiqu'on vienne vous emprunter!
Chacun de vous m'est une femme,
Qui peut se laisser voir sans blâme
Et ne se doit jamais prêter.
Disons donc, pour résumer la question, que les non-prêteurs ont pour eux
trois bonnes raisons: le manque de soin et le manque de probité des
emprunteurs, qui, lorsqu'ils ne détériorent pas les volumes, les gardent
très longtemps, parfois même tout à fait: combien de gens estiment et ne
se gênent même pas de déclarer tout haut que «garder un livre, prendre
un livre, ce n'est pas voler[112]»!
Le troisième motif, capital et péremptoire, pour ne pas vous séparer de
vos livres, c'est que vous en avez sans cesse besoin, et de tous, sans
distinction et sans prévision possible. Tel mot entendu, telle bribe de
conversation, tel article de journal, un incident ou événement
quelconque vous oblige à consulter tel ou tel volume; et, remarquez bien
cela, c'est toujours le volume absent qui vous fera défaut, toujours
celui-là que vous voudriez feuilleter. Ayez-les donc toujours tous sous
la main, prêts à répondre à votre appel.
«Que le diable emporte les emprunteurs de livres!» Voilà, il ne faut pas
craindre de le reconnaître, la vraie devise, non seulement de tout
amateur, mais de tout travailleur. C'est celle dont le peintre du
Moustier, au dire de Tallemant des Réaux, avait décoré le «bas de ses
livres», la plinthe de sa bibliothèque[113]. Tout travailleur, tout bon
ouvrier a besoin de la totalité de ses outils et ne se sépare d'aucun.
_Ite ad vendentes!_ «Allez en acheter!» s'écriait Scaliger[114].
Acceptez donc, si bon vous semble, dirons-nous avec Jules Janin[115], la
devise de Grolier et de Maïoli, étalez-la sur les plats de vos volumes,
cela peut faire très bel effet et vous valoir de délectables louanges,
mais, en pratique, suivez les conseils de Daniel du Moustier et de
Scaliger: «N'_en_ prêtez pas!»
CHAPITRE II
LE PAPIER
Importance du papier: élément essentiel du livre.--Tirages à part
effectués pour les bibliophiles.--Historique, fabrication et
consommation du papier.--Papiers anciens et papiers modernes;--à la
forme et à la mécanique.--Papier collé, non collé, demi-collé.--Papier
glacé, satiné.--Papier couché.--Inconvénients et dangers des papiers
trop glacés et des papiers à fond rouge: «Ménagez vos yeux!»--Papiers de
luxe: vergé, hollande, Whatman, vélin, chine, japon, parchemin.--Papiers
divers: serpente, pelure, Joseph, etc.--Carton, bristol.--Mauvaise
qualité de la plupart des papiers modernes.
Le papier est l'élément essentiel et fondamental du livre. De même qu'un
homme doué d'une solide constitution, ayant «un bon fond», résistera
mieux qu'un être chétif et débile aux assauts de la maladie et retardera
d'autant l'inévitable triomphe de la mort, de même un livre imprimé sur
papier de qualité irréprochable bravera bien mieux qu'un volume tiré sur
mauvais papier les injures du temps et les incessantes menaces de
destruction.
Aussi les bibliophiles ont-ils toujours attaché une importance capitale
à la qualité du papier des ouvrages destinés à leurs collections. Les
splendides reliures de Jean Grolier n'abritaient que des exemplaires de
choix, des «exemplaires en papier fin et en grand papier, que les
imprimeurs tiraient exprès pour lui[116]». «MM. de Thou» (notamment le
célèbre historien Jacques-Auguste de Thou) «qui ont été si longtemps
chez nous la gloire et l'ornement des belles-lettres, dit
Vigneul-Marville[117], n'avaient pas seulement la noble passion de
remplir leurs bibliothèques d'excellents livres, qu'ils faisaient
rechercher par toute l'Europe; ils étaient encore très curieux que ces
livres fussent parfaitement conditionnés. Quand il s'imprimait en
France, et même dans les pays étrangers, quelque bon livre, ils en
faisaient tirer deux ou trois exemplaires pour eux, sur de beaux et
grands papiers qu'ils faisaient faire exprès, ou achetaient plusieurs
exemplaires, dont ils choisissaient les plus belles feuilles, et en
composaient un volume, le plus parfait qu'il était possible.»
Jules Janin, le duc d'Aumale et autres bibliophiles d'élite ont plus
d'une fois suivi l'exemple des de Thou[118].
La reliure à part, c'est de la qualité du papier que dépend presque
toujours le prix de vente d'un ouvrage non épuisé, non _d'occasion_, qui
se trouve _en librairie_, comme on dit, et figure dans le catalogue d'un
éditeur. Prenons, par exemple, la collection Jannet-Picard, portée sur
le _Catalogue de la librairie Flammarion_, année 1896[119], et qui
comprend les œuvres de Molière, de Rabelais, Villon, Regnier, Marot,
etc. Le volume broché, papier ordinaire, de cette collection, coûte 1
franc; le volume broché, papier vergé, 2 francs; papier Whatman, 4
francs; papier de Chine, 15 francs.
De même pour la «Nouvelle Bibliothèque classique», fondée par l'éditeur
Jouaust, et annoncée dans le même catalogue Flammarion[120]: un volume
de cette collection sur papier ordinaire in-16 elzevierien est coté 3
francs; sur papier de Hollande, 5 francs; sur papier de Chine ou
Whatman, 10 francs; sur grand papier (c'est-à-dire papier à grandes
marges), chine ou Whatman, 30 francs.
L'édition des œuvres complètes d'Alfred de Musset (10 vol. format petit
in-12) publiée par l'éditeur Lemerre est de même tarifée[121]: le volume
sur papier vélin, 6 francs; sur hollande, 25 francs; sur chine et sur
Whatman, 50 francs; sur japon, 75 francs.
*
* *
Le papier, qui tire son nom du mot latin _papyrus_, roseau très abondant
en Égypte, et dont l'écorce, aisément détachée en larges et légères
bandelettes, recevait l'écriture des anciens scribes, est d'origine très
lointaine et inconnue. C'est ce qui faisait dire au roi Charles IX que
le papier «semble nous avoir été transmis par un don spécial de
Dieu[122]». Il a cela de particulier et d'admirable qu'étant le produit
de substances presque sans valeur et souvent de matières de rebut, le
résultat d'une trituration de loques et de chiffons, une fois façonné et
imprimé, devenu livre ou journal, il acquiert une puissance sans
pareille, une sorte de souveraineté universelle. Il modifie nos idées et
nos croyances, transforme nos mœurs et nos lois, renverse ou restaure
les États, décide de la paix et de la guerre: il gouverne le monde, pour
ainsi dire; et il s'est tant multiplié de nos jours, on en fait une si
grande et si envahissante consommation, que cette particularité est
devenue une caractéristique de notre époque, qu'on a surnommé notre âge
«l'âge du papier».
Autrefois le papier ne se fabriquait qu'avec des chiffons (coton,
chanvre, lin); actuellement on en fabrique avec _presque tout_[123],
avec de la paille, du foin, du son, du crottin de cheval «bien
lavé[124]», de la mousse, des feuilles d'arbres, des fougères, de
l'ortie, du sparte ou alfa (graminée très répandue en Algérie), mais
surtout avec du bois (sapin, tremble, peuplier et tilleul)[125]. Sans
l'encre d'imprimerie qu'il faudrait d'abord enlever, ce qui augmenterait
considérablement les frais de fabrication, les vieux papiers (vieux
journaux, livres de rebut, etc.) pourraient aussi servir à en
confectionner du neuf: à cause de cette encre, le vieux papier ne peut
faire que du carton ou des _maculatures_, papier de pâte grossière
employé pour envelopper et emballer[126].
C'est la presse, ce sont les journaux, qui, par leur rapide et
considérable extension durant la seconde moitié du XIXe siècle, ont
stimulé la fabrication du papier et l'ont amenée aux prodigieux
résultats que nous voyons: plus de 1 500 millions de kilogrammes
fabriqués par année dans le monde entier; la France, à elle seule, en
fabrique annuellement plus de 100 millions de kilogrammes[127]. On a
calculé qu'un journal à grand tirage absorbe, à lui tout seul, une
centaine d'arbres par numéro, et que, dans un demi-siècle, pas plus
tard, toutes les forêts d'Europe auront été coupées à blanc et imprimées
à fond[128].
Sans entrer dans tous les menus détails de la fabrication du papier,
nous dirons, d'une façon générale, que les papiers faits avec des
chiffons valent mieux,--c'est-à-dire offrent plus de solidité et de
résistance, reçoivent mieux l'impression, sont plus «amoureux» de
l'encre, et aussi sont moins susceptibles de s'altérer et de se
jaunir,--que les papiers fabriqués avec du bois.
Il en résulte donc, et toujours d'une manière générale, que les livres
d'autrefois,--les livres de condition moyenne, livres ordinaires et à
bon marché: je laisse de côté, comme je l'ai dit au début, les ouvrages
de luxe,--valent mieux, matériellement parlant, que les livres
ordinaires et à bon marché d'aujourd'hui[129]. Nous aurons à nous
souvenir de cette remarque lorsque nous traiterons de l'achat des
livres.
Jadis les papiers ne se fabriquaient que dans des cuves, _à la forme_;
actuellement, grâce à la machine à papier continu, inventée vers 1798
par un ouvrier d'Essonnes, Louis Robert[130], et maintes fois
perfectionnée depuis, ce mode de fabrication est l'exception. Voici
succinctement en quoi consistait et consiste encore, sauf quelques
modifications de détails, la fabrication à la forme[131].
Après avoir lavé les chiffons, les avoir triturés et réduits en pâte
dans des réservoirs ou cuves, on procède au _blanchiment_ de cette pâte,
ce qui s'effectue de diverses façons, entre autres, en mélangeant à la
pâte un sel de chlore: le chlore a la propriété d'annihiler les couleurs
et de rendre blancs tous les tissus, fils et fibres. Ce sel de chlore
est l'hypochlorite de soude, dit, par abréviation et couramment,
chlorure. On prend ensuite un châssis au fond garni de menus fils de
laiton, de vergettes très rapprochées, nommées _vergeures_, et coupées
perpendiculairement par d'autres fils de laiton plus espacés, appelés
_pontuseaux_. Sur ce fond, cette sorte de toile métallique ou de tamis,
entre les vergeures et les pontuseaux, est entrelacé un autre mince fil
de laiton, affectant la forme d'un objet ou les initiales du
fabricant,--une «marque de fabrique» destinée à apparaître au milieu de
la feuille de papier: c'est le _filigrane_, qu'on appelle aussi la
_marque d'eau_. Cette marque représentait autrefois soit un pot, soit
une cloche, une couronne, un aigle, une grappe de raisin, l'écu de
France, le monogramme de Jésus-Christ, IHS, etc., et c'est elle qui a
donné son nom à ces divers formats de papier: pot, cloche, couronne,
grand aigle, raisin, écu, jésus, etc.
Le châssis, la _forme_, ainsi préparée, est plongée dans la cuve et
retirée pleine de pâte. Une sorte de couvercle, nommé _couverte_ ou
_frisquette_[132], recouvre la forme, qui n'a d'ailleurs que très peu de
profondeur, et, en l'empêchant de se charger d'une trop grande quantité
de pâte, règle l'épaisseur que l'on veut donner au papier. L'eau de
cette pâte s'égoutte d'elle-même presque instantanément, par les
intervalles des vergeures. La frisquette enlevée, l'ouvrier, qui tient
la forme avec ses deux mains, par les deux bouts, la retourne alors
prestement, la renverse sur un feutre ou _flotre_[133], où la couche de
pâte, c'est-à-dire la feuille de papier, vient se déposer. Sur cette
première feuille il applique un second feutre, sur lequel une seconde
feuille de papier viendra de même s'étendre en quittant la forme, et que
protégera de même un troisième feutre, etc.
Lorsque ces feuilles de feutre et de papier, ainsi intercalées et
superposées, ont atteint une certaine hauteur, sont au nombre de 150 ou
200, on transporte en bloc cette pile, appelée _porse_, sous une presse
hydraulique ou à main, et on les comprime pour en faire complètement
sortir l'eau et hâter la dessiccation. On désintercale ensuite les
feuilles, on met en tas d'un côté les feutres, de l'autre les feuilles
de papier, qu'on replace de nouveau sous la presse et qu'on comprime
encore, puis qu'on porte à l'étendage, qu'on fait sécher, jusqu'à ce
qu'elles soient absolument solidifiées et fermes, maniables sans risques
ni difficultés.
A propos de ces anciens papiers de fil, un écrivain anglais du XVIIe
siècle, Thomas Fuller, a fait cette remarque, sans doute plus curieuse
qu'exacte, que le papier participe du caractère de la nation qui le
fabrique. Ainsi, dit-il, «le papier vénitien est élégant et fin; le
papier français est léger, délié et mou; le papier hollandais, épais,
corpulent, spongieux[134]».
*
* *
Aujourd'hui que les pâtes de bois, devenues les remplaçants, les
_succédanés_ des chiffons, sont les éléments les plus fréquemment
employés dans la fabrication des papiers, on fait usage de procédés tout
différents, et l'on obtient des papiers, non plus de dimensions
restreintes et de formats déterminés d'avance (pot, couronne, raisin,
jésus, etc.), mais des papiers continus, de longues bandes, qu'on met en
rouleaux ou qu'on sectionne à volonté.
Ces pâtes de bois se préparent de deux façons, chimiquement ou
mécaniquement[135].
Dans le premier cas, le bois, après avoir été scié et haché en menus
morceaux, est renfermé sous pression dans des vases clos, et désagrégé,
dissous par l'action d'agents chimiques, principalement du bisulfite de
chaux. La pâte ainsi obtenue, dite _cellulose au bisulfite_, est
préférable à la pâte mécanique, produite par l'usure de bûches de bois
en contact avec l'eau et au moyen de meules de granit.
La pâte de bois, versée dans une cuve, s'écoule d'elle-même et s'étale
sur une toile métallique sans fin (c'est-à-dire dont les deux extrémités
sont jointes l'une à l'autre), sans cesse agitée d'un double
mouvement,--mouvement en avant peu rapide, et mouvement latéral de
brusque va-et-vient, de trépidation précipitée,--à travers laquelle
l'eau s'égoutte, comme tout à l'heure à travers les vergeures de la
forme. Cette toile passe entre des cylindres de diamètres variés, qui
compriment et affinent progressivement la pâte, puis autour de rouleaux
de fonte creux, dits _sécheurs_, chauffés par la vapeur et enveloppés de
feutre, qui la dépouillent de toute humidité et complètent sa
transformation en feuille de papier.
La durée complète de l'opération, de cette transformation de la pâte en
feuille de papier maniable et utilisable, n'exige pas plus de deux à
trois minutes, suivant la vitesse de la machine, et le bois ainsi traité
permet de fabriquer des papiers à un prix _dix fois moindre_ que celui
du papier à la forme[136].
A la pâte de bois nombre d'ingrédients sont ajoutés, selon la qualité et
la sorte de papier qu'on veut obtenir: gélatine, résine, fécule, alun,
kaolin, sulfate de chaux, etc.; on y ajoute même des chiffons.
Le kaolin et le sulfate de chaux ont pour but de donner plus de poids,
plus de _charge_ au papier.
La gélatine, la résine, la fécule et l'alun servent à le _coller_.
Le _collage_ s'opère aussi à l'aide d'une sorte de savon résineux,
préparé par la fusion de la résine avec du carbonate de soude;
l'addition d'un peu d'alun dans la cuve ou pile précipite un composé
résineux d'alumine, qui agglutine les fibres du papier, reconstitue
ainsi l'adhérence primitive et naturelle existant entre les fibres
végétales avant leur transformation en pâte, et permet d'écrire sur ce
papier avec de l'encre _ordinaire_[137].
Le papier _collé_ est donc celui qui ne boit pas l'encre ordinaire, et
le papier _non collé_, celui qui boit cette encre: les papiers _buvards_
et _brouillards_[138], ainsi que les papiers à filtrer, sont des papiers
non collés.
Lorsqu'on veut écrire sur du papier non collé, mettre, par exemple, une
dédicace sur le faux titre d'un livre imprimé sur du papier de ce genre,
il suffit de déposer à l'endroit où l'inscription doit être faite un peu
de sandaraque, qu'on étend en frottant avec le doigt: la sandaraque, qui
n'est qu'une variété de résine, _colle_ l'endroit frotté, en obstrue les
pores, et empêche l'encre ordinaire d'y pénétrer trop profondément et de
s'y étaler trop largement.
Le papier collé prend aussi moins bien, et par la même raison, l'encre
d'imprimerie, mais il a plus de solidité et de résistance que le papier
non collé. Il est aussi moins susceptible de se piquer, de s'altérer
dans un air humide.
Le papier non collé a ses partisans: aux yeux de certains, l'impression,
plus pénétrante, plus onctueuse, y a meilleur aspect, surtout quand
l'ouvrage est accompagné d'illustrations. Pour essayer de contenter tout
le monde, les fabricants ont adopté un moyen terme et créé le
_demi-collé_.
Les papiers se lissent, se glacent et se satinent à l'aide de feuilles
de carton ou de feuilles métalliques (acier, zinc ou cuivre) et de
presses et de cylindres appelés, selon leur forme, laminoirs ou
calandres[139].
Le papier _couché_ est un papier, d'ordinaire très glacé[140], qui
s'obtient en recouvrant une feuille de papier bien collé d'une couche de
colle de peau et de blanc de Meudon mélangés. On y ajoute aussi du blanc
de zinc, du sulfate de baryte, du talc, du chlorure de magnésium,
etc.[141] Le papier couché est surtout employé pour le tirage des
photogravures, des gravures en couleurs et des publications ornées de ce
genre de vignettes.
Les papiers couchés ressemblent parfois beaucoup aux papiers glacés ou
satinés, et l'on pourrait les confondre. Pour les distinguer, il suffit
de mouiller le doigt et de frotter légèrement un coin de la feuille à
examiner: si le doigt se salit, se couvre d'un petit dépôt blanchâtre,
on a affaire à du papier couché; dans le cas contraire, à du papier
simplement glacé ou satiné.
Ces papiers plâtrés et glacés, d'une blancheur éclatante, si répandus
aujourd'hui, sont des plus pernicieux pour les yeux. On ne saurait mieux
comparer l'effet produit par eux sur la rétine qu'à celui de la
réverbération d'une route poudreuse tout ensoleillée ou d'un champ de
neige, qu'on serait astreint à regarder. Des médecins allemands ont, il
y a quelque temps, dirigé des attaques très vives contre les papiers
couchés et, en général, contre les papiers trop glacés et trop blancs.
«Nous n'avons pas besoin de faire remarquer, écrit à ce propos la _Revue
scientifique_[142], quelle transformation complète s'est produite dans
les papiers d'impression; on est bien loin des antiques papiers de
chiffon, dotés d'une coloration grise ou bleuâtre, et d'un grain assez
grossier, qui, pour l'impression comme pour l'écriture, exigeaient
l'emploi de caractères de dimensions assez grandes[143]. On se sert
maintenant, pour ainsi dire exclusivement, de papiers faits de fibres
végétales diverses, mais dont la caractéristique est de présenter une
surface extrêmement lisse, où la plume glisse, où l'impression se fait
en petits caractères. Or, qu'on regarde ces papiers perfectionnés, et
l'on constatera qu'il se produit souvent à leur surface des reflets
intenses..., toute une série de reflets, d'ombres et de lumière qui
fatiguent considérablement l'œil.»
La constatation n'est que trop facile et que trop exacte, et il y a là
un fait digne au plus haut point d'appeler l'attention de tous ceux qui
lisent, et de les mettre soigneusement en garde.
Certains bibliographes ont reproché aux belles éditions de Firmin Didot
d'avoir, par leur blancheur, «rendu myopes nos pères de 1830[144]»: que
ne dira-t-on pas de nos papiers, bien plus glacés, bien autrement
chatoyants et éblouissants! quels reproches ne méritent-ils pas!
Afin de remédier à ces graves et incontestables dangers, quelques
éditeurs ont fait choix, pour leurs impressions, de papiers légèrement
teintés, soit en jaune, soit en vert, soit en bleu. Vers la fin du
XVIIIe siècle, l'éditeur Cazin a fréquemment employé le papier azuré, et
ses charmants petits in-18, bien qu'imprimés en fins caractères, se
lisent sans fatigue.
La teinte qui semble la meilleure pour les yeux, «c'est la teinte bulle
et principalement celle désignée dans les étoffes sous le nom de teinte
mastic[145]». Le papier de cette nuance doit même être préféré au papier
vert, parce que l'encre noire apparaît rougeâtre et peu distincte sur le
vert, et, par suite, fatigue la vue[146].
Mais que penser des industriels qui, pour se singulariser, dans l'espoir
de provoquer la curiosité, s'avisent de tirer leurs ouvrages sur papier
rose ou rouge vif? Rien de plus pernicieux pour la vue que les papiers
rouges; la lecture d'une simple demi-page de cette couleur laisse dans
la rétine des tremblements, des papillotages, qui, de l'aveu unanime des
oculistes, peuvent avoir les plus fâcheuses conséquences. Il y a
quelques années, un éditeur, déterminé à brusquer le succès, entreprit
le lancement d'une collection de mignons petits in-16, imprimés sur
papier rose, papier «cuisse de nymphe».
«Je sais bien, disait-il avec une aimable désinvolture, que je
risquerais d'abîmer les yeux de mes clients, si ces braves gens
commettaient l'imprudence d'ouvrir mes volumes, mais ils ne les
ouvriront pas! C'est pour la pose et la montre qu'on achète des livres
aujourd'hui... quand on en achète! On ne lit plus!»
Vous qui êtes de ceux qui lisent encore, vous qui achetez des livres
pour vous en servir réellement et efficacement, fuyez, fuyez comme la
peste ces papiers aux couleurs éclatantes. «Ménagez vos yeux! Ayez-en un
soin extrême!» C'est la première règle à suivre, le premier et le plus
important conseil que j'aie à vous donner.
*
* *
Les papiers se vendent par _mains_, par _rames_ et par rouleaux ou
_bobines_.
La _main_ se compose de 25 feuilles, la _rame_ de 20 mains ou 500
feuilles.
Une _bobine_ a de 3 000 à 6 000 mètres de longueur, et de 0 m. 46 à 1 m.
35 de largeur; son poids est des plus variables. La vente par bobines ne
concerne que les journaux.
Nous donnons, dans le tableau ci-contre, la liste des papiers
actuellement le plus en usage, ainsi que leurs dimensions métriques[147]
et leurs modes d'emploi: quant à leurs poids, ils varient tellement, que
mieux vaut ne risquer aucun chiffre.
DÉNOMINATION DIMENSIONS MODES D'EMPLOI
de la
FEUILLE (m)
Grand aigle 0,75 × 1,06 Le _grand aigle_ n'est guère employé
que pour les cartes géographiques, les
tableaux et les registres.
Colombier 0,63 × 0,90 Le _colombier_ est particulièrement
propre aux affiches commerciales et
Soleil ou petit aux tableaux des compagnies de chemins
colombier 0,58 × 0,80 de fer.
Grand jésus 0,56 × 0,76 Le _jésus_, la _double couronne_, le
_cavalier_ et le _carré_ sont plus
spécialement affectés aux _labeurs_ (aux
Jésus 0,55 × 0,70 livres, par ex.: voir le mot _labeur_,
p. 105). C'est en jésus et en raisin
Petit jésus 0,52 × 0,68 que se font généralement les in-18.
Raisin 0,50 × 0,65 Le _raisin_ sert à la fois aux labeurs
et à la confection des registres.
Double couronne 0,47 × 0,74 L'in-16 _double couronne_ remplace avec
avantage l'in-18 jésus; la grandeur du
Cavalier 0,46 × 0,62 volume est la même, et l'impression
des 1/4, 1/2 et 3/4 de feuille se fait
Carré 0,45 × 0,56 sans perte de papier.