ALBERT CIM
Bibliothécaire du Sous-Secrétariat d'État des Postes et Télégraphes
UNE
BIBLIOTHÈQUE
L'ART D'ACHETER LES LIVRES
DE LES CLASSER, DE LES CONSERVER
ET DE S'EN SERVIR
«... Nous aurons fait notre possible pour laisser un témoignage
d'amour sincère et de culte vrai pour ce bien que nous ont
légué l'intelligence et le travail de nos devanciers: LE LIVRE.»
(G. MOURAVIT, _le Livre_, p. IX.)
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
1902
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
Vingt exemplaires sur papier du Japon
numérotés 1 à 20
et vingt exemplaires sur papier de Hollande
numérotés 21 à 40
Tous parafés par l'Éditeur.
A LA MÉMOIRE
de mon cher et illustre maître
ÉMILE LITTRÉ
dont le grand _Dictionnaire_, monument élevé à la gloire de notre langue
et de nos grands écrivains, atteste la puissante érudition et le culte
des Lettres et de la France,
Ce livre, consacré à la connaissance et à l'amour du Livre, est dédié.
ALBERT CIM.
PRÉFACE
Ce n'est pas aux bibliographes de profession et aux savants que cet
ouvrage s'adresse; c'est à tous ceux qui ont le goût des livres et
veulent se rendre compte des éléments matériels du livre, en connaître
la fabrication, les qualités physiques, les conditions d'achat, les
meilleurs modes d'entretien et de classement; et aussi et surtout à ceux
qui cherchent à tirer de leurs lectures le plus de profit et le plus de
plaisir possible. C'est à la jeunesse spécialement qu'il est destiné, à
la jeunesse studieuse et curieuse, qui sent s'éveiller en elle le
passionnant amour des livres et des Lettres,--deux choses que je ne
sépare pas.
J'ai pensé de préférence à ces fervents, mais humbles néophytes, que
dame Fortune a oublié de favoriser, et qui ne peuvent consacrer que de
menues sommes à l'accroissement et la mise en ordre de leurs modestes
bibliothèques.
Sans dédaigner les papiers de choix et les reliures précieuses, les
bijoux et trésors des Elzevier, des Plantin ou des Alde, les
chefs-d'œuvre de Gravelot, d'Eisen ou de Moreau le Jeune, et tout en
sachant fort bien que les belles éditions ne font que mieux apprécier
les bons livres, nous estimerons ceux-ci principalement par leur
contenu, nous les considérerons comme instruments de recherches et de
travail, de distraction aussi, de perfectionnement intellectuel et moral
surtout, non comme articles de luxe, motifs d'ornement et de parade.
Après un chapitre préliminaire, succinct avant-propos consacré à
_l'Amour des livres et de la lecture_, nous abordons l'élément
fondamental et essentiel du livre, _le Papier_, sa fabrication et ses
diverses sortes; nous étudions ensuite _le Format_ et
_l'Impression_,--deux chapitres que nous aurions pu réunir en un seul,
tant sont connexes les questions qu'ils traitent,--et enfin _la
Reliure_.
Voilà le livre constitué.
Nous nous occupons alors de son _Achat_: quels livres faut-il acheter?
Est-il nécessaire d'en posséder beaucoup? Vaut-il mieux s'adresser aux
libraires qu'aux bouquinistes, à la «nouveauté» qu'à l'«occasion», à ce
que les Allemands appellent l'«antiquariat»?
Nous examinons ensuite _l'Aménagement de la bibliothèque_, quels genres
de meubles et de rayonnages conviennent le mieux pour _le Rangement des
livres_, et quel doit être ce rangement. Puis viennent les divers
systèmes de _Classification_ et les principales sortes de _Catalogues_
(alphabétique, méthodique, etc.) qu'on peut avoir besoin d'établir. Le
chapitre dernier a pour objet _l'Usage et l'Entretien des livres_; il
passe en revue les moyens de les préserver de la poussière, de
l'humidité et des insectes, et de remédier aux accidents (déchirures et
taches) qui les menacent; il enseigne à les défendre contre leurs
nombreux ennemis: souris, rats, emprunteurs, collectionneurs de
gravures, etc.; recherche quels sont les moments de la journée les plus
favorables pour la lecture, quelle doit être l'hygiène du liseur,
comment il convient de tenir un livre, de le manier, d'en couper les
pages, etc., etc.
Le volume se termine par une liste des abréviations, locutions latines,
termes géographiques latins, chiffres romains et signes typographiques
usités en bibliographie; par un relevé des principaux ouvrages relatifs
aux bibliothèques et à tout ce qui concerne le papier imprimé; enfin par
un index alphabétique permettant de consulter le présent livre et de s'y
référer comme on ferait d'un dictionnaire.
A nos observations propres, nous avons joint fréquemment des remarques,
gloses ou anecdotes récoltées dans nos lectures. Il nous a semblé qu'il
était bon, qu'il était essentiel, d'appuyer le plus possible nos
renseignements ou nos avis de l'autorité de nos plus experts
prédécesseurs. Mais «à Dieu ne plaise, dirons-nous avec l'un d'eux[1],
que nous ayons jamais eu la pensée de nous enrichir sournoisement aux
dépens d'autrui, et de venir ensuite colorer ce trop facile procédé, en
répétant avec le sans-façon d'un vieil et naïf écrivain[2]: «Il doit peu
vous importer, mon cher lecteur, d'où j'aye pris tout ce que j'ai dit
dans mon livre, pourvu qu'il soit véritable et qu'il vous instruise».
Nous avons toujours eu soin, au contraire, d'indiquer exactement nos
références, autant par scrupule d'écrivain et par probité que par haine
de l'à peu près et par prudence, afin que nos citations ou assertions
pussent être contrôlées sur-le-champ et sans peine.
Le caractère élémentaire de cet ouvrage nous a obligé de nous
restreindre à une seule nation, la nôtre, à la bibliographie française.
Néanmoins, tout en laissant de côté les bibliothèques étrangères, nous
avons eu fréquemment recours, ainsi qu'on le constatera, à
l'_Encyclopædia britannica_, aux traités de Petzholdt et de Graesel, et,
pour la classification décimale, à Melvil Dewey et à l'Office
international de Bruxelles.
Nous savons qu'il est de mode en France, aujourd'hui plus que jamais, et
de mode très ancienne, de toujours nous dénigrer nous-mêmes et de nous
engouer d'autrui[3]. Nos généreux et naïfs enthousiasmes, nos
emballements continuels pour quantité de romanciers russes, scandinaves
ou italiens, déconcertent et font sourire les compatriotes de ces
écrivains eux-mêmes, les lettrés de Pétersbourg, d'Upsal ou de Florence.
De même en bibliographie: pendant que nous proclamons à tout vent et
sans discussion la supériorité des méthodes étrangères sur les nôtres,
l'étranger, plus équitable et, pour ainsi parler, plus Français que
nous-mêmes, rend hommage et justice à nos efforts, s'approprie nos idées
et met en pratique nos procédés[4]. Il y a là comme un singulier
chassé-croisé.
Dans une étude d'opérations si différentes les unes des autres, au cours
d'un travail aussi multiple et complexe que celui-ci, plus d'une erreur
a inévitablement dû se glisser, plus d'une omission se commettre, et
rien de plus facile que de trouver ici matière à critique. Nous ne
saurions donc mieux conclure que par cette humble requête, empruntée à
l'un de nos plus illustres devanciers, et adressée au lecteur: «De quoy
(de ce travail) si tu me sçais gré, j'auray de quoy louer ta
bienvueillance et courtoisie: sinon je te supplieray de vouloir au moins
excuser mes fautes et celles de l'imprimeur[5]».
ALBERT CIM.
Paris, le 31 août 1901.
UNE BIBLIOTHÈQUE
CHAPITRE I[6]
L'AMOUR DES LIVRES ET DE LA LECTURE
Le livre d'autrefois et le livre d'aujourd'hui.--Concurrence faite au
livre par le journal;--par les sports.--Le livre, «la passion des
honnêtes gens».--Résumé historique et succincte anthologie de l'amour
des livres et de l'amour des Lettres.--Attraits extérieurs du livre:
leur importance.--On ne lit bien qu'un livre qui vous
appartient.--Dangers des livres empruntés.--Faut-il en prêter?--Opinions
diverses sur les «prêteurs» et les «non-prêteurs».--«Garder un livre, ce
n'est pas voler.»
Le livre, qui était autrefois le privilège presque exclusif de quelques
grands seigneurs, de fastueux surintendants ou cossus prébendiers,--des
Grolier, des de Thou, des Letellier, des Colbert, Huet, Soubise, La
Vallière, Paulmy, etc.,--est aujourd'hui, et depuis plus d'un siècle,
affranchi de ce pseudo-monopole, et tombé, pour ainsi dire, dans le
domaine public. De plus en plus, surtout depuis une trentaine d'années,
nous le voyons se multiplier et se répandre, se vulgariser,--dans l'une
et l'autre acception. Il obéit à la règle commune, à la loi rigoureuse
et fatale qui veut que la quantité ne s'obtienne jamais qu'au détriment
de la qualité.
D'une façon générale, et comme il ressortira de l'ensemble de cette
étude, le livre d'aujourd'hui est, pour la partie matérielle,--la seule
dont nous nous occupions,--pour le dehors et la forme, moins bien fait
et moins bon que le livre d'autrefois; et c'est surtout aux procédés de
fabrication actuelle du papier, à la mauvaise qualité de celui-ci,
qu'est due cette infériorité, incontestable à notre avis.
Qu'on veuille bien voir, dans ce que nous disons là, moins une critique
ou une plainte, qu'une simple remarque, une impartiale et platonique
constatation.
L'absolu n'existe pas dans les choses humaines; toutes ont du _pour_ et
du _contre_. Si le livre moderne est moins bien conditionné que le livre
ancien, il coûte aussi moins cher; au lieu d'être réservé à une élite,
il est accessible aux plus humbles et aux plus pauvres, il profite à
tout le monde. Et puis n'y a-t-il pas encore de temps à autre, chez
quelques rares éditeurs, de très artistiques publications, tirées sur
papier à la cuve et de confection spéciale, des livres dignes des grands
imprimeurs d'autrefois, des Alde, des Estienne, des Elzevier, des
Plantin, des Didot; dignes aussi des Jean Cousin, des Sébastien Leclerc,
des Gravelot, des Eisen et des Moreau, ces glorieux maîtres du burin?
Si peu coûteux que soit le livre, si démocratisé qu'il soit à présent,
il a d'ailleurs trouvé dans le journal un concurrent encore à plus bas
prix, encore plus abordable et plus pénétrant, plus démocratique que
lui. Il n'en demeure et n'en demeurera toujours pas moins le véritable
gardien de l'intelligence, de l'expérience, de la mémoire de ceux qui
nous ont précédés sur terre; il conservera toujours son titre de «Trésor
des remèdes de l'âme», que lui a donné un roi d'Égypte[7], voilà plus de
trois mille ans.
Le journal a sur le livre le désavantage d'être fait trop vite,
forcément,--et ce qu'on fait vite, forcément encore et inévitablement,
manque de soin et de maturité[8]; de ne parler presque exclusivement que
de choses éphémères et d'une importance relative; de ne posséder enfin
ni le format, ni la commodité et l'élégance du livre.
La vraie lecture, c'est celle du livre. «La lecture des journaux, a dit,
avec un dépit peu justifié d'ailleurs, un journaliste qui était en même
temps un très brillant styliste[9], la lecture des journaux empêche
qu'il n'y ait de vrais savants et de vrais artistes; c'est comme un
excès quotidien qui vous fait arriver énervé et sans force sur la couche
des Muses, ces filles dures et difficiles, qui veulent des amants
vigoureux et tout neufs. Le journal tue le livre, comme le livre a tué
l'architecture, comme l'artillerie a tué le courage et la force
musculaire.»
Je ne crois pas à la justesse de cette assertion ou de cette prédiction;
je ne crois pas que «le journal tue le livre»; tous deux plutôt s'aident
à vivre, se complètent l'un l'autre, se fortifient réciproquement.
Quant aux sports, aux nombreux sports que la fin du siècle dernier a vus
éclore, et dont la plupart nous viennent de la race anglo-saxonne:
cricket et croquet, lawn-tennis, football, polo, golf, rallye-paper,
yachting, racing, etc., et surtout au cyclisme et à l'automobilisme, si
en vogue à l'heure présente, il est certain qu'ils ont porté à la
lecture, à celle du livre aussi bien que du journal, un préjudice
sensible, et qu'actuellement ils détiennent ce que, dans leur langue
spéciale, on nomme le record. Mais n'ayez crainte: la lecture aura
toujours ses fidèles et ses fervents; il y aura toujours des jeunes gens
pour qui elle sera la plus puissante distraction, l'attraction
enchanteresse et souveraine; elle offrira toujours et à tous, même, dans
certains cas, aux plus ardents sportsmen, «le moyen d'échanger des
heures d'ennui contre des heures délicieuses[10]»; et le livre restera
toujours ce qu'il n'a jamais cessé d'être, même aux époques les plus
remuantes et les plus troublées, «la passion des honnêtes gens[11]».
*
* *
Je voudrais, dans ce premier chapitre, au début de mon travail, rappeler
ce qui a été dit de plus vrai, de plus piquant ou de plus éloquent sur
le goût des livres et sur les plaisirs et les avantages que procure la
lecture: je ne saurais, il me semble, présenter de meilleurs
prolégomènes que cette anthologie. Pourquoi risquer de répéter en
mauvais termes ce qui a été magistralement exprimé avant nous? Mais le
choix de ces pensées serait considérable, immense, et il faut se borner.
Beaucoup d'entre elles trouveront d'ailleurs leur place dans l'un ou
l'autre des chapitres suivants. En voici quelques-unes cependant, des
plus saillantes, et dont l'ensemble formera comme un résumé
chronologique de la question qui nous occupe, une très succincte
monographie de l'histoire de l'amour des livres et de l'amour des
Lettres[12].
* * * * *
Parmi les écrivains de l'antiquité, Cicéron, Horace, Sénèque, les deux
Pline, Plutarque, Varron, Aulu-Gelle, Lucien, sont ceux qui ont le mieux
célébré ou goûté les charmes féconds de la lecture et de l'étude.
Tous les collégiens ont traduit le célèbre apophtegme, tant et tant de
fois cité: «Les Lettres sont l'aliment de la jeunesse et la joie de la
vieillesse; elles donnent de l'éclat à la prospérité, offrent un refuge
et une consolation à l'adversité; elles récréent sous le toit
domestique, sans embarrasser ailleurs; la nuit elles veillent avec nous;
elles nous tiennent compagnie dans nos voyages et à la campagne[13]».
«Le loisir sans les Lettres est une mort, écrit Sénèque: c'est la
sépulture d'un homme vivant[14].»
«Réfugie-toi dans l'étude, dit-il ailleurs, tu échapperas à tous les
dégoûts de l'existence[15].»
Pline le Jeune, qui déclarait avec une si charmante bonne grâce que
«c'est tout un, ou peu s'en faut, d'aimer l'étude et d'aimer Pline[16],»
nous a laissé, dans ses exquises lettres, et notamment dans celle qu'il
consacre aux écrits de son oncle le naturaliste, quantité de sages
préceptes sur la façon de lire et de profiter de ses lectures. C'est
Pline l'Ancien qui avait coutume de dire ce mot, tant de fois répété:
«Il n'y a si mauvais livre où l'on ne puisse trouver quelque chose
d'utile[17]».
Plutarque, ce «si parfait et excellent juge des actions humaines[18]»,
nous avertit que «le plus grand avantage que nous tirions du bienfaisant
commerce des Muses, c'est de vaincre et d'adoucir notre naturel par
l'instruction et par les Lettres, et de comprendre qu'il faut aimer la
modération et bannir de nous tout excès[19]».
«Il y a deux avantages qu'on peut retirer du commerce avec les anciens:
l'un est de s'exprimer avec élégance, l'autre d'apprendre à faire le
bien par l'imitation des meilleurs modèles, et à éviter le mal,» dit de
son côté Lucien de Samosate, dans sa virulente satire _Contre un
ignorant bibliomane_[20].
* * * * *
A l'entrée du moyen âge, l'historien des Francs, Grégoire de Tours,
lance ce significatif anathème: «Malheur à nos jours, parce que l'étude
des Lettres périt au milieu de nous[21]».
Mais l'étude et les Lettres ne tardent pas à trouver un asile dans les
monastères, et il n'est pas d'abbaye qui ne se pique de posséder sa
bibliothèque[22], de l'accroître et de l'enrichir. C'était, en effet,
une honte pour un couvent de n'avoir pas de livres: «Monastère sans
livres, place de guerre sans vivres,» déclare un proverbe de ce temps:
_Claustrum sine armario, quasi castrum sine armamentario_. Plusieurs
règles conventuelles, celle de saint Benoît particulièrement,
prescrivent l'enseignement et la pratique de la calligraphie et
ordonnent la transcription des manuscrits[23].
A desenor muert à bon droit
Qui n'aime livre ne ne croit:
Celui-là meurt à bon droit déshonoré, qui n'aime livre _ni_ ne croit,
proclame le _Roman de Renart_[24].
L'évêque de Durham, Richard de Bury, fondateur de la bibliothèque
d'Oxford, écrit, vers 1340, un petit traité latin de l'amour et du choix
des livres, _Philobiblion, Tractatus pulcherrimus de amore
librorum_[25], «qui est peut-être, depuis le moyen âge, le plus ancien
livre de bibliomanie que l'on connaisse[26]». «Les livres, dit le
judicieux évêque[27], ce sont des maîtres qui nous instruisent sans
verges et sans férule, sans cris et sans colère, sans costume
(d'apparat) et sans argent. Si on les approche, on ne les trouve point
endormis; si on les interroge, ils ne dissimulent point leurs idées; si
l'on se trompe, ils ne murmurent pas, si l'on commet une bévue, ils ne
connaissent point la moquerie.» Et, s'autorisant de Moïse, de Salomon et
de saint Luc, il nous exhorte «à acheter les livres de bon cœur et à ne
les vendre qu'avec répugnance[28]», il nous recommande instamment de les
manier avec respect et de les conserver avec soin[29].
Les livres ont aussi trouvé à cette époque, dans le grand poète
Pétrarque, un enthousiaste apologiste; il a notamment publié à leur
louange différents petits traités: _De l'abondance des livres_, _De la
réputation des écrivains_, etc., qu'on aime encore à lire et à méditer.
Pétrarque s'est d'ailleurs acquis, par son zèle à exhumer et à
transcrire de nombreux manuscrits d'auteurs anciens (Sophocle,
Aristophane, Cicéron, etc.), la reconnaissance de la postérité[30].
Le cardinal Bessarion, mort à Ravenne en 1472, qui, à deux reprises,
faillit être élu pape et fut un des plus féconds écrivains et l'un des
plus fervents bibliophiles de son époque, nous a conté, dans sa célèbre
lettre de 1468 au doge et au sénat de Venise, les débuts de sa passion
et en a décrit toute l'ardeur. «Dès ma plus tendre enfance, tous mes
goûts, toutes mes pensées, tous mes soins n'ont eu d'autre but que de me
procurer des livres pour en former une bibliothèque assortie. Aussi, dès
mon jeune âge, non seulement j'en copiois beaucoup, mais toutes les
petites épargnes que je pouvois mettre de côté par une grande économie,
je les employois sur-le-champ à acheter des livres; et, en effet, je
croyois ne pouvoir acquérir ni d'ameublement plus beau, plus digne de
moi, ni de trésor plus utile et plus précieux. Ces livres, dépositaires
des langues, pleins des modèles de l'antiquité, consacrés aux mœurs, aux
lois, à la religion, sont toujours avec nous, nous entretiennent et nous
parlent; ils nous instruisent, nous forment, nous consolent; ils nous
rappellent les choses les plus éloignées de notre mémoire, nous les
rendent présentes, les mettent sous nos yeux. En un mot, telle est leur
puissance, telle est leur dignité, leur majesté, leur influence, que,
s'il n'y avait pas de livres, nous serions tous ignorans et grossiers;
nous n'aurions ni la moindre trace des choses passées, ni aucun exemple,
ni la moindre notion des choses divines et humaines. Le même tombeau qui
couvre les corps aurait englouti les noms célèbres[31].» C'est par cette
lettre que le savant cardinal faisait don de ses précieuses collections
de manuscrits «à la vénérable bibliothèque Saint-Marc», dont elles sont
encore aujourd'hui une des principales richesses.
Les livres,
_Ces_ bons hostes muets qui ne fâchent jamais,
comme les qualifie Ronsard[32], ont aussi fait les délices de Montaigne.
C'était dans sa «librairie», au troisième étage de sa tour, qu'il
passait «la plus part des jours de sa vie et la plus part des heures du
jour[33]»: et chaque page de ses _Essais_ porte l'empreinte de Plutarque
ou d'Ovide, d'Horace ou de Virgile, est tout imbue de la savoureuse
moelle des anciens. «Le commerce (c'est-à-dire la fréquentation et
l'usage) des livres, écrit-il[34], est bien plus sûr et plus à nous (que
celui des hommes et des femmes)... Il costoye tout mon cours, et
m'assiste par tout; il me console en la vieillesse et en la solitude; il
me descharge du poids d'une oysifveté ennuyeuse, et me desfaict à toute
heure des compaignies qui me faschent; il esmousse les poinctures de la
douleur, si elle n'est du tout extreme et maistresse. Pour me distraire
d'une imagination opportune, il n'est que de recourir aux livres; ils me
destournent facilement à eulx, et me la desrobbent... Il ne se peult
dire combien je me repose et sejourne en cette consideration, qu'ils
sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure, et à
recognoistre combien ils portent de secours à ma vie. C'est la meilleure
munition que j'aye trouvé à cet humain voyage; et plainds extremement
les hommes d'entendement qui l'ont à dire» (qui en sont privés).
* * * * *
Le goût des livres et l'amour de la lecture se répandent davantage
encore sous le règne de Louis XIV, bien que, par lui-même et en dépit de
la réputation que l'histoire lui a faite, ce souverain n'ait guère donné
de preuves directes de cet amour ni de ce goût.
«A quoi cela vous sert-il de lire? demandait-il un jour au duc de
Vivonne, qui était renommé pour sa belle mine et ses fraîches couleurs.
--La lecture fait à l'esprit, Sire, ce que vos perdrix font à mes
joues,» lui répliqua le duc[35].
Gui Patin, le caustique érudit, adversaire acharné du «gazetier»
Renaudot et de l'antimoine, écrivait en 1645 à son ami Spon qu'il
trouvait dans l'étude un si puissant attrait, de tels charmes, que, «si
le roy Salomon avec la reine de Saba faisoient icy leur entrée avec
toute leur gloire, je ne sais si j'en quitterois mes livres[36]».
En maint endroit de ses lettres, Mme de Sévigné prône de même les vifs
et fructueux plaisirs que procure la lecture. «Aimer à lire... la jolie,
l'heureuse disposition! On est au-dessus de l'ennui et de l'oisiveté,
deux vilaines bêtes[37]!» «Qu'on est heureux d'aimer à lire[38]!» «Je
plains ceux qui n'aiment point à lire[39].» «Enfin, tant que nous aurons
des livres, nous ne nous pendrons pas[40]!» «Pour Pauline (sa
petite-fille), cette dévoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en avale
de mauvais, que de ne point aimer à lire[41].» «Je ne veux rien dire sur
les goûts de Pauline pour les romans, écrit-elle encore à sa fille...
Tout est sain aux sains, comme vous dites... Ce qui est essentiel, c'est
d'avoir l'esprit bien fait[42].»
C'est à peu près ce que dira plus tard Diderot[43]: «Il n'y a point de
bons livres pour un sot; il n'y en a peut-être pas un mauvais pour un
homme de sens».
«Heureux ceux qui aiment à lire!» répète aussi Fénelon dans son
_Télémaque_[44].
«L'étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la
vie, n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait
dissipé,» déclare Montesquieu[45]; et il revient fréquemment sur les
inappréciables avantages de la lecture et de l'étude. «L'amour de
l'étude est presque en nous la seule passion éternelle; toutes les
autres nous quittent, à mesure que cette misérable machine qui nous les
donne s'approche de sa ruine... Il faut se faire un bonheur qui nous
suive dans tous les âges: la vie est si courte que l'on doit compter
pour rien une félicité qui ne dure pas autant que nous[46].» Et, dans
ses admirables _Pensées_, il note avec mélancolie, mais non sans une
communicative émotion et sans grandeur: «Mes lectures m'ont affaibli les
yeux; et il me semble que ce qu'il me reste encore de lumière n'est que
l'aurore du jour où ils se fermeront pour jamais[47]».
Le chancelier Daguesseau, lisant un poème grec avec le savant Boivin,
eut un mot charmant pour exprimer le plaisir qu'il éprouvait:
«Hâtons-nous! si nous allions mourir avant d'avoir achevé[48]!»
A Vauvenargues, qui a dit qu'«on ne peut avoir l'âme grande ou l'esprit
un peu pénétrant sans quelque passion pour les Lettres[49]», Voltaire
écrivait un jour: «Puissent les Belles-Lettres vous consoler! Elles
sont, en effet, le charme de la vie, quand on les cultive pour
elles-mêmes, comme elles le méritent; mais quand on s'en sert comme d'un
organe de la renommée, elles se vengent bien de ce qu'on ne leur a pas
offert un culte assez pur[50].»
«Quelque chose qu'il arrive, aimez toujours les Lettres, écrit encore
Voltaire[51]. J'ai soixante-dix ans, et j'éprouve que ce sont de bonnes
amies; elles sont comme l'argent comptant, elles ne manquent jamais au
besoin.»
Sur l'influence et la puissance des livres, Voltaire, dans sa
merveilleuse _Correspondance_, comme dans son _Dictionnaire
philosophique_ et ailleurs, ne tarit pas. «Songez que tout l'univers
connu n'est gouverné que par des livres, excepté les nations sauvages.
Toute l'Afrique, jusqu'à l'Éthiopie et la Nigritie, obéit au livre de
l'Alcoran, après avoir fléchi sous le livre de l'Évangile. La Chine est
régie par le livre moral de Confucius, une grande partie de l'Inde par
le livre du Veidam. La Perse fut gouvernée pendant des siècles par les
livres d'un des Zoroastres. Si vous avez un procès, votre bien, votre
honneur, votre vie même dépend de l'interprétation d'un livre que vous
ne lisez jamais... Qui mène le genre humain dans les pays policés? ceux
qui savent lire et écrire. Vous ne connaissez ni Hippocrate, ni
Boerhaave, ni Sydenham; mais vous mettez votre corps entre les mains de
ceux qui les ont lus. Vous abandonnez votre âme à ceux qui sont payés
pour lire la Bible[52].»
«Plusieurs bons bourgeois, plusieurs grosses têtes, qui se croient de
bonnes têtes, vous disent avec un air d'importance que les livres ne
sont bons à rien. Mais, messieurs les Welches, savez-vous que vous
n'êtes gouvernés que par des livres? savez-vous que l'ordonnance civile,
le code militaire et l'Évangile sont des livres dont vous dépendez
continuellement[53]?»
«Il faut vivre avec les vivants.--Cela n'est pas vrai: il faut vivre
avec les morts» (c'est-à-dire avec ses livres), déclare Chamfort[54].
«Les Lettres sont un secours du ciel, écrit Bernardin de
Saint-Pierre[55]. Ce sont des rayons de cette sagesse qui gouverne
l'univers, que l'homme, inspiré par un art céleste, a appris à fixer sur
la terre. Semblables aux rayons du soleil, elles éclairent, elles
réjouissent, elles échauffent: c'est un feu divin... Les sages qui ont
écrit avant nous sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les
sentiers de l'infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à
nous joindre à leur compagnie, lorsque tout nous abandonne. Un bon livre
est un bon ami.»
«Celui qui aime un livre, dit de son côté le géomètre et théologien
anglais Isaac Barrow[56], ne manquera jamais d'un ami fidèle, d'un sage
conseiller, d'un joyeux compagnon, d'un consolateur efficace. Celui qui
étudie, qui lit, qui pense, peut se divertir innocemment et s'amuser
gaiement, quelque temps qu'il fasse, en quelque situation qu'il se
trouve.»
Gray, le chantre du _Cimetière de campagne_, prétendait que «rester
nonchalamment étendu sur un sofa et lire des romans nouveaux donnait une
assez bonne idée des joies du paradis[57]».
Goldsmith, l'auteur du _Vicaire de Wakefield_, affirme, par la bouche
d'un de ses personnages, que «la littérature est un sujet qui lui fait
toujours oublier ses misères[58]».
Et l'historien Gibbon, qui avait puisé dès l'enfance, auprès d'une de
ses tantes, un irrésistible amour de la lecture, disait plus tard «qu'il
n'échangerait pas cette passion pour les trésors de l'Inde[59]».
* * * * *
Au XIXe siècle, voici, parmi les fervents des livres et des Lettres,
Paul-Louis Courier, qui, tout jeune, écrivait à sa mère: «Mes livres
font ma joie, et presque ma seule société. Je ne m'ennuie que quand on
me force à les quitter, et je les retrouve toujours avec plaisir. J'aime
surtout à relire ceux que j'ai déjà lus nombre de fois, et par là
j'acquiers une érudition moins étendue, mais plus solide[60].»
Joubert s'écrie qu'«il n'est rien de plus beau qu'un beau livre[61]».
«Ce sont les livres, dit-il encore, qui nous donnent nos plus grands
plaisirs, et les hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs[62].»
«Lorsque mon cœur oppressé me demande du repos, dit Joseph de
Maistre[63], la lecture vient à mon secours. Tous mes livres sont là
sous ma main; il m'en faut peu, car je suis depuis longtemps bien
convaincu de la parfaite inutilité d'une foule d'ouvrages qui jouissent
d'une grande réputation[64].»
Et n'est-elle pas émouvante et belle entre toutes, cette apostrophe de
Jules Janin: «O mes livres! mes économies et mes amours! une fête à mon
foyer, un repos à l'ombre du vieil arbre, mes compagnons de voyage!...
et puis, quand tout sera fini pour moi, les témoins de ma vie et de mon
labeur[65]».
Édouard Laboulaye a fort bien décrit aussi les secours que nous offrent
les livres et la lecture: «La lecture n'est pas la science universelle,
ce n'est pas non plus la sagesse universelle; mais un homme qui a pris
l'habitude de lire peut toujours consulter sur chaque question donnée
une expérience plus grande que la sienne, et une expérience
désintéressée... Le livre est donc l'expérience du passé. C'est mieux
encore: un livre est quelque chose de vivant, c'est une âme qui revit en
quelque sorte, et qui nous répond chaque fois que nous voulons
l'interroger... Où donc trouver des amis véritables? Dans les livres. Là
sont des gens qui ont souffert et qui ont raconté ce qu'ils ont
souffert, des amis qui ont vécu souvent plusieurs siècles avant nous,
mais qui nous consolent, parce qu'ils viennent mêler leurs souffrances à
la nôtre[66]...»
«L'art»--c'est-à-dire l'amour du Beau et du Vrai, l'étude et le culte
des Lettres--«est ce qui nous console le mieux de vivre», disait
Théophile Gautier[67].
Et notre grand historien littéraire Sainte-Beuve: «Ne pas avoir le
sentiment des Lettres[68], cela, chez les anciens, voulait dire ne pas
avoir le sentiment de la vertu, de la gloire, de la grâce, de la beauté,
en un mot de tout ce qu'il y a de véritablement divin sur la terre: que
ce soit là encore notre symbole[69]». «Heureux, écrit-il encore dans une
de ses plus exquises _Causeries du lundi_[70], heureux ceux qui lisent,
qui relisent, ceux qui peuvent obéir à leur libre inclination dans leurs
lectures! Il vient une saison, dans la vie, où, tous les voyages étant
faits, toutes les expériences achevées, on n'a pas de plus vives
jouissances que d'étudier et d'approfondir les choses qu'on sait, de
savourer ce qu'on sent, comme de voir et de revoir les gens qu'on aime:
pures délices du cœur et du goût dans la maturité... Le goût est fait
alors, il est formé et définitif; le bon sens chez nous, s'il doit
venir, est consommé. On n'a plus le temps d'essayer ni l'envie de sortir
à la découverte. On s'en tient à ses amis, à ceux qu'un long commerce a
éprouvés. Vieux vin, vieux livres, vieux amis. On se dit comme Voltaire
dans ces vers délicieux[71]:
Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'ai vécu plus que toi: mes vers dureront moins;
Mais, au bord du tombeau, je mettrai tous mes soins
A suivre les leçons de ta philosophie,
A mépriser la mort en savourant la vie,
A lire tes écrits pleins de grâce et de sens,
Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.
«Enfin, que ce soit Horace ou tout autre, quel que soit l'auteur qu'on
préfère et qui nous rende nos propres pensées en toute richesse et
maturité, on va demander alors à quelqu'un de ces bons et antiques
esprits un entretien de tous les instants, une amitié qui ne trompe pas,
qui ne saurait nous manquer, et cette impression habituelle de sérénité
et d'aménité qui nous réconcilie, nous en avons souvent besoin, avec les
hommes et avec nous-même.»
Dans son autobiographie, _Ma vocation_[72], Ferdinand Fabre, un
romancier dont le talent d'observateur et d'écrivain méritait plus de
gloire et de succès, glisse cet aveu: «Les livres m'ont toujours fort
troublé; dès mon enfance... j'ai eu pour les livres je ne sais quel
respect profond, quelle attention émue. Je me suis dit souvent depuis:
«C'est dans les livres que l'homme a caché ce qu'il a de plus noble, de
plus haut, de plus vertueux, de plus vaillant...», et mille fois j'ai
baisé avec amour les pages de mes _Confessions_ de saint Augustin ou de
mon _Imitation de Jésus-Christ_.»
L'historien et critique d'art Charles Blanc fait la remarque
suivante[73]: «J'ai toujours pensé, et j'ai vérifié quelquefois, que
l'on peut se faire une idée juste du caractère et de l'esprit d'un homme
qu'on n'a jamais vu rien qu'en regardant sa bibliothèque. Dis-moi ce que
tu lis, et je te dirai qui tu es[74]. Avant même d'avoir lu les titres
des ouvrages rangés dans les armoires de ce personnage que l'on ne
connaît point et qui vous fait attendre dans son cabinet, on n'a qu'à
jeter un coup d'œil sur ses reliures pour savoir s'il a le sentiment de
l'ordre, s'il a du tact, s'il a du goût, s'il est vraiment possédé de
l'amour des livres ou s'il n'en a que l'ostentation, s'il est enfin de
ceux qui ont une bibliothèque seulement pour la montre, de ceux à qui M.
de Paulmy[75] proposait cette inscription à mettre sur leurs livres:
_Multi vocati, pauci lecti_, beaucoup d'appelés, peu de _lus_.»
«Quoi de plus désirable que la passion des vieux livres? écrit Hippolyte
Rigault[76]. Non des rares et des coûteux: celle-là, c'est le privilège
des riches et des enrichis; encore n'est-elle souvent qu'une passion
factice et toute de vanité, une manière de donner à des millions un air
intellectuel, chez les faux bibliophiles... L'amour des vieux livres,
humbles, mal reliés, qu'on achète pour peu de chose et qu'on revendrait
pour rien, voilà la vraie passion, sincère, sans artifice, où n'entrent
ni le calcul, ni l'affectation. C'est un bon sentiment que ce culte de
l'esprit et ce respect touchant pour les monuments les plus délabrés de
la pensée humaine; c'est un bon sentiment que cette vénération pour ces
livres d'autrefois qui ont connu nos pères, qui ont peut-être été leurs
amis, leurs confidents. Voilà les sentiments qu'éveille dans le cœur
l'amour des vieux volumes: aimable passion qui est plus qu'un plaisir,
qui est presque une vertu... On compte ses prisonniers avec un air
vainqueur; on les range un par un sur de modestes rayons; ils seront
aimés, choyés, dorlotés malgré leur indigence, comme s'ils étaient vêtus
d'or et de soie.»
Le spirituel chroniqueur et humoriste bibliophile Jules Richard nous
fait cette confession[77]: «Après avoir profité de tous les biens de ce
monde dans la juste mesure de mes moyens et de mes forces, je puis, sans
hypocrisie, constater ici que, de toutes les jouissances, celles qui
proviennent de l'amour des livres sont, sinon les plus vives, tout au
moins les plus facilement et les plus longtemps renouvelables. Au jeu,
on ne gagne pas toujours; avec les femmes, la vieillesse arrive avant la
satiété. Il y a bien aussi la table! Mais quand on a bu et mangé pendant
deux heures, il faut s'arrêter. La pêche! la chasse! dira-t-on.--Pour la
pêche, il faut de la patience et... du poisson; pour la chasse, il faut
des jambes et du gibier. Pour le livre, il ne faut que le livre.»--Et
des yeux, des yeux pas trop fatigués, est-il séant d'ajouter.
Mais nul n'a parlé des livres avec plus de cœur et de communicatif
sentiment, de haute raison et de compétence qu'un écrivain mort il y a
quelques années, à peu près inconnu, Gustave Mouravit, l'auteur de _le
Livre et la Petite Bibliothèque d'amateur_, _Essai de critique,
d'histoire et de philosophie morale sur l'amour des livres_.[78] Voici
quelques extraits de cet excellent ouvrage, auquel nous aurons souvent
recours: «... Malheur à qui n'aime pas à lire, c'est-à-dire à se
perfectionner lui-même, à puiser dans ce merveilleux océan, formé de la
fusion de tant de génies divers, les éléments de sa propre vie, de sa
dignité, de son bonheur[79]». «... Ce mot de _bibliophilie_ n'est pas de
création récente. Nous l'avons trouvé inscrit pour la première fois sur
le titre d'un intéressant petit livre, première œuvre bibliographique du
savant et judicieux Salden (sous le pseudonyme de Christianus Liberius
Germanus): BIBLIOPHILIA, _sive de scribendis, legendis et æstimandis
libris exercitatio parænetica_ (Utrecht, 1681, in-16). Qu'on veuille
bien accorder quelque attention à l'énoncé de ce titre, car il renferme
la véritable et complète explication de ce qu'on entendait alors et de
ce qu'on doit réellement entendre par ce mot de bibliophilie. La
bibliophilie vraie, en effet, ne sépare pas l'_œuvre_ du _livre_[80].»
«... Il faut donc que la connaissance des livres et le culte des Lettres
se donnent la main, qu'ils s'unissent dans un embrassement qui les
honorera, les élèvera[81].» «... Les livres, les seuls amis que le temps
ne nous enlève pas[82].» «... O chers livres! vous qui avez banni du
monde l'ignorance et la grossièreté; vous dont «telle est la puissance,
telle la dignité, telle l'influence, que si vous n'étiez point, il n'y
aurait parmi nous ni trace des choses passées, ni la moindre notion des
choses divines et humaines[83],» ils sont bien antiques, vos titres à
l'amour et à la reconnaissance des hommes, «car à la tête de tous les
peuples, il y a un livre, et un livre à la tête de toutes les grandes
civilisations[84][85].»
Et pour clore cette très sommaire et déjà longue revue[86], nous
rappellerons la célèbre péroraison de l'article de Silvestre de Sacy sur
le _Catalogue de la bibliothèque de feu J.-J. de Bure_, cette émouvante
oraison funèbre tant de fois citée[87], et qui est comme la «Tristesse
d'Olympio» du bibliophile; nous ne saurions mieux terminer:
«Encore bien peu de jours, et cette belle bibliothèque de MM. de Bure
n'existera donc plus! Ces livres qu'ils avaient rassemblés avec amour
vont se partager entre mille mains étrangères et sortir de ce petit
cabinet où ils étaient gardés avec un soin si tendre! D'autres
bibliothèques s'en enrichiront pour être dispersées à leur tour. Triste
sort des choses humaines! O mes chers livres! Un jour viendra aussi où
vous serez étalés sur une table de vente, où d'autres vous achèteront et
vous posséderont, possesseurs moins dignes de vous peut-être que votre
maître actuel! Ils sont bien à moi pourtant, ces livres; je les ai tous
choisis un à un, rassemblés à la sueur de mon front, et je les aime
tant! Il me semble que par un si long et si doux commerce ils sont
devenus comme une portion de mon âme! Mais quoi? Rien n'est stable en ce
monde, et c'est notre faute si nous n'avons pas appris de nos livres
eux-mêmes à mettre au-dessus de tous les biens qui passent et que le
temps va nous emporter, le bien qui ne passe pas, l'immortelle beauté,
la source infinie de toute science et de toute sagesse[88].»
*
* *
Bien que nous n'ayons pas en vue ici les livres d'art et de luxe, nous
ne méconnaissons pas le très puissant attrait et toute l'importance que
possède, pour le simple usage même, pour la lecture ou l'étude,
l'extérieur du livre: un format commode, ni trop grand, ni trop petit;
un caractère d'impression suffisamment gros, que l'œil perçoive aisément
et suive sans fatigue; un papier de bonne qualité, dont la blancheur ne
miroite pas et n'éblouisse pas le regard; enfin une correction de texte
irréprochable. Volontiers nous nous écrierons avec Chevillier, un des
anciens historiens de l'imprimerie:
«O dieux et déesses! quoi de plus rare et de plus charmant que la
contemplation d'un beau livre imprimé en bons caractères, gros et menus,
avec une bonne encre indestructible?... Il n'y a pas de tableau du plus
grand maître qui soit plus agréable aux yeux de l'honnête homme et du
savant parfait[89].»
Donc, sans crainte de nous commettre avec les bibliomanes et en nous
maintenant strictement dans notre programme, nous reconnaîtrons avec
Mouravit «que la beauté matérielle d'un volume influe beaucoup sur le
profit intellectuel qu'on en peut tirer. Comme le disait notre bon
Rollin: «Une belle édition, qui frappe les yeux, gagne l'esprit, et, par
cet attrait innocent, invite à l'étude.» Tous ceux qui aiment les livres
comprendront cela[90].»
Écoutez encore cette ingénieuse et concluante comparaison, où le livre
mal imprimé et défectueux est assimilé au lecteur qui hésite, ânonne, se
reprend et se fourvoie sans cesse:
«Qu'un lecteur malhabile entreprenne de vous lire une belle œuvre: si
ses hésitations, ses intonations fausses, la rudesse de son organe, la
gaucherie de son interprétation, brisent constamment vos efforts pour
être attentif, et émoussent en vous, si l'on peut dire, le sentiment de
la lecture, le plaisir que vous vous étiez promis ne deviendra-t-il pas
un supplice? et quel profit rapporterez-vous de ce labeur? Ainsi en
est-il d'un livre où les incorrections, l'imperfection du tirage, le peu
d'élégance ou l'usure des caractères offensent le regard, lassent la
patience et mettent à chaque instant le lecteur en défiance de
l'exactitude du texte qu'il a sous les yeux. Avec quel plaisir, au
contraire,--plaisir intime et charmant,--l'intelligence se laisse aller
à suivre ces élégantes petites avenues, si gracieuses, si bien alignées,
où le spectacle qui se déroule le long du chemin apparaît mille fois
plus attrayant et sympathique; avec quelle jouissance l'homme sérieux
dévore ce volume, où l'exactitude scrupuleuse de la correction,
l'égalité parfaite du tirage, le choix intelligent et délicat d'un type
approprié à la nature de l'œuvre, viennent s'ajouter à la beauté des
caractères, aux harmonieuses proportions du format et de la
_justification_[91]!»
Ainsi, autant que possible, ne composez votre bibliothèque que de livres
remplissant les conditions précédemment énumérées: format pratique,
impression convenable, bon papier, texte correct.
*
* *
Un autre principe, un axiome plutôt, que je tiens à rappeler tout
d'abord, c'est celui-ci: on ne lit bien, on ne savoure convenablement et
complètement un livre que s'il vous appartient, qu'à condition d'en être
l'unique et absolu propriétaire.
J'ajouterai même volontiers que, pour le bien goûter et le savourer, ce
livre, il n'est pas mauvais de l'avoir acheté de ses deniers et payé de
sa poche.
Le bon et regretté Léon de la Brière, historien de Mme de Sévigné et
commentateur de Montaigne, a même prétendu quelque part[92] que les
Français «ne lisent jamais les livres qu'on leur donne», et «lisent
rarement ceux qu'ils achètent». Il y a sans doute là un peu
d'exagération; mais l'idée, le principe que nous venons d'émettre, se
retrouve dans cette boutade.
Donc, pas de livres empruntés, pas de volumes de cabinet de lecture
surtout: c'est non seulement la bibliophilie qui s'y oppose, mais
l'hygiène: après de nombreuses expériences faites il y a quelques années
par MM. les docteurs du Cazal et Catrin, ces deux savants ont nettement
démontré que les livres sont de véritables véhicules des germes des
maladies contagieuses, de la diphtérie, de la tuberculose, de la fièvre
typhoïde notamment[93].
Que les livres dont vous vous servez soient donc à vous. Évidemment il
ne faudrait pas pousser cette règle trop loin, jusqu'à refuser, par
exemple, comme Larcher, le traducteur d'Hérodote, de consulter un volume
des plus rares, parce que ce volume ne vous appartient pas[94]; je parle
ici, non des ouvrages de référence accidentelle et momentanée, mais de
ceux qu'on lit entièrement et qui méritent d'être relus.
Et ces livres, vos livres, les prêterez-vous? Cette question du prêt des
livres est une de celles qui ont le plus préoccupé les bibliographes,
une de celles qui s'imposent et qu'il faut tout d'abord trancher.
On connaît la devise ou l'_ex-libris_ du célèbre amateur Jean (Ioannes)
Grolier (1479-1565). D'un côté de ses livres, sur l'un des plats, il
faisait graver: _Io. Grolierii et amicorum,_ et sur l'autre: _Portio
mea, Domine, sit in terra viventium_[95]. Un autre bibliophile de la
même époque, Thomas Maïoli, inscrivait de même sur ses livres: _Tho.
Maïoli et amicorum;_ mais, remarque M. Henri Bouchot[96], il corrigeait
parfois «d'une devise sceptique l'élan de son amitié: _Ingratis servire
nephas_[97], ce qui pourrait bien être le cri d'un propriétaire de
livres trompé par les emprunteurs». Rabelais écrivait sur le titre de
ses livres, comme on le voit encore à notre Bibliothèque nationale:
«_Francisci Rabelæsi, medici_, καὶ τῶν αὐτοῦ φίλων[98].» D'autres
savants ou amateurs, Bathis, de Bruxelles, Marc Laurin, de Bruges, ont,
le premier en grec, le second en latin, employé la même sentence, et
proclamé que leurs livres étaient à eux et à leurs amis[99]. On cite
encore un illustre collectionneur et érudit du XVIIe siècle, Michel
Bégon, qui pratiquait la même largesse, et qui, comme son bibliothécaire
lui remontrait un jour qu'avec ce système il s'exposait à perdre
beaucoup de livres, lui répliqua: «J'aime encore mieux perdre mes livres
que de paraître me défier d'un honnête homme[100]».
De nos jours, le sénateur Victor Schoelcher avait adopté cet ex-libris,
bien autrement libéral que celui de Grolier: «Pour tous et pour
moi[101]». En vrai et magnanime philanthrope, il commençait la charité
par autrui, par tout le monde, et se servait le dernier.
Un collectionneur du XVIIIe siècle, Randon de Boisset, désirant
concilier sa jalouse passion de bibliophile et ses sentiments
d'obligeance, s'avisa de se créer deux bibliothèques: l'une pour lui
seul, composée d'éditions princeps et d'exemplaires rares; l'autre, de
volumes ordinaires ou de _doubles_, qu'il prêtait volontiers[102].
Au lieu de deux bibliothèques, le richissime bibliomane anglais Richard
Heber (1773-1833) conseille d'en avoir trois, composées des mêmes
livres: l'une pour la parade et la montre, l'autre pour son usage
personnel, la troisième pour les emprunteurs, «pour prêter à ses amis à
ses risques et périls[103]». Mais tout le monde ne possède pas
l'emplacement suffisant ni la fortune nécessaire pour s'offrir le luxe
de trois, voire de deux bibliothèques, renfermant les mêmes ouvrages en
éditions différentes et diversement habillés.
Constantin, dans son petit manuel de _Bibliothéconomie_, est d'avis[104]
qu'il ne faut blâmer ni ceux qui ne prêtent pas leurs livres, ni ceux
qui les prêtent, et n'accuser ni les uns d'insouciance, ni les autres
d'égoïsme.
D'accord avec le célèbre évêque d'Avranches Huet[105], M. Octave Uzanne
soutient, au contraire, l'opinion, plus généralement adoptée, et plus
rationnelle aussi et plus naturelle, il faut bien l'avouer, qu'un
véritable bibliophile ne doit jamais laisser sortir ses livres de chez
lui. Le chapitre qu'il a publié à ce sujet[106] est des plus
caractéristiques et tout à fait convaincant: il mériterait d'être
intégralement reproduit ici. Nous en donnerons du moins un extrait qui
permettra de l'apprécier.
«Le bibliophile qui prête un volume s'en repent toujours; ce sont
d'abord des craintes vagues, un sentiment curieux d'inquiétude, qui
l'obsèdent, un agacement inconscient qui le tracasse; il sent qu'il lui
manque quelque chose, et la place béante laissée par l'absent sur les
rayons de sa bibliothèque le fait frémir furtivement. «Il n'y a rien que
l'on rende moins fidèlement que les livres, dit sentencieusement un
moraliste ancien; l'on s'en met en possession par la même raison que
l'on dérobe volontiers la science des hommes, desquels on ne voudrait
pas dérober l'argent.» Un livre prêté est en effet à moitié perdu;
l'emprunteur le plus honnête s'accoutume à sa vue, il en remet de jour
en jour la restitution, et arrive, sans qu'il y songe, à se faire
tacitement une morale à la Bilboquet: «Ce livre pourrait être à moi, il
devrait être à moi, il est à moi». Au surplus, on ne se gêne guère avec
les livres des autres, on en use sans façon; ce sont les mains humides,
les cendres du cigare, la poudre de l'écritoire, que sais-je! Tout
contribue à maculer les pages virginales[107].»
Comme exemple de l'inqualifiable incurie des emprunteurs de livres, on
rapporte l'aventure survenue à André Chénier, aventure bien propre à
décourager les bibliophiles prêteurs de leurs trésors.