la maison; il s'appelait Zamore; c'était une espèce d'épagneul, de race
fort mêlée, de petite taille, noir de pelage, excepté quelques taches
couleur feu au-dessus des sourcils, et quelques tons fauves sous le
ventre. En somme: physique insignifiant, et plutôt laid que beau. Mais
au moral, c'était un chien singulier. Il avait pour les femmes le dédain
le plus absolu, ne leur obéissait pas, refusait de les suivre, et jamais
ni notre mère ni nos soeurs ne parvinrent à en obtenir le moindre signe
d'amitié ou de déférence; il acceptait d'un air digne les soins et les
bons morceaux, mais ne remerciait pas. Pour elles, aucun jappement, aucun
tambourinage de queue sur le parquet, aucune de ces caresses dont les
chiens sont prodigues. Impassible, il restait accroupi dans une pose de
sphinx, comme un personnage grave qui ne veut pas se mêler à des
conversations d'êtres frivoles. Le maître qu'il s'était choisi était
notre père, chez qui il reconnaissait l'autorité de chef de famille,
d'homme mûr et sérieux. Mais c'était une tendresse austère et stoïque,
qui ne se traduisait pas par des folâtreries, des badinages et des coups
de langue. Seulement il avait toujours les yeux fixés sur son maître,
tournait la tête à tous ses mouvements, et le suivait partout, le nez au
talon, sans se permettre la moindre escapade, le moindre salut aux
camarades qui passaient. Notre cher et regretté père était un grand
pêcheur devant le Seigneur, et il prit plus de barbillons que Nemrod
n'attrapa d'antilopes. Avec lui on ne pouvait dire, certes, que la ligne
était un instrument commençant par un asticot et finissant par un
imbécile, car il avait beaucoup d'esprit; ce qui ne l'empêchait pas de
remplir chaque jour son panier de poisson. Zamore l'accompagnait à la
pêche, et, pendant les longues séances nocturnes qu'exige la capture des
pièces d'importance qui ne mordent qu'à la ligne de fond, il se tenait
au bord extrême de l'eau, dont il semblait vouloir sonder la noire
profondeur pour y suivre la proie. Quoique souvent il dressât l'oreille
à ces mille bruits vagues et lointains qui, la nuit, se dégagent du
silence le plus profond, il n'aboyait pas, ayant compris que le mutisme
est la qualité indispensable d'un chien de pêcheur. Phoebé avait beau
lever à l'horizon son front d'albâtre réfléchi par le miroir sombre de
la rivière, Zamore ne hurlait pas à la lune; et cependant ces ululations
prolongées sont un grand plaisir pour les animaux de son espèce.
Seulement, quand le grelot de la ligne tintait, il regardait son maître
et se permettait un court aboi, sachant que la proie était prise, et il
paraissait s'intéresser beaucoup aux manoeuvres nécessaires pour amener
sur le bord un barbillon de trois ou quatre livres.
Qui se serait douté que sous cet extérieur calme, détaché, philosophique,
dédaigneux de toute frivolité, couvait une passion impérieuse et bizarre,
insoupçonnable, et formant le plus complet écart avec le caractère
apparent, physique et moral, de cette bête si sérieuse qu'elle en était
presque triste?
Eh quoi! allez-vous dire que cet honnête Zamore avait des vices cachés:
il était voleur?--Non.--Libertin?--Non.--Il aimait les cerises à
l'eau-de-vie?--Non.--Il mordait?--Nullement. Zamore avait la passion de
la danse! C'était un artiste éperdu de chorégraphie.
Sa vocation lui fut révélée de la façon suivante: Un jour parut sur la
place de Passy un âne grisâtre, à l'échine pelée, aux oreilles énervées,
une de ces malheureuses bourriques de saltimbanque, que Decamps et
Fouquet savaient si bien peindre; deux paniers, en équilibre sur le
chapelet écorché de son échine, contenaient une troupe de chiens savants
déguisés en marquis, en troubadours, en Turcs, en bergères des Alpes ou
en reines de Golconde, selon le sexe. L'impresario mit les chiens par
terre, fit claquer son fouet, et tous les acteurs quittèrent subitement
la ligne horizontale pour la ligne perpendiculaire, se transformant de
quadrupèdes en bipèdes. Le fifre et le tambourin se mirent à jouer, et
le ballet commença.
Zamore, qui flânait gravement par là, s'arrêta émerveillé du spectacle.
Ces chiens habillés de couleurs voyantes, galonnés de clinquant sur
toutes les coutures, un chapeau à plumet ou un turban sur la tête, se
mouvant en cadence sur des rythmes entraînants avec une vague apparence
de personnes humaines, lui semblaient des êtres surnaturels; ces pas si
bien enchaînés, ces glissements, ces pirouettes, le ravirent mais ne le
découragèrent pas. Comme Corrége à la vue d'un tableau de Raphaël, il
s'écria en son langage canin: «Et moi aussi je suis peintre, _anch'io
son pittore_!» et, saisi d'une noble émulation, quand la troupe passa
devant lui formant la queue-du-loup, il se dressa, en titubant un peu,
sur ses pattes de derrière, et voulut s'y joindre, au grand divertissement
de l'assemblée.
L'impresario prit assez mal la chose, détacha un grand coup de fouet sur
les reins de Zamore, qui fut chassé du cercle, comme on mettrait à la
porte du théâtre un spectateur qui, pendant la représentation,
s'aviserait de monter sur la scène et de se mêler au ballet.
Cette humiliation publique ne découragea pas la vocation de Zamore; il
rentra, la queue basse et l'air rêveur, à la maison. Toute la journée,
il fut plus concentré, plus taciturne, plus morose. Mais, la nuit, nos
soeurs furent réveillées par un petit bruit d'une nature inexplicable
qui venait d'une chambre voisine de la leur, qu'on n'habitait pas, et où
couchait ordinairement Zamore sur un vieux fauteuil. Cela ressemblait à
un trépignement rythmique que le silence de la nuit rendait plus sonore.
On crut d'abord à un bal de souris, mais le bruit des pas et des sauts
sur le parquet était bien fort pour la gent trotte-menu. La plus brave
de nos soeurs se leva, entr'ouvrit la porte, et que vit-elle à la faveur
d'un rayon de lune plongeant par le carreau? Zamore debout, ramant dans
l'air avec ses pattes de devant et travaillant, comme à la classe de
danse, les pas qu'il avait admirés le matin dans la rue. Monsieur
étudiait!
Ce ne fut pas là, comme on pourrait le croire, une impression fugitive,
une fantaisie passagère. Zamore persista dans ses idées chorégraphiques
et devint un beau danseur. Toutes les fois qu'il entendait le fifre et
le tambourin, il courait sur la place, se glissait entre les jambes des
spectateurs, et observait avec une attention profonde les chiens savants
exécutant leurs exercices; mais, gardant le souvenir du coup de fouet,
il ne se mêlait plus à leurs danses; il notait leurs pas, leurs poses et
leurs grâces, et il les travaillait, la nuit, dans le silence du cabinet,
sans jamais se départir, le jour, de son austérité d'attitude. Bientôt
il ne lui suffit plus de copier, il inventa, il composa; et nous devons
dire que, dans le genre noble, peu de chiens le surpassèrent. Nous
allions souvent le voir par la porte entrebâillée; il mettait un tel feu
à ses exercices, qu'il lapait, chaque nuit, la jatte d'eau posée au coin
de la chambre.
Quand il se crut sûr de lui et l'égal des plus forts danseurs quadrupèdes,
il sentit le besoin d'ôter le boisseau de dessus la lumière et de faire
connaître le mystère de son talent. La cour de la maison était fermée,
d'un côté, par une grille assez large pour permettre à des chiens
d'embonpoint médiocre de s'y introduire aisément. Un matin, quinze ou
vingt chiens de ses amis, fins connaisseurs sans doute, à qui Zamore
avait envoyé des lettres d'invitation pour son début dans l'art
chorégraphique, se trouvèrent réunis autour d'un carré de terrain bien
uni, que l'artiste avait préalablement balayé avec sa queue; et la
représentation commença. Les chiens parurent charmés et manifestèrent
leur enthousiasme par des: _Ouah! ouah!_ ressemblant fort aux bravos
des dilettantes de l'Opéra. Sauf un vieux barbet assez crotté, et de
piteuse mine, un critique sans doute, qui aboya quelque chose sur l'oubli
des saines traditions, tous proclamèrent que Zamore était le Vestris des
chiens et le _diou_ de la danse. Notre artiste avait exécuté un menuet,
un pas de gigue et une valse à deux temps. Bien des spectateurs bipèdes
s'étaient joints aux spectateurs à quatre pattes, et Zamore eut l'honneur
d'être applaudi par des mains humaines.
La danse était si bien passée dans ses habitudes, que, quand il faisait
la cour à quelque belle, il se tenait debout, faisant des révérences, et
les pieds en dehors, comme un marquis de l'ancien régime; il ne lui
manquait que le claque fourré de plumes sous le bras.
Hors de là, il était atrabilaire comme un acteur comique et ne se mêlait
pas au mouvement de la maison. Il ne se bougeait que lorsqu'il voyait
son maître prendre sa canne et son chapeau. Zamore mourut d'une fièvre
cérébrale, causée, sans doute, par la surexcitation du travail qu'il
s'était donné pour apprendre la scottish, alors dans toute sa vogue.
Sous sa tombe Zamore peut dire, comme la danseuse grecque dans son
épitaphe: «O terre, sois-moi légère, j'ai si peu pesé sur toi.»
Comment, avec des talents si distingués, Zamore ne fait-il pas engagé
dans la troupe de M. Corvi? Nous étions déjà un critique assez influent
pour lui négocier cette affaire. Mais Zamore ne voulait pas quitter son
maître, et il sacrifia son amour-propre à son affection, dévouement
qu'il ne faut pas chercher chez les hommes.
Le danseur fut remplacé par un chanteur nommé Kobold, king-Charles de la
plus pure race, venant du célèbre chenil de lord Lauder. Rien de plus
chimérique que cette petite bête, à l'énorme front bombé, aux gros yeux
saillants, au museau cassé à sa racine, aux longues oreilles traînant
jusqu'à terre. Transporté en France, Kobold, qui ne savait que l'anglais,
parut comme hébété. Il ne comprenait pas les ordres qu'on lui donnait;
dressé avec les _go on_ et les _come here_, il restait immobile aux
_viens_ et _va-t'en_ français: il lui fallut un an pour apprendre la
langue du nouveau pays où il se trouvait et pouvoir prendre part à la
conversation. Kobold était très-sensible à la musique et chantait
lui-même de petites chansons avec un fort accent anglais. On lui donnait
le _la_ au piano, et il prenait le ton juste et modulait avec un soupir
flûté des phrases vraiment musicales et n'ayant aucun rapport avec
l'aboi ou le jappement. Quand on voulait le faire recommencer, il
suffisait de lui dire: «_Sing a little more_», et il reprenait sa
cadence. Nourri le plus délicatement du monde, avec tout le soin qu'on
devait naturellement prendre d'un ténor et d'un gentleman de cette
distinction, Kobold avait un goût bizarre: il mangeait de la terre comme
un sauvage de l'Amérique du Sud; on ne put lui faire perdre cette
habitude qui lui causa une obstruction dont il mourut. Il avait le goût
des grooms, des chevaux, de l'écurie, et nos poneys n'eurent pas de
camarade plus assidu que lui. Il passait son temps entre la box et le
piano.
De Kobold, le king-Charles, on passe à Myrza, petite bichonne de la
Havane, qui eut l'honneur d'appartenir quelque temps à la Giulia Grisi
qui nous la donna. Elle est blanche comme la neige, surtout quand elle
sort de son bain et n'a pas encore eu le temps de se rouler dans la
poussière, manie que certains chiens partagent avec les oiseaux
pulvérisateurs. C'est une bête d'une extrême douceur, très-caressante,
et qui n'a pas plus de fiel qu'une colombe; rien de plus drôle que sa
mine ébouriffée et son masque composé de deux yeux pareils à des petits
clous de fauteuil et son petit nez qu'on prendrait pour une truffe du
Piémont. Des mèches, frisées comme les peaux d'Astrakan, voltigent sur
ce museau avec des hasards pittoresques, lui bouchant tantôt un oeil,
tantôt l'autre, ce qui lui donne la physionomie la plus hétéroclite du
monde en la faisant loucher comme un caméléon.
Chez Myrza, la nature imite l'artificiel avec une telle perfection que
la petite bête semble sortir de la devanture d'un marchand de joujoux.
À la voir avec son ruban bleu et son grelot d'argent, son poil
régulièrement frisé, on dirait un chien de carton, et, quand elle aboie,
on cherche si elle n'a pas un soufflet sous les pattes.
Myrza, qui passe les trois quarts de son temps à dormir, dont, si on
l'empaillait, la vie ne serait pas changée, et qui ne semble pas
très-spirituelle dans le commerce ordinaire a cependant donné un jour
une preuve d'intelligence telle, que nous n'en connaissons pas d'autre
exemple. Bonnegrâce, l'auteur des portraits de Tchoumakoff et de
M. E. H..., si remarqués aux expositions, nous avait apporté, pour en
avoir notre avis, un de ces portraits peints à la manière de Pagnest,
dont la couleur est si vraie et le relief si puissant. Quoique nous ayons
vécu dans la plus profonde intimité avec les bêtes et que nous puissions
citer cent traits ingénieux, rationnels, philosophiques, de chats, de
chiens, d'oiseaux, nous devons avouer que le sens de l'art manque
totalement aux animaux. Nous n'en avons jamais vu aucun s'apercevoir
d'un tableau, et l'anecdote sur les oiseaux becquetant les raisins peints
par Zeuxis nous paraissait controuvée. Ce qui distingue l'homme de la
brute, c'est précisément le sens de l'art et de l'ornement. Aucun chien
ne regarde une peinture et ne se met de boucles d'oreilles. Eh bien,
Myrza, à la vue du portrait dressé contre le mur par Bonnegrâce, s'élança
du tabouret sur lequel elle était roulée en boule, s'approcha de la
toile et se mit à aboyer avec fureur, essayant de mordre cet inconnu qui
s'était ainsi introduit dans la chambre. Sa surprise parut extrême
lorsqu'elle fût forcée de reconnaître qu'elle avait affaire à une surface
plane, que ses dents ne pouvaient saisir, et que ce n'était là qu'une
trompeuse apparence. Elle flaira la peinture, essaya de passer derrière
le cadre, nous regarda tous deux avec une interrogation étonnée et
retourna à sa place, où elle se rendormit dédaigneusement, ne s'occupant
plus de ce monsieur peint. Les traits de Myrza ne seront pas perdus pour
la postérité: il existe d'elle-même un beau portrait de M. Victor
Madarasz, artiste hongrois.
Terminons par l'histoire de Dash. Un jour, un marchand de verres cassés
passa devant notre porte, demandant des morceaux de vitre et des tessons
de bouteille. Il avait dans sa voiture un jeune chien de trois ou quatre
mois, qu'on l'avait chargé d'aller noyer, ce qui faisait de la peine à
ce brave homme, que l'animal regardait d'un air tendre et suppliant
comme s'il eût compris de quoi il s'agissait. La cause de l'arrêt sévère
porté contre la pauvre bête était qu'il avait une patte de devant brisée.
Une pitié s'émut dans notre coeur, et nous primes le condamné à mort. Un
vétérinaire fut appelé. On entoura la patte de Dash d'attelles et de
bandes; mais il fut impossible de l'empêcher de ronger l'appareil, et il
ne guérit pas: sa patte, dont les os ne s'étaient pas rejoints, resta
flottante comme une manche d'amputé dont le bras est absent; mais cette
infirmité n'empêcha pas Dash d'être gai, alerte et vivace. Il courait
encore assez vite sur ses trois bons membres.
C'était un pur chien des rues, un roquet _grediné_ dont Buffon lui-même
eût été fort embarrassé de démêler la race. Il était laid, mais avec une
physionomie grimacière, étincelante d'esprit. Il semblait comprendre ce
qu'on lui disait, changeant d'expression selon que les mots qu'on lui
adressait, sur le même ton, étaient injurieux ou flatteurs. Il roulait
les yeux, retroussait les babines, se livrait à des tics nerveux
désordonnés, ou riait en montrant ses dents blanches, et il arrivait
ainsi à de hauts effets comiques dont il avait conscience. Souvent il
essayait de parler. La patte posée sur notre genou, il fixait sur nous
son regard intense et commençait une série de murmures, de soupirs, de
grognements, d'intonations si variées qu'il était difficile de n'y pas
voir un langage. Quelquefois, à travers cette conversation, Dash, lançait
un jappement, un éclat de voix;--alors nous lui jetions un coup d'oeil
sévère et nous lui disions: «Cela c'est aboyer, ce n'est pas parler;
est-ce que par hasard vous seriez un animal?» Dash, humilié de cette
insinuation, reprenait ses vocalises, auxquelles il donnait l'expression
la plus pathétique. On disait alors que Dash racontait ses malheurs.
Dash raffolait du sucre. Au dessert, il paraissait à l'instant du café,
réclamant de chaque convive un morceau avec une insistance toujours
couronnée de succès. Il avait fini par transformer ce don bénévole en
impôt régulier qu'il prélevait rigoureusement. Ce roquet, dans un corps
de Thersite, avait une âme d'Achille. Infirme comme il l'était, il
attaquait, avec la folie du courage héroïque, des chiens dix fois gros
comme lui, et se faisait affreusement rouler. Comme Don Quichotte, le
brave chevalier de la Manche, il avait des sorties triomphantes et des
rentrées piteuses. Hélas! il devait être victime de son courage. Il y a
quelques mois on le rapporta, les reins cassés par un terre-neuve,
aimable bête qui le lendemain brisa l'échine à une levrette. La mort de
Dash fut suivie de toute sorte de catastrophes: la maîtresse de la
maison ou il avait reçu le coup qui termina son existence fut, quelques
jours après, brûlée vive dans son lit, et son mari eut le même sort en
voulant la sauver. C'était coïncidence fatale et non expiation, car
c'étaient les meilleures gens du monde, aimant les animaux comme des
Brahmes et purs du trépas malheureux de notre pauvre Dash.
Nous avons bien un autre chien qui s'appelle Néro. Mais il est trop
récent encore pour avoir une histoire.
Dans le prochain chapitre nous ferons la chronique des caméléons, des
lézards, des pies et autres bestioles qui ont vécu dans notre ménagerie
intime.
N. B. Hélas! Néro est mort empoisonné tout récemment comme s'il avait
soupé chez les Borgia; et l'épitaphe s'inscrit au premier chapitre de
la vie.
V
CAMÉLÉONS, LÉZARDS ET PIES
Nous étions à Puerto de Santa-Maria, dans la baie de Cadix, un petit
village qui semble taillé dans des pains de blanc d'Espagne, entre
l'indigo de la mer et le lapis-lazuli du ciel. Il était midi, et ce
jour-là il faisait si chaud que le soleil paraissait s'amuser à verser
des cuillerées de plomb fondu sur la tête des voyageurs, comme la
garnison d'une forteresse de l'huile bouillante et de la poix par les
baies des moucharabys sur les casques des assiégeants. Ce petit port si
pittoresque est illustré par la chanson célèbre en patois andalou de
Murillo Bravo, _Los Toros de Puerto_, où le batelier galant dit à la
señora qui s'embarque: «_Lleve Vd la patita_», et nous en fredonnions le
refrain d'une voix aussi fausse en espagnol qu'en français, tout en
suivant la ligne bleue, étroite comme une lisière de drap, que l'ombre
tirait au pied des murs. Il y avait marché, et c'était sur la place un
étalage de denrées exotiques et violentes d'une furie de couleurs à ravir
Ziem. Des guirlandes de piments écarlates se balançaient au-dessus de
pastèques d'un vert prasin, dont quelques-unes éventrées laissaient voir
leur pulpe rose tigrée de points noirs comme un coquillage de la mer du
Sud. Des grappes de raisin à gros grains d'ambre, rappelant les chapelets
turcs pour la blonde transparence, contrastaient avec des raisins bleus,
ou couleur d'améthyste à reflets de pourpre. Les garbanzos arrondissaient
dans les _couffas_ de sparterie leurs globules d'or pâle, et les grenades,
crevant leur écorce, montraient leur écrin de rubis. Les marchandes avec
leurs fichus rouges ou jonquille, leur jupe de soie noire, les pieds nus
dans des chaussons de satin,--et quels pieds! grands à peine comme des
biscuits à la cuiller!--leur éventail de papier contre l'oreille, en
guise de parasol, se tenaient fièrement campées près de leurs légumes,
babillant avec la gracieuse volubilité andalouse. Des _majos_ passaient,
appuyés sur la fourchette de leurs bâtons blancs, la veste à l'épaule,
la _faja_ de soie, venant de Gibraltar, sanglée sur le gilet depuis les
hanches jusqu'à l'aisselle, la culotte de tricot ouverte au genou, et
les bottes en cuir de Ronda déboutonnées de la cheville au jarret, ce
qui est le suprême du genre, lançant des oeillades et serrant entre leur
pouce et leur index leurs cigarettes de papel de Alcoy. C'était un de
ces effets d'aveuglante lumière méridionale qui feraient taxer de
fausseté le peintre qui les rendrait dans leur vérité crue.
Contre cette averse de feu nous allâmes chercher refuge dans le _patio_
de l'auberge de _Los tres Reyes moros_: un patio, comme on sait, est une
cour intérieure, entourée d'arcades, rappelant tout à fait, pour la
disposition, l'impluvium antique. On la couvre, à hauteur du toit, d'un
_velarium_, nommé tendido, fait d'une toile rayée de couleurs vives et
qu'on arrose pour plus de fraîcheur. Au milieu du patio, dans une vasque
de marbre, grésille le mince filet d'un jet d'eau retombant en pluie
fine sur des caisses de myrthes, de grenadiers, de lauriers-roses,
rangées autour du bassin. Sous les arcades sont disséminés des canapés
de crin, des chaises de jonc; des guitares, accrochées au mur, font
briller dans l'ombre leur ventre luisant, illuminé de quelque vague
reflet, près du disque tanné des panderos.
On retrouve ces patios dans les maisons moresques de l'Algérie, et rien
ne saurait être mieux imaginé contre la chaleur. L'usage en vint des
Arabes aux Espagnols, et dans beaucoup de logis on voit encore aux
chapiteaux des colonnettes des versets du Coran, glorifiant Allah ou
quelque calife dès longtemps rejeté en Afrique.
Après avoir vidé une alcarraza d'eau fraîche, nous nous retirâmes, pour
faire un bout de sieste, dans une des chambres qui s'ouvrent sur le
patio. Avant de se fermer, nos yeux erraient au plafond de cette salle
basse, lequel, comme tous les plafonds espagnols, était blanchi à la
chaux, et orné à son centre d'une rosace composée de quartiers rouges,
noirs et jaunes, comme les côtes d'une balle. Du milieu de cette rosace
pendait une ficelle ou un cordon, sans doute l'attache d'une lampe, mais
le long de cette ficelle se mouvait constamment un objet que nous avions
de la peine à définir. Nous ajustâmes notre lorgnon sous notre arcade
sourcilière, et nous vîmes que ce qui montait avec tant de peine, après
le cordon du plafond, était une espèce de lézard d'un jaune grisâtre et
d'une configuration assez monstrueuse, rappelant en petit les formes des
grands sauriens disparus de l'époque anté-diluvienne.
La fille d'auberge consultée, Pepa, Lola, Casilda,--nous ne savons plus
le nom bien au juste, mais soyez sûr que la fille était charmante,--nous
dit que c'était «un caméléon.»
Lola, prenant en pitié notre ignorance et voulant mettre en relief son
savoir zoologique, nous dit d'un petit air capable: «Ces bêtes changent
de couleur selon l'endroit où elles se trouvent, et elles vivent d'air
(_se mantienen de ayre_)».
Pendant ce court entretien, les caméléons (il y en avait deux)
continuaient leur ascension le long de la ficelle. On ne saurait rien
imaginer de plus comique. Le caméléon, il faut l'avouer, n'est pas beau;
et quoique la nature, dit-on, fasse bien tout ce qu'elle fait, en
s'appliquant un peu, il nous semble qu'elle eût aisément pu produire un
animal plus joli. Mais, comme tous les grands artistes, la nature a ses
fantaisies, et elle s'amuse parfois à modeler des grotesques. Les yeux
du caméléon, presque entièrement sortis de la tête comme ceux du crapaud,
sont ajustés dans des espèces de capsules extérieures et jouissent d'une
complète indépendance de mouvement. L'un regarde à gauche, tandis que
l'autre regarde à droite; une prunelle se dirige vers le plafond, l'autre
vers le plancher, avec une variété de strabismes qui donnent à l'animal
les physionomies les plus étranges. Une poche en manière de goître
s'étend sous la mâchoire et prête à la pauvre bête un air de satisfaction
orgueilleuse et de rengorgement stupide dont elle est bien innocente.
Ses pattes, gauchement coudées, font des saillies anguleuses au-dessus
de la ligne dorsale et se meuvent avec des efforts disgracieux et
détraqués.
Un des caméléons était arrivé tout au haut de la corde, au centre de la
rosace, et tâtait le plafond d'une de ses pattes de devant, pour voir
s'il offrait quelque possibilité d'adhérence et partant quelque moyen de
fuite.
En faisant cet essai, recommencé pour la centième fois peut-être, il
louchait d'une façon désespérée et touchante, demandait aide à la terre
et au ciel; puis, voyant qu'il n'y avait nulle issue de ce côté, il se
mit à descendre d'un air triste, piteux, résigné, emblème du travail
inutile, Sisyphe de la fatigue perdue; à mi-chemin, les deux bêtes se
rencontrèrent, se lancèrent des oeillades amicales peut-être, mais
effroyables par leur divergence, et ce fut pendant quelques minutes une
sorte de nodosité hideuse sur la ligne perpendiculaire de la ficelle.
Le groupe se débrouilla après les contorsions les plus bouffonnes, et
chaque caméléon continua sa route; celui qui descendait, parvenu au bout
de son fil de suspension, allongea une patte de derrière, sondant le
vide avec précaution, et, ne trouvant aucun point d'appui, la ramena
d'un mouvement découragé, dont il faut renoncer à peindre la navrante et
burlesque mélancolie. Par un de ces rapprochements d'idées dont la
liaison n'est pas apparente, mais que l'esprit conçoit sans l'exprimer,
ces caméléons nous firent songer à une des plus sinistres aqua-tintes de
Goya, représentant des spectres essayant de soulever avec leurs faibles
bras d'ombre de lourdes pierres tombales qui se referment sur eux en les
écrasant.--Lutte sans proportion de la faiblesse contre la destinée.
Pour délivrer ces pauvres animaux de leur supplice nous les achetâmes un
_duro_ pièce; et, commodément installés dans une cage assez vaste, ils
furent dispensés désormais de ces exercices acrobatiques qui semblaient
leur déplaire beaucoup. Quant à la question de leur nourriture, quelque
confiance que nous ayons dans la frugalité méridionale, ces repas d'air
nous paraissaient à juste titre insuffisants. Si un amoureux espagnol
déjeune d'un verre d'eau, dîne d'une cigarette et soupe d'un air de
mandoline, comme le valeureux Don Sanche, les caméléons n'ont pas de ces
délicatesses, et ils mangent des mouches qu'ils attrapent d'une façon
singulière, en dardant du fond de leur gorge une longue lance, couverte
d'une bave visqueuse, qui colle les ailes de l'insecte et en se retirant
le ramène dans le gosier.