Vous vous demandez sans doute comment des chats et des rats,

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THÉOPHILE GAUTIER

MÉNAGERIE

INTIME

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, EDITEUR

47, PASSAGE CHOISEUL, 47.

MDCCCLXIX.

I

TEMPS ANCIENS

On a souvent fait notre caricature: habillé à la turque, accroupi sur

des coussins, entouré de chats dont la familiarité ne craint pas de nous

monter sur les épaules et même sur la tête. La caricature n'est que

l'exagération de la vérité; et nous devons avouer que nous avons eu de

tout temps pour les chats en particulier, et pour les animaux en général,

une tendresse de brahmane ou de vieille fille. Le grand Byron traînait

toujours après lui une ménagerie, même en voyage, et il fit élever un

tombeau avec une épitaphe en vers de sa composition, dans le parc de

l'abbaye de Newstead, à son fidèle terre-neuve Boastwain. On ne saurait

nous accuser d'imitation pour ce goût, car il se manifesta chez nous à

un âge où nous ne connaissions pas encore notre alphabet.

Comme un homme d'esprit prépare en ce moment une _Histoire des animaux

de lettres_, nous écrivons ces notes dans lesquelles il pourra puiser,

en ce qui concerne nos bêtes, des documents certains.

Notre plus ancien souvenir de ce genre remonte à notre arrivée de Tarbes

à Paris. Nous avions alors trois ans, ce qui rend difficile à croire

l'assertion de MM. de Mirecourt et Vapereau, prétendant que nous avons

fait «d'assez mauvaises études» dans notre ville natale. Une nostalgie

dont on ne croirait pas un enfant capable s'empara de nous. Nous ne

parlions que patois, et ceux qui s'exprimaient en français «n'étaient

pas des nôtres.» Au milieu de la nuit, nous nous éveillions en demandant

si l'on n'allait pas bientôt partir et retourner au pays.

Aucune friandise ne nous tentait, aucun joujou ne nous amusait. Les

tambours et les trompettes ne pouvaient rien sur notre mélancolie. Au

nombre des objets et des êtres regrettés figurait un chien nommé

Cagnotte, qu'on n'avait pu amener. Cette absence nous rendait si triste

qu'un matin, après avoir jeté par la fenêtre nos soldats de plomb, notre

village allemand aux maisons peinturlurées, et notre violon du rouge le

plus vif, nous allions suivre le même chemin pour retrouver plus vite

Tarbes, les Gascons et Cagnotte. On nous rattrapa à temps par la jaquette,

et Joséphine, notre bonne, eut l'idée de nous dire que Cagnotte,

s'ennuyant de ne pas nous voir, arriverait le jour même par la diligence.

Les enfants acceptent l'invraisemblable avec une foi naïve. Rien ne leur

paraît impossible; mais il ne faut pas les tromper, car rien ne dérange

l'opiniâtreté de leur idée fixe. De quart d'heure en quart d'heure, nous

demandions si Cagnotte n'était pas venu enfin. Pour nous calmer,

Joséphine acheta sur le Pont-Neuf un petit chien qui ressemblait un peu

au chien de Tarbes. Nous hésitions à le reconnaître, mais on nous dit

que le voyage changeait beaucoup les chiens. Cette explication nous

satisfit, et le chien du Pont-Neuf fut admis comme un Cagnotte

authentique. Il était fort doux, fort aimable, fort gentil. Il nous

léchait les joues, et même sa langue ne dédaignait pas de s'allonger

jusqu'aux tartines de beurre qu'on nous taillait pour notre goûter. Nous

vivions dans la meilleure intelligence. Cependant, peu à peu, le faux

Cagnotte devint triste, gêné, empêtré dans ses mouvements. Il ne se

couchait plus en rond qu'avec peine, perdait toute sa joyeuse agilité,

avait la respiration courte, ne mangeait plus. Un jour, en le caressant,

nous sentîmes une couture sur son ventre fortement tendu et ballonné.

Nous appelâmes notre bonne. Elle vint, prit des ciseaux, coupa le fil;

et Cagnotte, dépouillé d'une espèce de paletot en peau d'agneau frisée,

dont les marchands du Pont-Neuf l'avaient revêtu pour lui donner

l'apparence d'un caniche, se révéla dans toute sa misère et sa laideur

de chien des rues, sans race ni valeur. Il avait grossi, et ce vêtement

étriqué l'étouffait; débarrassé de cette carapace, il secoua les

oreilles, étira ses membres et se mit à gambader joyeusement par la

chambre, s'inquiétant peu d'être laid, pourvu qu'il fût à son aise.

L'appétit lui revint, et il compensa par des qualités morales son absence

de beauté. Dans la société de Cagnotte, qui était un vrai enfant de Paris,

nous perdîmes peu à peu le souvenir de Tarbes et des hautes montagnes

qu'on apercevait de notre fenêtre; nous apprîmes le français et nous

devînmes, nous aussi, un vrai Parisien.

Qu'on ne croie pas que ce soit là une historiette inventée à plaisir

pour amuser le lecteur. Le fait est rigoureusement exact et montre que

les marchands de chiens de ce temps-là étaient aussi rusés que des

maquignons, pour parer leurs sujets et tromper le bourgeois.

Après la mort de Cagnotte, notre goût se porta vers les chats, comme

plus sédentaires et plus amis du foyer. Nous n'entreprendrons pas leur

histoire détaillée. Des dynasties de félins, aussi nombreuses que les

dynasties des rois égyptiens, se succédèrent dans notre logis; des

accidents, des fuites, des morts, les emportèrent les uns après les

autres. Tous furent aimés et regrettés. Mais la vie est faite d'oubli,

et la mémoire des chats s'efface comme celle des hommes.

Cela est triste, que l'existence de ces humbles amis, de ces frères

inférieurs, ne soit pas proportionnée à celle de leurs maîtres.

Après avoir mentionné une vieille chatte grise qui prenait parti pour

nous contre nos parents et mordait les jambes de notre mère lorsqu'elle

nous grondait ou faisait mine de nous corriger, nous arriverons à

Childebrand, un chat de l'époque romantique. On devine, à ce nom, l'envie

secrète de contrecarrer Boileau, que nous n'aimions pas alors et avec

qui nous avons depuis fait la paix. Nicolas ne dit-il point:

O le plaisant projet d'un poëte ignorant

Qui de tant de héros va choisir Childebrand!

Il nous semblait qu'il ne fallait pas être si ignorant que cela pour

aller choisir un héros que personne ne connaissait. Childebrand nous

paraissait, d'ailleurs, un nom très-chevelu, très-mérovingien, on ne

peut plus moyen âge et gothique, et fort préférable à un nom grec,

Agamemnon, Achille, Idoménée, Ulysse, ou tout autre. Telles étaient les

moeurs du temps, parmi la jeunesse du moins, car jamais, pour nous

servir de l'expression employée dans la notice des fresques extérieures

de Kaulbach à la pinacothèque de Munich, jamais l'hydre du _perruquinisme_

ne dressa têtes plus hérissées; et les classiques, sans doute, appelaient

leurs chats Hector, Ajax, ou Patrocle. Childebrand était un magnifique

chat de gouttière à poil ras, fauve et rayé de noir, comme le pantalon

de Saltabadil dans _Le Roi s'amuse_. Il avait, avec ses grands yeux verts

coupés en amande et ses bandes régulières de velours, un faux air de

tigre qui nous plaisait;--les chats sont les tigres des pauvres

diables,--avons-nous écrit quelque part. Childebrand eut cet honneur de

tenir une place dans nos vers, toujours pour taquiner Boileau:

Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt

Qui me fait tant plaisir; et mon chat Childebrand,

Sur mes genoux posé selon son habitude,

Levant sur moi la tête avec inquiétude,

Suivra les mouvements de mon doigt qui dans l'air

Esquisse mon récit pour le rendre plus clair.

Childebrand vient là fournir une bonne rime à Rembrandt, car cette pièce

est une espèce de profession de foi romantique à un ami, mort depuis, et

alors aussi enthousiaste que nous de Victor Hugo, de Sainte-Beuve et

d'Alfred de Musset.

Comme don Ruy Gomez de Silva faisant à don Carlos impatienté la

nomenclature de ses aïeux à partir de don Silvius «qui fut trois fois

consul de Rome», nous serons forcé de dire, à propos de nos chats: «J'en

passe et des meilleurs», et nous arriverons à _Madame-Théophile_, une

chatte rousse à poitrail blanc, à nez rose et à prunelles bleues, ainsi

nommée parce qu'elle vivait avec nous dans une intimité tout à fait

conjugale, dormant sur le pied de notre lit, rêvant sur le bras de notre

fauteuil, pendant que nous écrivions, descendant au jardin pour nous

suivre dans nos promenades, assistant à nos repas et interceptant parfois

le morceau que nous portions de notre assiette à notre bouche.

Un jour, un de nos amis, partant pour quelques jours, nous confia son

perroquet pour en avoir soin tant que durerait son absence. L'oiseau se

sentant dépaysé était monté, à l'aide de son bec, jusqu'au haut de son

perchoir et roulait autour de lui, d'un air passablement effaré, ses

yeux semblables à des clous de fauteuil, en fronçant les membranes

blanches qui lui servaient de paupières. Madame-Théophile n'avait jamais

vu de perroquet; et cet animal, nouveau pour elle, lui causait une

surprise évidente. Aussi immobile qu'un chat embaumé d'Égypte dans son

lacis de bandelettes, elle regardait l'oiseau avec un air de méditation

profonde, rassemblant toutes les notions d'histoire naturelle qu'elle

avait pu recueillir sur les toits, dans la cour et le jardin. L'ombre de

ses pensées passait par ses prunelles changeantes et nous pûmes y lire

ce résumé de son examen: «Décidément c'est un poulet vert.»

Ce résultat acquis, la chatte sauta à bas de la table où elle avait

établi son observatoire et alla se raser dans un coin de la chambre, le

ventre à terre, les coudes sortis, la tête basse, le ressort de l'échine

tendu, comme la panthère noire du tableau de Gérome, guettant les

gazelles qui vont se désaltérer au lac.

Le perroquet suivait les mouvements de la chatte avec une inquiétude

fébrile; il hérissait ses plumes, faisait bruire sa chaîne, levait une

de ses pattes en agitant les doigts, et repassait son bec sur le bord de

sa mangeoire. Son instinct lui révélait un ennemi méditant quelque

mauvais coup.

Quant aux yeux de la chatte, fixés sur l'oiseau avec une intensité

fascinatrice, ils disaient dans un langage que le perroquet entendait

fort bien et qui n'avait rien d'ambigu: «Quoique vert, ce poulet doit

être bon à manger.»

Nous suivions cette scène avec intérêt, prêt à intervenir quand besoin

serait. Madame-Théophile s'était insensiblement rapprochée: son nez rose

frémissait, elle fermait à demi les yeux, sortait et rentrait ses griffes

contractiles. De petits frissons lui couraient sur l'échine, comme à un

gourmet qui va se mettre à table devant une poularde truffée; elle se

délectait à l'idée du repas succulent et rare qu'elle allait faire. Ce

mets exotique chatouillait sa sensualité.

Tout à coup son dos s'arrondit comme un arc qu'on tend, et un bond d'une

vigueur élastique la fit tomber juste sur le perchoir. Le perroquet

voyant le péril, d'une voix de basse, grave et profonde comme celle de

M. Joseph Prudhomme, cria soudain: «As-tu déjeuné, Jacquot?»

Cette phrase causa une indicible épouvante à la chatte, qui fit un saut

en arrière. Une fanfare de trompette, une pile de vaisselle se brisant à

terre, un coup de pistolet tiré à ses oreilles, n'eussent pas causé à

l'animal félin une plus vertigineuse terreur. Toutes ses idées

ornithologiques étaient renversées.

«Et de quoi?--De rôti du roi»,--continua le perroquet.

La physionomie de la chatte exprima clairement: «Ce n'est pas un oiseau,

c'est un monsieur, il parle!»

Quand j'ai bu du vin clairet,

Tout tourne, tout tourne au cabaret.

chanta l'oiseau avec des éclats de voix assourdissants, car il avait

compris que l'effroi causé par sa parole était son meilleur moyen de

défense. La chatte nous jeta un coup d'oeil plein d'interrogation, et,

notre réponse ne la satisfaisant pas, elle alla se blottir sous le lit,

d'où il fut impossible de la faire sortir de la journée. Les gens qui

n'ont pas l'habitude de vivre avec les bêtes, et qui ne voient en elles,

comme Descartes, que de pures machines, croiront sans doute que nous

prêtons des intentions au volatile et au quadrupède. Nous n'avons fait

que traduire fidèlement leurs idées en langage humain. Le lendemain,

Madame-Théophile, un peu rassurée, essaya une nouvelle tentative repoussée

de même. Elle se le tint pour dit, acceptant l'oiseau pour un homme.

Cette délicate et charmante bête adorait les parfums. Le patchouli, le

vetiver des cachemires, la jetaient en des extases. Elle avait aussi le

goût de la musique. Grimpée sur une pile de partitions, elle écoutait

fort attentivement et avec des signes visibles de plaisir les cantatrices

qui venaient s'essayer au piano du critique. Mais les notes aiguës la

rendaient nerveuse, et au _la_ d'en haut elle ne manquait jamais de

fermer avec sa patte la bouche de la chanteuse. C'est une expérience

qu'on s'amusait à faire, et qui ne manquait jamais. Il était impossible

de tromper sur la note cette chatte dilettante.

II

DYNASTIE BLANCHE

Arrivons à des époques plus modernes. D'un chat rapporté de la Havane

par Mlle Aïta de la Penuela, jeune artiste espagnole dont les études

d'angoras blancs ont orné et ornent encore les devantures des marchands

d'estampes, nous vint un petit chat, mignon au possible, qui ressemblait

à ces houppes de cygne qu'on trempe dans la poudre de riz. À cause de sa

blancheur immaculée il reçut le nom de Pierrot qui, lorsqu'il fut devenu

grand, s'allongea en celui de Don-Pierrot-de-Navarre, infiniment plus

majestueux, et qui sentait la grandesse. Don Pierrot, comme tous les

animaux dont on s'occupe et que l'on gâte, devint d'une amabilité

charmante. Il participait à la vie de la maison avec ce bonheur que les

chats trouvent dans l'intimité du foyer. Assis à sa place habituelle,

tout près du feu, il avait vraiment l'air de comprendre les conversations

et de s'y intéresser. Il suivait des yeux les interlocuteurs, poussant

de temps à autre de petits cris, comme s'il eût voulu faire des

objections et donner, lui aussi, son avis sur la littérature, sujet

ordinaire des entretiens. Il aimait beaucoup les livres, et quand il en

trouvait un ouvert sur une table, il se couchait dessus, regardait

attentivement la page et tournait les feuillets avec ses griffes; puis

il finissait par s'endormir, comme s'il eût, en effet, lu un roman à la

mode. Dès que nous prenions la plume, il sautait sur notre pupitre et

regardait d'un air d'attention profonde le bec de fer semer de pattes de

mouches le champ de papier, faisant un mouvement de tête à chaque retour

de ligne. Quelquefois il essayait de prendre part à notre travail et

tâchait de nous retirer la plume de la main, sans doute pour écrire à

son tour, car c'était un chat esthétique comme le chat Murr d'Hoffmann;

et nous le soupçonnons fort d'avoir griffonné des mémoires, la nuit,

dans quelque gouttière, à la lueur de ses prunelles phosphoriques.

Malheureusement ces élucubrations sont perdues.

Don-Pierrot-de-Navarre ne se couchait pas que nous fussions rentré. Il

nous attendait au dedans de la porte et, dès notre premier pas dans

l'antichambre, il se frottait à nos jambes en faisant le gros dos, avec

un _ronron_ amical et joyeux. Puis il se mettait à marcher devant nous,

nous précédant comme un page, et, pour peu que nous l'en eussions prié,

il nous eût tenu le bougeoir. Il nous conduisait ainsi à la chambre à

coucher, attendait que nous fussions déshabillé, puis il sautait sur

notre lit, nous prenait le col entre ses pattes, nous poussait le nez

avec le sien, nous léchait de sa petite langue rose, âpre comme une lime,

en poussant de petits cris inarticulés, exprimant de la façon la plus

claire sa satisfaction de nous revoir. Puis, quand ses tendresses étaient

calmées et l'heure du sommeil venue, il se perchait sur le dossier de la

couchette et dormait là en équilibre, comme un oiseau sur la branche.

Dès que nous étions éveillé, il venait s'allonger près de nous jusqu'à

l'heure de notre lever.

Minuit était l'heure que nous ne devions pas dépasser pour rentrer à la

maison. Pierrot avait là-dessus des idées de concierge. Dans ce temps-là

nous avions formé, entre amis, une petite réunion du soir qui s'appelait

«la Société des quatre chandelles», le luminaire du lieu étant composé,

en effet, de quatre chandelles fichées dans des flambeaux d'argent et

placées aux quatre coins de la table. Quelquefois la conversation

s'animait tellement qu'il nous arrivait d'oublier l'heure, au risque,

comme Cendrillon, de voir notre carrosse changé en écorce de potiron et

notre cocher en maître rat. Pierrot nous attendit deux ou trois fois

jusqu'à deux heures du matin; mais, à la longue, notre conduite lui

déplut, et il alla se coucher sans nous. Cette protestation muette contre

notre innocent désordre nous toucha, et nous revînmes désormais

régulièrement à minuit. Mais Pierrot nous tint longtemps rancune; il

voulut voir si ce n'était pas un faux repentir; mais quand il fut

convaincu de la sincérité de notre conversion, il daigna nous rendre ses

bonnes grâces, et reprit son poste nocturne dans l'antichambre.

Conquérir l'amitié d'un chat est chose difficile. C'est une bête

philosophique, rangée, tranquille, tenant à ses habitudes, amie de

l'ordre et de la propreté, et qui ne place pas ses affections à

l'étourdie: il veut bien être votre ami, si vous en êtes digne, mais non

pas votre esclave. Dans sa tendresse il garde son libre arbitre, et il

ne fera pas pour vous ce qu'il juge déraisonnable; mais une fois qu'il

s'est donné à vous, quelle confiance absolue, quelle fidélité d'affection!

Il se fait le compagnon de vos heures de solitude, de mélancolie & de

travail. Il reste des soirées entières sur votre genou, filant son rouet,

heureux d'être avec vous et délaissant la compagnie des animaux de son

espèce. En vain des miaulements retentissent sur le toit, l'appelant à

une de ces soirées de chats où le thé est remplacé par du jus de

hareng-saur, il ne se laisse pas tenter et prolonge avec vous sa veillée.

Si vous le posez à terre, il regrimpe bien vite à sa place avec une sorte

de roucoulement qui est comme un doux reproche. Quelquefois, posé devant

vous, il vous regarde avec des yeux si fondus, si moelleux, si caressants

et si humains, qu'on en est presque effrayé; car il est impossible de

supposer que la pensée en soit absente.

Don-Pierrot-de-Navarre eut une compagne de même race, et non moins blanche

que lui. Tout ce que nous avons entassé de comparaisons neigeuses dans

la _Symphonie en blanc majeur_ ne suffirait pas à donner une idée de ce

pelage immaculé, qui eût fait paraître jaune la fourrure de l'hermine.

On la nomma Séraphita, en mémoire du roman swedenborgien de Balzac.

Jamais l'héroïne de cette légende merveilleuse, lorsqu'elle escaladait

avec Minna les cimes couvertes de neiges du Falberg, ne rayonna d'une

blancheur plus pure. Séraphita avait un caractère rêveur et contemplatif.

Elle restait de longues heures immobile sur un coussin, ne dormant pas,

et suivant des yeux, avec une intensité extrême d'attention, des

spectacles invisibles pour les simples mortels. Les caresses lui étaient

agréables; mais elle les rendait d'une manière très-réservée, et

seulement à des gens qu'elle favorisait de son estime, difficilement

accordée. Le luxe lui plaisait, et c'était toujours sur le fauteuil le

plus frais, sur le morceau d'étoffe le plus propre à faire ressortir son

duvet de cygne, qu'on était sûr de la trouver. Sa toilette lui prenait

un temps énorme; sa fourrure était lissée soigneusement tous les matins.

Elle se débarbouillait avec sa patte; et chaque poil de sa toison, brossé

avec sa langue rose, reluisait comme de l'argent neuf. Quand on la

touchait, elle effaçait tout de suite les traces du contact, ne pouvant

souffrir d'être ébouriffée. Son élégance, sa distinction éveillaient une

idée d'aristocratie; et, dans sa race, elle était au moins duchesse.

Elle raffolait des parfums, plongeait son nez dans les bouquets,

mordillait, avec de petits spasmes de plaisir, les mouchoirs imprégnés

d'odeur; se promenait sur la toilette parmi les flacons d'essence,

flairant les bouchons; et, si on l'eût laissé faire, elle se fût

volontiers mis de la poudre de riz. Telle était Séraphita; et jamais

chatte ne justifia mieux un nom plus poétique.

À peu près vers cette époque, deux de ces prétendus matelots qui vendent

des couvertures bariolées, des mouchoirs en fibre d'ananas et autres

denrées exotiques, passèrent par notre rue de Longchamps. Ils avaient

dans une petite cage deux rats blancs de Norvége avec des yeux roses les

plus jolis du monde. En ce temps-là, nous avions le goût des animaux

blancs; et jusqu'à notre poulailler était peuplé de poules exclusivement

blanches. Nous achetâmes les deux rats; et on leur construisit une

grande cage avec des escaliers intérieurs menant aux différents étages,

des mangeoires, des chambres à coucher, des trapèzes pour la gymnastique.

Ils étaient là, certes, plus à l'aise et plus heureux que le rat de La

Fontaine dans son fromage de Hollande.

Ces gentilles bêtes dont on a, nous ne savons pourquoi, une horreur

puérile, s'apprivoisèrent bientôt de la façon la plus étonnante,

lorsqu'elles furent certaines qu'on ne leur voulait point de mal. Elles

se laissaient caresser comme des chats, et, vous prenant le doigt entre

leurs petites mains roses d'une délicatesse idéale, vous léchaient

amicalement. On les lâchait ordinairement à la fin des repas; elles vous

montaient sur les bras, sur les épaules, sur la tête, entraient et

ressortaient par les manches des robes de chambre et des vestons, avec

une adresse et une agilité singulières. Tous ces exercices, exécutés

très-gracieusement, avaient pour but d'obtenir la permission de fourrager

les restes du dessert; on les posait alors sur la table; en un clin

d'oeil le rat et la rate avaient déménagé les noix, les noisettes, les

raisins secs et les morceaux de sucre. Rien n'était plus amusant à voir

que leur air empressé et furtif, et que leur mine attrapée quand ils

arrivaient au bord de la nappe; mais on leur tendait une planchette

aboutissant à leur cage, et ils emmagasinaient leurs richesses dans leur

garde-manger. Le couple se multiplia rapidement; et de nombreuses

familles d'une égale blancheur descendirent et montèrent les petites

échelles de la cage. Nous nous vîmes donc à la tête d'une trentaine de

rats tellement privés que, lorsqu'il faisait froid, ils se fourraient

dans nos poches pour avoir chaud et s'y tenaient tranquilles. Quelquefois

nous faisions ouvrir les portes de cette Ratopolis, et, montant au

dernier étage de notre maison, nous faisions entendre un petit sifflement

bien connu de nos élèves. Alors les rats, qui franchissent difficilement

des marches d'escalier, se hissaient par un balustre, empoignaient la

rampe, et, se suivant à la file avec un équilibre acrobatique,

gravissaient ce chemin étroit que parfois les écoliers descendent à

califourchon, et venaient nous retrouver, en poussant de petits cris et

en manifestant la joie la plus vive. Maintenant, il faut avouer un

béotisme de notre part: à force d'entendre dire que la queue des rats

ressemblait à un ver rouge et déparait la gentillesse de l'animal, nous

choisîmes une de nos jeunes bestioles et nous lui coupâmes avec une

pelle rouge cet appendice tant critiqué. Le petit rat supporta très-bien

l'opération, se développa heureusement et devint un maître rat à

moustaches; mais, quoique allégé du prolongement caudal, il était bien

moins agile que ses camarades; il ne se risquait à la gymnastique qu'avec

prudence et tombait souvent. Dans les ascensions le long de la rampe, il

était toujours le dernier. Il avait l'air de tâter la corde comme un

danseur sans balancier. Nous comprîmes alors de quelle utilité la queue

était aux rats; elle leur sert à se tenir en équilibre lorsqu'ils courent

le long des corniches et des saillies étroites. Ils la portent à droite

ou à gauche pour se faire contre-poids alors qu'ils penchent d'un côté

ou d'un autre. De là ce perpétuel frétillement qui semble sans cause.

Mais quand on observe attentivement la nature, on voit qu'elle ne fait

rien de superflu, et qu'il faut mettre beaucoup de réserve à la corriger.

Vous vous demandez sans doute comment des chats et des rats, espèces si

antipathiques et dont l'une sert de proie à l'autre, pouvaient vivre

ensemble? Ils s'accordaient le mieux du monde. Les chats faisaient patte

de velours aux rats, qui avaient déposé toute méfiance. Jamais il n'y

eut perfidie de la part des félins, et les rongeurs n'eurent pas à

regretter un seul de leurs camarades. Don-Pierrot-de-Navarre avait pour

eux l'amitié la plus tendre. Il se couchait près de leur cage et les

regardait jouer des heures entières. Et quand, par hasard, la porte de

la chambre était fermée, il grattait et miaulait doucement pour se faire

ouvrir et rejoindre ses petits amis blancs, qui, souvent, venaient dormir

tout près de lui. Séraphita, plus dédaigneuse et à qui l'odeur des rats,

trop fortement musquée, ne plaisait pas, ne prenait point part à leurs

jeux, mais elle ne leur faisait jamais de mal et les laissait

tranquillement passer devant elle sans allonger sa griffe.

La fin de ces rats fut singulière. Un jour d'été lourd, orageux, où le

thermomètre était près d'atteindre les quarante degrés du Sénégal, on

avait placé leur cage dans le jardin sous une tonnelle festonnée de

vigne, car ils semblaient souffrir beaucoup de la chaleur. La tempête

éclata avec éclairs, pluie, tonnerre et rafales. Les grands peupliers du

bord de la rivière se courbaient comme des joncs; et, armé d'un parapluie

que le vent retournait, nous nous préparions à aller chercher nos rats,

lorsqu'un éclair éblouissant, qui semblait ouvrir les profondeurs du

ciel, nous arrêta sur la première marche qui descend de la terrasse au

parterre.

Un coup de foudre épouvantable, plus fort que la détonation de cent

pièces d'artillerie, suivit l'éclair presque instantanément, et la

commotion fut si violente que nous fûmes à demi renversé.

L'orage se calma un peu après cette terrible explosion; mais, ayant

gagné la tonnelle, nous trouvâmes les trente-deux rats, les pattes en

l'air, foudroyés du même coup.

Les fils de fer de leur cage avaient sans doute attiré et conduit le

fluide électrique.

Ainsi moururent, tous ensemble, comme ils avaient vécu, les trente-deux

rats de Norvége, mort enviable, rarement accordée par le destin!

III

DYNASTIE NOIRE

Don-Pierrot-de-Navarre, comme originaire de la Havane, avait besoin d'une

température de serre chaude. Cette température, il la trouvait au logis;

mais autour de l'habitation s'étendaient de vastes jardins, séparés par

des claires-voies capables de donner passage à un chat, et plantés de

grands arbres où pépiaient, gazouillaient, chantaient des essaims

d'oiseaux; et parfois Pierrot, profitant d'une porte entr'ouverte,

sortait le soir, en se mettant en chasse, courant à travers le gazon et

les fleurs humides de rosée. Il lui fallait attendre le jour pour rentrer,

car, bien qu'il vînt miauler sous les fenêtres, son appel n'éveillait

pas toujours les dormeurs de la maison. Il avait la poitrine délicate,

et prit, une nuit plus froide que les autres, un rhume qui dégénéra

bientôt en phthisie. Le pauvre Pierrot, au bout d'une année de toux,

était devenu maigre, efflanqué; son poil, d'une blancheur autrefois si

soyeuse, rappelait le blanc mat du linceul. Ses grands yeux transparents

avaient pris une importance énorme dans son masque diminué. Son nez rose

avait pâli, et il s'en allait, à pas lents, le long du mur où donnait le

soleil, d'un air mélancolique, regardant les feuilles jaunes de l'automne

s'enlever en spirale dans un tourbillon. On eût dit qu'il récitait

l'élégie de Millevoye. Rien de plus touchant qu'un animal malade: il

subit la souffrance avec une résignation si douce et si triste! On fit

tout ce qu'on put pour sauver Pierrot; il eut un médecin très-habile qui

l'auscultait et lui tâtait le pouls. Il ordonna à Pierrot le lait

d'ânesse, que la pauvre bête buvait assez volontiers dans sa petite

soucoupe de porcelaine. Il restait des heures entières allongé sur notre

genou comme l'ombre d'un sphinx; nous sentions son échine comme un

chapelet sous nos doigts; et il essayait de répondre à nos caresses par

un faible _ronron_ semblable à un râle. Le jour de son agonie, il

haletait couché sur le flanc; il se redressa par un suprême effort. Il

vint à nous, et, ouvrant des prunelles dilatées, il nous jeta un regard

qui demandait secours avec une supplication intense; ce regard semblait

dire: «Allons, sauve-moi, toi qui es un homme.» Puis, il fit quelques

pas en vacillant, les yeux déjà vitrés, et il retomba en poussant un

hurlement si lamentable, si désespéré, si plein d'angoisse, que nous en

restâmes pénétré d'une muette horreur. Il fut enterré au fond du jardin,

sous un rosier blanc qui désigne encore la place de sa tombe.

Séraphita mourut, deux ou trois ans après, d'une angine couenneuse que

les secours de l'art furent impuissants à combattre. Elle repose non

loin de Pierrot.

Avec elle s'éteignit la dynastie blanche, mais non pas la famille. De ce

couple blanc comme neige étaient nés trois chats noirs comme de l'encre.

Explique qui voudra ce mystère. C'était alors la grande vogue des

_Misérables_ de Victor Hugo; on ne parlait que du nouveau chef-d'oeuvre;

les noms des héros du roman voltigeaient sur toutes les bouches. Les deux

petits chats mâles furent appelés Enjolras et Gavroche, la chatte reçut

le nom d'Eponine. Leur jeune âge fut plein de gentillesse, et on les

dressa comme des chiens à rapporter un papier chiffonné en boule qu'on

leur lançait au loin. On arriva à jeter la boule sur des corniches

d'armoire, à la cacher derrière des caisses, au fond de longs vases, où

ils la reprenaient très-adroitement avec leur patte. Quand ils eurent

atteint l'âge adulte, ils dédaignèrent ces jeux frivoles et rentrèrent

dans le calme philosophique et rêveur qui est le vrai tempérament des

chats.

Pour les gens qui débarquent en Amérique dans une colonie à esclaves,

tous les nègres sont des nègres et ne se distinguent pas les uns des

autres. De même, aux yeux indifférents, trois chats noirs sont trois

chats noirs; mais des regards observateurs ne s'y trompent pas. Les

physionomies des animaux diffèrent autant entre elles que celles des

hommes, et nous savions très-bien distinguer à qui appartenaient ces

museaux, noirs comme le masque d'Arlequin, éclairés par des disques

d'émeraude à reflets d'or.

Enjolras, de beaucoup le plus beau des trois, se faisait remarquer par

une large tête léonine à bajoues bien fournies de poils, de fortes

épaules, un râble long et une queue superbe épanouie comme un plumeau.

Il avait quelque chose de théâtral et d'emphatique, et il semblait poser

comme un acteur qu'on admire. Ses mouvements étaient lents, onduleux et

pleins de majesté; on eût dit qu'il marchait sur une console encombrée

de cornets de Chine et de verres de Venise, tant il choisissait avec

circonspection la place de ses pas. Quant à son caractère, il était peu

stoïque; et il montrait pour la nourriture un penchant qu'eût réprouvé

son patron. Enjolras, le sobre et pur jeune homme, lui eût dit sans

doute, comme l'ange à Swedenborg: «Tu manges trop!» On favorisa cette

gloutonnerie amusante comme celle des singes gastronomes, et Enjolras

atteignit une taille et un poids rares chez les félins domestiques. On

eut l'idée de le raser à la façon des caniches, pour compléter sa

physionomie de lion. On lui laissa la crinière et une longue floche de

poils au bout de la queue. Nous ne jurerions pas qu'on ne lui eût même

dessiné sur les cuisses des favoris en côtelettes comme en portait

Munito. Accoutré ainsi, il ressemblait, il faut l'avouer, bien moins à

un lion de l'Atlas ou du Cap qu'à une chimère japonaise. Jamais

fantaisie plus extravagante ne fut taillée dans le corps d'un animal

vivant. Son poil rasé de près laissait transparaître la peau, prenait

des tons bleuâtres, les plus bizarres du monde, et contrastait

étrangement avec le noir de sa crinière.

Gavroche était un chat à expression futée et narquoise, comme s'il eût

tenu à rappeler son homonyme du roman. Plus petit qu'Enjolras, il avait

une agilité brusque et comique, et remplaçait les calembours et l'argot

du gamin de Paris par des sauts de carpe, des cabrioles et des postures

bouffonnes. Nous devons avouer que, vu ses goûts populaires, Gavroche

saisissait au vol l'occasion de quitter le salon et d'aller faire, dans

la cour et même dans la rue, avec des chats errants,

De naissance quelconque et de sang peu prouvé,

des parties d'un goût douteux où il oubliait complétement sa dignité de

chat de la Havane, fils de l'illustre Don-Pierrot-de-Navarre, grand

d'Espagne de première classe, et de la marquise Doña Séraphita, aux

manières aristocratiques et dédaigneuses. Quelquefois il amenait à son

assiette de pâtée, pour leur faire fête, des camarades étiques,

anatomisés par la famine, n'ayant que le poil sur les os, qu'il avait

ramassés dans ses vagabondages et ses écoles buissonnières, car il était

bon prince. Les pauvres hères, les oreilles couchées, la queue entre les

jambes, le regard de côté, craignant d'être interrompus dans leur franche

lippée par le balai d'une chambrière, avalaient les morceaux doubles,

triples et quadruples; et, comme le fameux chien _Siete-Aguas_ (sept

eaux) des _posadas_ espagnoles, rendaient l'assiette aussi propre que si

elle avait été lavée et écurée par une ménagère hollandaise ayant servi

de modèle à Mieris ou à Gérard Dow. En voyant les compagnons de Gavroche,

cette phrase, qui illustre un dessin de Gavarni, nous revenait

naturellement en mémoire: «Ils sont jolis les amis dont vous êtes

susceptible d'aller avec!» Mais cela ne prouvait que le bon coeur de

Gavroche, qui aurait pu tout manger à lui seul.

La chatte qui portait le nom de l'intéressante Eponine avait des formes

plus sveltes et plus délicates que ses frères. Son museau un peu allongé,

ses yeux légèrement obliqués à la chinoise et d'un vert pareil à celui

des yeux de Pallas-Athénée à laquelle Homère donne invariablement

l'épithète [Grec: glaukôpis], son nez d'un noir velouté ayant le grain

d'une fine truffe de Périgord, ses moustaches d'une mobilité perpétuelle,

lui composaient un masque d'une expression toute particulière. Son poil,

d'un noir superbe, frémissait toujours et se moirait d'ombres

changeantes. Jamais bête ne fut plus sensible, plus nerveuse, plus

électrique. Quand on lui passait deux ou trois fois la main sur le dos,

dans l'obscurité, des étincelles bleues jaillissaient de sa fourrure, en

pétillant. Eponine s'attacha particulièrement à nous comme l'Eponine du

roman à Marius; mais, moins préoccupé de Cosette que ce beau jeune homme,

nous acceptâmes la passion de cette chatte tendre et dévouée, qui est

encore la compagne assidue de nos travaux et l'agrément de notre ermitage

aux confins de la banlieue. Elle accourt au coup de sonnette, accueille

les visiteurs, les conduit au salon, les fait asseoir, leur parle,--oui,

leur parle,--avec des ramages, des murmures, de petits cris qui ne

ressemblent pas au langage que les chats emploient entre eux, et simulent

la parole _articulée_ des hommes. Que dit-elle? elle dit de la manière la

plus intelligible: «Ne vous impatientez pas, regardez les tableaux ou

causez avec moi, si je vous amuse; Monsieur va descendre.» À notre

entrée, elle se retire discrètement sur un fauteuil ou sur l'angle du

piano et écoute la conversation, sans s'y mêler, comme un animal de bon

goût et qui sait son monde.

La gentille Eponine a donné tant de preuves d'intelligence, de bon

caractère et de sociabilité, qu'elle a été élevée d'un commun accord à

la dignité de _personne_, car une raison supérieure à l'instinct la

gouverne évidemment. Cette dignité lui confère le droit de manger à

table comme une personne et non dans un coin, à terre, sur une soucoupe,

comme une bête. Eponine a donc sa chaise à côté de nous au déjeuner et

au dîner; mais, vu sa taille, on lui a concédé de poser sur le bord de

la table ses deux pattes de devant. Elle a son couvert, sans fourchette

ni cuiller, mais avec son verre; elle suit tout le dîner plat par plat,

depuis la soupe jusqu'au dessert, attendant son tour d'être servie et se

comportant avec une décence et une sagesse qu'on souhaiterait à beaucoup

d'enfants. Au premier tintement de cloche elle arrive; et quand on entre

dans la salle à manger on la trouve déjà à son poste, debout sur sa

chaise et les pattes appuyées au rebord de la nappe, qui vous présente

son petit front à baiser, comme une demoiselle bien élevée et d'une

politesse affectueuse envers les parents et les gens âgés.

On trouve des pailles au diamant, des taches au soleil, des ombres

légères à la perfection même. Eponine, il faut l'avouer, a un goût

passionné pour le poisson; ce goût lui est commun avec tous les chats.

Contrairement au proverbe latin:

Catus amat pisces, sed non vult tingere plantas,

elle tremperait volontiers sa patte dans l'eau pour en retirer une

ablette, un carpillon ou une truite. Le poisson lui cause une espèce de

délire, et, comme les enfants qu'enivre l'espoir du dessert, quelquefois

elle rechigne à manger sa soupe, quand les notes préalables qu'elle a

prises à la cuisine lui font savoir que la marée est arrivée, et que

Vatel n'a aucune raison de se passer son épée à travers le corps. Alors

on ne la sert pas, et on lui dit d'un air froid: «Mademoiselle, une

_personne_ qui n'a pas faim pour la soupe ne doit pas avoir faim pour le

poisson», et le plat lui passe impitoyablement sous le nez. Bien

convaincue que la chose est sérieuse, la gourmande Eponine avale son

potage en toute hâte, lèche la dernière goutte de bouillon, nettoie la

moindre miette de pain ou de pâte d'Italie, puis elle se retourne vers

nous et nous regarde d'un air fier, comme quelqu'un qui est désormais

sans reproche, ayant accompli consciencieusement son devoir. On lui

délivre sa part, qu'elle expédie avec les signes d'une satisfaction

extrême; puis, ayant tâté de tous les plats, elle termine en buvant le

tiers d'un verre d'eau.

Quand nous avons quelques personnes à dîner, Eponine, sans avoir vu les

convives, sait qu'il y aura du monde ce soir là. Elle regarde à sa place,

et, s'il y a près de son assiette couteau, cuiller et fourchette, elle

décampe aussitôt et va se poser sur un tabouret de piano, qui est son

refuge en ces occasions. Ceux qui refusent le raisonnement aux bêtes

expliqueront, s'ils le peuvent, ce petit fait, si simple en apparence,

et qui renferme tout un monde d'inductions. De la présence près de son

couvert de ces ustensiles que l'homme seul peut employer, la chatte

observatrice et judicieuse déduit qu'il faut céder, ce jour-là, sa place

à un convive, et elle se hâte de le faire. Jamais elle ne se trompe:

Seulement, quand l'hôte lui est familier, elle grimpe sur les genoux du

survenant, et tâche d'attraper quelque bon lopin, par sa grâce et ses

caresses.

Mais en voilà assez; il ne faut pas ennuyer ses lecteurs. Les histoires

de chats sont moins sympathiques que les histoires de chiens, mais

cependant nous croyons devoir raconter la fin d'Enjolras et de Gavroche.

Il y a dans le rudiment une règle ainsi conçue: «_Sua eum perdidit

ambitio_»;--on peut dire d'Enjolras: «_sua eum perdidit pinguetudo_»,

son embonpoint fut la cause de sa perte. Il fut tué par d'imbéciles

amateurs de civet. Mais ses meurtriers périrent dans l'année de la façon

la plus malheureuse. La mort d'un chat noir, bête éminemment cabalistique,

est toujours vengée.

Gavroche, pris d'un frénétique amour de liberté ou plutôt d'un vertige

soudain, sauta un jour par la fenêtre, traversa la rue, franchit la

palissade du parc Saint-James qui fait face à notre maison, et disparut.

Quelques recherches qu'on ait faites, on n'a jamais pu en avoir de

nouvelles; une ombre mystérieuse plane sur sa destinée. Il ne reste donc

de la dynastie noire qu'Eponine, toujours fidèle à son maître et devenue

tout à fait une chatte de lettres.

Elle a pour compagnon un magnifique chat angora, d'une robe argentée et

grise qui rappelle la porcelaine chinoise truitée, nommé Zizi, dit «_Trop

beau pour rien faire_.» Cette belle bête vit dans une sorte de _kief_

contemplatif, comme un thériaki pendant sa période d'ivresse. On songe,

en le voyant, aux _Extases de M. Hochenez_. Zizi est passionné pour la

musique; non content d'en écouter, il en fait lui-même. Quelquefois,

pendant la nuit, lorsque tout dort, une mélodie étrange, fantastique,

qu'envieraient les Kreisler et les musiciens de l'avenir, éclate dans le

silence: c'est Zizi qui se promène sur le clavier du piano resté ouvert,

étonné et ravi d'entendre les touches chanter sous ses pas.

Il serait injuste de ne pas rattacher à cette branche Cléopatre, fille

d'Eponine, charmante bête que son caractère timide empêche de se produire

dans le monde. Elle est d'un noir fauve comme Mummia, la velue compagne

d'Atta-Croll, et ses yeux verts ressemblent à deux énormes pierres

d'aigue-marine; elle se tient habituellement sur trois pattes, la

quatrième repliée en l'air, comme un lion classique qui aurait perdu sa

boule de marbre.

Telle est la chronique de la dynastie noire. Enjolras, Gavroche, Eponine,

nous rappellent les créations d'un maître aimé. Seulement, lorsque nous

relisons les _Misérables_, il nous semble que les principaux rôles du

roman sont remplis par des chats noirs, ce qui pour nous n'en diminue

nullement l'intérêt.

IV

CÔTÉ DES CHIENS

On nous a souvent accusé de ne pas aimer les chiens. C'est là une

imputation qui, au premier abord, n'a pas l'air bien grave, mais dont

nous tenons, cependant à nous justifier, car elle implique une certaine

défaveur. Ceux qui préfèrent les chats passent aux yeux de beaucoup de

gens pour faux, voluptueux et cruels, tandis que les amis des chiens sont

présumés avoir un caractère franc, loyal, ouvert, doué enfin de toutes

les qualités qu'on attribue à la gente canine. Nous ne contestons

nullement le mérite de Médor, de Turc, de Miraut et autres aimables

bêtes, et nous sommes prêt à reconnaître la vérité de l'axiome formulé

par Charlet: «Ce qu'il y a de mieux dans l'homme, c'est le chien.» Nous

en avons possédé plusieurs, nous en avons encore, et si les dépréciateurs

venaient à la maison, ils seraient accueillis par les aboiements grêles

et furieux d'un bichon de la Havane et d'un lévrier qui leur mordraient

peut-être les jambes. Mais notre affection pour les chiens est mélangée

d'un sentiment de peur. Ces excellentes bêtes si bonnes, si fidèles, si

dévouées, si aimantes, peuvent à un moment donné avoir la rage, et elles

deviennent alors plus dangereuses que la vipère trigonocéphale, l'aspic,

le serpent à sonnettes et le cobra-capello; et cela nous modère un peu

dans nos épanchements. Nous trouvons aussi les chiens un peu inquiétants;

ils ont des regards si profonds, si intenses; ils se posent devant vous

avec un air si interrogateur, qu'ils vous embarrassent. Goethe n'aimait

pas ce regard qui semble vouloir s'assimiler l'âme de l'homme, et il

chassait l'animal en lui disant: «Tu as beau faire, tu n'avaleras pas ma

monade.»

Le Pharamond de notre dynastie canine se nommait Luther; c'était un grand

épagneul blanc, moucheté de roux, bien coiffé d'oreilles brunes, chien

d'arrêt perdu, qui, après avoir longtemps cherché ses maîtres, s'était

acclimaté chez nos parents demeurant alors à Passy. Faute de perdrix, il

s'était adonné à la chasse aux rats, où il réussissait comme un terrier

d'Écosse. Nous habitions alors une chambrette dans cette impasse du

Doyenné, disparue aujourd'hui, où Gérard de Nerval, Arsène Houssaye et

Camille Rogier formaient le centre d'une petite bohème pittoresque et

littéraire dont la vie excentrique a été trop bien contée ailleurs pour

qu'il soit besoin d'y revenir. On était là, en plein Carrousel, aussi

libres, aussi solitaires que dans une île déserte de l'Océanie, à

l'ombre du Louvre, parmi les blocs de pierre et les orties, près d'une

vieille église en ruine, dont la voûte effondrée prenait au clair de

lune un aspect romantique. Luther, avec qui nous avions les relations

les plus amicales, nous voyant définitivement sorti du nid paternel,

s'était tracé le devoir de venir nous visiter chaque matin. Il partait

de Passy, quelque temps qu'il fît; il suivait le quai de Billy, le

Cours-la-Reine, et arrivait vers les huit heures, au moment de notre

réveil. Il grattait à la porte, on lui ouvrait, il se précipitait vers

nous avec un jappement joyeux, posait les pattes sur nos genoux, recevait

les caresses que sa belle conduite méritait, d'un air modeste et simple,

faisait le tour de la chambre comme s'il passait son inspection, puis il

repartait. De retour à Passy, il se présentait devant notre mère,

frétillait de la queue, poussait quelques petits abois, et disait aussi

clairement que s'il eût parlé: «J'ai vu le jeune maître, sois tranquille,

il va bien.» Ayant ainsi rendu compte à qui de droit de la mission qu'il

s'était imposée, il lapait la moitié d'un bol d'eau, mangeait sa pâtée

et s'allongeait sur le tapis près du fauteuil de maman, pour laquelle il

avait une affection particulière, et par une heure ou deux de sommeil se

reposait de la longue course qu'il venait de faire. Ceux qui disent que

les bêtes ne pensent pas et sont incapables d'enchaîner deux idées,

comment expliqueront-ils cette visite matinale qui maintenait les

relations de la famille et donnait au nid des nouvelles de l'oiseau

récemment échappé?

Le pauvre Luther finit malheureusement; il devint taciturne, morose, et

un beau matin il se sauva de la maison: se sentant atteint de la rage et

ne voulant pas mordre ses maîtres, il prit la fuite; et tout nous porte

à croire qu'il fut abattu comme hydrophobe, car on ne le revit jamais.

Ménagerie intime · 第 1 / 3 段