ils se trouvent? Non pas, dans le sens absolu du mot; mais leur peau
semée de grains à facettes boit plus facilement les reflets des couleurs
environnantes qu'un autre corps. Placés près d'un objet jaune, rouge ou
vert, les caméléons semblent se pénétrer de cette teinte, mais ce n'est
après tout qu'un effet de réfraction; un métal poli se colorerait de
même. Il n'y a pas imbibition réelle. En son état naturel le caméléon
est d'un gris jaunâtre ou verdâtre. Cependant, on peut dire, quand on a
un peu l'amour du merveilleux, qu'il change de nuance à volonté; ce qui
en fait un emblème de versatilité politique, quoique nous osions prendre
sur nous de dire qu'après de minutieuses observations, longtemps
prolongées, le caméléon nous ait paru d'une complète indifférence en
matière de gouvernement.
Nous voulions ramener nos caméléons en France; mais la saison s'avançait,
et à mesure que nous remontions du midi vers le nord, en suivant cette
côte, pourtant bien chauffée encore aux rayons du soleil, qui s'étend de
Tarifa à Port-Vendres, en passant par Gibraltar, Malaga, Alicante,
Almeria, Valence, Barcelone, les pauvres bêtes dépérissaient à vue d'oeil.
Leurs yeux, détachés par la maigreur, leur jaillissaient de plus en plus
de la tête. Ils louchaient chaque jour davantage, et sous leur peau vague
et flasque leur petit squelette se dessinait de station en station, plus
visible. C'était vraiment un spectacle attendrissant que ces lézards
poitrinaires, se traînant d'un air macabre et n'ayant plus la force
d'allonger leur langue gluante vers les mouches que nous allions leur
chercher à la cuisine du navire. Ils moururent à quelques jours l'un de
l'autre; et la bleue Méditerranée fut leur tombeau.
Des caméléons aux lézards, la transition est facile. Notre plus jeune
fille reçut en cadeau un lézard pris à Fontainebleau, qui s'attacha fort
à elle. Jacques était du plus beau vert Véronèse qu'on puisse imaginer;
il avait l'oeil vif, les écailles imbriquées avec une régularité parfaite,
et des mouvements d'une agilité sans pareille. Jamais il ne quittait sa
maîtresse et il se tenait habituellement caché dans une torsade de
cheveux près de son peigne. Niché ainsi, il allait avec elle au spectacle,
à la promenade, en soirée, ne trahissant jamais sa présence. Seulement
quand la jeune fille jouait du piano il quittait son poste, lui
descendait sur les épaules, s'avançait le long des bras, plutôt vers la
main droite qui fait le chant que vers la main gauche qui fait
l'accompagnement, témoignant ainsi de sa préférence pour la mélodie au
détriment de l'harmonie.
Jacques habitait une boîte de verre garnie de mousse, qui avait autrefois
contenu des cigares russes de la maison Eliseïeph. Le mur de sa vie
privée était donc bien transparent. Sa nourriture consistait en gouttes
de lait qu'il venait lécher au bout du doigt de sa maîtresse. Il se
laissa mourir de faim et de chagrin, pendant une absence de la jeune
fille, qui n'avait osé l'emporter en voyage, vu la rigueur de la saison.
Le moineau Babylas ne fit que passer. Un coup de griffe sous l'aile
termina son destin, et il eut pour cercueil une boîte à domino.
Reste à décrire Margot la pie, commère spirituelle et bavarde, digne de
manger du fromage blanc dans une cage d'osier, à la fenêtre d'un
concierge. Nous eûmes beau lui donner des répétiteurs pour les langues
mortes, on ne put jamais lui faire prononcer correctement le bonjour
latin des pies pompéiennes. Elle ne disait pas _Ave_, mais elle disait
autre chose. C'était un oiseau facétieux et bouffon qui jouait à
cache-cache avec les enfants, dansait la pyrrhique, attaquait résolûment
les chats, et courait après eux pour leur pincer la queue par derrière,
malice dont elle semblait rire aux éclats. Elle était voleuse comme la
_Gazza ladra_ elle-même, et capable de faire pendre dix servantes de
Palaiseau sur de faux soupçons. En un clin d'oeil elle dévalisait une
table de fourchettes, de cuillères, de couteaux. Elle prenait l'argent,
les ciseaux, les dés, tout ce qui brillait, et, partant d'un vol brusque,
elle portait cela à sa cachette. Comme on connaissait l'endroit où elle
allait déposer ses vols, on la laissait faire; mais un jour elle fut tuée
par des domestiques d'une maison voisine, qui l'accusèrent d'avoir volé
«une paire de draps toute neuve.»--Cela ressemblait un peu au petit chat
du _Moyen de parvenir_, qui avait mangé les quatre livres de beurre, et
qui pesait trois quarterons. Les maîtres n'en crurent pas un mot et
mirent ces drôles à la porte; mais dame Margot n'en eut pas moins le col
tordu. Elle fut regrettée de tout le voisinage, qu'elle égayait de sa
bonne humeur et de ses lazzis.
VI
CHEVAUX
En voyant ce titre, qu'on ne se hâte pas de nous accuser de dandysme.
Chevaux! ce mot sonne bien glorieusement sous la plume d'un littérateur.
_Musa pedestris_, la Muse va à pied, dit Horace; et tout le Parnasse n'a
qu'un cheval dans son écurie--Pégase! encore est-ce un quadrupède qui a
des ailes et n'est pas du tout commode à atteler, s'il faut en croire la
ballade de Schiller. Nous ne sommes pas un sportsman, hélas! et nous le
regrettons fort, car nous aimons les chevaux comme si nous avions cinq
cent mille livres de rente, et nous partageons l'avis des Arabes sur les
piétons. Le cheval est le piédestal naturel de l'homme; et l'être complet
est le centaure, si ingénieusement inventé par la mythologie.
Cependant, quoique nous ne soyons qu'un simple lettré, nous avons eu des
chevaux. Vers 1843 ou 1844, il se rencontra dans le sable du journalisme,
passé à l'écuelle de bois du feuilleton, assez de paillettes d'or pour
espérer pouvoir nourrir, en dehors des chats, des chiens et des pies,
deux autres bêtes un peu plus grosses. Nous eûmes d'abord deux ponies du
Shetland, grands comme des chiens, velus comme des ours, qui n'étaient
que crinière et queue, et vous regardaient si amicalement, à travers
leurs longues mèches noires, qu'on avait plutôt envie de les faire
entrer au salon que de les envoyer à l'écurie. Ils venaient prendre le
sucre dans les poches comme des chevaux savants. Mais ils étaient
décidément trop petits. Ils eussent pu servir de chevaux de selle à des
babies anglais de huit ans, ou de carrossiers à Tom Pouce; mais déjà
nous jouissions de cette structure athlétique et capitonnée d'assez
d'embonpoint qui nous caractérise et nous a permis de supporter, sans
trop ployer sous le faix, quarante ans de copie consécutive; et la
différence entre le maître et les bêtes était vraiment trop grande à
l'oeil, quoique les ponies noirs enlevassent d'un trot fort allègre le
léger phaéton auquel les attachaient des harnais mignons, en cuir fauve,
qui semblaient achetés chez le marchand de joujoux.
Il n'y avait pas alors autant de journaux à illustrations comiques
qu'aujourd'hui, mais il en existait cependant assez pour faire notre
caricature et celle de notre attelage; il est bien entendu qu'avec
l'exagération permise à la charge on nous prêtait des formes d'éléphant
comme à Ganesa, le dieu indien de la sagesse, et qu'on réduisait nos
ponies à l'état de toutous, de rats et de souris. Il est vrai que sans
trop d'effort nous eussions pu porter nos petites bêtes, une sous chaque
bras, et notre voiture sur le dos. Un moment nous pensâmes à en atteler
quatre; mais ce _four in hand_ lilliputien eût attiré encore davantage
l'attention. Nous les remplaçâmes donc, à notre grand regret, car nous
les avions déjà pris en amitié, par deux ponies gris pommelé, d'une
taille plus forte, à cou robuste, à large poitrail, d'encolure ramassée,
bien loin sans doute d'être des mecklenbourgeois, mais plus visiblement
capables de nous traîner. C'étaient deux juments: l'une s'appelait Jane
et l'autre Betsy. En apparence elles se ressemblaient comme deux gouttes
d'eau, et jamais attelage ne fut mieux appareillé pour les yeux; mais
autant Jane avait de courage, autant Betsy était paresseuse. Tandis que
l'une tirait à plein collier, l'autre se contentait d'accompagner, se
ménageant et ne se donnant aucun mal. Ces deux bêtes, de même race, de
même âge, destinées à vivre box à box, avaient l'une contre l'autre la
plus vive antipathie. Elles ne pouvaient se souffrir, se battaient à
l'écurie et se mordaient en se cabrant dans leurs traits. On ne put les
réconcilier. C'était dommage, car avec leur crinière droite et coupée en
brosse comme celle des chevaux du Parthénon, leurs narines frémissantes
et leurs yeux dilatés de colère, elles avaient, en descendant et en
montant les Champs-Élysées, une mine assez triomphante. Il fallut
chercher une remplaçante à Betsy, et l'on amena une petite jument d'une
robe un peu plus claire, car on n'avait pas pu assortir la nuance
absolument juste. Jane agréa tout de suite la nouvelle venue et parut
charmée de cette compagne, à laquelle elle fit les honneurs de l'écurie
avec beaucoup de grâce. La plus tendre amitié ne tarda pas à s'établir
entre elles. Jane posait la tête sur le col de la Blanche--qu'on avait
surnommée ainsi parce que le gris de son poil tirait sur le blanc,--et
quand on les laissait libres dans la cour, après le pansage, elles
jouaient ensemble comme des chiens ou des enfants. Si l'une sortait,
l'autre qui restait à la maison semblait triste, donnait des signes
d'ennui, et, lorsque du plus loin elle entendait sonner sur le pavé les
pas de sa camarade, elle poussait comme une fanfare un hennissement de
joie auquel l'amie, en approchant, ne manquait pas de répondre.
Elles se présentaient au harnais avec une docilité étonnante, et allaient
se ranger d'elles-mêmes près du timon à la place assignée. Comme tous
les animaux qu'on aime et qu'on traite bien, Jane et la Blanche devinrent
bientôt de la familiarité la plus confiante; elles nous suivaient sans
laisse comme le chien le mieux dressé, et, quand nous nous arrêtions,
mettaient, pour se faire caresser, le museau sur notre épaule. Jane
aimait le pain, la Blanche le sucre, toutes deux à la folie les écorces
de melon; et, pour ces friandises, il n'est pas de tours qu'on n'en eût
obtenus.
Si l'homme n'était pas odieusement féroce et brutal, comme il l'est trop
souvent envers les bêtes, comme elles se rallieraient de bon coeur à lui!
Cet être qui pense, parle et fait des actions dont le sens leur échappe,
occupe leur pensée obscure; c'est pour elles un étonnement et un mystère.
Souvent elles vous regardent avec des yeux pleins d'interrogations
auxquelles on ne peut répondre, car on n'a pas encore trouvé la clef de
leur langage. Elles en ont un pourtant qui leur sert à échanger, au
moyen de quelques intonations que nous n'avons pas notées, des idées
très-sommaires, sans doute, mais enfin des idées, telles que peuvent les
concevoir des animaux dans leur sphère de sentiment et d'action. Moins
stupides que nous, les bêtes parviennent à comprendre quelques mots de
notre idiome, mais pas en assez grand nombre pour causer avec nous. Ces
mots se rapportent d'ailleurs à ce que nous exigeons d'elles, et
l'entretien serait court. Mais que les animaux se parlent, cela est
indubitable pour quiconque a vécu un peu familièrement avec des chiens
ou chats, des chevaux ou toute autre bête.
Par exemple, Jane était naturellement intrépide, ne reculait devant
aucun obstacle et ne s'effrayait de rien; après quelques mois de
cohabitation avec la Blanche, elle changea de caractère et manifesta
quelquefois des peurs soudaines et inexplicables. Sa compagne, beaucoup
moins brave, lui racontait, la nuit, des histoires de revenants. Souvent,
traversant aux heures sombres le bois de Boulogne, la Blanche s'arrêtait
brusquement ou faisait un écart, comme si un fantôme, invisible pour
nous, se dressait devant elle. Tous ses membres tremblaient, sa
respiration devenait bruyante, son corps se couvrait instantanément de
sueur; elle s'acculait sur ses jarrets si on voulait, avec le fouet, la
déterminer à se porter en avant. L'effort de Jane, si vigoureuse pourtant,
ne pouvait l'entraîner. Il fallait descendre, lui couvrir les yeux et la
conduire à la main pendant quelques pas jusqu'à ce que la vision fût
évanouie. Jane finit par se laisser gagner à ces terreurs, dont la Blanche,
rentrée à l'écurie, lui révélait sans doute les motifs; et nous-mêmes,
avouons-le franchement, lorsqu'au milieu d'une allée déchiquetée de clair
et d'ombre par la lueur fantastique de la lune, la Blanche, s'arc-boutant
soudain sur ses quatre pieds comme si un spectre lui eût sauté à la
bride, refusait de passer outre avec une obstination invincible, elle,
si docile d'ordinaire qu'il eût suffi du fouet de la reine Mab, fait
d'un os de grillon, ayant pour corde un fil de la Vierge, pour lui faire
prendre le galop, nous ne pouvions nous empêcher de sentir un léger
frisson nous courir sur le dos, et de fouiller l'ombre d'un regard assez
inquiet, trouvant parfois l'air spectral d'un Caprice de Goya à
d'innocentes silhouettes de bouleau et de hêtre.
Notre plaisir était de conduire nous-même ces charmantes bêtes, et la
plus intime intelligence ne tarda pas à s'établir entre nous. Si nous
tenions les guides en main, c'était par contenance pure. Le plus léger
clappement de langue suffisait à les diriger, à leur faire prendre la
droite ou la gauche, à leur faire accélérer le pas, à les arrêter.
Bientôt elles connurent toutes nos habitudes. Elles allaient
d'elles-mêmes au journal, à l'imprimerie, chez les éditeurs, au bois de
Boulogne, dans les maisons où nous dînions à certains jours de la semaine,
avec tant d'exactitude qu'elles finissaient par être compromettantes.
Elles auraient donné les adresses de nos visites les plus mystérieuses.
Quand il nous arrivait d'oublier l'heure, dans quelque conversation
intéressante ou tendre, elles nous la rappelaient en hennissant et en
frappant du pied devant le balcon.
Malgré le plaisir de courir la ville en phaéton avec nos petites amies,
nous ne pouvions nous empêcher de trouver parfois la bise aigre et la
pluie froide, quand vinrent ces mois si bien caractérisés sur le
calendrier républicain: brumaire, frimaire, pluviôse, ventôse et nivôse;
et nous achetâmes un petit coupé bleu, doublé de reps blanc, que l'on
compara à l'équipage du nain célèbre à cette époque, injure qui nous fut
peu sensible. Un coupé brun, capitonné de grenat, succéda au coupé bleu,
et fut lui-même remplacé par un coupé oeil de corbeau, tapissé de bleu
foncé, car nous roulâmes carrosse, nous pauvre feuilletoniste, n'ayant
aucune rente sur le grand-livre et n'ayant pas fait le moindre héritage,
pendant cinq ou six ans; et nos ponies, pour se nourrir de littérature,
avoir des substantifs pour avoine, des adjectifs pour foin et des
adverbes pour paille, n'en étaient pas moins gras et rebondis; mais,
hélas! vint, on ne sait trop pourquoi, la révolution de Février; beaucoup
de pavés furent déplacés dans un but patriotique, et la ville devint peu
praticable pour les chevaux et les voitures; nous aurions bien escaladé
les barricades avec nos agiles ponies et leur léger équipage, mais nous
n'avions plus crédit que chez le rôtisseur. Nous ne pouvions nourrir nos
chevaux avec des poulets rôtis. L'horizon était assombri de gros nuages
noirs, traversés de lueurs rouges. L'argent avait peur et se cachait;
_la Presse_, où nous écrivions, était suspendue; et nous fûmes bien
heureux de trouver quelqu'un qui voulût acheter bêtes, harnais et
voitures, pour le quart de ce qu'ils valaient. Ce fut pour nous un amer
chagrin, et nous ne jurerions pas que quelques larmes n'aient roulé de
nos yeux sur les crinières de Jane et la Blanche lorsqu'on les emmena.
Parfois elles passaient avec leur nouveau propriétaire devant leur
ancienne maison. Nous entendions de loin résonner leur pas vif et rapide;
et, toujours, un brusque arrêt sous nos fenêtres nous témoignait qu'elles
n'avaient pas oublié le logis où elles avaient été si aimées et si bien
soignées; et un soupir s'exhalait de notre poitrine émue et sympathique
et nous disions: «Pauvre Jane, pauvre Blanche, sont-elles heureuses?»
Dans l'écroulement de notre mince fortune, c'est la seule perte qui nous
ait été sensible.
TABLE.
I. Temps Anciens
II. Dynastie Blanche
III. Dynastie Noire
IV. Côté des Chiens
V. Caméléons, Lézards et Pies
VI. Chevaux
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NOTE DU TRANSCRIPTEUR
Le nom du chien de Byron est orthographié Boastwain (au lieu de
Boatswain) dans l'original.