Haydn n'eut jamais lieu de regretter ce voyage et les souffrances qu'il
avait combattues; car il y prit les meilleures leçons d'italien, et même
les meilleures notions de musique qu'il eût encore eues dans sa vie. Durant
les longues haltes qu'ils firent dans les beaux jours, sous les solitaires
ombrages du Boehmer-Wald, nos jeunes artistes se révélèrent l'un à l'autre
tout ce qu'ils possédaient d'intelligence et de génie. Quoique Joseph Haydn
eût une belle voix et sût en tirer grand parti comme choriste, quoiqu'il
jouât agréablement du violon et de plusieurs instruments, il comprit
bientôt, en écoutant chanter Consuelo, qu'elle lui était infiniment
supérieure comme virtuose, et qu'elle eût pu faire de lui un chanteur
habile sans l'aide du Porpora. Mais l'ambition et les facultés de Haydn ne
se bornaient pas à cette branche de l'art; et Consuelo, en le voyant si peu
avancé dans la pratique, tandis qu'en théorie il exprimait des idées si
élevées et si saines, lui dit un jour en souriant:
«Je ne sais pas si je fais bien de vous rattacher à l'étude du chant; car
si vous venez à vous passionner pour la profession de chanteur, vous
sacrifierez peut-être de plus hautes facultés qui sont en vous. Voyons
donc un peu vos compositions! Malgré mes longues et sévères études de
contre-point avec un aussi grand maître que le Porpora, ce que j'ai appris
ne me sert qu'à bien comprendre les créations du génie, et je n'aurai plus
le temps, quand même j'en aurais l'audace, de créer moi-même des oeuvres de
longue haleine; au lieu que si vous avez le génie créateur, vous devez
suivre cette route, et ne considérer le chant et l'étude des instruments
que comme vos moyens matériels.»
Depuis que Haydn avait rencontré Consuelo, il est bien vrai qu'il ne
songeait plus qu'à se faire chanteur. La suivre ou vivre auprès d'elle,
la retrouver partout dans sa vie nomade, tel était son rêve ardent
depuis quelques jours. Il fit donc difficulté de lui montrer son dernier
manuscrit, quoiqu'il l'eût avec lui, et qu'il eût achevé de l'écrire en
allant à Pilsen. Il craignait également et de lui sembler médiocre en ce
genre, et de lui montrer un talent qui la porterait à combattre son envie
de chanter. Il céda enfin, et, moitié de gré, moitié de force, se laissa
arracher le cahier mystérieux. C'était une petite sonate pour piano, qu'il
destinait à ses jeunes élèves. Consuelo commença par la lire des yeux, et
Joseph s'émerveilla de la lui voir saisir aussi parfaitement par une simple
lecture que si elle l'eût entendu exécuter. Ensuite elle lui fit essayer
divers passages sur le violon, et chanta elle-même ceux qui étaient
possibles pour la voix. J'ignore si Consuelo devina, d'après cette bluette,
le futur auteur de _la Création_ et de tant d'autres productions éminentes;
mais il est certain qu'elle pressentit un bon maître, et elle lui dit, en
lui rendant son manuscrit:
«Courage, Beppo! tu es un artiste distingué, et tu peux être un grand
compositeur, si tu travailles. Tu as des idées, cela est certain. Avec des
idées et de la science, on peut beaucoup. Acquiers donc de la science, et
triomphons de la mauvaise humeur du Porpora; c'est le maître qu'il te faut.
Mais ne songe plus aux coulisses; ta place est ailleurs, et ton bâton de
commandement est ta plume. Tu ne dois pas obéir, mais imposer. Quand on
peut être l'âme de l'oeuvre, comment songe-t-on à se ranger parmi les
machines? Allons! maestro en herbe, n'étudiez plus le trille et la cadence
avec votre gosier. Sachez où il faut les placer, et non comment il faut les
faire. Ceci regarde votre très-humble servante et subordonnée, qui vous
retient le premier rôle de femme que vous voudrez bien écrire pour un
mezzo-soprano.
--O Consuelo _de mi alma!_ s'écria Joseph, transporté de joie et
d'espérance; écrire pour vous, être compris et exprimé par vous! Quelle
gloire, quelles ambitions vous me suggérez! Mais non, c'est un rêve,
une folie. Enseignez-moi à chanter. J'aime mieux m'exercer à rendre, selon
votre coeur et votre intelligence, les idées d'autrui, que de mettre sur
vos lèvres divines des accents indignes de vous!
--Voyons, voyons, dit Consuelo, trêve de cérémonie. Essayez-vous à
improviser, tantôt sur le violon, tantôt avec la voix. C'est ainsi que
l'âme vient sur les lèvres et au bout des doigts. Je saurai si vous avez
le souffle divin, où si vous n'êtes qu'un écolier adroit, farci de
réminiscences.»
Haydn lui obéit. Elle remarqua avec plaisir qu'il n'était pas savant, et
qu'il y avait de la jeunesse, de la fraîcheur et de la simplicité dans ses
idées premières. Elle l'encouragea de plus en plus, et ne voulut désormais
lui enseigner le chant que pour lui indiquer, comme elle le disait, la
manière de s'en servir.
Ils s'amusèrent ensuite à dire ensemble des petits duos italiens qu'elle
lui fit connaître, et qu'il apprit par coeur.
«Si nous venons à manquer d'argent avant la fin du voyage, lui dit-elle, il
nous faudra bien chanter par les rues. D'ailleurs, la police peut vouloir
mettre nos talents à l'épreuve, si elle nous prend pour des vagabonds
coupeurs de bourses, comme il y en a tant qui déshonorent la profession,
les malheureux! Soyons donc prêts à tout événement. Ma voix, en la prenant
tout à fait en contralto, peut passer pour celle d'un jeune garçon avant la
mue. Il faut que vous appreniez aussi sur le violon quelques chansonnettes
que vous m'accompagnerez. Vous allez voir que ce n'est pas une mauvaise
étude. Ces facéties populaires sont pleines de verve et de sentiment
original; et quant à mes vieux chants espagnols, c'est du génie tout pur,
du diamant brut. Maestro, faites-en votre profit: les idées engendrent les
idées.»
Ces études furent délicieuses pour Haydn. C'est là peut-être qu'il conçut
le génie de ces compositions enfantines et mignonnes qu'il fit plus tard
pour les marionnettes des petits princes Esterhazy. Consuelo mettait à
ces leçons tant de gaieté, de grâce, d'animation et d'esprit, que le bon
jeune homme, ramené à la pétulance et au bonheur insouciant de l'enfance,
oubliait ses pensées d'amour, ses privations, ses inquiétudes, et
souhaitait que cette éducation ambulante ne finît jamais.
Nous ne prétendons pas faire l'itinéraire du voyage de Consuelo et d'Haydn.
Peu familiarisé avec les sentiers du Boehmer-Wald, nous donnerions
peut-être des indications inexactes, si nous en suivions la trace dans
les souvenirs confus qui nous les ont transmis. Il nous suffira de dire que
la première moitié de ce voyage fut, en somme, plus agréable que pénible,
jusqu'au moment d'une aventure que nous ne pouvons nous dispenser de
rapporter.
Ils avaient suivi, dès la source, la rive septentrionale de la Moldaw,
parce qu'elle leur avait semblé la moins fréquentée et la plus pittoresque.
Ils descendirent donc, pendant tout un jour, la gorge encaissée qui
se prolonge en s'abaissant dans la même direction que le Danube; mais
quand ils furent à la hauteur de Schenau, voyant la chaîne de montagnes
s'abaisser vers la plaine, ils regrettèrent de n'avoir pas suivi l'autre
rive du fleuve, et par conséquent l'autre bras de la chaîne qui s'éloignait
en s'élevant du côté de la Bavière. Ces montagnes boisées leur offraient
plus d'abris naturels et de sites poétiques que les vallées de la Bohême.
Dans les stations qu'ils faisaient de jour dans les forêts, ils s'amusaient
à chasser les petits oiseaux à la glu et au lacet; et quand, après leur
sieste, ils trouvaient leurs pièges approvisionnés de ce menu gibier, ils
faisaient avec du bois mort une cuisine en plein vent qui leur paraissait
somptueuse. On n'accordait la vie qu'aux rossignols, sous prétexte que ces
oiseaux musiciens étaient des confrères.
Nos pauvres enfants allaient donc cherchant un gué, et ne le trouvaient
pas; la rivière était rapide, encaissée, profonde, et grossie par les
pluies des jours précédents. Ils rencontrèrent enfin un abordage auquel
était amarrée une petite barque gardée par un enfant. Ils hésitèrent un
peu à s'en approcher, en voyant plusieurs personnes s'en approcher avant
eux et marchander le passage. Ces hommes se divisèrent après s'être dit
adieu. Trois se préparèrent à suivre la rive septentrionale de la Moldaw,
tandis que les deux autres entrèrent dans le bateau. Cette circonstance
détermina Consuelo.
«Rencontre à droite, rencontre à gauche, dit-elle à Joseph; autant vaut
traverser, puisque c'était notre intention.»
Haydn hésitait encore et prétendait que ces gens avaient mauvaise mine, le
parler haut et des manières brutales, lorsqu'un d'entre eux, qui semblait
vouloir démentir cette opinion défavorable, fit arrêter le batelier, et,
s'adressant à Consuelo:
«Hé! mon enfant! approchez donc, lui cria-t-il en allemand et en lui
faisant signe d'un air de bienveillance enjouée; le bateau n'est pas bien
chargé, et vous pouvez passer avec nous, si vous en avez envie.
--Bien obligé, Monsieur, répondit Haydn; nous profiterons de votre
permission.
--Allons, mes enfants, reprit celui qui avait déjà parlé, et que son
compagnon appelait M. Mayer; allons, sautez!»
Joseph, à peine assis dans la barque, remarqua que les deux inconnus
regardaient alternativement Consuelo et lui avec beaucoup d'attention et
de curiosité. Cependant la figure de ce M. Mayer n'annonçait que douceur
et gaieté; sa voix était agréable, ses manières polies, et Consuelo prenait
confiance dans ses cheveux grisonnants et dans son air paternel.
«Vous êtes musicien, mon garçon? dit-il bientôt à cette dernière.
--Pour vous servir, mon bon Monsieur, répondit Joseph.
--Vous aussi? dit M. Mayer à Joseph; et, lui montrant Consuelo:--C'est
votre frère, sans doute? ajouta-t-il.
--Non, Monsieur, c'est mon ami, dit Joseph; nous ne sommes pas de même
nation, et il entend peu l'allemand.
--De quel pays est-il donc? continua M. Mayer en regardant toujours
Consuelo.
--De l'Italie, Monsieur, répondit encore Haydn.
--Vénitien, Génois, Romain, Napolitain ou Calabrais? dit M. Mayer en
articulant chacune de ces dénominations dans le dialecte qui s'y rapporte,
avec une admirable facilité.
--Oh! Monsieur, je vois bien que vous pouvez parler avec toutes sortes
d'Italiens, répondit enfin Consuelo, qui craignait de se faire remarquer
par un silence prolongé; moi je suis de Venise.
--Ah! c'est un beau pays! reprit M. Mayer en se servant tout de suite du
dialecte familier à Consuelo. Est-ce qu'il y a longtemps que vous l'avez
quitté?
--Six mois seulement.
--Et vous courez le pays en jouant du violon?
--Non; c'est lui qui accompagne, répondit Consuelo en montrant Joseph; moi
je chante.
--Et vous ne jouez d'aucun instrument? ni hautbois, ni flûte, ni tambourin?
--Non; cela m'est inutile.
--Mais si vous êtes bon musicien, vous apprendriez facilement, n'est-ce
pas?
--Oh! certainement, s'il le fallait!
--Mais vous ne vous en souciez pas?
--Non, j'aime mieux chanter.
--Et vous avez raison; cependant vous serez forcé d'en venir là, ou de
changer de profession, du moins pendant un certain temps.
--Pourquoi cela, Monsieur?
--Parce que votre voix va bientôt muer, si elle n'a commencé déjà. Quel âge
avez-vous? quatorze ans, quinze ans, tout au plus?
--Quelque chose comme cela.
--Eh bien, avant qu'il soit un an, vous chanterez comme une petite
grenouille, et il n'est pas sûr que vous redeveniez un rossignol. C'est
une épreuve douteuse pour un garçon que de passer de l'enfance à la
jeunesse. Quelquefois on perd la voix en prenant de la barbe. A votre
place, j'apprendrais à jouer du fifre; avec cela on trouve toujours à
gagner sa vie.
--Je verrai, quand j'en serai là.
--Et vous, mon brave? dit M. Mayer en s'adressant à Joseph en allemand, ne
jouez-vous que du violon?
--Pardon, Monsieur, répondit Joseph qui prenait confiance à son tour en
voyant que le bon Mayer ne causait aucun embarras à Consuelo; je joue un
peu de plusieurs instruments.
--Lesquels, par exemple?
--Le piano, la harpe, la flûte; un peu de tout quand je trouve l'occasion
d'apprendre.
--Avec tant de talents, vous avez grand tort de courir les chemins comme
vous faites; c'est un rude métier. Je vois que votre compagnon, qui est
encore plus jeune et plus délicat que vous, n'en peut déjà plus, car il
boite.
--Vous avez remarqué cela? dit Joseph qui ne l'avait que trop remarqué
aussi, quoique sa compagne n'eût pas voulu avouer l'enflure et la
souffrance de ses pieds.
--Je l'ai très-bien vu se traîner avec peine jusqu'au bateau, reprit Mayer.
--An! que voulez-vous, Monsieur! dit Haydn en dissimulant son chagrin sous
un air d'indifférence philosophique: on n'est pas né pour avoir toutes ses
aises, et quand il faut souffrir, on souffre!
--Mais quand on pourrait vivre plus heureux et plus honnête en se fixant!
Je n'aime pas à voir des enfants intelligents et doux, comme vous me
paraissez l'être, faire le métier de vagabonds. Croyez-en un bon homme qui
a des enfants, lui aussi, et qui vraisemblablement ne vous reverra jamais,
mes petits amis. On se tue et on se corrompt à courir les aventures.
Souvenez-vous de ce que je vous dis là.
--Merci de votre bon conseil, Monsieur, reprit Consuelo avec un sourire
affectueux; nous en profiterons peut-être.
--Dieu vous entende, mon petit gondolier! dit M. Mayer à Consuelo, qui
avait pris une rame, et, machinalement, par une habitude toute populaire et
vénitienne, s'était mise à naviguer.»
La barque touchait au rivage, après avoir fait un biais assez considérable
à cause du courant de l'eau qui était un peu rude. M. Mayer adressa un
adieu amical aux jeunes artistes en leur souhaitant un bon voyage, et son
compagnon silencieux les empêcha de payer leur part au batelier. Après les
remerciements convenables, Consuelo et Joseph entrèrent dans un sentier qui
conduisait vers les montagnes, tandis que les deux étrangers suivaient
la rive aplanie du fleuve dans la même direction.
«Ce M. Mayer me paraît un brave homme, dit Consuelo en se retournant une
dernière fois sur la hauteur au moment de le perdre de vue. Je suis sûre
que c'est un bon père de famille.
--Il est curieux et bavard, dit Joseph, et je suis bien aise de vous voir
débarrassée de ses questions.
--Il aime à causer comme toutes les personnes qui ont beaucoup voyagé.
C'est un cosmopolite, à en juger par sa facilité à prononcer les divers
dialectes. De quel pays peut-il être?
--Il a l'accent saxon, quoiqu'il parle bien le bas autrichien. Je le crois
du nord de l'Allemagne, Prussien peut-être!
--Tant pis; je n'aime guère les Prussiens, et le roi Frédéric encore moins
que toute sa nation, d'après tout ce que j'ai entendu raconter de lui au
château des Géants.
--En ce cas, vous vous plairez à Vienne; ce roi batailleur et philosophe
n'a de partisans ni à la cour, ni à la ville.»
En devisant ainsi, ils gagnèrent l'épaisseur des bois, et suivirent des
sentiers qui tantôt se perdaient sous les sapins, et tantôt côtoyaient
un amphithéâtre de montagnes accidentées. Consuelo trouvait ces monts
hyrcinio-carpathiens plus agréables que sublimes; après avoir traversé
maintes fois les Alpes, elle n'éprouvait pas les mêmes transports que
Joseph, qui n'avait jamais vu de cimes aussi majestueuses. Les impressions
de celui-ci le portaient donc à l'enthousiasme, tandis que sa compagne se
sentait plus disposée à la rêverie. D'ailleurs Consuelo était très-fatiguée
ce jour-là, et faisait de grands efforts pour le dissimuler, afin de ne
point affliger Joseph, qui ne s'en affligeait déjà que trop.
Ils prirent du sommeil pendant quelques heures, et après le repas et la
musique, ils repartirent, au coucher du soleil. Mais bientôt Consuelo,
quoiqu'elle eût baigné longtemps ses pieds délicats dans le cristal des
fontaines, à la manière des héroïnes de l'idylle, sentit ses talons se
déchirer sur les cailloux, et fut contrainte d'avouer qu'elle ne pouvait
faire son étape de nuit. Malheureusement le pays était tout à fait désert
de ce côté-là: pas une cabane, pas un moutier, pas un chalet sur le versant
de la Moldaw. Joseph était désespéré. La nuit était trop froide pour
permettre le repos en plein air. A une ouverture entre deux collines, ils
aperçurent enfin des lumières au bas du versant opposé. Cette vallée, où
ils descendirent, c'était la Bavière; mais la ville qu'ils apercevaient
était plus éloignée qu'ils ne l'avaient pensé: il semblait au désolé Joseph
qu'elle reculait à mesure qu'ils marchaient. Pour comble de malheur, le
temps se couvrait de tous côtés, et bientôt une pluie fine et froide se mit
à tomber. En peu d'instants elle obscurcit tellement l'atmosphère, que les
lumières disparurent, et que nos voyageurs, arrivés, non sans péril et sans
peine, au bas de la montagne, ne surent plus de quel côté se diriger.
Ils étaient cependant sur une route assez unie, et ils continuaient à s'y
traîner en la descendant toujours, lorsqu'ils entendirent le bruit d'une
voiture qui venait à leur rencontre. Joseph n'hésita pas à l'aborder pour
demander des indications sur le pays et sur la possibilité d'y trouver un
gîte.
«Qui va là? lui répondit une voix forte; et il entendit en même temps
claquer la batterie d'un pistolet: Éloignez-vous, ou je vous fais sauter
la tête!
--Nous ne sommes pas bien redoutables, répondit Joseph sans se déconcerter.
Voyez! nous sommes deux enfants, et nous ne demandons rien qu'un
renseignement.
--Eh mais! s'écria une autre voix, que Consuelo reconnut aussitôt pour
celle de l'honnête M. Mayer, ce sont mes petits drôles de ce matin; je
reconnais l'accent de l'aîné. Êtes-vous là aussi, le gondolier? ajouta-t-il
en vénitien et en appelant Consuelo.
--C'est moi, répondit-elle dans le même dialecte. Nous nous sommes égarés,
et nous vous demandons, mon bon Monsieur, où nous pourrons trouver un
palais ou une écurie pour nous retirer. Dites-le-nous, si vous le savez.
--Eh! mes pauvres enfants! reprit M. Mayer, vous êtes à deux grands milles
au moins de toute espèce d'habitation. Vous ne trouverez pas seulement un
chenil le long de ces montagnes. Mais j'ai pitié de vous: montez dans ma
voiture; je puis vous y donner deux places sans me gêner. Allons, point de
façons, montez!
--Monsieur, vous êtes mille fois trop bon, dit Consuelo, attendrie de
l'hospitalité de ce brave homme mais vous allez vers le nord, et nous vers
l'Autriche.
--Non, je vais à l'ouest. Dans une heure au plus je vous déposerai à
Biberek. Vous y passerez la nuit, et demain vous pourrez gagner l'Autriche.
Cela même abrégera votre route. Allons, décidez-vous, si vous ne trouvez
pas de plaisir à recevoir la pluie, et à nous retarder.
--Eh bien, courage et confiance!» dit Consuelo tout bas à Joseph; et ils
montèrent dans la voiture.
Ils remarquèrent qu'il y avait trois personnes, deux sur le devant, dont
l'une conduisait, l'autre, qui était M. Mayer, occupait la banquette de
derrière. Consuelo prit un coin, et Joseph le milieu. La voiture était une
chaise à six places, spacieuse et solide. Le cheval, grand et fort, fouetté
par une main vigoureuse, reprit le trot et fit sonner les grelots de son
collier, en secouant la tête avec impatience.