LXX.

«Quand je vous le disais! s'écria M. Mayer, reprenant son propos où il

l'avait laissé le matin: y a-t-il un métier plus rude et plus fâcheux que

celui que vous faites? Quand le soleil luit, tout semble beau; mais le

soleil ne luit pas toujours, et votre destinée est aussi variable que

l'atmosphère.

--Quelle destinée n'est pas variable et incertaine? Dit Consuelo. Quand le

ciel est inclément, la Providence met des coeurs secourables sur notre

route: ce n'est donc pas en ce moment que nous sommes tentés de l'accuser.

--Vous avez de l'esprit, mon petit ami, répondit Mayer; vous êtes de ce

beau pays où tout le monde en a. Mais, croyez-moi, ni votre esprit ni

votre belle voix ne vous empêcheront de mourir de faim dans ces tristes

provinces autrichiennes. A votre place, j'irais chercher fortune dans un

pays riche et civilisé, sous la protection d'un grand prince.

--Et lequel, dit Consuelo, surprise de cette insinuation.

--Ah! ma foi, je ne sais; il y en a plusieurs.

--Mais la reine de Hongrie n'est-elle pas une grande princesse, dit Haydn?

n'est-on pas aussi bien protégé dans ses États?...

--Eh! sans doute, répondit Mayer; mais vous ne savez pas que Sa Majesté

Marie-Thérèse déteste la musique, les vagabonds encore plus, et que vous

Serez chassés de Vienne, si vous y paraissez dans les rues en troubadours,

comme vous voilà.»

En ce moment, Consuelo revit, à peu de distance, dans une profondeur

De terrains sombres, au-dessous du chemin, les lumières qu'elle avait

aperçues, et fit part de son observation à Joseph, qui sur-le-champ

manifesta à M. Mayer le désir de descendre, pour gagner ce gîte plus

rapproché que la ville de Biberek.»

«Cela? répondit M. Mayer; vous prenez cela pour des lumières? Ce sont des

lumières, en effet; mais elles n'éclairent d'autres gîtes que des marais

dangereux où bien des voyageurs se sont perdus et engloutis. Avez-vous

jamais vu des feux follets?

--Beaucoup sur les lagunes de Venise, dit Consuelo, et souvent sur les

petits lacs de la Bohême.

--Eh bien, mes enfants, ces lumières que vous voyez ne sont pas autre

chose.

M. Mayer reparla longtemps encore à nos jeunes gens de la nécessité de se

fixer, et du peu de ressources qu'ils trouveraient à Vienne, sans toutefois

déterminer le lieu où il les engageait à se rendre. D'abord Joseph fut

frappé de son obstination, et craignit qu'il n'eût découvert le sexe de sa

compagne; mais la bonne foi avec laquelle il lui parlait comme à un garçon

(allant jusqu'à lui dire qu'elle ferait mieux d'embrasser l'état militaire,

quand elle serait en âge, que de traîner la semelle à travers champs) le

rassura sur ce point, et il se persuada que le bon Mayer était un de ces

cerveaux faibles, à idées fixes, qui répètent un jour entier le premier

propos qui leur est venu à l'esprit en s'éveillant. Consuelo, de son côté,

le prit pour un maître d'école, ou pour un ministre protestant qui n'avait

en tête qu'éducations, bonnes moeurs et prosélytisme.

Au bout d'une heure, ils arrivèrent à Biberek, par une nuit si obscure

qu'ils ne distinguaient absolument rien. La chaise s'arrêta dans une cour

d'auberge, et aussitôt M. Mayer fut abordé par deux hommes qui le tirèrent

à part pour lui parler. Lorsqu'ils entrèrent dans la cuisine, où Consuelo

et Joseph étaient occupés à se sécher et à se réchauffer auprès du feu,

Joseph reconnut dans ces deux personnages, les mêmes qui s'étaient séparés

de M. Mayer au passage de la Moldaw, lorsque celui-ci l'avait traversée,

les laissant sur la rive gauche. L'un des deux était borgne, et l'autre,

quoiqu'il eût ses deux yeux, n'avait pas une figure plus agréable. Celui

qui avait passé l'eau avec M. Mayer, et que nos jeunes voyageurs avaient

retrouvé dans la voiture, vint les rejoindre: le quatrième ne parut pas.

Ils parlèrent tous ensemble un langage inintelligible pour Consuelo

elle-même qui entendait tant de langues. M. Mayer paraissait exercer sur

eux une sorte d'autorité et influencer tout au moins leurs décisions; car,

après un entretien assez animé à voix basse, sur les dernières paroles

qu'il leur dit, ils se retirèrent, à l'exception de celui que Consuelo, en

le désignant à Joseph, appelait _le silencieux_: c'était celui qui n'avait

point quitté M. Mayer.

Haydn s'apprêtait à faire servir le souper frugal de sa compagne et le

sien, sur un bout de la table de cuisine, lorsque M. Mayer, revenant vers

eux, les invita à partager son repas, et insista avec tant de bonhomie

qu'ils n'osèrent le refuser. Il les emmena dans la salle à manger, où ils

trouvèrent un véritable festin, du moins c'en était un pour deux pauvres

enfants privés de toutes les douceurs de ce genre depuis cinq jours d'une

marche assez pénible. Cependant Consuelo n'y prit part qu'avec retenue;

la bonne chère que faisait M. Mayer, l'empressement avec lequel les

domestiques paraissaient le servir, et la quantité de vin qu'il absorbait,

ainsi que son muet compagnon, la forçaient à rabattre un peu de la haute

opinion qu'elle avait prise des vertus presbytériennes de l'amphitryon.

Elle était choquée surtout du désir qu'il montrait de faire boire Joseph

et elle-même au delà de leur soif, et de l'enjouement très-vulgaire avec

lequel il les empêchait de mettre de l'eau dans leur vin. Elle voyait avec

plus d'inquiétude encore que, soit distraction, soit besoin réel de

réparer ses forces, Joseph se laissait aller, et commençait à devenir

plus communicatif et plus animé qu'elle ne l'eût souhaité. Enfin elle prit

un peu d'humeur lorsqu'elle trouva son compagnon insensible aux coups de

coude qu'elle lui donnait pour arrêter ses fréquentes libations; et lui

retirant son verre au moment où M. Mayer allait le remplir de nouveau:

«Non, Monsieur, lui dit-elle, non; permettez-nous de ne pas vous imiter;

cela ne nous convient pas.

--Vous êtes de drôles de musiciens! s'écria Mayer en riant, avec son air

de franchise et d'insouciance; des musiciens qui ne boivent pas! Vous êtes

les premiers de ce caractère que je rencontre!

--Et vous, Monsieur, êtes-vous musicien? dit Joseph. Je gage que vous

l'êtes! Le diable m'emporte si vous n'êtes pas maître de chapelle de

quelque principauté saxonne!

--Peut-être, répondit Mayer en souriant; et voilà pourquoi vous m'inspirez

de la sympathie, mes enfants.

--Si Monsieur est un maître, reprit Consuelo, il y a trop de distance

entre son talent et celui des pauvres chanteurs des rues comme nous pour

l'intéresser bien vivement.

--Il y a de pauvres chanteurs de rues qui ont plus de talent qu'on ne

pense, dit Mayer; et il y a de très-grands maîtres, voire des maîtres de

chapelle des premiers souverains du monde, qui ont commencé par chanter

dans les rues. Si je vous disais que, ce matin, entre neuf et dix heures,

j'ai entendu partir d'un coin de la montagne, sur la rive gauche de la

Moldaw, deux voix charmantes qui disaient un joli duo italien, avec

accompagnement de ritournelles agréables, et même savantes sur le violon!

Eh bien, cela m'est arrivé, tandis que je déjeunais sur un coteau avec mes

amis. Et cependant quand j'ai vu descendre de la colline les musiciens

qui venaient de me charmer, j'ai été fort surpris de trouver en eux deux

pauvres enfants, l'un vêtu en petit paysan, l'autre ... bien gentil, bien

simple, mais peu fortuné en apparence.... Ne soyez donc ni honteux ni

surpris de l'amitié que je vous témoigne, mes petits amis, et faites-moi

celle de boire aux muses, nos communes et divines patronnes.

--Monsieur, maestro! s'écria Joseph tout joyeux et tout à fait gagné, je

veux boire à la vôtre. Oh! Vous êtes un véritable musicien, j'en suis

certain, puisque vous avez été enthousiasmé du talent de ... du signor

Bertoni, mon camarade.

--Non, vous ne boirez pas davantage, dit Consuelo impatientée en lui

arrachant son verre; ni moi non plus, ajouta-t-elle en retournant le sien.

Nous n'avons que nos voix pour vivre, monsieur le professeur, et le vin

gâte la voix; vous devez donc nous encourager à rester sobres, au lieu de

chercher à nous débaucher.

--Eh bien, vous parlez raisonnablement, dit Mayer en replaçant au milieu de

la table la carafe qu'il avait mise derrière lui. Oui, ménageons la voix,

c'est bien dit. Vous avez plus de sagesse que votre âge ne comporte, ami

Bertoni, et je suis bien aise d'avoir fait cette épreuve de vos bonnes

moeurs. Vous irez loin, je le vois à votre prudence autant qu'à votre

talent. Vous irez loin, et je veux avoir l'honneur et le mérite d'y

contribuer.»

Alors le prétendu professeur, se mettant à l'aise, et parlant avec un air

de bonté et de loyauté extrême, leur offrit de les emmener avec lui à

Dresde, où il leur procurerait les leçons du célèbre Hasse et la protection

Spéciale de la reine de Pologne, princesse électorale de Saxe.

Cette princesse, femme d'Auguste III, roi de Pologne, était précisément

élève du Porpora. C'était une rivalité de faveur entre ce maître et le

_Sassone_[1], auprès de la souveraine dilettante, qui avait été la première

cause de leur profonde inimitié. Lors même que Consuelo eût été disposée à

chercher fortune dans le nord de l'Allemagne, elle n'eût pas choisi pour

son début cette cour, où elle se serait trouvée en lutte avec l'école et la

coterie qui avaient triomphé de son maître. Elle en avait assez entendu

parler à ce dernier dans ses heures d'amertume et de ressentiment, pour

être, en tout état de choses, fort peu tentée de suivre le conseil du

professeur Mayer.

[Note 1: Surnom que les Italiens donnaient à Jean-Adolphe Hasse, qui était

Saxon.]

Quant à Joseph, sa situation était fort différente. La tête montée par

Le souper, il se figurait avoir rencontré un puissant protecteur et le

promoteur de sa fortune future. La pensée ne lui venait pas d'abandonner

Consuelo pour suivre ce nouvel ami; mais, un peu gris comme il l'était,

Il se livrait à l'espérance de le retrouver un jour. Il se fiait à sa

bienveillance, et l'en remerciait avec chaleur. Dans cet enivrement de

joie, il prit son violon, et en joua tout de travers. M. Mayer ne l'en

applaudit que davantage, soit qu'il ne voulût pas le chagriner en lui

faisant remarquer ses fausses notes, soit, comme le pensa Consuelo,

qu'il fût lui-même un très-médiocre musicien. L'erreur où il était

très-réellement sur le sexe de cette dernière, quoiqu'il l'eût entendue

chanter, achevait de lui démontrer qu'il ne pouvait pas être un professeur

bien exercé d'oreille, puisqu'il s'en laissait imposer comme eût pu le

faire un serpent de village ou un professeur de trompette.

Cependant M. Mayer insistait toujours pour qu'ils se laissassent emmener à

Dresde. Tout en refusant, Joseph écoutait ses offres d'un air ébloui,

et faisait de telles promesses de s'y rendre le plus tôt possible, que

Consuelo se vit forcée de détromper M. Mayer sur la possibilité de cet

arrangement.

«Il n'y faut pas songer quant à présent, dit-elle d'un ton très-ferme;

Joseph, vous savez bien que cela ne se peut pas, et que vous-même avez

d'autres projets. Mayer renouvela ses offres séduisantes, et fut surpris de

la trouver inébranlable, ainsi que Joseph, à qui la raison revenait lorsque

le signor Bertoni reprenait la parole.»

Sur ces entrefaites, le voyageur silencieux, qui n'avait fait qu'une courte

apparition au souper, vint appeler M. Mayer, qui sortit avec lui. Consuelo

profita de ce moment pour gronder Joseph de sa facilité à écouter les

belles paroles du premier venu et les inspirations du bon vin.

«Ai-je donc dit quelque chose de trop? dit Joseph effrayé.

--Non, reprit-elle; mais c'est déjà une imprudence que de faire société

aussi longtemps avec des inconnus. A force de me regarder, on peut

s'apercevoir ou tout au moins se douter que je ne suis pas un garçon.

J'ai eu beau frotter mes mains avec mon crayon pour les noircir, et les

tenir le plus possible sous la table, il eût été impossible qu'on ne

remarquât point leur faiblesse, si heureusement ces deux messieurs

n'avaient été absorbés, l'un par la bouteille, et l'autre par son propre

babil. Maintenant le plus prudent serait de nous éclipser, et d'aller

dormir dans une autre auberge; car je ne suis pas tranquille avec ces

nouvelles connaissances qui semblent vouloir s'attacher à nos pas.

--Eh quoi! dit Joseph, nous en aller honteusement comme des ingrats, sans

saluer et sans remercier cet honnête homme, cet illustre professeur,

peut-être? Qui sait si ce n'est pas le grand Hasse lui-même que nous

venons d'entretenir.

--Je vous réponds que non; et si vous aviez eu votre tête, vous auriez

remarqué une foule de lieux communs misérables qu'il a dits sur la musique.

Un maître ne parle point ainsi. C'est quelque musicien des derniers rangs

de l'orchestre, bonhomme, grand parleur et passablement ivrogne. Je ne sais

pourquoi je crois voir, à sa figure, qu'il n'a jamais soufflé que dans du

cuivre; et, à son regard de travers, on dirait qu'il a toujours un oeil

sur son chef d'orchestre.

--_Corno_, ou _clarino secondo_, s'écria Joseph en éclatant de rire, ce

n'en est pas moins un convive agréable.

--Et vous, vous ne l'êtes guère, répliqua Consuelo avec un peu d'humeur;

allons, dégrisez-vous, et faisons nos adieux; mais partons.

--La pluie tombe à torrents; écoutez comme elle bat les vitres!

--J'espère que vous n'allez pas vous endormir sur cette table? dit Consuelo

en le secouant pour l'éveiller.»

M, Mayer rentra en cet instant.

«En voici bien d'une autre! s'écria-t-il gaiement. Je croyais pouvoir

coucher ici et repartir demain pour Chamb; mais voilà mes amis qui me font

rebrousser chemin, et qui prétendent que je leur suis nécessaire pour une

affaire d'intérêt qu'ils ont à Passaw. Il faut que je cède! Ma foi, mes

enfants, si j'ai un conseil à vous donner, puisqu'il me faut renoncer au

plaisir de vous emmener à Dresde, c'est de profiter de l'occasion. J'ai

toujours deux places à vous donner dans ma chaise, ces messieurs ayant la

leur. Nous serons demain matin à Passaw, qui n'est qu'à six milles d'ici.

Là, je vous souhaiterai un bon voyage. Vous serez près de la frontière

d'Autriche, et vous pourrez même descendre le Danube en bateau jusqu'à

Vienne, à peu de frais et sans fatigue.»

Joseph trouva la proposition admirable pour reposer les pauvres pieds de

Consuelo. L'occasion semblait bonne, en effet, et la navigation sur le

Danube était une ressource à laquelle ils n'avaient point encore pensé.

Consuelo accepta donc, voyant d'ailleurs que Joseph n'entendrait rien aux

précautions à prendre pour la sécurité de leur gîte ce soir-là. Dans

l'obscurité, retranchée au fond de la voiture, elle n'avait rien à craindre

des observations de ses compagnons de voyage, et M. Mayer disait qu'on

arriverait à Passaw avant le jour. Joseph fut enchanté de sa détermination.

Cependant Consuelo éprouvait je ne sais quelle répugnance, et la tournure

des amis de M. Mayer lui déplaisait de plus en plus. Elle lui demanda si

eux aussi étaient musiciens.

«Tous plus ou moins, lui répondit-il laconiquement.»

Ils trouvèrent les voitures attelées, les conducteurs sur leur banquette,

et les valets d'auberge, fort satisfaits des libéralités de M. Mayer,

s'empressant autour de lui pour le servir jusqu'au dernier moment. Dans un

intervalle de silence, au milieu de cette agitation, Consuelo entendit un

gémissement qui semblait partir du milieu de la cour. Elle se retourna vers

Joseph, qui n'avait rien remarqué; et ce gémissement s'étant répété une

seconde fois, elle sentit un frisson courir dans ses veines. Cependant

personne ne parut s'apercevoir de rien, et elle put attribuer cette plainte

à quelque chien ennuyé de sa chaîne. Mais quoi qu'elle fit pour s'en

distraire, elle en reçut une impression sinistre. Ce cri étouffé au milieu

des ténèbres, du vent, et de la pluie, parti d'un groupe de personnes

animées ou indifférentes, sans qu'elle pût savoir précisément si c'était

une voix humaine ou un bruit imaginaire, la frappa de terreur et de

tristesse. Elle pensa tout de suite à Albert; et comme si elle eût cru

pouvoir participer à ces révélations mystérieuses dont il semblait doué,

elle s'effraya de quelque danger suspendu sur la tête de son fiancé ou sur

la sienne propre.

Cependant la voiture roulait déjà. Un nouveau cheval plus robuste encore

que le premier la traînait avec vitesse. L'autre voiture, également rapide,

marchait tantôt devant, tantôt derrière. Joseph babillait sur nouveaux

frais avec M. Mayer, et Consuelo essayait de s'endormir, faisant semblant

de dormir déjà pour autoriser son silence.

La fatigue surmonta enfin la tristesse et l'inquiétude, et elle tomba

dans un profond sommeil. Lorsqu'elle s'éveilla, Joseph dormait aussi, et

M. Mayer était enfin silencieux. La pluie avait cessé, le ciel était pur,

et le jour commençait à poindre. Le pays avait un aspect tout à fait

inconnu pour Consuelo. Seulement elle voyait de temps en temps paraître

à l'horizon les cimes d'une chaîne de montagnes qui ressemblait au

Boehmer-Wald.

A mesure que la torpeur du sommeil se dissipait, Consuelo remarquait avec

surprise la position de ces montagnes, qui eussent dû se trouver à sa

gauche, et qui se trouvaient à sa droite. Les étoiles avaient disparu,

et le soleil, qu'elle s'attendait à voir lever devant elle, ne se montrait

pas encore. Elle pensa que ce qu'elle voyait était une autre chaîne que

celle du Boehmer-Wald. M. Mayer ronflait, et elle n'osait adresser la

parole au conducteur de la voiture, seul personnage éveillé qui s'y trouvât

en ce moment.

Le cheval prit le pas pour monter une côte assez rapide, et le bruit

des roues s'amortit dans le sable humide des ornières. Ce fut alors que

Consuelo entendit très-distinctement, le même sanglot sourd et douloureux

qu'elle avait entendu dans la cour de l'auberge à Biberek. Cette voix

semblait partir de derrière elle. Elle se retourna machinalement, et ne vit

que le dossier de cuir contre lequel elle était appuyée. Elle crut être

en proie à une hallucination; et, ses pensées se reportant toujours sur

Albert, elle se persuada avec angoisse qu'en cet instant même il était à

l'agonie, et qu'elle recueillait, grâce à la puissance incompréhensible de

l'amour que ressentait cet homme bizarre, le bruit lugubre et déchirant

de ses derniers soupirs. Cette fantaisie s'empara tellement de son cerveau,

qu'elle se sentit défaillir; et, craignant de suffoquer tout à fait, elle

demanda au conducteur, qui s'arrêtait pour faire souffler son cheval à

mi-côte, la permission de monter le reste à pied. Il y consentit, et

mettant pied à terre lui-même, il marcha auprès du cheval en sifflant.

Cet homme était trop bien habillé pour être un voiturier de profession.

Dans un mouvement qu'il fit, Consuelo crut voir qu'il avait des pistolets

à sa ceinture. Cette précaution dans un pays aussi désert que celui où

ils se trouvaient, n'avait rien que de naturel; et d'ailleurs la forme de

la voiture, que Consuelo examina en marchant à côté de la roue, annonçait

qu'elle portait des marchandises. Elle était trop profonde pour qu'il n'y

eût pas, derrière la banquette du fond, une double caisse, comme celles où

l'on met les valeurs et les dépêches. Cependant elle ne paraissait pas

très-chargée, un seul cheval la traînait sans peine. Une observation qui

frappa Consuelo bien davantage fut de voir son ombre s'allonger devant

elle; et, en se retournant, elle trouva le soleil tout à fait sorti de

l'horizon au point opposé où elle eût dû le voir, si la voiture eût marché

dans la direction de Passaw.

«De quel côté allons-nous donc? demanda-t-elle au conducteur en se

rapprochant de lui avec empressement: nous tournons le dos à l'Autriche.

--Oui, pour une demi-heure, répondit-il avec beaucoup de tranquillité; nous

revenons sur nos pas, parce que le pont de la rivière que nous avons à

traverser est rompu, et qu'il nous faut faire un détour d'un demi-mille

pour en retrouver un autre.»

Consuelo, un peu tranquillisée, remonta dans la voiture, échangea quelques

paroles indifférentes avec M. Mayer, qui s'était éveillé, et qui se

rendormit bientôt (Joseph ne s'était pas dérangé un moment de son somme),

et l'on arriva au sommet de la côte. Consuelo vit se dérouler devant elle

un long chemin escarpé et sinueux, et la rivière dont lui avait parlé le

conducteur se montra au fond d'une gorge; mais aussi loin que l'oeil

pouvait s'étendre, on n'apercevait aucun pont, et l'on marchait toujours

vers le nord. Consuelo inquiète et surprise ne put se rendormir.

Une nouvelle montée se présenta bientôt, le cheval semblait très-fatigué.

Les voyageurs descendirent tous, excepté Consuelo, qui souffrait toujours

des pieds. C'est alors que le gémissement frappa de nouveau ses oreilles,

mais si nettement et à tant de reprises différentes, qu'elle ne put

l'attribuer davantage à une illusion de ses sens; le bruit partait sans

aucun doute du double fond de la voiture. Elle l'examina avec soin, et

découvrit, dans le coin où s'était toujours tenu M. Mayer, une petite

lucarne de cuir en forme de guichet, qui communiquait avec ce double fond.

Elle essaya de la pousser, mais elle n'y réussit pas. Il y avait une

serrure, dont la clef était probablement dans la poche du prétendu

professeur.

Consuelo, ardente et courageuse dans ces sortes d'aventures, tira de

Son gousset un couteau à lame forte et bien coupante, dont elle s'était

munie en partant, peut-être par une inspiration de la pudeur, et avec

l'appréhension vague de dangers auxquels le suicide peut toujours

soustraire une femme énergique. Elle profita d'un moment où tous les

voyageurs étaient en avant sur le chemin, même le conducteur, qui n'avait

plus rien à craindre de l'ardeur de son cheval; et élargissant, d'une main

prompte et assurée, la fente étroite que présentait la lucarne à son point

de jonction avec le dossier, elle parvint à l'écarter assez pour y coller

son oeil et voir dans l'intérieur de cette case, mystérieuse. Quels furent

sa surprise et son effroi, lorsqu'elle distingua, dans cette logette

étroite et sombre, qui ne recevait d'air et de jour que par une fente

pratiquée en haut, un homme d'une taille athlétique, bâillonné, couvert de

sang, les mains et les pieds étroitement liés et garrottés, et le corps

replié sur lui-même, dans un état de gêne et de souffrances horribles!

Ce qu'on pouvait distinguer de son visage était d'une pâleur livide, et il

paraissait en proie aux convulsions de l'agonie.

Consuelo, Tome 2 (1861) · 第 35 / 40 题