LXVIII.

Cependant, après les premières heures de ce sommeil accablant, elle fut

réveillée par le bruit continuel qui se faisait autour d'elle. D'un côté,

la vieille grand'mère, dont le lit touchait presque au sien, toussait et

râlait sur le ton le plus aigu et le plus déchirant; de l'autre, une

jeune femme allaitait son petit enfant et chantait pour le rendormir;

les ronflements des hommes ressemblaient à des rugissements; un autre

enfant, quatrième dans un lit, pleurait en se querellant avec ses frères;

les femmes se relevaient pour les mettre d'accord, et faisaient plus

de bruit encore par leurs réprimandes et leurs menaces. Ce mouvement

perpétuel, ces cris d'enfants, la malpropreté, la mauvaise odeur et la

chaleur de l'atmosphère chargée de miasmes épais, devinrent si désagréables

à Consuelo, qu'elle n'y put tenir longtemps. Elle se rhabilla sans bruit,

et, profitant d'un moment où tout le monde était endormi, elle sortit de la

maison, et chercha un coin pour dormir jusqu'au jour.

Elle se flattait de dormir mieux en plein air. Ayant passé la nuit

précédente à marcher, elle ne s'était pas aperçue du froid; mais, outre

qu'elle était dans une disposition d'accablement bien différente de

l'excitation de son départ, le climat de cette région élevée se manifestait

déjà plus âpre qu'aux environs de Riesenburg. Elle sentit le frisson la

saisir, et un horrible malaise lui fît craindre de ne pouvoir supporter

une suite de journées de marche et de nuits sans repos, dont le début

s'annonçait si désagréablement. C'est en vain qu'elle se reprocha d'être

devenue princesse dans les douceurs de la vie de château: elle eût donné

le reste de ses jours en cet instant pour une heure de bon sommeil.

Cependant, n'osant rentrer dans la maison de peur d'éveiller et

d'indisposer ses hôtes, elle chercha la porte des granges; et, trouvant

l'étable ouverte à demi, elle y pénétra à tâtons. Un profond silence y

régnait. Jugeant cet endroit désert, elle s'étendit sur une crèche remplie

de paille dont la chaleur et l'odeur saine lui parurent délicieuses.

Elle commençait à s'endormir, lorsqu'elle sentit sur son front une haleine

chaude et humide, qui se retira avec un souffle violent et une sorte

d'imprécation étouffée. La première frayeur passée, elle aperçut, dans le

crépuscule qui commençait à poindre, une longue figure et deux formidables

cornes au-dessus de sa tête: c'était une belle vache qui avait passé le cou

au râtelier, et qui, après l'avoir flairée avec étonnement, se retirait

avec épouvante. Consuelo se tapit dans le coin, de manière à ne pas la

contrarier, et dormit fort tranquillement. Son oreille fut bientôt habituée

à tous les bruits de l'étable, au cri des chaînes dans leurs anneaux, au

mugissement des génisses et au frottement des cornes contre les barres de

la crèche. Elle ne s'éveilla même pas lorsque les laitières entrèrent pour

faire sortir leurs bêtes et les traire en plein air. L'étable se trouva

vide; l'endroit sombre où Consuelo s'était retirée avait empêché qu'on ne

la découvrit; et le soleil était levé lorsqu'elle ouvrit de nouveau les

yeux. Enfoncée dans la paille, elle goûta encore quelques instants le

bien-être de sa situation, et se réjouit de se sentir rafraîchie et

reposée, prête à reprendre sa marche sans effort et sans inquiétude.

Lorsqu'elle sauta à bas de la crèche pour chercher Joseph, le premier objet

qu'elle rencontra fut Joseph lui-même, assis vis-à-vis d'elle sur la crèche

d'en face.

«Vous m'avez donné bien de l'inquiétude, cher signor Bertoni, lui dit-il.

Lorsque les jeunes filles m'ont appris que vous n'étiez plus dans la

chambre, et qu'elles ne savaient ce que vous étiez devenue, je vous ai

cherchée partout, et ce n'est qu'en désespoir de cause que je suis revenu

ici où j'avais passé la nuit, et où je vous ai trouvée, à ma grande

surprise. J'en étais sorti dans l'obscurité du matin, et ne m'étais pas

avisé de vous découvrir, là vis-à-vis de moi, blottie dans cette paille et

sous le nez de ces animaux qui eussent pu vous blesser. Vraiment, signora,

vous êtes téméraire, et vous ne songez pas aux périls de toute espèce que

vous affrontez.

--Quels périls, mon cher Beppo? dit Consuelo en souriant et en lui tendant

la main. Ces bonnes vaches ne sont pas des animaux bien féroces, et je leur

ai fait plus de peur qu'elles ne pouvaient me faire de mal.

--Mais, signora, reprit Joseph en baissant la voix, vous venez au milieu

de la nuit vous réfugier dans le premier endroit qui se présente.

D'autres hommes que moi pouvaient se trouver dans cette étable, quelque

Vagabond moins respectueux que votre fidèle et dévoué Beppo, quelque serf

grossier!... Si, au lieu de la crèche où vous avez dormi, vous aviez choisi

l'autre, et qu'au lieu de moi vous y eussiez éveillé en sursaut quelque

soldat ou quelque rustre!»

Consuelo rougit en songeant qu'elle avait dormi si près de Joseph et toute

seule avec lui dans les ténèbres; mais cette honte ne fit qu'augmenter sa

confiance et son amitié pour le bon jeune homme.

«Joseph, lui dit-elle, vous voyez que, dans mes imprudences, le ciel ne

m'abandonne pas, puisqu'il m'avait conduite auprès de vous. C'est lui qui

m'a fait vous rencontrer hier matin au bord de la fontaine où vous m'avez

donné votre pain, votre confiance et votre amitié; c'est lui encore qui a

placé, cette nuit, mon sommeil insouciant sous votre sauvegarde

fraternelle.»

Elle lui raconta en riant la mauvaise nuit qu'elle avait passée dans la

chambre commune avec la bruyante famille de la ferme, et combien elle

s'était sentie heureuse et tranquille au milieu des vaches.

«II est donc vrai, dit Joseph, que les animaux ont une habitation plus

agréable et des moeurs plus élégantes que l'homme qui les soigne!

--C'est à quoi je songeais tout en m'endormant sur cette crèche. Ces bêtes

ne me causaient ni frayeur ni dégoût, et je me reprochais d'avoir contracté

des habitudes tellement aristocratiques, que la société de mes semblables

et le contact de leur indigence me fussent devenus insupportables. D'où

vient cela, Joseph? Celui qui est né dans la misère devrait, lorsqu'il y

retombe, ne pas éprouver cette répugnance dédaigneuse à laquelle j'ai cédé.

Et quand le coeur ne s'est pas vicié dans l'atmosphère de la richesse,

pourquoi reste-t-on délicat d'habitudes, comme je l'ai été cette nuit en

fuyant la chaleur nauséabonde et la confusion bruyante de cette pauvre

couvée humaine?

--C'est que la propreté, l'air pur et le bon ordre domestique sont sans

doute des besoins légitimes et impérieux pour toutes les organisations

choisies, répondit Joseph. Quiconque est né artiste a le sentiment du beau

et du bien, l'antipathie du grossier et du laid. Et la misère est laide!

Je suis paysan, moi aussi, et mes parents m'ont donné le jour sous le

chaume; mais ils étaient artistes: notre maison, quoique pauvre et petite,

était propre et bien rangée. Il est vrai que notre pauvreté était voisine

de l'aisance, tandis que l'excessive privation ôte peut-être jusqu'au

sentiment du mieux.

--Pauvres gens! dit Consuelo. Si j'étais riche, je voudrais tout de suite

leur faire bâtir une maison; et si j'étais reine, je leur ôterais ces

impôts, ces moines et ces juifs qui les dévorent.

--Si vous étiez riche, vous n'y penseriez pas; et si vous étiez née reine,

vous ne le voudriez pas. Ainsi va le monde!

--Le monde va donc bien mal!

--Hélas oui! et sans la musique qui transporte l'âme dans un monde idéal,

il faudrait se tuer, quand on a le sentiment de ce qui se passe dans

celui-ci.

--Se tuer est fort commode, mais ne fait de bien qu'à soi. Joseph, il

faudrait devenir, riche et rester humain.

--Et comme cela ne paraît guère possible, il faudrait, du moins, que tous

les pauvres fussent artistes.

--Vous n'avez pas là une mauvaise idée, Joseph. Si les malheureux avaient

tous le sentiment et l'amour de l'art pour poétiser la souffrance et

embellir la misère, il n'y aurait plus ni malpropreté, ni découragement,

ni oubli de soi-même, et alors les riches ne se permettraient plus de

tant fouler et mépriser les misérables. On respecte toujours un peu les

artistes.

--Eh! vous m'y faites songer pour la première fois, reprit Haydn. L'art

peut donc avoir un but bien sérieux, bien utile pour les hommes?...

--Aviez-vous donc pensé jusqu'ici que ce n'était qu'un amusement?

--Non, mais une maladie, une passion, un orage qui gronde dans le coeur,

une fièvre qui s'allume en nous et que nous communiquons aux autres... Si

vous savez ce que c'est, dites-le-moi.

--Je vous le dirai quand je le comprendrai bien moi-même; mais c'est

quelque chose de grand, n'en doutez pas, Joseph. Allons, partons et

n'oublions pas le violon, votre unique propriété, ami Beppo, la source de

votre future opulence.»

Ils commencèrent par faire leurs petites provisions pour le déjeuner qu'ils

méditaient de manger sur l'herbe dans quelque lieu romantique. Mais quand

Joseph tira la bourse et voulut payer, la fermière sourit, et refusa sans

affectation, quoique avec fermeté. Quelles que fussent les instances de

Consuelo, elle ne voulut jamais rien accepter, et même elle surveilla ses

jeunes hôtes de manière à ce qu'ils ne pussent pas glisser le plus léger

don aux enfants.

«Rappelez-vous, dit-elle enfin avec un peu de hauteur à Joseph qui

insistait, que mon mari est noble de naissance, et croyez bien que le

malheur ne l'a pas avili au point de lui faire vendre l'hospitalité.

--Cette fierté-là me semble un peu outrée, dit Joseph à sa compagne

lorsqu'ils furent sur le chemin. Il y a plus d'orgueil que de charité

dans le sentiment qui les anime.

--Je n'y veux voir que de la charité, répondit Consuelo, et j'ai le

coeur gros de honte et de repentir en songeant que je n'ai pu supporter

l'incommodité de cette maison qui n'a pas craint d'être souillée et

surchargée par la présence du vagabond que je représente. Ah! maudite

recherche! sotte délicatesse des enfants gâtés de ce monde! tu es une

maladie, puisque tu n'es la santé pour les uns qu'au détriment des autres!

--Pour une grande artiste comme vous l'êtes, je vous trouve trop sensible

aux choses d'ici-bas, lui dit Joseph. Il me semble qu'il faut à l'artiste

un peu plus d'indifférence et d'oubli de tout ce qui ne tient pas à sa

profession. On disait dans l'auberge de Klatau, où j'ai entendu parler de

vous et du château des Géants, que le comte Albert de Rudolstadt était un

grand philosophe dans sa bizarrerie. Vous avez senti, signora, qu'on ne

pouvait être artiste et philosophe en même temps; c'est pourquoi vous avez

pris la fuite. Ne vous affectez donc plus du malheur des humains, et

reprenons notre leçon d'hier.

--Je le veux bien, Beppo; mais sachez auparavant que le comte Albert est un

plus grand artiste que nous, tout philosophe qu'il est.

--En vérité! Il ne lui manque donc rien pour être aimé? reprit Joseph avec

un soupir.

--Rien à mes yeux que d'être pauvre et sans naissance, répondit Consuelo.»

Et doucement gagnée par l'attention que Joseph lui prêtait, stimulée par

d'autres questions naïves qu'il lui adressa en tremblant, elle se laissa

entraîner au plaisir de lui parler assez longuement de son fiancé. Chaque

réponse amenait une explication, et, de détails en détails, elle en vint à

lui raconter minutieusement toutes les particularités de l'affection

qu'Albert lui avait inspirée. Peut-être cette confiance absolue en un jeune

homme qu'elle ne connaissait que depuis la veille eût-elle été inconvenante

en toute autre situation. Il est vrai que cette situation bizarre était

seule capable de la faire naître. Quoi qu'il en soit, Consuelo céda à un

besoin irrésistible de se rappeler à elle-même et de confier à un coeur ami

les vertus de son fiancé; et, tout en parlant ainsi, elle sentit, avec la

même satisfaction qu'on éprouve à faire l'essai de ses forces après une

maladie grave, qu'elle aimait Albert plus qu'elle ne s'en était flattée en

lui promettant de travailler à n'aimer que lui. Son imagination s'exaltait

sans inquiétude, à mesure qu'elle s'éloignait de lui; et tout ce qu'il y

avait de beau, de grand et de respectable dans son caractère, lui apparut

sous un jour plus brillant, lorsqu'elle ne sentit plus en elle la crainte

de prendre trop précipitamment une résolution absolue. Sa fierté ne

souffrait plus de l'idée qu'on pouvait l'accuser d'ambition, car elle

fuyait, elle renonçait en quelque sorte aux avantages matériels attachés à

cette union; elle pouvait donc, sans contrainte et sans honte, se livrer à

l'affection dominante de son âme. Le nom d'Anzoleto ne vint pas une seule

fois sur ses lèvres, et elle s'aperçut encore avec plaisir qu'elle n'avait

pas même songé à faire mention de lui dans le récit de son séjour en

Bohême.

Ces épanchements, tout déplacés et téméraires qu'ils pussent être,

amenèrent les meilleurs résultats. Ils firent comprendre à Joseph combien

l'âme de Consuelo était sérieusement occupée; et les espérances vagues

qu'il pouvait avoir involontairement conçues s'évanouirent comme des

songes, dont il s'efforça même de dissiper le souvenir. Après une ou deux

heures de silence qui succédèrent à cet entretien animé, il prit la ferme

résolution de ne plus voir en elle ni une belle sirène, ni un dangereux et

problématique camarade, mais une grande artiste et une noble femme, dont

les conseils et l'amitié étendraient sur toute sa vie une heureuse

influence.

Autant pour répondre à sa confiance que pour mettre à ses propres désirs

une double barrière, il lui ouvrit son âme, et lui raconta comme quoi, lui

aussi, était engagé, et pour ainsi dire fiancé. Son roman de coeur était

moins poétique que celui de Consuelo; mais pour qui sait l'issue de ce

roman dans la vie de Haydn, il n'était pas moins pur et moins noble. Il

avait témoigné de l'amitié à la fille de son généreux hôte, le perruquier

Keller, et celui-ci, voyant cette innocente liaison, lui avait dit:

«Joseph, je me fie à toi. Tu parais aimer ma fille, et je vois que

tu ne lui es pas indifférent. Si tu es aussi loyal que laborieux et

reconnaissant, quand tu auras assuré ton existence, tu seras mon gendre.»

Dans un mouvement de gratitude exaltée, Joseph avait promis, juré!... et

quoique sa fiancée ne lui inspirât pas la moindre passion, il se regardait

comme enchaîné pour jamais.

Il raconta ceci avec une mélancolie qu'il ne put vaincre en songeant à la

différence de sa position réelle et des rêves enivrants auxquels il lui

fallait renoncer. Consuelo regarda cette tristesse comme l'indice d'un

amour profond et invincible pour la fille de Keller. Il n'osa la détromper;

et son estime, son abandon complet dans la loyauté et la pureté de Beppo en

augmentèrent d'autant.

Leur voyage ne fut donc troublé par aucune de ces crises et de ces

explosions que l'on eût pu présager en voyant partir ensemble pour un

tête-à-tête de quinze jours, et au milieu de toutes les circonstances qui

pouvaient garantir l'impunité, deux jeunes gens aimables, intelligents, et

remplis de sympathie l'un pour l'autre. Quoique Joseph n'aimât pas la fille

de Keller, il consentit à laisser prendre sa fidélité de conscience pour

une fidélité de coeur; et quoiqu'il sentît encore parfois l'orage gronder

dans son sein, il sut si bien l'y maîtriser, que sa chaste compagne,

dormant au fond des bois sur la bruyère, gardée par lui comme par un chien

fidèle, traversant à ses côtés des solitudes profondes, loin de tout regard

humain, passant maintes fois la nuit avec lui dans la même grange ou dans

la même grotte, ne se douta pas une seule fois de ses combats et des

mérites de sa victoire. Dans sa vieillesse, lorsque Haydn lut les premiers

livres des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, il sourit avec des yeux

baignés de larmes en se rappelant sa traversée du Boehmer-Wald avec

Consuelo, l'amour tremblant et la pieuse innocence pour compagnons de

voyage.

Une fois, pourtant, la vertu du jeune musicien se trouva à une rude

épreuve. Lorsque le temps était beau, les chemins faciles, et la lune

brillante, ils adoptaient la vraie et bonne manière de voyager pédestrement

sans courir les risques des mauvais gîtes. Ils s'établissaient dans quelque

lieu tranquille et abrité pour y passer la journée à causer, à dîner, à

faire de la musique et à dormir. Aussitôt que la soirée devenait froide,

ils achevaient de souper, pliaient bagage, et reprenaient leur course

jusqu'au jour. Ils échappaient ainsi à la fatigue d'une marche au soleil,

aux dangers d'être examinés curieusement, à la malpropreté et à la dépense

des auberges. Mais lorsque la pluie, qui devint assez fréquente dans la

partie élevée du Boehmer-Wald où la Moldaw prend sa source, les forçait de

chercher un abri, ils se retiraient où ils pouvaient, tantôt dans la cabane

de quelque serf, tantôt dans les hangars de quelque châtellenie. Ils

fuyaient avec soin les cabarets, où ils eussent pu trouver plus facilement

à se loger, dans la crainte des mauvaises rencontres, des propos grossiers,

et des scènes bruyantes.

Un soir donc, pressés par l'orage, ils entrèrent dans la hutte d'un

chevrier, qui, pour toute démonstration d'hospitalité, leur dit en bâillant

et en étendant les bras du côté de sa bergerie:

«Allez au foin.»

Consuelo se glissa dans un coin bien sombre, comme elle avait coutume

de faire, et Joseph allait s'installer à distance dans un autre coin,

lorsqu'il heurta les jambes d'un homme endormi qui l'apostropha rudement.

D'autres jurements répondirent à l'imprécation du dormeur, et Joseph,

effrayé de cette compagnie, se rapprocha de Consuelo et lui saisit le bras

pour être sûr que personne ne se mettrait entre eux. D'abord leur pensée

fut de sortir; mais la pluie ruisselait à grand bruit sur le toit de

planches de la hutte, et tout le monde était rendormi.

«Restons, dit Joseph à voix basse, jusqu'à ce que la pluie ait cessé. Vous

pouvez dormir sans crainte, je ne fermerai pas l'oeil, je resterai près de

vous. Personne ne peut se douter qu'il y ait une femme ici. Aussitôt que le

temps redeviendra supportable, je vous éveillerai, et nous nous glisserons

dehors.»

Consuelo n'était pas fort rassurée; mais il y avait plus de danger à sortir

tout de suite qu'à rester. Le chevrier et ses hôtes remarqueraient cette

crainte de demeurer avec eux; ils en prendraient des soupçons, ou sur leur

sexe, ou sur l'argent qu'on pourrait leur supposer; et si ces hommes

étaient capables de mauvaises intentions, ils les suivraient dans la

campagne pour les attaquer. Consuelo, ayant fait toutes ces réflexions,

se tint tranquille; mais elle enlaça son bras à celui de Joseph, par un

sentiment de frayeur bien naturelle et de confiance bien fondée en sa

sollicitude.

Quand la pluie cessa, comme ils n'avaient dormi ni l'un ni l'autre, ils

Se disposaient à partir, lorsqu'ils entendirent remuer leurs compagnons

inconnus, qui se levèrent et s'entretinrent à voix basse dans un argot

incompréhensible. Après avoir soulevé de lourds paquets qu'ils chargèrent

sur leurs dos, ils se retirèrent en échangeant avec le chevrier quelques

mots allemands qui firent juger à Joseph qu'ils faisaient la contrebande,

et que leur hôte était dans la confidence. Il n'était guère que minuit,

la lune se levait, et, à la lueur d'un rayon qui tombait obliquement

sur la porte entr'ouverte, Consuelo vit briller leurs armes, tandis qu'ils

s'occupaient à les cacher sous leurs manteaux. En même temps, elle s'assura

qu'il n'y avait plus personne dans la hutte, et le chevrier lui-même l'y

laissa seule avec Haydn; car il suivit les contrebandiers, pour les guider

dans les sentiers de la montagne, et leur enseigner un passage à la

frontière, connu, disait-il, de lui seul.

«Si tu nous trompes, au premier soupçon je te fais sauter la cervelle,»

lui dit un de ces hommes à figure énergique et grave.

Ce fut la dernière parole que Consuelo entendit. Leurs pas mesurés firent

craquer le gravier pendant quelques instants. Le bruit d'un ruisseau

voisin, grossi par la pluie, couvrit celui de leur marche, qui se perdait

dans l'éloignement.

«Nous avions tort de les craindre, dit Joseph sans quitter cependant le

bras de Consuelo qu'il pressait toujours contre sa poitrine. Ce sont des

gens qui évitent les regards encore plus que nous.

--Et à cause de cela, je crois que nous avons couru quelque danger,

répondit Consuelo. Quand vous les avez heurtés dans l'obscurité, vous avez

bien fait de ne rien répondre à leurs jurements; ils vous ont pris pour

un des leurs. Autrement, ils nous auraient peut-être craints comme des

espions, et nous auraient fait un mauvais parti. Grâce à Dieu, il n'y a

plus rien à craindre, et nous voilà enfin seuls.

--Reposez-vous donc, dit Joseph en sentant à regret le bras de Consuelo se

détacher du sien. Je veillerai encore, et au jour nous partirons.»

Consuelo avait été plus fatiguée par la peur que par la marche; elle était

si habituée à dormir sous la garde de son ami, qu'elle céda au sommeil.

Mais Joseph, qui avait pris, lui aussi, après bien des agitations,

l'habitude de dormir auprès d'elle, ne put cette fois goûter aucun repos.

Cette main de Consuelo, qu'il avait tenue toute tremblante dans la sienne

pendant deux heures, ces émotions de terreur et de jalousie qui avaient

réveillé toute l'intensité de son amour, et jusqu'à cette dernière parole

que Consuelo lui disait en s'endormant: «Nous voilà enfin seuls!»

allumaient en lui une fièvre brûlante. Au lieu de se retirer au fond de la

hutte pour lui témoigner son respect, comme il avait accoutumé de faire,

voyant qu'elle-même ne songeait pas à s'éloigner de lui, il resta assis à

ses côtés; et les palpitations de son cœur devinrent si violentes, que

Consuelo eût pu les entendre, si elle n'eût pas été endormie. Tout

l'agitait, le bruit mélancolique du ruisseau, les plaintes du vent dans les

sapins, et les rayons de la lune qui se glissaient par une fente de la

toiture, et venaient éclairer faiblement le visage pâle de Consuelo encadré

dans ses cheveux noirs; enfin, ce je ne sais quoi de terrible et de

farouche qui passe de la nature extérieure dans le coeur de l'homme

quand la vie est sauvage autour de lui. Il commençait à se calmer et à

s'assoupir, lorsqu'il crut sentir des mains sur sa poitrine. Il bondit

sur la fougère, et saisit dans ses bras un petit chevreau qui était venu

s'agenouiller et se réchauffer sur son sein. Il le caressa, et, sans savoir

pourquoi, il le couvrit de larmes et de baisers. Enfin le jour parut; et en

voyant plus distinctement le noble front et les traits graves et purs de

Consuelo, il eut honte de ses tourments. Il sortit pour aller tremper son

visage et ses cheveux dans l'eau glacée du torrent. Il semblait vouloir se

purifier des pensées coupables qui avaient embrasé son cerveau.

Consuelo vint bientôt l'y joindre, et faire la même ablution pour dissiper

l'appesantissement du sommeil et se familiariser courageusement avec

l'atmosphère du matin, comme elle faisait gaiement tous les jours. Elle

s'étonna de voir Haydn si défait et si triste.

«Oh! pour le coup, frère Beppo, lui dit-elle, vous ne supportez pas aussi

bien que moi les fatigues et les émotions; vous voilà aussi pâle que ces

petites fleurs qui ont l'air de pleurer sur la face de l'eau.

--Et vous, vous êtes aussi fraîche que ces belles roses sauvages qui ont

l'air de rire sur ses bords, répondit Joseph. Je crois bien que je sais

braver la fatigue, malgré ma figure terne; mais l'émotion, il est vrai,

signora, que je ne sais guère la supporter.»

Il fut triste pendant toute la matinée; et lorsqu'ils s'arrêtèrent pour

manger du pain et des noisettes dans une belle prairie en pente rapide,

sous un berceau de vigne sauvage, elle le tourmenta de questions si

ingénues pour lui faire avouer la cause de son humeur sombre, qu'il ne put

s'empêcher de lui faire une réponse où entrait un grand dépit contre

lui-même et contre sa propre destinée.

«Eh bien, puisque vous voulez le savoir, dit-il, je songe que je suis bien

malheureux; car j'approche tous les jours un peu plus de Vienne, où ma

destinée est engagée, bien que mon coeur ne le soit pas. Je n'aime pas ma

fiancée; je sens que je ne l'aimerai jamais, et pourtant j'ai promis, et je

tiendrai parole.

--Serait-il possible? s'écria Consuelo, frappée de surprise. En ce cas, mon

pauvre Beppo, nos destinées, que je croyais conformes en bien des points,

sont donc entièrement opposées; car vous courez vers une fiancée que vous

n'aimez pas, et moi, je fuis un fiancé que j'aime. Étrange fortune! qui

donne aux uns ce qu'ils redoutent, pour arracher aux autres ce qu'ils

chérissent.»

Elle lui serra affectueusement la main en parlant ainsi, et Joseph vit bien

que cette réponse ne lui était pas dictée par le soupçon de sa témérité et

le désir de lui donner une leçon. Mais la leçon n'en fut que plus efficace.

Elle le plaignait de son malheur et s'en affligeait avec lui, tout en lui

montrant, par un cri du coeur, sincère et profond, qu'elle en aimait un

autre sans distraction et sans défaillance.

Ce fut la dernière folie de Joseph envers elle. Il prit son violon, et, le

raclant avec force, il oublia cette nuit orageuse. Quand ils se remirent en

route, il avait complètement abjuré un amour impossible, et les événements

qui suivirent ne lui firent plus sentir que la force du dévouement et de

l'amitié. Lorsque Consuelo voyait passer un nuage sur son front, et qu'elle

tâchait de l'écarter par de douces paroles:

«Ne vous inquiétez pas de moi, lui répondait-il. Si je suis condamné à

n'avoir pas d'amour pour ma femme, du moins j'aurai de l'amitié pour elle,

et l'amitié peut consoler de l'amour, je le sens mieux que vous ne croyez!»

Consuelo, Tome 2 (1861) · 第 33 / 40 题