LXVII.

Ils trouvèrent bientôt la lisière du bois, et se dirigèrent vers le

sud-est. Consuelo marchait la tête nue, et Joseph, voyant le soleil

enflammer son teint blanc et uni, n'osait en exprimer son chagrin. Le

chapeau qu'il portait lui-même n'était pas neuf, il ne pouvait pas le lui

offrir; et, sentant sa sollicitude inutile, il ne voulait pas l'exprimer;

mais il mit son chapeau sous son bras avec un mouvement brusque qui fut

remarqué de sa compagne.

«Voilà une singulière idée, lui dit-elle. Il paraît que vous trouvez le

temps couvert et la plaine ombragée? Cela me fait penser que je n'ai rien

sur la tête; mais comme je n'ai pas toujours eu toutes mes aises, je sais

bien des manières de me les procurer à peu de frais.»

En parlant ainsi, elle arracha à un buisson un rameau de pampre sauvage,

et, le roulant sur lui-même, elle s'en fit un chapeau de verdure.

«Voilà qu'elle a l'air d'une Muse, pensa Joseph, et le garçon disparaît

encore!» Ils traversèrent un village, où, apercevant une de ces boutiques

où l'on vend de tout, il y entra précipitamment sans qu'elle pût prévoir

son dessein, et en sortit bientôt avec un petit chapeau de paille à larges

bords retroussés sur les oreilles comme les portent les paysans des vallées

danubiennes.

«Si vous commencez par nous jeter dans le luxe, lui dit-elle en essayant

cette nouvelle coiffure, songez que le pain pourra bien manquer vers la fin

du voyage.

--Le pain vous manquer! s'écria Joseph vivement; j'aimerais mieux tendre

la main aux voyageurs, faire des cabrioles sur les places publiques pour

recevoir des gros sous! que sais-je? Oh! non, vous ne manquerez de rien

avec moi.» Et voyant que son enthousiasme étonnait un peu Consuelo, il

ajouta en tâchant de rabaisser ses bons sentiments: «Songez, signor

Bertoni, que mon avenir dépend de vous, que ma fortune est dans vos mains,

et qu'il est de mes intérêts de vous ramener saine et sauve à maître

Porpora.»

L'idée que son compagnon pouvait bien tomber subitement amoureux d'elle

Ne vint pas à Consuelo. Les femmes chastes et simples ont rarement ces

prévisions, que les coquettes ont, au contraire, en toute rencontre,

peut-être à cause de la préoccupation où elles sont d'en faire naître la

cause. En outre, il est rare qu'une femme très-jeune ne regarde pas comme

un enfant un homme de son âge. Consuelo avait deux ans de plus qu'Haydn,

et ce dernier était si petit et si malingre qu'on lui en eût donné à peine

quinze. Elle savait bien qu'il en avait davantage; mais elle ne pouvait

s'aviser de penser que son imagination et ses sens fussent déjà éveillés

par l'amour. Elle s'aperçut cependant d'une émotion extraordinaire lorsque,

s'étant arrêtée pour reprendre haleine dans un autre endroit, d'où elle

admirait un des beaux sites qui s'offrent à chaque pas dans ces régions

élevées, elle surprit les regards de Joseph attachés sur les siens avec une

sorte d'extase.

«Qu'avez-vous, ami Beppo? lui dit-elle naïvement. Il me semble que vous

êtes soucieux, et je ne puis m'ôter de l'idée que ma compagnie vous

embarrasse.

--Ne dites pas cela! s'écria-t-il avec douleur; c'est manquer d'estime pour

moi, c'est me refuser votre confiance et votre amitié que je voudrais payer

de ma vie.

--En ce cas, ne soyez pas triste, à moins que vous n'ayez quelque autre

sujet de chagrin que vous ne m'avez pas confié.»

Joseph tomba dans un morne silence, et ils marchèrent longtemps sans qu'il

pût trouver la force de le rompre. Plus ce silence se prolongeait, plus le

jeune homme en ressentait d'embarras; il craignait de se laisser deviner.

Mais il ne trouvait rien de convenable à dire pour renouer la conversation.

Enfin, faisant un grand effort sur lui-même:

«Savez-vous, lui dit-il, à quoi je songe très-sérieusement?

--Non, je ne le devine pas, répondit Consuelo, qui, pendant tout ce temps,

s'était perdue dans ses propres préoccupations, et qui n'avait rien trouvé

d'étrange à son silence.

--Je pensais, chemin faisant, que, si cela ne vous ennuyait pas, vous

devriez m'enseigner l'italien. Je l'ai commencé avec des livres cet hiver;

mais, n'ayant personne pour me guider dans la prononciation, je n'ose pas

articuler un seul mot devant vous. Cependant je comprends ce que je lis, et

si, pendant notre voyage, vous étiez assez bonne pour me forcer à secouer

ma mauvaise honte, et pour me reprendre à chaque syllabe, il me semble que

j'aurais l'oreille assez musicale pour que votre peine ne fût pas perdue.

--Oh! de tout mon coeur, répondit Consuelo. J'aime qu'on ne perde pas

un seul des précieux instants de la vie pour s'instruire; et comme on

s'instruit soi-même en enseignant, il ne peut être que très-bon pour nous

deux de nous exercer à bien prononcer la langue musicale par excellence.

Vous me croyez Italienne, et je ne le suis pas, quoique j'aie très-peu

d'accent dans cette langue. Mais je ne la prononce vraiment bien qu'en

chantant; et quand je voudrai vous faire saisir l'harmonie des sons

italiens, je chanterai les mots qui vous présenteront des difficultés.

Je suis persuadée qu'on ne prononce mal que parce qu'on entend mal. Si

votre oreille perçoit complètement les nuances, ce ne sera plus pour vous

qu'une affaire de mémoire de les bien répéter.

--Ce sera donc à la fois une leçon d'italien et une leçon de chant! s'écria

Joseph.--Et une leçon qui durera cinquante lieues! pensa-t-il dans son

ravissement. Ah! ma foi, vive l'art! le moins dangereux, le moins ingrat

de tous les amours!»

La leçon commença sur l'heure, et Consuelo, qui eut d'abord de la peine

A ne pas éclater de rire à chaque mot que Joseph disait en italien,

s'émerveilla bientôt de la facilité et de la justesse avec lesquelles il

se corrigeait. Cependant le jeune musicien, qui souhaitait avec ardeur

d'entendre la voix de la cantatrice, et qui n'en voyait pas venir

l'occasion assez vite, la fit naître par une petite ruse. Il feignit

d'être embarrassé de donner à l'_à_ italien la franchise et la netteté

convenables, et il chanta une phrase de Leo où le mot _felicità_ se

trouvait répété plusieurs fois. Aussitôt Consuelo, sans s'arrêter, et sans

être plus essoufflée que si elle eût été assise à son piano, lui chanta

la phrase à plusieurs reprises. A cet accent si généreux et si pénétrant

qu'aucun autre ne pouvait, à cette époque, lui être comparé dans le monde,

Joseph sentit un frisson passer dans tout son corps, et froissa ses mains

l'une contre l'autre avec un mouvement convulsif et une exclamation

passionnée.

«A votre tour, essayez donc,» dit Consuelo sans s'apercevoir de ses

transports.

Haydn essaya la phrase et la dit si bien que son jeune professeur battit

des mains.

«C'est à merveille, lui dit-elle avec un accent de franchise et de bonté.

Vous apprenez vite, et vous avez une voix magnifique.

--Vous pouvez me dire là-dessus tout ce qu'il vous plaira, répondit Joseph;

mais moi je sens que je ne pourrai jamais vous rien dire de vous-même.

--Et pourquoi donc?» dit Consuelo.

Mais, en se retournant vers lui, elle vit qu'il avait les yeux gros

de larmes, et qu'il serrait encore ses mains, en faisant craquer les

phalanges, comme un enfant folâtre et comme un homme enthousiaste.

«Ne chantons plus, lui dit-elle. Voici des cavaliers qui viennent à notre

rencontre.

--Ah! mon Dieu, oui, taisez-vous! s'écria Joseph tout hors de lui. Qu'ils

ne vous entendent pas! car ils mettraient pied à terre, et vous salueraient

à genoux.

--Je ne crains pas ces mélomanes; ce sont des garçons bouchers qui portent

des veaux en croupe.

--Ah! baissez votre chapeau, détournez la tête! dit Joseph en se

rapprochant d'elle avec un sentiment de jalousie exaltée. Qu'ils ne vous

voient pas! qu'ils ne vous entendent pas! que personne autre que moi ne

vous voie et ne vous entende!»

Le reste de la journée s'écoula dans une alternative d'études sérieuses et

de causeries enfantines. Au milieu de ses agitations, Joseph éprouvait une

joie enivrante, et ne savait s'il était le plus tremblant des adorateurs

de la beauté, ou le plus rayonnant des amis de l'art. Tour à tour idole

resplendissante et camarade délicieux, Consuelo remplissait toute sa vie et

transportait tout son être. Vers le soir il s'aperçut qu'elle se traînait

avec peine, et que la fatigue avait vaincu son enjouement. Il est vrai que,

depuis plusieurs heures, malgré les fréquentes haltes qu'ils faisaient

sous les ombrages du chemin, elle se sentait brisée de lassitude; mais

elle voulait qu'il en fût ainsi; et n'eût-il pas été démontré qu'elle

devait s'éloigner de ce pays au plus vite, elle eût encore cherché, dans

le mouvement et dans l'étourdissement d'une gaîté un peu forcée, une

distraction contre le déchirement de son coeur. Les premières ombres du

soir, en répandant de la mélancolie sur la campagne, ramenèrent les

sentiments douloureux qu'elle combattait avec un si grand courage. Elle se

représenta la morne soirée qui commençait au château des Géants, et la

nuit, peut-être terrible, qu'Albert allait passer. Vaincue par cette idée,

elle s'arrêta involontairement au pied d'une grande croix de bois, qui

marquait, au sommet d'une colline nue, le théâtre de quelque miracle ou de

quelque crime traditionnels.

«Hélas! vous êtes plus fatiguée que vous ne voulez en convenir, lui dit

Joseph; mais notre étape touche à sa fin, car je vois briller au fond de

cette gorge les lumières d'un hameau. Vous croyez peut-être que je n'aurais

pas la force de vous porter, et cependant, si vous vouliez....

--Mon enfant, lui répondit-elle en souriant, vous êtes bien fier de votre

sexe. Je vous prie de ne pas tant mépriser le mien, et de croire que j'ai

plus de force qu'il ne vous en reste pour vous porter vous-même. Je suis

essoufflée d'avoir grimpé ce sentier, voilà tout; et si je me repose, c'est

que j'ai envie de chanter.

--Dieu soit loué! s'écria Joseph: chantez donc là, au pied de la croix.

Je vais me mettre à genoux.... Et cependant, si cela allait vous fatiguer

davantage!

--Ce ne sera pas long, dit Consuelo; mais c'est une fantaisie que j'ai de

dire ici un verset de cantique que ma mère me faisait chanter avec elle,

soir et matin, dans la campagne, quand nous rencontrions une chapelle ou

une croix plantée comme celle-ci à la jonction de quatre sentiers.»

L'idée de Consuelo était encore plus romanesque qu'elle ne voulait le

dire. En songeant à Albert, elle s'était représenté cette faculté quasi

surnaturelle qu'il avait souvent de voir et d'entendre à distance. Elle

s'imagina fortement qu'à cette heure même il pensait à elle, et la voyait

peut-être; et, croyant trouver un allégement à sa peine en lui parlant par

un chant sympathique à travers la nuit et l'espace, elle monta sur les

pierres qui assujettissaient le pied de la croix. Alors, se tournant du

côté de l'horizon derrière lequel devait être Riesenburg, elle donna sa

voix dans toute son étendue pour chanter le verset du cantique espagnol:

O Consuelo de mi alma, etc.

«Mon Dieu, mon Dieu! disait Haydn en se parlant à lui-même lorsqu'elle eut

fini, je n'avais jamais entendu chanter; je ne savais pas ce que c'est que

le chant! Y a-t-il donc d'autres voix humaines semblables à celle-ci?

Pourrai-je jamais entendre quelque chose do comparable à ce qui m'est

révélé aujourd'hui? O musique! Sainte musique! ô génie de l'art! que tu

m'embrases, et que tu m'épouvantes!»

Consuelo redescendit de la pierre, où comme une madone elle avait dessiné

sa silhouette élégante dans le bleu transparent de la nuit. A son tour,

inspirée à la manière d'Albert, elle s'imagina qu'elle le voyait, à

travers les bois, les montagnes et les vallées, assis sur la pierre du

Schreckenstein, calme, résigné, et rempli d'une sainte espérance. «Il m'a

entendue, pensait-elle, il a reconnu ma voix et le chant qu'il aime. Il m'a

comprise, et maintenant il va rentrer au château, embrasser son père, et

peut-être s'endormir paisiblement.»

«Tout va bien,» dit-elle à Joseph sans prendre garde à son délire

d'admiration.

Puis, retournant sur ses pas, elle déposa un baiser sur le bois grossier de

la croix. Peut-être en cet instant, par un rapprochement bizarre, Albert

éprouva-t-il comme une commotion électrique qui détendit les ressorts de sa

volonté sombre, et fit passer jusqu'aux profondeurs les plus mystérieuses

de son âme les délices d'un calme divin. Peut-être fut-ce le moment précis

du profond et bienfaisant sommeil où il tomba, et où son père, inquiet et

matinal, eut la satisfaction de le retrouver plongé le lendemain au retour

de l'aurore.

Le hameau dont ils avaient aperçu les feux dans l'ombre n'était qu'une

vaste ferme où ils furent reçus avec hospitalité. Une famille de bons

laboureurs mangeait en plein air devant la porte, sur une table de

bois brut, à laquelle on leur fit place, sans difficulté comme sans

empressement. On ne leur adressa point de questions, on les regarda à

peine. Ces braves gens, fatigués d'une longue et chaude journée de travail,

prenaient leur repas en silence, livrés à la béate jouissance d'une

alimentation simple et copieuse. Consuelo trouva le souper délicieux.

Joseph oublia de manger, occupé qu'il était à regarder cette pâle et noble

figure de Consuelo au milieu de ces larges faces hâlées de paysans, douces

et stupides comme celles de leurs boeufs qui paissaient l'herbe autour

d'eux, et ne faisaient guère un plus grand bruit de mâchoires en ruminant

avec lenteur.

Chacun des convives se retira silencieusement en faisant un signe de croix,

aussitôt qu'il se sentit repu, et alla se livrer au sommeil, laissant

les plus robustes prolonger les douceurs de la table autant qu'ils le

jugeraient à propos. Les femmes qui les servaient s'assirent à leurs

places, dès qu'ils se furent tous levés, et se mirent à souper avec les

enfants. Plus animées et plus curieuses, elles retinrent et questionnèrent

les jeunes voyageurs. Joseph se chargea des contes qu'il tenait tout prêts

pour les satisfaire, et ne s'écarta guère de la vérité, quant au fond, en

leur disant que lui et son camarade étaient de pauvres musiciens ambulants.

«Quel dommage que nous ne soyons pas au dimanche, répondit une des plus

jeunes, vous nous auriez fait danser!»

Elles examinèrent beaucoup Consuelo, qui leur parut un fort joli garçon, et

qui affectait, pour bien remplir son rôle, de les regarder avec des yeux

hardis et bien éveillés. Elle avait soupiré un instant en se représentant

la douceur de ces moeurs patriarcales dont sa profession active et

vagabonde l'éloignait si fort. Mais en observant ces pauvres femmes se

tenir debout derrière leurs maris, les servir avec respect, et manger

ensuite leurs restes avec gaîté, les unes allaitant un petit, les autres

esclaves déjà, par instinct, de leurs jeunes garçons, s'occupant d'eux

avant de songer à leurs filles et à elles-mêmes, elle ne vit plus dans tous

ces bons cultivateurs que des sujets de la faim et de la nécessité; les

mâles enchaînés à la terre, valets de charrue et de bestiaux; les femelles

enchaînées au maître, c'est-à-dire à l'homme, cloîtrées à la maison,

servantes à perpétuité, et condamnées à un travail sans relâche au milieu

des souffrances et des embarras de la maternité. D'un côté le possesseur

de la terre, pressant ou rançonnant le travailleur jusqu'à lui ôter le

nécessaire dans les profits de son aride labeur; de l'autre l'avarice et la

peur qui se communiquent du maître au tenancier, et condamnent celui-ci à

gouverner despotiquement et parcimonieusement sa propre famille et sa

propre vie. Alors cette sérénité apparente ne sembla plus à Consuelo que

l'abrutissement du malheur ou l'engourdissement de la fatigue; et elle se

dit qu'il valait mieux être artiste ou bohémien, que seigneur ou paysan,

puisqu'à la possession d'une terre comme à celle d'une gerbe de blé

s'attachaient ou la tyrannie injuste, ou le morne assujettissement de la

cupidité. _Viva la libertà!_ dit-elle à Joseph, à qui elle exprimait ses

pensées en italien, tandis que les femmes lavaient et rangeaient la

vaisselle à grand bruit, et qu'une vieille impotente tournait son rouet

avec la régularité d'une machine.

Joseph était surpris de voir quelques-unes de ces paysannes parler allemand

tant bien que mal. Il apprit d'elles que le chef de la famille, qu'il avait

vu habillé en paysan, était d'origine noble, et avait eu un peu de fortune

et d'éducation dans sa jeunesse; mais que, ruiné entièrement dans la guerre

de la Succession, il n'avait plus eu d'autres ressources pour élever sa

nombreuse famille que de s'attacher comme fermier à une abbaye voisine.

Cette abbaye le rançonnait horriblement, et il venait de payer le droit de

mitre, c'est-à-dire l'impôt levé par le fisc impérial sur les communautés

religieuses à chaque mutation d'abbé. Cet impôt n'était jamais payé en

réalité que par les vassaux et tenanciers des biens ecclésiastiques, en

surplus de leurs redevances et menus suffrages. Les serviteurs de la ferme

étaient serfs, et ne s'estimaient pas plus malheureux que le chef qui les

employait. Le fermier du fisc était juif; et, renvoyé, de l'abbaye qu'il

tourmentait, aux cultivateurs qu'il tourmentait plus encore, il était

venu dans la matinée réclamer et toucher une somme qui était l'épargne

de plusieurs années. Entre les prêtres catholiques et les exacteurs

israélites, le pauvre agriculteur ne savait lesquels haïr et redouter le

plus.

«Voyez, Joseph, dit Consuelo à son compagnon; ne vous disais-je pas bien

que nous étions seuls riches en ce monde, nous qui ne payons pas d'impôt

sur nos voix, et qui ne travaillons que quand il nous plaît?»

L'heure du coucher étant venue, Consuelo éprouvait tant de fatigue qu'elle

s'endormit sur un banc à la porte de la maison. Joseph profita de ce moment

pour demander des lits à la fermière.

«Des lits, mon enfant? répondit-elle en souriant; si nous pouvions vous en

donner un, ce serait beaucoup, et vous sauriez bien vous en contenter pour

deux.»

Cette réponse fit monter le sang au visage du pauvre Joseph. Il regarda

Consuelo; et, voyant qu'elle n'entendait rien de ce dialogue, il surmonta

son émotion.

«Mon camarade est très-fatigué, dit-il, et si vous pouvez lui céder un

petit lit, nous le paierons ce que vous voudrez. Pour moi, un coin dans la

grange ou dans l'étable me suffira.

--Eh bien, si cet enfant est malade, par humanité nous lui donnerons un lit

dans la chambre commune. Nos trois filles coucheront ensemble. Mais dites à

votre camarade de se tenir tranquille, au moins, et de se comporter

décemment; car mon mari et mon gendre, qui dorment dans la même pièce, le

mettraient à la raison.

--Je vous réponds de la douceur et de l'honnêteté de mon camarade; reste

à savoir s'il ne préférera pas encore dormir dans le foin que dans une

chambre où vous êtes tant de monde.»

II fallut bien que le bon Joseph réveillât le signor Bertoni pour lui

proposer cet arrangement. Consuelo n'en fut pas effarouchée comme il

s'y attendait. Elle trouva que puisque les jeunes filles de la maison

reposaient dans la même pièce que le père et le gendre, elle y serait plus

en sûreté que partout ailleurs; et ayant souhaité le bonsoir à Joseph, elle

se glissa derrière les quatre rideaux de laine brune qui enfermaient le lit

désigné, où, prenant à peine le temps de se déshabiller, elle s'endormit

profondément.

Consuelo, Tome 2 (1861) · 第 32 / 40 题