LXVI.

Quand les deux jeunes gens eurent fait une plus ample connaissance, en

revenant de part et d'autre sur les détails de leur situation dans un

entretien amical, ils songèrent aux précautions et aux arrangements à

prendre pour retourner à Vienne. La première chose qu'ils firent fut de

tirer leurs bourses et de compter leur argent. Consuelo était encore la

plus riche des deux; mais leurs fonds réunis pouvaient fournir de quoi

faire agréablement la route à pied, sans souffrir de la faim et sans

coucher à la belle étoile. Il ne fallait pas songer à autre chose, et

Consuelo en avait déjà pris son parti. Cependant, malgré la gaieté

philosophique qu'elle montrait à cet égard, Joseph était soucieux et

pensif.

«Qu'avez-vous? lui dit-elle; vous craignez peut-être l'embarras de ma

compagnie. Je gage pourtant que je marche mieux que vous.

--Vous devez tout faire mieux que moi, répondit-il; ce n'est pas là ce qui

m'inquiète. Mais je m'attriste et je m'épouvante quand je songe que vous

êtes jeune et belle, et que tous les regards vont s'attacher sur vous avec

convoitise, tandis que je suis si petit et si chétif que, bien résolu à me

faire tuer pour vous, je n'aurai peut-être pas la force de vous préserver.

--A quoi allez-vous songer, mon pauvre enfant? Si j'étais assez belle pour

fixer les regards des passants, je pense qu'une femme qui se respecte sait

imposer toujours par sa contenance....

--Que vous soyez laide ou belle, jeune ou sur le retour, effrontée ou

modeste, vous n'êtes pas en sûreté sur ces routes couvertes de soldats et

de vauriens de toute espèce. Depuis que la paix est faite, le pays est

inondé de militaires qui retournent dans leurs garnisons, et surtout de ces

volontaires aventuriers qui, se voyant licenciés, et ne sachant plus où

trouver fortune, se mettent à piller les passants, à rançonner les

campagnes, et à traiter les provinces en pays conquis. Notre pauvreté nous

met à l'abri de leur talent de ce côté-là; mais il suffit que vous soyez

femme pour éveiller leur brutalité. Je pense sérieusement à changer de

route; et, au lieu de nous en aller par Piseck et Budweiss, qui sont des

places de guerre offrant un continuel prétexte au passage des troupes

licenciées et autres qui ne valent guère mieux, nous ferons bien de

descendre le cours de la Moldaw, en suivant les gorges de montagnes à peu

près désertes, où la cupidité et les brigandages de ces messieurs ne

trouvent rien qui puisse les amorcer. Nous côtoierons la rivière jusque

vers Reichenau, et nous entrerons tout de suite en Autriche par Freistadt.

Une fois sur les terres de l'Empire, nous serons protégés par une police

Moins impuissante que celle de la Bohême.

--Vous connaissez donc cette route-là?

--Je ne sais pas même s'il y en a une; mais j'ai une petite carte dans ma

poche, et j'avais projeté, en quittant Pilsen, d'essayer de m'en revenir

par les montagnes, afin de changer et de voir du pays.

--Eh bien soit! votre idée me paraît bonne, dit Consuelo en regardant la

carte que Joseph venait d'ouvrir. Il y a partout des sentiers pour les

piétons et des chaumières pour recueillir les gens sobres et courts

d'argent. Je vois là, en effet, une chaîne de montagnes qui nous conduit

jusqu'à la source de la Moldaw, et qui continue le long du fleuve.

--C'est le plus grand Boehmer-Wald, dont les cimes les plus élevées se

trouvent là et servent de frontière entre la Bavière et la Bohême. Nous le

rejoindrons facilement en nous tenant toujours sur ces hauteurs; elles nous

indiquent qu'à droite et à gauche sont les vallées qui descendent vers

les deux provinces. Puisque, Dieu merci, je n'ai plus affaire à cet

introuvable château des Géants, je suis sûr de vous bien diriger, et de ne

pas vous faire faire plus de chemin qu'il ne faut.

--En route donc! dit Consuelo; je me sens tout à fait reposée. Le sommeil

et votre bon pain m'ont rendu mes forces, et je peux encore faire au

moins deux milles aujourd'hui. D'ailleurs j'ai hâte de m'éloigner de

ces environs, où je crains toujours de rencontrer quelque visage de

connaissance.

--Attendez, dit Joseph; j'ai une idée singulière qui me trotte par la

cervelle.

--Voyons-la.

--Si vous n'aviez pas de répugnance à vous habiller en homme, votre

incognito serait assuré, et vous échapperiez à toutes les mauvaises

suppositions qu'on pourra faire dans nos gîtes sur le compte d'une jeune

fille voyageant seule avec un jeune garçon.

--L'idée n'est pas mauvaise, mais vous oubliez que nous ne sommes pas assez

riches pour faire des emplettes. Où trouverais-je d'ailleurs des habits à

ma taille?

--Écoutez, je n'aurais pas eu cette idée si je ne m'étais senti pourvu de

ce qu'il fallait pour la mettre à exécution. Nous sommes absolument de la

même taille, ce qui fait plus d'honneur à vous qu'à moi; et j'ai dans

mon sac un habillement complet, absolument neuf, qui vous déguisera

parfaitement. Voici l'histoire de cet habillement: c'est un envoi de ma

brave femme de mère, qui, croyant me faire un cadeau très-utile, et voulant

me savoir équipé convenablement pour me présenter à l'ambassade, et donner

des leçons aux demoiselles, s'est avisée de me faire faire dans son village

un costume des plus élégants, à la mode de chez nous. Certes, le costume

est pittoresque, et les étoffes bien choisies; vous allez voir! Mais

imaginez-vous l'effet que j'aurais produit à l'ambassade, et le fou rire

qui se serait emparé de la nièce de M. de Métastasio, si je m'étais montré

avec cette rustique casaque et ce large pantalon bouffant! J'ai remercié ma

pauvre mère de ses bonnes intentions, et je me suis promis de vendre le

costume à quelque paysan au dépourvu, ou à quelque comédien en voyage.

Voilà pourquoi je l'ai emporté avec moi; mais par bonheur je n'ai pu

trouver l'occasion de m'en défaire. Les gens de ce pays-ci prétendent que

la mode de cet habit est antique, et ils demandent si cela est polonais ou

turc.

--Eh bien, l'occasion est trouvée, s'écria Consuelo en riant; votre idée

était excellente, et la comédienne en voyage s'accommode de votre habit à

la turque, qui ressemble assez à un jupon. Je vous achète ceci à crédit

toutefois, ou pour mieux dire à condition que vous allez être le caissier

de notre _chatouille_, comme dit le roi de Prusse de son trésor, et que

vous m'avancerez la dépense de mon voyage jusqu'à Vienne.

--Nous verrons cela, dit Joseph en mettant la bourse dans sa poche, et en

se promettant bien de ne pas se laisser payer. Maintenant reste à savoir si

l'habit vous est commode. Je vais m'enfoncer dans ce bois, tandis que vous

entrerez dans ces rochers. Ils vous offriront plus d'un cabinet de toilette

sûr et spacieux.

--Allez, et paraissez sur la scène, répondit Consuelo en lui montrant la

forêt: moi, je rentre dans la coulisse.

Et, se retirant dans les rochers, tandis que son respectueux compagnon

s'éloignait consciencieusement, elle procéda sur-le-champ à sa

transformation. La fontaine lui servit de miroir lorsqu'elle sortit de sa

retraite, et ce ne fut pas sans un certain plaisir qu'elle y vit apparaître

le plus joli petit paysan que la race slave eût jamais produit. Sa taille

fine et souple comme un jonc jouait dans une large ceinture de laine rouge;

et sa jambe, déliée comme celle d'une biche, sortait modestement un peu

au-dessus de la cheville des larges plis du pantalon. Ses cheveux noirs,

qu'elle avait persévéré à ne pas poudrer, avaient été coupés dans sa

maladie, et bouclaient naturellement autour de son visage. Elle y passa ses

doigts pour leur donner tout à fait la négligence rustique qui convient à

un jeune pâtre; et, portant son costume avec l'aisance du théâtre, sachant

même, grâce à son talent mimique, donner tout à coup une expression de

simplicité sauvage à sa physionomie, elle se trouva si bien déguisée que le

courage et la sécurité lui vinrent en un instant. Ainsi qu'il arrive aux

acteurs dès qu'ils ont revêtu leur costume, elle se sentit dans son rôle,

et s'identifia même avec le personnage qu'elle allait jouer, au point

d'éprouver en elle-même comme l'insouciance, le plaisir d'un vagabondage

innocent, la gaîté, la vigueur et la légèreté de corps d'un garçon faisant

l'école buissonnière.

Elle eut à siffler trois fois avant que Haydn, qui s'était éloigné dans le

bois plus qu'il n'était nécessaire, soit pour témoigner son respect, soit

pour échapper à la tentation de tourner ses yeux vers les fentes du rocher,

revînt auprès d'elle. Il fit un cri de surprise et d'admiration en la

voyant ainsi; et même, quoiqu'il s'attendit à la retrouver bien déguisée,

il eut peine à en croire ses yeux dans le premier moment. Cette

transformation embellissait prodigieusement Consuelo: et en même temps

elle lui donnait un aspect tout différent pour l'imagination du jeune

musicien.

L'espèce de plaisir que la beauté de la femme produit sur un adolescent est

toujours mêlé de frayeur; et le vêtement qui en fait, même aux yeux du

moins chaste, un être si voilé et si mystérieux, est pour beaucoup dans

cette impression de trouble et d'angoisse. Joseph était une âme pure,

et, quoi qu'en aient dit quelques biographes, un jeune homme chaste et

craintif. Il avait été ébloui en voyant Consuelo, animée par les rayons du

soleil qui l'inondaient, dormir au bord de la source, immobile comme une

belle statue. En lui parlant, en l'écoutant, son coeur s'était senti agité

de mouvements inconnus, qu'il n'avait attribués qu'à l'enthousiasme et à la

joie d'une si heureuse rencontre. Mais dans le quart d'heure qu'il avait

passé loin d'elle dans le bois, pendant cette mystérieuse toilette, il

avait éprouvé de violentes palpitations. La première émotion était revenue;

et il s'approchait, résolu à faire de grands efforts pour cacher encore

sous un air d'insouciance et d'enjouement le trouble mortel qui s'élevait

dans son âme.

Le changement de costume, si bien _réussi_ qu'il semblait être un véritable

changement de sexe, changea subitement aussi la disposition d'esprit du

jeune homme. Il ne sentit plus en apparence que l'élan fraternel d'une

vive amitié improvisée entre lui et son agréable compagnon de voyage. La

même ardeur de courir et de voir du pays, la même sécurité quant aux

dangers de la route, la même gaieté sympathique, qui animaient Consuelo

dans cet instant, s'emparèrent de lui; et ils se mirent en marche à travers

bois et prairies, aussi légers que deux oiseaux de passage.

Cependant, après quelques pas, il oublia qu'elle était garçon, en lui

voyant porter sur l'épaule, au bout d'un bâton, son petit paquet de hardes,

grossi des habillements de femme dont elle venait de se dépouiller. Une

contestation s'éleva entre eux à ce sujet. Consuelo prétendait qu'avec son

sac, son violon, et son cahier du _gradus ad Parnassum_, Joseph était bien

assez chargé. Joseph, de son côté, jurait qu'il mettrait tout le paquet

de Consuelo dans son sac, et qu'elle ne porterait rien. Il fallut qu'elle

cédât; mais, pour la vraisemblance de son personnage, et afin qu'il y eût

apparence d'égalité entre eux, il consentit à lui laisser porter le violon

en bandoulière.

«Savez-vous, lui disait Consuelo pour le décider à cette concession, qu'il

faut que j'aie l'air de votre serviteur, ou tout au moins de votre guide?

car je suis un paysan, il n'y a pas à dire; et vous, vous êtes un citadin.

--Quel citadin! répondait Haydn en riant. Je n'ai pas mal la tournure du

garçon perruquier de Keller!»

Et en disant ceci, le bon jeune homme se sentait un peu mortifié de ne

pouvoir se montrer à Consuelo sous un accoutrement plus coquet que ses

habits fanés par le soleil et un peu délabrés par le voyage.

«Non! vous avez l'air, dit Consuelo pour lui ôter ce petit chagrin, d'un

fils de famille ruiné reprenant le chemin de la maison paternelle avec son

garçon jardinier, compagnon de ses escapades.

--Je crois bien que nous ferons mieux de jouer des rôles appropriés à notre

situation, reprit Joseph. Nous ne pouvons passer que pour ce que nous

sommes (vous du moins pour le moment), de pauvres artistes ambulants; et,

comme c'est la coutume du métier de s'habiller comme on peut, avec ce

que l'on trouve, et selon l'argent qu'on a; comme on voit souvent les

troubadours de notre espèce traîner par les champs la défroque d'un

marquis ou celle d'un soldat, nous pouvons bien avoir, moi, l'habit noir

râpé d'un petit professeur, et vous la toilette, inusitée dans ce pays-ci,

d'un villageois de la Hongrie. Nous ferons même bien de dire si l'on nous

interroge, que nous avons été dernièrement faire une tournée de ce côté-là.

Je pourrai parler _ex professo_ du célèbre village de Rohran que personne

ne connaît, et de la superbe ville de Haimburg dont personne ne se soucie.

Quant à vous, comme votre petit accent si joli vous trahira toujours, vous

ferez bien de ne pas nier que vous êtes Italien et chanteur de profession.

--A propos, il faut que nous ayons des noms de guerre, c'est l'usage: le

vôtre est tout trouvé pour moi. Je dois, conformément à mes manières

italiennes, vous appeler Beppo, c'est l'abréviation de Joseph.

--Appelez-moi comme vous voudrez. J'ai l'avantage d'être aussi inconnu

sous un nom que sous un autre. Vous, c'est différent. II vous faut un nom

absolument: lequel choisissez-vous?

--La première abréviation vénitienne venue, Nello, Maso, Renzo, Zoto....

Oh! non pas celui-là, s'écria-t-elle après avoir laissé échapper par

habitude la contraction enfantine du nom d'Anzoleto.

--Pourquoi pas celui-là? reprit Joseph qui remarqua l'énergie de son

exclamation.

--Il me porterait malheur. On dit qu'il y a des noms comme cela.

--Eh bien donc, comment vous baptiserons-nous?

--Bertoni. Ce sera un nom italien quelconque, et une espèce de diminutif du

nom d'Albert.

--Il signor Bertoni! cela fait bien! dit Joseph en s'efforçant de sourire.»

Mais ce souvenir de Consuelo pour son noble fiancé lui enfonça un poignard

dans le coeur. Il la regarda marcher devant lui, leste et dégagée:

«A propos, se dit-il pour se consoler, j'oubliais que c'est un garçon!»

Consuelo, Tome 2 (1861) · 第 31 / 40 题