LVII.

«Ma tante est dans une singulière disposition d'esprit, dit Albert à

Consuelo en remontant avec elle l'escalier du perron. Je vous demande

pardon pour elle, mon amie; soyez sûre qu'aujourd'hui même elle changera

de manières et de langage.

--Mon frère? dit Consuelo stupéfaite de la nouvelle qu'on venait de lui

annoncer, et sans entendre ce que lui disait le jeune comte.

--Je ne savais pas que vous eussiez un frère, reprit Albert, qui avait

été plus frappé de l'aigreur de sa tante que de cet incident. Sans doute,

c'est un bonheur pour vous de le revoir, chère Consuelo, et je me

réjouis....

--Ne vous réjouissez pas, monsieur le comte, reprit Consuelo qu'un triste

pressentiment envahissait rapidement; c'est peut-être un grand chagrin

pour moi qui se prépare, et....»

Elle s'arrêta tremblante; car elle était sur le point de lui demander

conseil et protection. Mais elle craignit de se lier trop envers lui, et,

n'osant ni accueillir ni éviter celui qui s'introduisait auprès d'elle à

la faveur d'un mensonge, elle sentit ses genoux plier, et s'appuya en

pâlissant contre la rampe, à la dernière marche du perron.

«Craignez-vous quelque fâcheuse nouvelle de votre famille? lui dit Albert,

dont l'inquiétude commençait à s'éveiller.

--Je n'ai pas de famille,» répondit Consuelo en s'efforçant de reprendre

sa marche.

Elle faillit dire qu'elle n'avait pas de frère; une crainte vague l'en

empêcha. Mais en traversant la salle à manger, elle entendit crier sur le

parquet du salon les bottes du voyageur, qui s'y promenait de long en

large avec impatience. Par un mouvement involontaire, elle se rapprocha du

jeune comte, et lui pressa le bras en y enlaçant le sien, comme pour se

réfugier dans son amour, à l'approche des souffrances qu'elle prévoyait.

Albert, frappé de ce mouvement, sentit s'éveiller en lui des appréhensions

mortelles.

«N'entrez pas sans moi, lui dit-il à voix basse; je devine, à mes

pressentiments qui ne m'ont jamais trompé, que ce frère est votre ennemi

et le mien. J'ai froid, j'ai peur, comme si j'allais être forcé de haïr

quelqu'un!»

Consuelo dégagea son bras qu'Albert serrait étroitement contre sa

poitrine. Elle trembla en pensant qu'il allait peut-être concevoir une de

ces idées singulières, une de ces implacables résolutions dont la mort

présumée de Zdenko était un déplorable exemple pour elle.

«Quittons-nous ici, lui dit-elle en allemand (car de la pièce voisine on

pouvait déjà l'entendre). Je n'ai rien à craindre du moment présent; mais

si l'avenir me menace, comptez, Albert, que j'aurai recours à vous.»

Albert céda avec une mortelle répugnance. Craignant de manquer à la

délicatesse, il n'osait lui désobéir; mais il ne pouvait se résoudre à

s'éloigner de la salle. Consuelo, qui comprit son hésitation, referma les

deux portes du salon en y entrant, afin qu'il ne pût ni voir ni entendre

ce qui allait se passer.

Anzoleto (car c'était lui; elle ne l'avait que trop bien deviné à son

audace, et que trop bien reconnu au bruit de ses pas) s'était préparé à

l'aborder effrontément par une embrassade fraternelle en présence des

témoins. Lorsqu'il la vit entrer seule, pâle, mais froide et sévère, il

perdit tout son courage, et vint se jeter à ses pieds en balbutiant.

Il n'eut pas besoin de feindre la joie et la tendresse. Il éprouvait

violemment et réellement ces deux sentiments, en retrouvant celle qu'il

n'avait jamais cessé d'aimer malgré sa trahison. Il fondit en pleurs; et,

comme elle ne voulut point lui laisser prendre ses mains, il couvrit de

baisers et de larmes le bord de son vêtement. Consuelo ne s'était pas

attendue à le retrouver ainsi. Depuis quatre mois, elle le rêvait tel

qu'il s'était montré la nuit de leur rupture, amer, ironique, méprisable

et haïssable entre tous les hommes. Ce matin même, elle l'avait vu passer

avec une démarche insolente et un air d'insouciance presque cynique. Et

voilà qu'il était à genoux, humilié, repentant, baigné de larmes, comme

dans les jours orageux de leurs réconciliations passionnées; plus beau que

jamais, car son costume de voyage un peu commun, mais bien porté, lui

seyait à merveille, et le hâle des chemins avait donné un caractère plus

mâle à ses traits admirables.

Palpitante comme la colombe que le vautour vient de saisir, elle fut

forcée de s'asseoir et de cacher son visage dans ses mains, pour se

dérober à la fascination de son regard. Ce mouvement, qu'Anzoleto prit

pour de la honte, l'encouragea; et le retour des mauvaises pensées vint

bien vite gâter l'élan naïf de son premier transport. Anzoleto, en fuyant

Venise et les dégoûts qu'il y avait éprouvés en punition de ses fautes,

n'avait pas eu d'autre pensée que celle de chercher fortune; mais en même

temps il avait toujours nourri le désir et l'espérance de retrouver sa

chère Consuelo. Un talent aussi éblouissant ne pouvait, selon lui, rester

caché bien longtemps, et nulle part il n'avait négligé de prendre des

informations, en faisant causer ses hôteliers, ses guides, ou les

voyageurs dont il faisait la rencontre. A Vienne, il avait retrouvé des

personnes de distinction de sa nation, auxquelles il avait confessé son

coup de tête et sa fuite. Elles lui avaient conseillé d'aller attendre

plus loin de Venise que le comte Zustiniani eût oublié ou pardonné son

escapade; et en lui promettant de s'y employer, elles lui avaient donné

des lettres de recommandation pour Prague, Dresde et Berlin. En passant

devant le château des Géants, Anzoleto n'avait pas songé à questionner son

guide; mais, au bout d'une heure de marche rapide, s'étant ralenti pour

laisser souffler les chevaux, il avait repris la conversation en lui

demandant des détails sur le pays et ses habitants. Naturellement le guide

lui avait parlé des seigneurs de Rudolstadt, de leur manière de vivre, des

bizarreries du comte Albert, dont la folie n'était plus un secret pour

personne, surtout depuis l'aversion que le docteur Wetzélius lui avait

vouée très-cordialement. Ce guide n'avait pas manqué d'ajouter, pour

compléter la chronique scandaleuse de la province, que le comte Albert

venait de couronner toutes ses extravagances en refusant d'épouser sa

noble cousine la belle baronne Amélie de Rudolstadt, pour se coiffer d'une

aventurière, médiocrement belle, dont tout le monde devenait amoureux

cependant lorsqu'elle chantait, parce qu'elle avait une voix

extraordinaire.

Ces deux circonstances étaient trop applicables à Consuelo pour que notre

voyageur ne demandât pas le nom de l'aventurière; et en apprenant qu'elle

s'appelait Porporina, il ne douta plus de la vérité. Il rebroussa chemin

à l'instant même; et, après avoir rapidement improvisé le prétexte et le

titre sous lesquels il pouvait s'introduire dans ce château si bien gardé,

il avait encore arraché quelques médisances à son guide. Le bavardage de

cet homme lui avait fait regarder comme certain que Consuelo était la

maîtresse du jeune comte, en attendant qu'elle fût sa femme; car elle

avait ensorcelé, disait-on, toute la famille, et, au lieu de la chasser

comme elle le méritait, on avait pour elle dans la maison des égards et

des soins qu'on n'avait jamais eus pour la baronne Amélie.

Ces détails stimulèrent Anzoleto tout autant et peut-être plus encore que

son véritable attachement pour Consuelo. Il avait bien soupiré après le

retour de cette vie si douce qu'elle lui avait faite; il avait bien senti

qu'en perdant ses conseils et sa direction, il avait perdu ou compromis

pour longtemps son avenir musical; enfin il était bien entraîné vers elle

par un amour à la fois égoïste, profond, et invincible. Mais à tout cela

vint se joindre la vaniteuse tentation de disputer Consuelo à un amant

riche et noble, de l'arracher à un mariage brillant, et de faire dire,

dans le pays et dans le monde, que cette fille si bien pourvue avait mieux

aimé courir les aventures avec lui que de devenir comtesse et châtelaine.

Il s'amusait donc à faire répéter à son guide que la Porporina régnait en

souveraine à Riesenburg, et il se complaisait dans l'espérance puérile de

faire dire par ce même homme à tous les voyageurs qui passeraient après

lui, qu'un beau garçon étranger était entré au galop dans le manoir

inhospitalier des Géants, qu'il n'avait fait que VENIR, VOIR et VAINCRE,

et que, peu d'heures ou peu de jours après, il en était ressorti, enlevant

la perle des cantatrices à très-haut, très-puissant seigneur le comte de

Rudolstadt.

A cette idée, il enfonçait l'éperon dans le ventre de son cheval, et riait

de manière à faire croire à son guide que le plus fou des deux n'était pas

le comte Albert.

La chanoinesse le reçut avec méfiance, mais n'osa point l'éconduire, dans

l'espoir qu'il allait peut-être emmener sa prétendue soeur. Il apprit

d'elle que Consuelo était à la promenade, et eut de l'humeur. On lui fit

servir à déjeuner, et il interrogea les domestiques. Un seul comprenait

quelque peu l'italien, et n'entendit pas malice à dire qu'il avait vu la

signora sur la montagne avec le jeune comte. Anzoleto craignit de trouver

Consuelo hautaine et froide dans les premiers instants. Il se dit que si

elle n'était encore que l'honnête fiancée du fils de la maison, elle

aurait l'attitude superbe d'une personne fière de sa position; mais que

si elle était déjà sa maîtresse, elle devait être moins sûre de son fait,

et trembler devant un ancien ami qui pouvait venir gâter ses affaires.

Innocente, sa conquête était difficile, partant plus glorieuse; corrompue,

c'était le contraire; et dans l'un ou l'autre cas, il y avait lieu

d'entreprendre ou d'espérer.

Anzoleto était trop fin pour ne pas s'apercevoir de l'humeur et de

l'inquiétude que cette longue promenade de la Porporina avec son neveu

inspirait à la chanoinesse. Comme il ne vit pas le comte Christian, il

put croire que le guide avait été mal informé; que la famille voyait avec

crainte et déplaisir l'amour du jeune comte pour l'aventurière, et que

celle-ci baisserait la tête devant son premier amant.

Après quatre mortelles heures d'attente, Anzoleto, qui avait eu le temps

de faire bien des réflexions, et dont les moeurs n'étaient pas assez

pures pour augurer le bien en pareille circonstance, regarda comme certain

qu'un aussi long tête-à-tête entre Consuelo et son rival attestait une

intimité sans réserve. Il en fut plus hardi, plus déterminé à l'attendre

sans se rebuter; et après l'attendrissement irrésistible que lui causa son

premier aspect, il se crut certain, dès qu'il la vit se troubler et

tomber suffoquée sur une chaise, de pouvoir tout oser. Sa langue se délia

donc bien vite. Il s'accusa de tout le passé, s'humilia hypocritement,

pleura tant qu'il voulut, raconta ses remords et ses tourments, en les

peignant plus poétiques que de dégoûtantes distractions ne lui avaient

permis de les ressentir; enfin, il implora son pardon avec toute

l'éloquence d'un Vénitien et d'un comédien consommé.

D'abord émue au son de sa voix, et plus effrayée de sa propre faiblesse

que de la puissance de la séduction, Consuelo, qui depuis quatre mois

avait fait, elle aussi, des réflexions, retrouva beaucoup de lucidité pour

reconnaître, dans ces protestations et dans cette éloquence passionnée,

tout ce qu'elle avait entendu maintes fois à Venise dans les derniers

temps de leur malheureuse union. Elle fut blessée de voir qu'il avait

répété les mêmes serments et les mêmes prières, comme s'il ne se fût rien

passé depuis ces querelles où elle était si loin encore de pressentir

l'odieuse conduite d'Anzoleto. Indignée de tant d'audace, et de si beaux

discours là où il n'eût fallu que le silence de la honte et les larmes du

repentir, elle coupa court à la déclamation en se levant et en répondant

avec froideur:

«C'est assez, Anzoleto; je vous ai pardonné depuis longtemps, et je ne

vous en veux plus. L'indignation a fait place à la pitié, et l'oubli de

vos torts est venu avec l'oubli de mes souffrances. Nous n'avons plus

rien à nous dire. Je vous remercie du bon mouvement qui vous a fait

interrompre votre voyage pour vous réconcilier avec moi. Votre pardon

vous était accordé d'avance, vous le voyez. Adieu donc, et reprenez votre

chemin.

--Moi, partir! te quitter, te perdre encore! s'écria Anzoleto

véritablement effrayé. Non, j'aime mieux que tu m'ordonnes tout de suite

de me tuer. Non, jamais je ne me résoudrai à vivre sans toi. Je ne le peux

pas, Consuelo. Je l'ai essayé, et je sais que c'est inutile. Là où tu n'es

pas, il n'y a rien pour moi. Ma détestable ambition, ma misérable vanité,

auxquelles j'ai voulu en vain sacrifier mon amour, font mon supplice,

et ne me donnent pas un instant de plaisir. Ton image me suit partout;

le souvenir de notre bonheur si pur, si chaste, si délicieux (et où

pourrais-tu en retrouver un semblable toi même?) est toujours devant mes

yeux; toutes les chimères dont je veux m'entourer me causent le plus

profond dégoût. O Consuelo! souviens-toi de nos belles nuits de Venise,

de notre bateau, de nos étoiles, de nos chants interminables, de tes

bonnes leçons et de nos longs baisers! Et de ton petit lit, où j'ai dormi

seul, toi disant ton rosaire sur la terrasse! Est-ce que je ne t'aimais

pas alors? Est-ce que l'homme qui t'a toujours respectée, même durant ton

sommeil, enfermé tête à tête avec toi, n'est pas capable d'aimer? Si j'ai

été infâme avec les autres, est-ce que je n'ai pas été un ange auprès de

toi? Et Dieu sait s'il m'en coûtait! Oh! n'oublie donc pas tout cela!

Tu disais m'aimer tant, et tu l'as oublié! Et moi, qui suis un ingrat, un

monstre, un lâche, je n'ai pas pu l'oublier un seul instant! et je n'y

veux pas renoncer, quoique tu y renonces sans regret et sans effort! Mais

tu ne m'as jamais aimé, quoique tu fusses une sainte; et moi je t'adore,

quoique je sois un démon.

--Il est possible, répondit Consuelo, frappée de l'accent de vérité qui

avait accompagné ces paroles, que vous ayez un regret sincère de ce

bonheur perdu et souillé par vous. C'est une punition que vous devez

accepter, et que je ne dois pas vous empêcher de subir. Le bonheur vous a

corrompu, Anzoleto. Il faut qu'un peu de souffrance vous purifie. Allez,

et souvenez-vous de moi, si cette amertume vous est salutaire. Sinon,

oubliez-moi, comme je vous oublie, moi qui n'ai rien à expier ni à

réparer.

--Ah! tu as un coeur de fer! s'écria Anzoleto, surpris et offensé de

tant de calme. Mais ne pense pas que tu puisses me chasser ainsi. Il est

possible que mon arrivée te gêne, et que ma présence te pèse. Je sais fort

bien que tu veux sacrifier le souvenir de notre amour à l'ambition du rang

et de la fortune. Mais il n'en sera pas ainsi. Je m'attache à toi; et si

je te perds, ce ne sera pas sans avoir lutté. Je te rappellerai le passé,

et je le ferai devant tous tes nouveaux amis, si tu m'y contrains.

Je te redirai les serments que tu m'as faits au chevet du lit de ta mère

expirante, et que tu m'as renouvelés cent fois sur sa tombe et dans les

églises, quand nous allions nous agenouiller dans la foule tout près l'un

de l'autre, pour écouter la belle musique et nous parler tout bas. Je

rappellerai humblement à toi seule, prosterné devant toi, des choses que

tu ne refuseras pas d'entendre; et si tu le fais, malheur à nous deux! Je

dirai devant ton nouvel amant des choses qu'il ne sait pas! Car ils ne

savent rien de toi; ils ne savent même pas que tu as été comédienne. Eh

bien, et je le leur apprendrai, et nous verrons si le noble comte Albert

retrouvera la raison pour te disputer à un comédien, ton ami, ton égal,

ton fiancé, ton amant. Ah! ne me pousse pas au désespoir, Consuelo!

ou bien ....

--Des menaces! Enfin, je vous retrouve et vous reconnais, Anzoleto, dit

la jeune fille indignée. Eh bien, je vous aime mieux ainsi, et je vous

remercie d'avoir levé le masque. Oui, grâces au ciel, je n'aurai plus ni

regret ni pitié de vous. Je vois ce qu'il y a de fiel dans votre coeur,

de bassesse dans votre caractère, et de haine dans votre amour. Allez,

satisfaites votre dépit. Vous me rendrez service; mais, à moins que vous

ne soyez aussi aguerri à la calomnie que vous l'êtes à l'insulte, vous ne

pourrez rien dire de moi dont j'aie à rougir.»

En parlant ainsi, elle se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et allait

sortir, lorsqu'elle se trouva en face du comte Christian. A l'aspect de ce

vénérable vieillard, qui s'avançait d'un air affable et majestueux, après

avoir baisé la main de Consuelo, Anzoleto, qui s'était élancé pour retenir

cette dernière de gré ou de force, recula intimidé, et perdit l'audace de

son maintien.

Consuelo, Tome 2 (1861) · 第 22 / 40 题