«Chère signora, dit le vieux comte, pardonnez-moi de n'avoir pas fait
un meilleur accueil à monsieur votre frère. J'avais défendu qu'on
m'interrompît, parce que j'avais, ce matin, des occupations inusitées;
et on m'a trop bien obéi en me laissant ignorer l'arrivée d'un hôte qui
est pour moi, comme pour toute ma famille, le bienvenu dans cette maison.
Soyez certain, Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Anzoleto, que je
vois avec plaisir chez moi un aussi proche parent de notre bien-aimée
Porporina. Je vous prie donc de rester ici et d'y passer tout le temps qui
vous sera agréable. Je présume qu'après une longue séparation vous avez
bien des choses à vous dire, et bien de la joie à vous trouver ensemble.
J'espère que vous ne craindrez pas d'être indiscret, en goûtant à loisir
un bonheur que je partage.»
Contre sa coutume, le vieux Christian parlait avec aisance à un inconnu.
Depuis longtemps sa timidité s'était évanouie auprès de la douce Consuelo;
et, ce jour-là, son visage semblait éclairé d'un rayon de vie plus
brillant qu'à l'ordinaire, comme ceux que le soleil épanche sur l'horizon
à l'heure de son déclin. Anzoleto fut interdit devant cette sorte de
majesté que la droiture et la sérénité de l'âme reflètent sur le front
d'un vieillard respectable. Il savait courber le dos bien bas devant les
grands seigneurs; mais il les haïssait et les raillait intérieurement.
Il n'avait eu que trop de sujets de les mépriser, dans le beau monde où
il avait vécu depuis quelque temps. Jamais il n'avait vu encore une
dignité si bien portée et une politesse aussi cordiale que celles du
vieux châtelain de Riesenburg. Il se troubla en le remerciant, et se
repentit presque d'avoir escroqué par une imposture l'accueil paternel
qu'il en recevait. Il craignit surtout que Consuelo ne le dévoilât, en
déclarant au comte qu'il n'était pas son frère. Il sentait que dans cet
instant il n'eût pas été en son pouvoir de payer d'effronterie et de
chercher à se venger.
«Je suis bien touchée de la bonté de monsieur le comte, répondit Consuelo
après un instant de réflexion; mais mon frère, qui en sent tout le prix,
n'aura pas le bonheur d'en profiter. Des affaires pressantes l'appellent
à Prague, et dans ce moment il vient de prendre congé de moi....
--Cela est impossible! vous vous êtes à peine vus un instant, dit le
comte.
--Il a perdu plusieurs heures à m'attendre, reprit-elle, et maintenant
ses moments sont comptés. Il sait bien, ajouta-t-elle en regardant son
prétendu frère d'un air significatif, qu'il ne peut pas rester une minute
de plus ici.»
Cette froide insistance rendit à Anzoleto toute la hardiesse de son
caractère et tout l'aplomb de son rôle.
«Qu'il en arrive ce qu'il plaira au diable ... je veux dire à Dieu!
dit-il en se reprenant; mais je ne saurais quitter ma chère soeur aussi
précipitamment que sa raison et sa prudence l'exigent. Je ne sais aucune
affaire d'intérêt qui vaille un instant de bonheur; et puisque monseigneur
le comte me le permet si généreusement, j'accepte avec reconnaissance. Je
reste! Mes engagements avec Prague seront remplis un peu plus tard, voilà
tout.
--C'est parler en jeune homme léger, repartit Consuelo offensée. Il y a
des affaires où l'honneur parle plus haut que l'intérêt....
--C'est parler en frère, répliqua Anzoleto; et toi tu parles toujours en
reine, ma bonne petite soeur.
--C'est parler en bon jeune homme! ajouta le vieux comte en tendant la
main à Anzoleto. Je ne connais pas d'affaires qui ne puissent se remettre
au lendemain. Il est vrai que l'on m'a toujours reproché mon indolence;
mais moi j'ai toujours reconnu qu'on se trouvait plus mal de la
précipitation que de la réflexion. Par exemple, ma chère Porporina,
il y a bien des jours, je pourrais dire bien des semaines, que j'ai une
prière à vous faire, et j'ai tardé jusqu'à présent. Je crois que j'ai bien
fait et que le moment est venu. Pouvez-vous m'accorder aujourd'hui l'heure
d'entretien que je venais vous demander lorsque j'ai appris l'arrivée de
monsieur votre frère? Il me semble que cette heureuse circonstance est
venue tout à point, et peut-être ne sera-t-il pas de trop dans la
conférence que je vous propose.
--Je suis toujours et à toute heure aux ordres de votre seigneurie,
répondit Consuelo. Quant à mon frère, c'est un enfant que je n'associe pas
sans examen à mes affaires personnelles....
--Je le sais bien, reprit effrontément Anzoleto; mais puisque monseigneur
le comte m'y autorise, je n'ai pas besoin d'autre permission que la sienne
pour entrer dans la confidence.
--Vous voudrez bien me laisser juge de ce qui convient à vous et à moi,
répondit Consuelo avec hauteur. Monsieur le comte, je suis prête à vous
suivre dans votre appartement, et à vous écouter avec respect.
--Vous êtes bien sévère avec ce bon jeune homme, qui a l'air si franc et
si enjoué,» dit le comte en souriant; puis, se tournant vers Anzoleto:
«Ne vous impatientez pas, mon enfant, lui dit-il; votre tour viendra. Ce
que j'ai à dire à votre soeur ne peut pas vous être caché: et bientôt,
j'espère, elle me permettra de vous mettre, comme vous dites, dans la
confidence.»
Anzoleto eut l'impertinence de répondre à la gaieté expansive du vieillard
en retenant sa main dans les siennes, comme s'il eût voulu s'attacher à
lui, et surprendre le secret dont l'excluait Consuelo. Il n'eut pas le
bon goût de comprendre qu'il devait au moins sortir du salon, pour
épargner au comte la peine d'en sortir lui-même. Quand il s'y trouva seul,
il frappa du pied avec colère, craignant que cette jeune fille, devenue
si maîtresse d'elle-même, ne déconcertât tous ses plans et ne le fit
éconduire en dépit de son habileté. Il eut envie de se glisser dans la
maison, et d'aller écouter à toutes les portes. Il sortit du salon dans ce
dessein; erra dans les jardins quelques moments, puis se hasarda dans les
galeries, feignant, lorsqu'il rencontrait quelque serviteur, d'admirer la
belle architecture du château. Mais, à trois reprises différentes, il vit
passer à quelque distance un personnage vêtu de noir, et singulièrement
grave, dont il ne se soucia pas beaucoup d'attirer l'attention: c'était
Albert, qui paraissait ne pas le remarquer, et qui, cependant, ne le
perdait pas de vue. Anzoleto, en le voyant plus grand que lui de toute la
tête, et en observant la beauté sérieuse de ses traits, comprit que, de
toutes façons, il n'avait pas un rival aussi méprisable qu'il l'avait
d'abord pensé, dans la personne du fou de Riesenburg. Il prit donc le
parti de rentrer dans le salon, et d'essayer sa belle voix dans ce vaste
local, en promenant avec distraction ses doigts sur le clavecin.
«Ma fille, dit le comte Christian à Consuelo, après l'avoir conduite dans
son cabinet et lui avoir avancé un grand fauteuil de velours rouge à
crépines d'or, tandis qu'il s'assit sur un pliant à côté d'elle, j'ai à
vous demander une grâce, et je ne sais pas encore de quel droit je vais
le faire avant que vous ayez compris mes intentions. Puis-je me flatter
que mes cheveux blancs, ma tendre estime pour vous, et l'amitié du noble
Porpora, votre père adoptif, vous donneront assez de confiance en moi
pour que vous consentiez à m'ouvrir votre coeur sans réserve?»
Attendrie et cependant un peu effrayée de ce début, Consuelo porta à ses
lèvres la main du vieillard, et lui répondit avec effusion:
«Oui, monsieur le comte, je vous respecte et vous aime comme si
j'avais l'honneur de vous avoir pour mon père, et je puis répondre sans
crainte et sans détour à toutes vos questions, en ce qui me concerne
personnellement.»
--Je ne vous demanderai rien autre chose, ma chère fille, et je vous
remercie de cette promesse. Croyez-moi incapable d'en abuser, comme je
vous crois incapable d'y manquer.
--Je le crois, monsieur le comte. Daignez parler.
--Eh bien, mon enfant, dit le vieillard avec une curiosité naïve et
encourageante, comment vous nommez-vous?
--Je n'ai pas de nom, répondit Consuelo sans hésiter; ma mère n'en portait
pas d'autre que celui de Rosmunda. Au baptême, je fus appelée Marie de
Consolation: je n'ai jamais connu mon père.
--Mais vous savez son nom?
--Nullement, monseigneur; je n'ai jamais entendu parler de lui.
--Maître Porpora vous a-t-il adoptée? Vous a-t-il donné son nom par un
acte légal?
--Non, monseigneur. Entre artistes, ces choses-là ne se font pas, et ne
sont pas nécessaires. Mon généreux maître ne possède rien, et n'a rien à
léguer. Quant à son nom, il est fort inutile à ma position dans le monde
que je le porte en vertu d'un usage ou d'un contrat. Si je le justifie par
quelque talent, il me sera bien acquis; sinon, j'aurai reçu un honneur
dont j'étais indigne.»
Le comte garda le silence pendant quelques instants; puis, reprenant la
main de Consuelo:
«La noble franchise avec laquelle vous me répondez me donne encore une
plus haute idée de vous, lui dit-il. Ne pensez pas que je vous aie demandé
ces détails pour vous estimer plus ou moins, selon votre naissance et
votre condition. Je voulais savoir si vous aviez quelque répugnance à dire
la vérité, et je vois que vous n'en avez aucune. Je vous en sais un gré
infini, et vous trouve plus noble par votre caractère que nous ne le
sommes, nous autres, par nos titres.»
Consuelo sourit de la bonne foi avec laquelle le vieux patricien admirait
qu'elle fit, sans rougir, un aveu si facile. Il y avait dans cette
surprise un reste de préjugé d'autant plus tenace que Christian s'en
défendait plus noblement. Il était évident qu'il combattait ce préjugé
en lui-même, et qu'il voulait le vaincre.
«Maintenant, reprit-il, je vais vous faire une question plus délicate
encore, ma chère enfant, et j'ai besoin de toute votre indulgence pour
excuser ma témérité.
--Ne craignez rien, monseigneur, dit-elle; je répondrai à tout avec aussi
peu d'embarras.
--Eh bien, mon enfant ... vous n'êtes pas mariée?
--Non, monseigneur, que je sache.
--Et ... vous n'êtes pas veuve? Vous n'avez pas d'enfants?
--Je ne suis pas veuve, et je n'ai pas d'enfants, répondit Consuelo qui
eut fort envie de rire, ne sachant où le comte voulait en venir.
--Enfin, reprit-il, vous n'avez engagé votre foi à personne, vous êtes
parfaitement libre?
--Pardon, monseigneur; j'avais engagé ma foi, avec le consentement et même
d'après l'ordre de ma mère mourante, à un jeune garçon que j'aimais depuis
l'enfance, et dont j'ai été la fiancée jusqu'au moment où j'ai quitté
Venise.
--Ainsi donc, vous êtes engagée? dit le comte avec un singulier mélange de
chagrin et de satisfaction.
--Non; monseigneur, je suis parfaitement libre, répondit Consuelo. Celui
que j'aimais a indignement trahi sa foi, et je l'ai quitté pour toujours.
--Ainsi, vous l'avez aimé? dit le comte après une pause.
--De toute mon âme, il est vrai.
--Et ... peut-être que vous l'aimez encore?...
--Non, monseigneur, cela est impossible.
--Vous n'auriez aucun plaisir à le revoir?
--Sa vue ferait mon supplice.
--Et vous n'avez jamais permis ... il n'aurait pas osé ... Mais vous direz
que je deviens offensant et que j'en veux trop savoir!
--Je vous comprends, monseigneur; et, puisque je suis appelée à me
confesser, comme je ne veux point surprendre votre estime, je vous mettrai
à même de savoir, à un iota près, si je la mérite ou non. Il s'est permis
bien des choses, mais il n'a osé que ce que j'ai permis. Ainsi, nous avons
souvent bu dans la même tasse, et reposé sur le même banc. Il a dormi dans
ma chambre pendant que je disais mon chapelet. Il m'a veillée pendant que
j'étais malade. Je ne me gardais pas avec crainte. Nous étions toujours
seuls, nous nous aimions, nous devions nous marier, nous nous respections
l'un l'autre. J'avais juré à ma mère d'être ce qu'on appelle une fille
sage. J'ai tenu parole, si c'est être sage que de croire à un homme qui
doit nous tromper, et de donner sa confiance, son affection, son estime, à
qui ne mérite rien de tout cela. C'est lorsqu'il a voulu cesser d'être mon
frère, sans devenir mon mari, que j'ai commencé à me défendre. C'est
lorsqu'il m'a été infidèle que je me suis applaudie de m'être bien
défendue. Il ne tient qu'à cet homme sans honneur de se vanter du
contraire; cela n'est pas d'une grande importance pour une pauvre fille
comme moi. Pourvu que je chante juste, on ne m'en demandera pas davantage.
Pourvu que je puisse baiser sans remords le crucifix sur lequel j'ai juré
à ma mère d'être chaste, je ne me tourmenterai pas beaucoup de ce qu'on
pensera de moi. Je n'ai pas de famille à faire rougir, pas de frères, pas
de cousins à faire battre pour moi....
--Pas de frères? Vous en avez un!»
Consuelo se sentit prête à confier au vieux comte toute la vérité sous
le sceau du secret. Mais elle craignit d'être lâche en cherchant hors
d'elle-même un refuge contre celui qui l'avait menacée lâchement. Elle
pensa qu'elle seule devait avoir la fermeté de se défendre et de se
délivrer d'Anzoleto. Et d'ailleurs la générosité de son coeur recula
devant l'idée de faire chasser par son hôte l'homme qu'elle avait si
religieusement aimé. Quelque politesse que le comte Christian dût savoir
mettre à éconduire Anzoleto, quelque coupable que fut ce dernier, elle ne
se sentit pas le courage de le soumettre à une si grande humiliation. Elle
répondit donc à la question du vieillard, qu'elle regardait son frère
comme un écervelé, et n'avait pas l'habitude de le traiter autrement que
comme un enfant.
«Mais ce n'est pas un mauvais sujet? dit le comte.
--C'est peut-être un mauvais sujet, répondit-elle. J'ai avec lui le moins
de rapports possible; nos caractères et notre manière de voir sont
très-différents. Votre Seigneurie a pu remarquer que je n'étais pas fort
pressée de le retenir ici.
--Il en sera ce que vous voudrez, mon enfant; je vous crois pleine de
jugement. Maintenant que vous m'avez tout confié avec un si noble
abandon....
--Pardon, monseigneur, dit Consuelo; je ne vous ai pas dit tout ce qui
me concerne, car vous ne me l'avez pas demandé. J'ignore le motif de
l'intérêt que vous daignez prendre aujourd'hui à mon existence. Je présume
que quelqu'un a parlé de moi ici d'une manière plus ou moins défavorable,
et que vous voulez savoir si ma présence ne déshonore pas votre maison.
Jusqu'ici, comme vous ne m'aviez interrogée que sur des choses
très-superficielles, j'aurais cru manquer à la modestie qui convient
à mon rôle en vous entretenant de moi sans votre permission; mais
puisque vous paraissez vouloir me connaître à fond, je dois vous dire
une circonstance qui me fera peut-être du tort dans votre esprit.
Non-seulement il serait possible, comme vous l'avez souvent présumé (et
quoique je n'en aie nulle envie maintenant), que je vinsse à embrasser
la carrière du théâtre; mais encore il est avéré que j'ai débuté à Venise,
à la saison dernière, sous le nom de Consuelo ... On m'avait surnommée la
Zingarella, et tout Venise connaît ma figure et ma voix.
--Attendez donc! s'écria le comte, tout étourdi de cette nouvelle
révélation. Vous seriez cette merveille dont on a fait tant de bruit à
Venise l'an dernier, et dont les gazettes italiennes ont fait mention
Plusieurs fois avec de si pompeux éloges? La plus belle voix, le plus beau
talent qui, de mémoire d'homme, se soit révélé....
--Sur le théâtre de San-Samuel, monseigneur. Ces éloges sont sans doute
bien exagérés; mais il est un fait incontestable, c'est que je suis cette
même Consuelo, que j'ai chanté dans plusieurs opéras, que je suis actrice,
en un mot, ou, comme on dit plus poliment, cantatrice. Voyez maintenant si
je mérite de conserver votre bienveillance.
Voilà des choses bien extraordinaires et un destin bizarre! dit le comte
absorbé dans ses réflexions. Avez-vous dit tout cela ici à ... à quelque
autre que moi, mon enfant?
--J'ai à peu près tout dit au comte votre fils, monseigneur, quoique je ne
sois pas entrée dans les détails que vous venez d'entendre.
--Ainsi, Albert connaît votre extraction, votre ancien amour, votre
profession?
--Oui, monseigneur.
--C'est bien, ma chère signora. Je ne puis trop vous remercier de
l'admirable loyauté de votre conduite à notre égard, et je vous promets
que vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Maintenant, Consuelo...
(oui, je me souviens que c'est le nom qu'Albert vous a donné dès le
commencement, lorsqu'il vous parlait espagnol), permettez-moi de me
recueillir un peu. Je me sens fort ému. Nous avons encore bien des choses
à nous dire, mon enfant, et il faut que vous me pardonniez un peu de
trouble à l'approche d'une décision aussi grave. Faites-moi la grâce de
m'attendre ici un instant.»
Il sortit, et Consuelo, le suivant des yeux, le vit, à travers les portes
dorées garnies de glaces, entrer dans son oratoire et s'y agenouiller avec
ferveur.
En proie à une vive agitation, elle se perdait en conjectures sur la suite
d'un entretien qui s'annonçait avec tant de solennité. D'abord, elle avait
pensé qu'en l'attendant, Anzoleto, dans son dépit, avait déjà fait ce dont
il l'avait menacée; qu'il avait causé avec le chapelain ou avec Hanz, et
que la manière dont il avait parlé d'elle avait élevé de graves scrupules
dans l'esprit de ses hôtes. Mais le comte Christian ne savait pas feindre,
et jusque-là son maintien et ses discours annonçaient un redoublement
d'affection plutôt que l'invasion de la défiance. D'ailleurs, la franchise
de ses réponses l'avait frappé comme auraient pu faire des révélations
inattendues; la dernière surtout avait été un coup de foudre. Et
maintenant il priait, il demandait à Dieu de l'éclairer ou de le soutenir
dans l'accomplissement d'une grande résolution. «Va-t-il me prier de
partir avec mon frère? va-t-il m'offrir de l'argent? se demandait-elle.
Ah! que Dieu me préserve de cet outrage! Mais non! cet homme est trop
délicat, trop bon pour songer à m'humilier. Que voulait-il donc me dire
d'abord, et que va-t-il me dire maintenant? Sans doute ma longue promenade
avec son fils lui donne des craintes, et il va me gronder. Je l'ai mérité
peut-être, et j'accepterai le sermon, ne pouvant répondre avec sincérité
aux questions qui me seraient faites sur le compte d'Albert. Voici une
rude journée; et si j'en passe beaucoup de pareilles, je ne pourrai plus
disputer la palme du chant aux jalouses maîtresses d'Anzoleto. Je me sens
la poitrine en feu et la gorge desséchée.»
Le comte Christian revint bientôt vers elle. Il était calme, et sa pâle
figure portait le témoignage d'une victoire remportée en vue d'une noble
intention.
«Ma fille, dit-il à Consuelo en se rasseyant auprès d'elle, après l'avoir
forcée de garder le fauteuil somptueux qu'elle voulait lui céder, et sur
lequel elle trônait malgré elle d'un air craintif: il est temps que je
réponde par ma franchise à celle que vous m'avez témoignée. Consuelo, mon
fils vous aime.»
Consuelo rougit et pâlit tour à tour. Elle essaya de répondre. Christian
l'interrompit.
«Ce n'est pas une question que je vous fais, dit-il; je n'en aurais pas le
droit, et vous n'auriez peut-être pas celui d'y répondre; car je sais que
vous n'avez encouragé en aucune façon les espérances d'Albert. Il m'a tout
dit; et je crois en lui, parce qu'il n'a jamais menti, ni moi non plus.
--Ni moi non plus, dit Consuelo en levant les yeux au ciel avec
l'expression de la plus candide fierté. Le comte Albert a dû vous dire,
monseigneur....
--Que vous aviez repoussé toute idée d'union avec lui.
--Je le devais. Je savais les usages et les idées du monde; je savais que
je n'étais pas faite pour être la femme du comte Albert, par la seule
raison que je ne m'estime l'inférieure de personne devant Dieu, et que je
ne voudrais recevoir de grâce et de faveur de qui que ce soit devant les
hommes.
--Je connais votre juste orgueil, Consuelo. Je le trouverais exagéré, si
Albert n'eût dépendu que de lui-même; mais dans la croyance où vous étiez
que je n'approuverais jamais une telle union, vous avez dû répondre comme
vous l'avez fait.
--Maintenant, monseigneur, dit Consuelo en se levant, je comprends le
reste, et je vous supplie de m'épargner l'humiliation que je redoutais.
Je vais quitter votre maison, comme je l'aurais déjà quittée si j'avais
cru pouvoir le faire sans compromettre la raison et la vie du comte
Albert, sur lesquelles j'ai eu plus d'influence que je ne l'aurais
souhaité. Puisque vous savez ce qu'il ne m'était pas permis de vous
révéler, vous pourrez veiller sur lui, empêcher les conséquences de cette
séparation, et reprendre un soin qui vous appartient plus qu'à moi. Si je
me le suis arrogé indiscrètement, c'est une faute que Dieu me pardonnera;
car il sait quelle pureté de sentiments m'a guidée en tout ceci.
--Je le sais, reprit le comte, et Dieu a parlé à ma conscience comme
Albert avait parlé à mes entrailles. Restez donc assise, Consuelo, et ne
vous hâtez pas de condamner mes intentions. Ce n'est point pour vous
ordonner de quitter ma maison, mais pour vous supplier à mains jointes d'y
rester toute votre vie, que je vous ai demandé de m'écouter.
--Toute ma vie! répéta Consuelo en retombant sur son siège, partagée entre
le bien que lui faisait cette réparation à sa dignité et l'effroi que lui
causait une pareille offre. Toute ma vie! Votre seigneurie ne songe pas à
ce qu'elle me fait l'honneur de me dire.
--J'y ai beaucoup songé ma fille, répondit le comte avec un sourire
mélancolique, et je sens que je ne dois pas m'en repentir. Mon fils vous
aime éperdument, vous avez tout pouvoir sur son âme. C'est vous qui me
l'avez rendu, vous qui avez été le chercher dans un endroit mystérieux
qu'il ne veut pas me faire connaître, mais où nulle autre qu'une mère ou
une sainte, m'a-t-il dit, n'eût osé pénétrer. C'est vous qui avez risqué
votre vie pour le sauver de l'isolement et du délire où il se consumait.
C'est grâce à vous qu'il a cessé de nous causer, par ses absences,
d'affreuses inquiétudes. C'est vous qui lui avez rendu le calme, la santé,
la raison, en un mot. Car il ne faut pas se le dissimuler, mon pauvre
enfant était fou, et il est certain qu'il ne l'est plus. Nous avons passé
presque toute la nuit à causer ensemble, et il m'a montré une sagesse
supérieure à la mienne. Je savais que vous deviez sortir avec lui ce
matin. Je l'avais donc autorisé à vous demander ce que vous n'avez pas
voulu écouter.... Vous aviez peur de moi, chère Consuelo! Vous pensiez que
le vieux Rudolstadt, encroûté dans ses préjugés nobiliaires, aurait honte
de vous devoir son fils. Eh bien, vous vous trompiez. Le vieux Rudolstadt
a eu de l'orgueil et des préjugés sans doute; il en a peut-être encore, il
ne veut pas se farder devant vous; mais il les abjure, et, dans l'élan
d'une reconnaissance sans bornes, il vous remercie de lui avoir rendu son
dernier, son seul enfant!»
En parlant ainsi, le comte Christian prit les deux mains de Consuelo dans
les siennes, et les couvrit de baisers en les arrosant de larmes.