LVI.

Albert obéit; et quand ils commencèrent à descendre de la base du

Schreckenstein vers les vallons inférieurs, Consuelo sentit, en effet,

ses agitations se calmer.

«Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait, lui dit-elle en s'appuyant

doucement sur son bras pour marcher; il est bien certain pour moi

maintenant que j'ai eu tout à l'heure un accès de folie dans la grotte.

--Pourquoi vous le rappeler, Consuelo? Je ne vous en aurais jamais parlé,

moi; je sais bien que vous voudriez l'effacer de votre souvenir.

Il faudra aussi que je parvienne à l'oublier!

--Mon ami, je ne veux pas l'oublier, mais vous en demander pardon. Si

je vous racontais la vision étrange que j'ai eue en écoutant vos airs

bohémiens, vous verriez que j'étais hors de sens quand je vous ai causé

une telle surprise et une telle frayeur. Vous ne pouvez pas croire que

j'aie voulu me jouer de votre raison et de votre repos.... Mon Dieu! Le

ciel m'est témoin que je donnerais encore maintenant ma vie pour vous.

--Je sais que vous ne tenez point à la vie, Consuelo! Et moi je sens que

j'y tiendrais avec tant d'âpreté, si....

--Achevez donc!

--Si j'étais aimé comme j'aime!

--Albert, je vous aime autant qu'il m'est permis de le faire. Je vous

aimerais sans doute comme vous méritez de l'être, si ...

--Achevez à votre tour!

--Si des obstacles insurmontables ne m'en faisaient pas un crime.

--Et quels sont donc ces obstacles? Je les cherche en vain autour de vous;

je ne les trouve qu'au fond de votre coeur, que dans vos souvenirs sans

doute!

--Ne parlons pas de mes souvenirs; ils sont odieux, et j'aimerais mieux

mourir tout de suite que de recommencer le passé. Mais votre rang dans le

monde, votre fortune, l'opposition et l'indignation de vos parents, où

voudriez-vous que je prisse le courage d'accepter tout cela? Je ne possède

rien au monde que ma fierté et mon désintéressement; que me resterait-il

si j'en faisais le sacrifice?

--Il te resterait mon amour et le tien, si tu m'aimais; Je sens que

cela n'est point, et je ne te demanderai qu'un peu de pitié. Comment

pourrais-tu être humiliée de me faire l'aumône de quelque bonheur? Lequel

de nous serait donc prosterné devant l'autre? En quoi ma fortune te

dégraderait-elle? Ne pourrions-nous pas la jeter bien vite aux pauvres,

si elle te pesait autant qu'à moi? Crois-tu que je n'aie pas pris dès

longtemps la ferme résolution de l'employer comme il convient à mes

croyances et à mes goûts, c'est-à-dire de m'en débarrasser, quand la perte

de mon père viendra ajouter la douleur de l'héritage à la douleur de la

séparation! Eh bien, as-tu peur d'être riche? j'ai fait voeu de pauvreté.

Crains-tu d'être illustrée par mon nom? c'est un faux nom, et le véritable

est un nom proscrit. Je ne le reprendrai pas, ce serait faire injure à la

mémoire de mon père; mais, dans l'obscurité où je me plongerai, nul n'en

sera ébloui, je te jure, et tu ne pourras pas me le reprocher. Enfin,

quant à l'opposition de mes parents ... Oh! s'il n'y avait que cet

obstacle! dis-moi donc qu'il n'y en a pas d'autre, et tu verras!

--C'est le plus grand de tous, le seul que tout mon dévouement, toute ma

reconnaissance pour vous ne saurait lever.

--Tu mens, Consuelo! Ose jurer que tu ne mens pas! Ce n'est pas là le seul

obstacle.»

Consuelo hésita. Elle n'avait jamais menti, et cependant elle eût voulu

réparer le mal qu'elle avait fait à son ami, à celui qui lui avait sauvé

la vie, et qui veillait sur elle depuis plusieurs mois avec la sollicitude

d'une mère tendre et intelligente. Elle s'était flattée d'adoucir ses

refus en invoquant des obstacles qu'elle jugeait, en effet,

insurmontables. Mais les questions réitérées d'Albert la troublaient,

et son propre coeur était un dédale où elle se perdait; car elle ne

pouvait pas dire avec certitude si elle aimait ou si elle haïssait cet

homme étrange, vers lequel une sympathie mystérieuse et puissante l'avait

poussée, tandis qu'une crainte invincible, et quelque chose qui

ressemblait à l'aversion, la faisaient trembler à la seule idée d'un

engagement.

Il lui sembla, en cet instant, qu'elle haïssait Anzoleto. Pouvait-il en

être autrement, lorsqu'elle le comparait, avec son brutal égoïsme, son

ambition abjecte, ses lâchetés, ses perfidies, à cet Albert si généreux,

si humain, si pur, et si grand de toutes les vertus les plus sublimes et

les plus romanesques? Le seul nuage qui pût obscurcir la conclusion du

parallèle, c'était cet attentat sur la vie de Zdenko, qu'elle ne pouvait

se défendre de présumer. Mais ce soupçon n'était-il pas une maladie de son

imagination, un cauchemar qu'un instant d'explication pouvait dissiper?

Elle résolut de l'essayer; et, feignant d'être distraite et de n'avoir pas

entendu la dernière question d'Albert:

«Mon Dieu! dit-elle en s'arrêtant pour regarder un paysan qui passait à

quelque distance, j'ai cru voir Zdenko.»

Albert tressaillit, laissa tomber le bras de Consuelo qu'il tenait sous le

sien, et fit quelques pas en avant. Puis il s'arrêta, et revint vers elle

en disant:

«Quelle erreur est la vôtre, Consuelo! cet homme-ci n'a pas le moindre

trait de ... »

Il ne put se résoudre à prononcer le nom de Zdenko; sa physionomie était

bouleversée.

«Vous l'avez cru cependant vous-même un instant, dit Consuelo, qui

l'examinait avec attention.

--J'ai la vue fort basse, et j'aurais dû me rappeler que cette rencontre

était impossible.

--Impossible! Zdenko est donc bien loin d'ici?

--Assez loin pour que vous n'ayez plus rien à redouter de sa folie.

--Ne sauriez-vous me dire d'où lui était venue cette haine subite contre

moi, après les témoignages de sympathie qu'il m'avait donnés?

--Je vous l'ai dit, d'un rêve qu'il fit la veille de votre descente

dans le souterrain. Il vous vit en songe me suivre à l'autel, où vous

consentiez à me donner votre foi; et là vous vous mîtes à chanter nos

vieux hymnes bohémiens d'une voix éclatante qui fit trembler toute

l'église. Et pendant que vous chantiez, il me voyait pâlir et m'enfoncer

dans le pavé de l'église, jusqu'à ce que je me trouvasse enseveli et

couché mort dans le sépulcre de mes aïeux. Alors il vous vit jeter à la

hâte votre couronne de mariée, pousser du pied une dalle qui me couvrit

à l'instant, et danser sur cette pierre funèbre en chantant des choses

incompréhensibles dans une langue inconnue, et avec tous les signes de la

joie la plus effrénée et la plus cruelle. Plein de fureur, il se jeta sur

vous; mais vous vous étiez déjà envolée en fumée, et il s'éveilla baigné

de sueur et transporté de colère. Il m'éveilla moi-même car ses cris et

ses imprécations faisaient retentir la voûte de sa cellule. J'eus beaucoup

de peine à lui faire raconter son rêve, et j'en eus plus encore à

l'empêcher d'y voir un sens réel de ma destinée future. Je ne pouvais le

convaincre aisément; car j'étais moi-même sous l'empire d'une exaltation

d'esprit tout à fait maladive, et je n'avais jamais tenté jusqu'alors de

le dissuader lorsque je le voyais ajouter foi à ses visions et à ses

songes. Cependant j'eus lieu de croire, dans le jour qui suivit cette

nuit agitée, qu'il ne s'en souvenait pas, ou qu'il n'y attachait aucune

importance; car il n'en dit plus un mot, et lorsque je le priai d'aller

vous parler de moi, il ne fit aucune résistance ouverte. Il ne pensait

pas que vous eussiez jamais la pensée ni la possibilité de venir me

chercher où j'étais, et son délire ne se réveilla que lorsqu'il vous vit

l'entreprendre. Toutefois il ne me montra sa haine contre vous qu'au

moment où nous le rencontrâmes à notre retour par les galeries

souterraines. C'est alors qu'il me dit laconiquement en bohémien que

son intention et sa résolution étaient de me délivrer de vous (c'était

son expression), et de vous _détruire_ la première fois qu'il vous

rencontrerait seule, parce que vous étiez le fléau de ma vie, et que vous

aviez ma mort écrite dans les yeux. Pardonnez-moi de vous répéter les

paroles de sa démence, et comprenez maintenant pourquoi j'ai dû l'éloigner

de vous et de moi. N'en parlons pas davantage, je vous en supplie; ce

sujet de conversation m'est fort pénible. J'ai aimé Zdenko comme un autre

moi-même. Sa folie s'était assimilée et identifiée à la mienne, au point

que nous avions spontanément les mêmes pensées, les mêmes visions, et

jusqu'aux mêmes souffrances physiques. Il était plus naïf, et partant plus

poëte que moi; son humeur était plus égale, et les fantômes que je

voyais affreux et menaçants, il les voyait doux et tristes à travers

son organisation plus tendre et plus sereine que la mienne. La grande

différence qui existait entre nous deux, c'était l'irrégularité de mes

accès et la continuité de son enthousiasme. Tandis que j'étais tour à tour

en proie au délire ou spectateur froid et consterné de ma misère, il

vivait constamment dans une sorte de rêve où tous les objets extérieurs

venaient prendre des formes symboliques; et cette divagation était

toujours si douce et si affectueuse, que dans mes moments lucides (les

plus douloureux pour moi à coup sûr!) j'avais besoin de la démence

paisible et ingénieuse de Zdenko pour me ranimer et me réconcilier avec

la vie.

--O mon ami, dit Consuelo, vous devriez me haïr, et je me hais moi-même,

pour vous avoir privé de cet ami si précieux et si dévoué. Mais son exil

n'a-t-il pas duré assez longtemps? A cette heure, il est guéri sans doute

d'un accès passager de violence....

--Il en est guéri ... _probablement!_ dit Albert avec un sourire étrange

et plein d'amertume.

--Eh bien, reprit Consuelo qui cherchait à repousser l'idée de la mort de

Zdenko, que ne le rappelez-vous? Je le reverrais sans crainte, je vous

assure; et à nous deux, nous lui ferions oublier ses préventions contre

moi.

--Ne parlez pas ainsi, Consuelo, dit Albert avec abattement; ce retour est

impossible désormais. J'ai sacrifié mon meilleur ami, celui qui était mon

compagnon, mon serviteur, mon appui, ma mère prévoyante et laborieuse,

mon enfant naïf, ignorant et soumis; celui qui pourvoyait à tous mes

besoins, à tous mes innocents et tristes plaisirs; celui qui me défendait

contre moi-même dans mes accès de désespoir, et qui employait la force

et la ruse pour m'empêcher de quitter ma cellule, lorsqu'il me voyait

incapable de préserver ma propre dignité et ma propre vie dans le monde

des vivants et dans la société des autres hommes. J'ai fait ce sacrifice

sans regarder derrière moi et sans avoir de remords, parce que je le

devais; parce qu'en affrontant les dangers du souterrain, en me rendant la

raison et le sentiment de mes devoirs, vous étiez plus précieuse, plus

sacrée pour moi que Zdenko lui-même.

--Ceci est un erreur, un blasphème peut-être, Albert! Un instant de

courage ne saurait être comparé à toute une vie de dévouement.

--Ne croyez pas qu'un amour égoïste et sauvage m'ait donné le conseil

d'agir comme je l'ai fait. J'aurais su étouffer un tel amour dans mon

sein, et m'enfermer dans ma caverne avec Zdenko, plutôt que de briser le

coeur et la vie du meilleur des hommes. Mais la voix de Dieu avait parlé

clairement. J'avais résisté à l'entraînement qui me maîtrisait; je vous

avais fuie, je voulais cesser de vous voir, tant que les rêves et les

pressentiments qui me faisaient espérer en vous l'ange de mon salut ne se

seraient pas réalisés. Jusqu'au désordre apporté par un songe menteur dans

l'organisation pieuse et douce de Zdenko, il partageait mon aspiration

vers vous, mes craintes, mes espérances, et mes religieux désirs.

L'infortuné, il vous méconnut le jour même où vous vous révéliez! La

lumière céleste qui avait toujours éclairé les régions mystérieuses de

son esprit s'éteignit tout à coup, et Dieu le condamna en lui envoyant

l'esprit de vertige et de fureur. Je devais l'abandonner aussi; car vous

m'apparaissiez enveloppée d'un rayon de la gloire, vous descendiez vers

moi sur les ailes du prodige, et vous trouviez, pour me dessiller les

yeux, des paroles que votre intelligence calme et votre éducation

d'artiste ne vous avaient pas permis d'étudier et de préparer. La pitié,

la charité, vous inspiraient, et, sous leur influence miraculeuse, vous

me disiez ce que je devais entendre pour connaître et concevoir la vie

humaine.

--Que vous ai-je donc dit de si sage et de si fort? Vraiment, Albert,

je n'en sais rien.

--Ni moi non plus; mais Dieu même était dans le son de votre voix et dans

la sérénité de votre regard. Auprès de vous je compris en un instant ce

que dans toute ma vie je n'eusse pas trouvé seul. Je savais auparavant que

ma vie était une expiation, un martyre; et je cherchais l'accomplissement

de ma destinée dans les ténèbres, dans la solitude, dans les larmes, dans

l'indignation, dans l'étude, dans l'ascétisme et les macérations. Vous me

fîtes pressentir une autre vie, un autre martyre, tout de patience, de

douceur, de tolérance et de dévouement. Les devoirs que vous me traciez

naïvement et simplement, en commençant par ceux de la famille, je les

avais oubliés; et ma famille, par excès de bonté, me laissait ignorer mes

crimes. Je les ai réparés, grâce à vous; et dès le premier jour j'ai

connu, au calme qui se faisait en moi, que c'était là tout ce que Dieu

exigeait de moi pour le présent. Je sais bien que ce n'est pas tout, et

j'attends que Dieu se révèle sur la suite de mon existence. Mais j'ai

confiance maintenant, parce que j'ai trouvé l'oracle que je pourrai

interroger. C'est vous, Consuelo! La Providence vous a donné pouvoir sur

moi, et je ne me révolterai pas contre ses décrets, en cherchant à m'y

soustraire. Je ne devais donc pas hésiter un instant entre la puissance

supérieure investie du don de me régénérer, et la pauvre créature passive

qui jusqu'alors n'avait fait que partager mes détresses et subir mes

orages.

--Vous parlez de Zdenko? Mais que savez-vous si Dieu ne m'avait pas

destinée à le guérir, lui aussi? Vous voyez bien que j'avais déjà quelque

pouvoir sur lui, puisque j'avais réussi à le convaincre d'un mot, lorsque

sa main était levée sur moi pour me tuer.

--O mon Dieu, il est vrai, j'ai manqué de foi, j'ai eu peur.

Je connaissais les serments de Zdenko. Il m'avait fait malgré moi celui

de ne vivre que pour moi, et il l'avait tenu depuis que j'existe, en mon

absence comme avant et depuis mon retour. Lorsqu'il jurait de vous

_détruire_, je ne pensais même pas qu'il fût possible d'arrêter l'effet de

sa résolution, et je pris le parti de l'offenser, de le bannir, de le

briser, de le _détruire_ lui-même.

--De le _détruire_, mon Dieu! Que signifie ce mot dans votre bouche,

Albert? Où est Zdenko?

--Vous me demandez comme Dieu à Caïn: Qu'as-tu fait de ton frère?

--O ciel, ciel! Vous ne l'avez pas tué, Albert!»

Consuelo, en laissant échapper cette parole terrible, s'était attachée

avec énergie au bras d'Albert, et le regardait avec un effroi mêlé d'une

douloureuse pitié. Elle recula terrifiée de l'expression fière et froide

que prit ce visage pâle, où la douleur semblait parfois s'être pétrifiée.

«Je ne l'ai pas _tué_, répondit-il, et pourtant je lui ai ôté la vie, à

coup sûr. Oseriez-vous donc m'en faire un crime, vous pour qui je tuerais

peut-être mon propre père de la même manière; vous pour qui je braverais

tous les remords, et briserais tous les liens les plus chers, les

existences les plus sacrées? Si j'ai préféré, à la crainte de vous voir

assassiner par un fou, le regret et le repentir qui me rongent, avez-vous

assez peu de pitié dans le coeur pour remettre toujours cette douleur sous

mes yeux, et pour me reprocher le plus grand sacrifice qu'il ait été en

mon pouvoir de vous faire? Ah! Vous aussi, vous avez donc des moments de

cruauté! La cruauté ne saurait s'éteindre dans les entrailles de quiconque

appartient à la race humaine!»

Il y avait tant de solennité dans ce reproche, le premier qu'Albert eût

osé faire à Consuelo, qu'elle en fut pénétrée de crainte, et sentit, plus

qu'il ne lui était encore arrivé de le faire, la terreur qu'il lui

inspirait. Une sorte d'humiliation, puérile peut-être, mais inhérente au

coeur de la femme, succédait au doux orgueil dont elle n'avait pu se

défendre en écoutant Albert lui peindre sa vénération passionnée. Elle

se sentit abaissée, méconnue sans doute; car elle n'avait cherché à

surprendre son secret qu'avec l'intention, ou du moins avec le désir de

répondre à son amour s'il venait à se justifier. En même temps, elle

voyait que dans la pensée de son amant elle était coupable; car s'il avait

tué Zdenko, la seule personne au monde qui n'eût pas eu le droit de le

condamner irrévocablement, c'était celle dont la vie avait exigé le

sacrifice d'une autre vie infiniment précieuse d'ailleurs au malheureux

Albert.

Consuelo ne put rien répondre: elle voulut parler d'autre chose, et ses

larmes lui coupèrent la parole. En les voyant couler, Albert, repentant,

voulut s'humilier à son tour; mais elle le pria de ne plus jamais revenir

sur un sujet si redoutable pour son esprit, et lui promit, avec une sorte

de consternation arrière, de ne jamais prononcer un nom qui réveillait en

elle comme en lui les émotions les plus affreuses. Le reste de leur trajet

fut rempli de contrainte et d'angoisses. Ils essayèrent vainement un

autre entretien. Consuelo ne savait ni ce qu'elle disait, ni ce qu'elle

entendait. Albert pourtant paraissait calme, comme Abraham ou comme Brutus

après l'accomplissement du sacrifice ordonné par les destins farouches.

Cette tranquillité triste, mais profonde, avec un pareil poids sur

La poitrine, ressemblait à un reste de folie; et Consuelo ne pouvait

justifier son ami qu'en se rappelant qu'il était fou. Si, dans un combat

à force ouverte contre quelque bandit, il eût tué son adversaire pour la

sauver, elle n'eût trouvé là qu'un motif de plus de reconnaissance, et

peut-être d'admiration pour sa vigueur et son courage. Mais ce meurtre

mystérieux, accompli sans doute dans les ténèbres du souterrain; cette

tombe creusée dans le lieu de la prière, et ce farouche silence après une

pareille crise; ce fanatisme stoïque avec lequel il avait osé la conduire

dans la grotte, et s'y livrer lui-même aux charmes de la musique, tout

cela était horrible, et Consuelo sentait que l'amour de cet homme refusait

d'entrer dans son coeur. «Quand donc a-t-il pu commettre ce meurtre? Se

demandait-elle. Je n'ai pas vu sur son front, depuis trois mois, un pli

assez profond pour me faire présumer un remords! N'a-t-il pas eu quelques

gouttes de sang sur les mains, un jour que je lui aurai tendu la mienne.

Horreur! Il faut qu'il soit de pierre ou de glace, ou qu'il m'aime jusqu'à

La férocité. Et moi, qui avais tant désiré d'inspirer un amour sans

bornes! moi, qui regrettais si amèrement d'avoir été faiblement aimée!

Voilà donc l'amour que le ciel me réservait pour compensation!»

Puis elle recommençait à chercher dans quel moment Albert avait pu

accomplir son horrible sacrifice. Elle pensait que ce devait être pendant

cette grave maladie qui l'avait rendue indifférente à toutes les choses

extérieures; et lorsqu'elle se rappelait les soins tendres et délicats

qu'Albert lui avait prodigués, elle ne pouvait concilier les deux faces

d'un être si dissemblable à lui-même et à tous les autres hommes.

Perdue dans ces rêveries sinistres, elle recevait d'une main tremblante et

d'un air préoccupé les fleurs qu'Albert avait l'habitude de cueillir en

chemin pour les lui donner; car il savait qu'elle les aimait beaucoup.

Elle ne pensa même pas à le quitter, pour rentrer seule au château et

dissimuler le long tête-à-tête qu'ils avaient eu ensemble. Soit qu'Albert

n'y songeât pas non plus, soit qu'il ne crût pas devoir feindre davantage

avec sa famille, il ne l'en fit pas ressouvenir; et ils se trouvèrent à

l'entrée du château face à face avec la chanoinesse. Consuelo (et sans

doute Albert aussi) vit pour la première fois la colère et le dédain

enflammer les traits de cette femme, que la bonté de son coeur empêchait

d'être laide ordinairement, malgré sa maigreur et sa difformité.

«Il est bien temps que vous rentriez, Mademoiselle, dit-elle à la

Porporina d'une voix tremblante et saccadée par l'indignation. Nous étions

fort en peine du comte Albert. Son père, qui n'a pas voulu déjeuner sans

lui, désirait avoir avec lui ce matin un entretien que vous avez jugé à

propos de lui faire oublier; et quant à vous, il y a dans le salon un

petit jeune homme qui se dit votre frère, et qui vous attend avec une

impatience peu polie.»

Après avoir dit ces paroles étranges, la pauvre Wenceslawa, effrayée de

son courage, tourna le dos brusquement, et courut à sa chambre, où elle

toussa et pleura pendant plus d'une heure.

Consuelo, Tome 2 (1861) · 第 21 / 40 题