LV.

Albert fit chanter d'abord à son instrument plusieurs de ces cantiques

anciens dont les auteurs sont ou inconnus chez nous, ou peut-être oubliés

désormais en Bohème, mais dont Zdenko avait gardé la précieuse tradition,

et dont le comte avait retrouvé la lettre à force d'études et de

méditation. Il s'était tellement nourri l'esprit de ces compositions,

barbares au premier abord, mais profondément touchantes et vraiment belles

pour un goût sérieux et éclairé, qu'il se les était assimilées au point de

pouvoir improviser longtemps sur l'idée de ces motifs, y mêler ses propres

idées, reprendre et développer le sentiment primitif de la composition,

et s'abandonner à son inspiration personnelle, sans que le caractère

original, austère et frappant, de ces chants antiques fût altéré par son

interprétation ingénieuse et savante. Consuelo s'était promis d'écouter et

de retenir ces précieux échantillons de l'ardent génie populaire de la

vieille Bohème. Mais tout esprit d'examen lui devint bientôt impossible,

tant à cause de la disposition rêveuse où elle se trouvait, qu'à cause du

vague répandu dans cette musique étrangère à son oreille.

Il y a une musique qu'on pourrait appeler naturelle, parce qu'elle n'est

point le produit de la science et de la réflexion, mais celui d'une

inspiration qui échappe à la rigueur des règles et des conventions. C'est

la musique populaire: c'est celle des paysans particulièrement. Que de

belles poésies naissent, vivent, et meurent chez eux, sans avoir jamais eu

les honneurs d'une notation correcte, et sans avoir daigné se renfermer

dans la version absolue d'un thème arrêté! L'artiste inconnu qui improvise

sa rustique ballade en gardant ses troupeaux, ou en poussant le soc de sa

charrue (et il en est encore, même dans les contrées qui paraissent les

moins poétiques), s'astreindra difficilement à retenir et à fixer ses

fugitives idées. Il communique cette ballade aux autres musiciens,

enfants comme lui de la nature, et ceux-ci la colportent de hameau en

hameau, de chaumière en chaumière, chacun la modifiant au gré de son génie

individuel. C'est pour cela que ces chansons et ces romances pastorales,

si piquantes de naïveté ou si profondes de sentiment, se perdent pour la

plupart, et n'ont guère jamais plus d'un siècle d'existence dans la

mémoire des paysans. Les musiciens formés aux règles de l'art ne

s'occupent point assez de les recueillir. La plupart les dédaignent, faute

d'une intelligence assez pure et d'un sentiment assez élevé pour les

comprendre; d'autres se rebutent de la difficulté qu'ils rencontrent

aussitôt qu'ils veulent trouver cette véritable et primitive version, qui

n'existe déjà peut-être plus pour l'auteur lui-même; et qui certainement

n'a jamais été reconnue comme un type déterminé et invariable par ses

nombreux interprètes. Les uns l'ont altérée par ignorance; les autres

l'ont développée, ornée, ou embellie par l'effet de leur supériorité,

parce que l'enseignement de l'art ne leur a point appris à en refouler les

instincts. Ils ne savent point eux-mêmes qu'ils ont transformé l'œuvre

primitive, et leurs naïfs auditeurs ne s'en aperçoivent pas davantage.

Le paysan n'examine ni ne compare. Quand le ciel l'a fait musicien, il

chante à la manière des oiseaux, du rossignol surtout dont l'improvisation

est continuelle, quoique les éléments de son chant varié à l'infini soient

toujours les mêmes. D'ailleurs le génie du peuple est d'une fécondité sans

limite[1]. Il n'a pas besoin d'enregistrer ses productions; il produit

sans se reposer, comme la terre qu'il cultive; il crée à toute heure,

comme la nature qui l'inspire.

[Note 1: Si vous écoutez attentivement les joueurs de cornemuse qui font

le métier de ménétriers dans nos campagnes du centre de la France, vous

verrez qu'ils ne savent pas moins de deux on trois cents compositions

du même genre et du même caractère, mais qui ne sont jamais empruntées

les unes aux autres; et vous vous assurerez qu'en moins de trois ans, ce

répertoire immense est entièrement renouvelé. J'ai eu dernièrement avec un

de ces ménestrels ambulants la conversation suivante:

«Vous avez appris un peu de musique?--Certainement j'ai appris à jouer de

la cornemuse à gros bourdon, et de la musette à clefs.—-Où avez-vous pris

des leçons?--En Bourbonnais, dans les bois.--Quel était votre maître?—-Un

homme des bois.--Vous connaissez donc les notes?--Je crois bien!--En quel

ton jouez-vous là?--En quel ton? Qu'est-ce que cela veut dire?--N'est-ce

pas en _ré_ que vous jouez?--Je ne connais pas le _ré_.--Comment donc

s'appellent vos notes?--Elles s'appellent des notes; elles n'ont pas de

noms particuliers.--Comment retenez-vous tant d'airs différents?--On

écoute!--Qui est-ce qui compose tous ces airs?--Beaucoup de personnes, des

fameux musiciens dans les bois.--Ils en font donc beaucoup?--Ils en font

toujours; ils ne s'arrêtent jamais.--Ils ne font rien autre chose?--Ils

coupent le bois.--Ils sont bûcherons?--Presque tous bûcherons. On dit chez

nous que la musique pousse dans les bois. C'est toujours là qu'on la

trouve.--Et c'est là que vous allez la chercher?--Tous les ans. Les

petits musiciens n'y vont pas. Ils écoutent ce qui vient par les chemins,

et ils le redisent comme ils peuvent. Mais pour prendre l'_accent_

véritable, il faut aller écouter les bûcherons du Bourbonnais.--Et comment

cela leur vient-il?--En se promenant dans les bois, en rentrant le soir à

la maison, en se reposant le dimanche.--Et vous, composez-vous?--Un peu,

mais guère, et ça ne vaut pas grand'chose. Il faut être né dans les bois,

et je suis de la plaine. Il n'y a personne qui me vaille pour l'_accent_;

mais pour inventer, nous n'y entendons rien, et nous faisons mieux de ne

pas nous en mêler.

Je voulus lui faire dire ce qu'il entendait par l'_accent_. Il n'en put

venir à bout, peut-être parce qu'il le comprenait trop bien et me jugeait

indigne de le comprendre. Il était jeune, sérieux, noir comme un pifferaro

de la Calabre, allait de fête en fête, jouant tout le jour, et ne dormant

pas depuis trois nuits, parce qu'il lui fallait faire six ou huit lieues

avant le lever du soleil pour se transporter d'un village à l'autre. Il ne

s'en portait que mieux, buvait des brocs de vin à étourdir un boeuf, et ne

se plaignait pas, comme le sonneur de trompe de Walter Scott, d'avoir

_perdu son vent_. Plus il buvait, plus il était grave et fier. Il jouait

fort bien, et avait grandement raison d'être vain de son accent. Nous

observâmes que son jeu était une modification perpétuelle de chaque thème.

Il fut impossible d'écrire un seul de ces thèmes sans prendre note pour

chacun d'une cinquantaine de versions différentes. C'était là son mérite

probablement et son art. Ses réponses à mes questions m'ont fait

retrouver, je crois, l'étymologie du nom de _bourrée_ qu'on donne aux

danses de ce pays. _bourrée_ est le synonyme de fagot, et les bûcherons du

Bourbonnais ont donné ce nom à leurs compositions musicales, comme maître

Adam donna celui de _chevilles_ à ses poésies.]

Consuelo avait dans le coeur tout ce qu'il faut y avoir de candeur, de

poésie et de sensibilité, pour comprendre la musique populaire et pour

l'aimer passionnément. En cela elle était grande artiste, et les théories

savantes qu'elle avait approfondies n'avaient rien ôté à son génie de

cette fraîcheur et de cette suavité qui est le trésor de l'inspiration et

la jeunesse de l'âme. Elle avait dit quelquefois à Anzoleto, en cachette

du Porpora, qu'elle aimait mieux certaines barcarolles des pêcheurs de

l'Adriatique que toute la science de _Padre Martini_ et de _maestro

Durante_. Les boléros et les cantiques de sa mère étaient pour elle une

source de vie poétique, où elle ne se lassait pas de puiser tout au fond

de ses souvenirs chéris. Quelle impression devait donc produire sur elle

le génie musical de la Bohème, l'inspiration de ce peuple pasteur,

guerrier, fanatique, grave et doux au milieu des plus puissants éléments

de force et d'activité! C'étaient là des caractères frappants et tout à

fait neufs pour elle. Albert disait cette musique avec une rare

intelligence de l'esprit national et du sentiment énergique et pieux qui

l'avait fait naître. Il y joignait, en improvisant, la profonde mélancolie

et le regret déchirant que l'esclavage, avait imprimé à son caractère

personnel et à celui de son peuple; et ce mélange de tristesse et de

bravoure, d'exaltation et d'abattement, ces hymnes de reconnaissance unis

à des cris de détresse, étaient l'expression la plus complète et la plus

profonde, et de la pauvre Bohème, et du pauvre Albert.

On a dit avec raison que le but de la musique, c'était l'émotion. Aucun

autre art ne réveillera d'une manière aussi sublime le sentiment humain

dans les entrailles de l'homme; aucun autre art ne peindra aux yeux de

l'âme, et les splendeurs de la nature, et les délices de la contemplation,

et le caractère des peuples, et le tumulte de leurs passions, et les

langueurs de leurs souffrances. Le regret, l'espoir, la terreur, le

recueillement, la consternation, l'enthousiasme, la foi, le doute, la

gloire, le calme, tout cela et plus encore, la musique nous le donne et

nous le reprend, au gré de son génie et selon toute la portée du nôtre.

Elle crée même l'aspect des choses, et, sans tomber dans les puérilités

des effets de sonorité, ni dans l'étroite imitation des bruits réels, elle

nous fait voir, à travers un voile vaporeux qui les agrandit et les

divinise, les objets extérieurs où elle transporte notre imagination.

Certains cantiques feront apparaître devant nous les fantômes gigantesques

des antiques cathédrales, en même temps qu'ils nous feront pénétrer dans

la pensée des peuples qui les ont bâties et qui s'y sont prosternés pour

chanter leurs hymnes religieux. Pour qui saurait exprimer puissamment et

naïvement la musique des peuples divers, et pour qui saurait l'écouter

comme il convient, il ne serait pas nécessaire de faire le tour du monde,

de voir les différentes nations, d'entrer dans leurs monuments, de lire

leurs livres, et de parcourir leurs steppes, leurs montagnes, leurs

jardins, ou leurs déserts. Un chant juif bien rendu nous fait pénétrer

dans la synagogue; toute l'Ecosse est dans un véritable air écossais,

comme toute l'Espagne est dans un véritable air espagnol. J'ai été souvent

ainsi en Pologne, en Allemagne, à Naples, en Irlande, dans l'Inde, et je

connais mieux ces hommes et ces contrées que si je les avais examinés

durant des années! Il ne fallait qu'un instant pour m'y transporter et m'y

faire vivre de toute la vie qui les anime. C'était l'essence de cette

vie que je m'assimilais sous le prestige de la musique.

Peu à peu Consuelo cessa d'écouter et même d'entendre le violon d'Albert.

Toute son âme était attentive; et ses sens, fermés aux perceptions

directes, s'éveillaient dans un autre monde, pour guider son esprit à

travers des espaces inconnus habités par de nouveaux êtres. Elle voyait,

dans un chaos étrange, à la fois horrible et magnifique, s'agiter les

spectres des vieux héros de la Bohème; elle entendait le glas funèbre de

la cloche des couvents, tandis que les redoutables Taborites descendaient

du sommet de leurs monts fortifiés, maigres, demi-nus, sanglants et

farouches. Puis elle voyait les anges de la mort se rassembler sur les

nuages, le calice et le glaive à la main. Suspendus en troupe serrée sur

la tête des pontifes prévaricateurs, elle les voyait verser sur la terre

maudite la coupe de la colère divine. Elle croyait entendre le choc de

leurs ailes pesantes, et le sang du Christ tomber en larges gouttes

derrière eux pour éteindre l'embrasement allumé par leur fureur. Tantôt

c'était une nuit d'épouvante et de ténèbres, où elle entendait gémir et

râler les cadavres abandonnés sur les champs de bataille. Tantôt c'était

un jour ardent dont elle osait soutenir l'éclat, et où elle voyait passer

comme la foudre le redoutable aveugle sur son char, avec son casque rond,

sa cuirasse rouillée, et le bandeau ensanglanté qui lui couvrait les yeux.

Les temples s'ouvraient d'eux-mêmes à son approche; les moines fuyaient

dans le sein de la terre, emportant et cachant leurs reliques et leurs

trésors dans les pans de leurs robes. Alors les vainqueurs apportaient des

vieillards exténués, mendiants, couverts de plaies comme Lazare; des fous

accouraient en chantant et en riant comme Zdenko; les bourreaux souillés

d'un sang livide, les petits enfants aux mains pures, aux fronts

angéliques, les femmes guerrières portant des faisceaux de piques et des

torches de résine, tous s'asseyaient autour d'une table; et un ange,

radieux et beau comme ceux qu'Albert Durer a placés dans ses compositions

apocalyptiques, venait offrir à leurs lèvres avides la coupe de bois, le

calice du pardon, de la réhabilitation, et de la sainte égalité.

Cet ange reparaissait dans toutes les visions qui passèrent en cet instant

devant les yeux de Consuelo. En le regardant bien, elle reconnut Satan, le

plus beau des immortels après Dieu, le plus triste après Jésus, le plus

fier parmi les plus fiers. Il traînait après lui les chaînes qu'il avait

brisées; et ses ailes fauves, dépouillées et pendantes, portaient les

traces de la violence et de la captivité. Il souriait douloureusement aux

hommes souillés de crimes, et pressait les petits enfants sur son sein.

Tout à coup il sembla à Consuelo que le violon d'Albert parlait, et qu'il

disait par la bouche de Satan: «Non, le Christ mon frère ne vous a pas

aimés plus que je ne vous aime. Il est temps que vous me connaissiez, et

qu'au lieu de m'appeler l'ennemi du genre humain, vous retrouviez en moi

l'ami qui vous a soutenus dans la lutte. Je ne suis pas le démon, je suis

l'archange de la révolte légitime et le patron des grandes luttes. Comme

le Christ, je suis le Dieu du pauvre, du faible et de l'opprimé. Quand il

vous promettait le règne de Dieu sur la terre, quand il vous annonçait son

retour parmi vous, il voulait dire qu'après avoir subi la persécution,

vous seriez récompensés, en conquérant avec lui et avec moi la liberté et

le bonheur. C'est ensemble que nous devions revenir, et c'est ensemble que

nous revenons, tellement unis l'un à l'autre que nous ne faisons plus

qu'un. C'est lui, le divin principe, le Dieu de l'esprit, qui est descendu

dans les ténèbres où l'ignorance m'avait jeté, et où je subissais, dans

les flammes du désir et de l'indignation, les mêmes tourments que lui ont

fait endurer sur sa croix les scribes et les pharisiens de tous les temps.

Me voici pour jamais avec vos enfants; car il a rompu mes chaînes, il a

éteint mon bûcher, il m'a réconcilié avec Dieu et avec vous. Et désormais

la ruse et la peur ne seront plus la loi et le partage du faible, mais la

fierté et la volonté. C'est lui, Jésus, qui est le miséricordieux, le

doux, le tendre, et le juste: moi, je suis le juste aussi; mais je suis

le fort, le belliqueux, le sévère, et le persévérant. O peuple! ne

reconnais-tu pas celui qui t'a parlé dans le secret de ton coeur, depuis

que tu existes, et qui, dans toutes tes détresses, t'a soulagé en te

disant: Cherche le bonheur, n'y renonce pas! Le bonheur t'est dû,

exige-le, et tu l'auras! Ne vois-tu pas sur mon front toutes tes

souffrances, et sur mes membres meurtris la cicatrice des fers que tu as

portés? Bois le calice que je t'apporte, tu y trouveras mes larmes mêlées

à celles du Christ et aux tiennes; tu les sentiras aussi brûlantes, et tu

les boiras aussi salutaires!»

Cette hallucination remplit de douleur et de pitié le coeur de Consuelo.

Elle croyait voir et entendre l'ange déchu pleurer et gémir auprès d'elle.

Elle le voyait grand, pâle, et beau, avec ses longs cheveux en désordre

sur son front foudroyé, mais toujours fier et levé vers le ciel. Elle

l'admirait en frissonnant encore par habitude de le craindre, et pourtant

elle l'aimait de cet amour fraternel et pieux qu'inspire la vue des

puissantes infortunes. Il lui semblait qu'au milieu de la communion des

frères bohèmes, c'était à elle qu'il s'adressait; qu'il lui reprochait

doucement sa méfiance et sa peur, et qu'il l'attirait vers lui par un

regard magnétique auquel il lui était impossible de résister. Fascinée,

hors d'elle-même, elle se leva, et s'élança vers lui les bras ouverts, en

fléchissant les genoux. Albert laissa échapper son violon, qui rendit un

son plaintif en tombant, et reçut la jeune fille dans ses bras en poussant

un cri de surprise et de transport. C'était lui que Consuelo écoutait

et regardait, en rêvant à l'ange rebelle; c'était sa figure, en tout

semblable à l'image qu'elle s'en était formée, qui l'avait attirée et

subjuguée; c'était contre son coeur qu'elle venait appuyer le sien, en

disant d'une voix étouffée: «A toi! à toi! ange de douleur; à toi et à

Dieu pour toujours!»

Mais à peine les lèvres tremblantes d'Albert eurent-elles effleuré les

siennes, qu'elle sentit un froid mortel et de cuisantes douleurs glacer et

embraser tour à tour sa poitrine et son cerveau. Enlevée brusquement à son

illusion, elle éprouva un choc si violent dans tout son être qu'elle se

crut près de mourir; et, s'arrachant des bras du comte, elle alla tomber

contre les ossements de l'autel, dont une partie s'écroula sur elle avec

un bruit affreux. En se voyant couverte de ces débris humains, et en

regardant Albert qu'elle venait de presser dans ses bras et de rendre

en quelque sorte maître de son âme et de sa liberté dans un moment

d'exaltation insensée, elle éprouva une terreur et une angoisse si

horribles, qu'elle cacha son visage dans ses cheveux épars en criant avec

des sanglots: «Hors d'ici! loin d'ici! Au nom du ciel, de l'air, du jour!

O mon Dieu! tirez-moi de ce sépulcre, et rendez-moi à la lumière du

soleil!»

Albert, la voyant pâlir et délirer, s'élança vers elle, et voulut la

prendre dans ses bras pour la porter hors du souterrain. Mais, dans son

épouvante, elle ne le comprit pas; et, se relevant avec force, elle se mit

à fuir vers le fond de la caverne, au hasard et sans tenir compte des

obstacles, des bras sinueux de la source qui se croisaient devant elle, et

qui, en plusieurs endroits, offraient de grands dangers.

«Au nom de Dieu! criait Albert, pas par ici! arrêtez-vous! La mort est

sous vos pieds! attendez-moi!»

Mais ses cris augmentaient la peur de Consuelo. Elle franchit deux fois le

ruisseau en sautant avec la légèreté d'une biche, et sans savoir pourtant

ce qu'elle faisait. Enfin elle heurta, dans un endroit sombre et planté de

cyprès, contre une éminence du terrain, et tomba, les mains en avant, sur

une terre fine et fraîchement remuée.

Cette secousse changea la disposition de ses nerfs. Une sorte de stupeur

succéda à son épouvante. Suffoquée, haletante, et ne comprenant plus rien

à ce qu'elle venait d'éprouver, elle laissa le comte la rejoindre et

s'approcher d'elle. Il s'était élancé sur ses traces, et avait eu la

présence d'esprit de prendre à la hâte, en passant, une des torches

plantées sur les rochers, afin de pouvoir au moins l'éclairer au milieu

des détours du ruisseau, s'il ne parvenait pas à l'atteindre avant un

endroit qu'il savait profond, et vers lequel elle paraissait se diriger.

Atterré, brisé par des émotions si soudaines et si contraires, le pauvre

jeune homme n'osait ni lui parler, ni la relever. Elle s'était assise sur

le monceau de terre qui l'avait fait trébucher, et n'osait pas non plus

lui adresser la parole. Confuse et les yeux baissés, elle regardait

machinalement le sol où elle se trouvait. Tout à coup elle s'aperçut que

cette éminence avait la forme et la dimension d'une tombe, et qu'elle

était effectivement assise sur une fosse récemment recouverte, que

jonchaient quelques branches de cyprès à peine flétries et des fleurs

desséchées. Elle se leva précipitamment, et, dans un nouvel accès d'effroi

qu'elle ne put maîtriser, elle s'écria:

«O Albert! qui donc avez-vous enterré ici?

--J'y ai enterré ce que j'avais de plus cher au monde avant de vous

connaître, répondit Albert en laissant voir la plus douloureuse émotion.

Si c'est un sacrilège, comme je l'ai commis dans un jour de délire et avec

l'intention de remplir un devoir sacré, Dieu me le pardonnera. Je vous

dirai plus tard quelle âme habita le corps qui repose ici. Maintenant vous

êtes trop émue, et vous avez besoin de vous retrouver au grand air. Venez,

Consuelo, sortons de ce lieu où vous m'avez fait dans un instant le plus

heureux et le plus malheureux des hommes.

--Oh! oui, s'écria-t-elle, sortons d'ici! Je ne sais quelles vapeurs

s'exhalent du sein de la terre; mais je me sens mourir, et ma raison

m'abandonne.»

Ils sortirent ensemble, sans se dire un mot de plus. Albert marchait

devant, en s'arrêtant et en baissant sa torche à chaque pierre, pour que

sa compagne pût la voir et l'éviter. Lorsqu'il voulut ouvrir la porte de

la cellule, un souvenir en apparence éloigné de la disposition d'esprit où

elle se trouvait, mais qui s'y rattachait par une préoccupation d'artiste,

se réveilla chez Consuelo.

«Albert, dit-elle, vous avez oublié votre violon auprès de la source. Cet

admirable instrument qui m'a causé des émotions inconnues jusqu'à ce jour,

je ne saurais consentir à le savoir abandonné à une destruction certaine

dans cet endroit humide.»

Albert fit un mouvement qui signifiait le peu de prix qu'il attachait

désormais à tout ce qui n'était pas Consuelo. Mais elle insista:

«II m'a fait bien du mal, lui dit-elle, et pourtant....

--S'il ne vous a fait que du mal, laissez-le se détruire, répondit-il avec

amertume; je n'y veux plus toucher de ma vie. Ah! il me tarde qu'il soit

anéanti.

--Je mentirais si je disais cela, reprit Consuelo, rendue à un sentiment

de respect pour le génie musical du comte. L'émotion a dépassé mes forces,

voilà tout; et le ravissement s'est changé en agonie. Allez le chercher,

mon ami; je veux moi-même le remettre avec soin dans sa boîte, en

attendant que j'aie le courage de l'en tirer pour le replacer dans vos

mains, et l'écouter encore.»

Consuelo fut attendrie par le regard de remerciement que lui adressa le

comte en recevant cette espérance. Il rentra dans la grotte pour lui

obéir; et, restée seule quelques instants, elle se reprocha sa folle

terreur et ses soupçons affreux. Elle se rappelait, en tremblant et en

rougissant, ce mouvement de fièvre qui l'avait jetée dans ses bras; mais

elle ne pouvait se défendre d'admirer le respect modeste et la chaste

timidité de cet homme qui l'adorait, et qui n'osait pas profiter d'une

telle circonstance pour lui dire même un mot de son amour. La tristesse

qu'elle voyait dans ses traits, et la langueur de sa démarche brisée,

annonçaient assez qu'il n'avait conçu aucune espérance audacieuse, ni pour

le présent, ni pour l'avenir. Elle lui sut gré d'une si grande délicatesse

de coeur, et se promit d'adoucir par de plus douces paroles l'espèce

d'adieux qu'ils allaient se faire en quittant le souterrain.

Mais le souvenir de Zdenko, comme une ombre vengeresse, devait la suivre

jusqu'au bout, et accuser Albert en dépit d'elle-même. En s'approchant de

la porte, ses yeux tombèrent sur une inscription en bohémien, dont,

excepté un seul elle comprit aisément tous les mots, puisqu'elle les

savait par coeur. Une main, qui ne pouvait être que celle de Zdenko, avait

tracé à la craie sur la porte noire et profonde: _Que celui à qui on a

fait tort te ..._ Le dernier mot était inintelligible pour Consuelo; et

cette circonstance lui causa une vive inquiétude. Albert revint, serra son

violon, sans qu'elle eût le courage ni même la pensée de l'aider, comme

elle le lui avait promis. Elle retrouvait toute l'impatience qu'elle avait

éprouvée de sortir du souterrain. Lorsqu'il tourna la clef avec effort

dans la serrure rouillée, elle ne put s'empêcher de mettre le doigt sur le

mot mystérieux, en regardant son hôte d'un air d'interrogation.

«Cela signifie, répondit Albert avec une sorte de calme, que l'ange

méconnu, l'ami du malheureux, celui dont nous parlions tout à l'heure,

Consuelo....

--Oui, Satan; je sais cela; et le reste?

--Que Satan, dis-je, te pardonne!

--Et quoi pardonner? reprit-elle en pâlissant.

--Si la douleur doit se faire pardonner, répondit le comte avec une

sérénité mélancolique, j'ai une longue prière à faire.»

Ils entrèrent dans la galerie, et ne rompirent plus le silence jusqu'à la

Cave du Moine. Mais lorsque la clarté du jour extérieur vint, à travers le

feuillage, tomber en reflets bleuâtres sur le visage du comte, Consuelo

vit que deux ruisseaux de larmes silencieuses coulaient lentement sur ses

joues. Elle en fut affectée; et cependant, lorsqu'il s'approcha d'un air

craintif pour la transporter jusqu'à la sortie, elle préféra mouiller ses

pieds dans cette eau saumâtre que de lui permettre de la soulever dans ses

bras. Elle prit pour prétexte l'état de fatigue et d'abattement où elle le

voyait, et hasardait déjà sa chaussure délicate dans la vase, lorsque

Albert lui dit en éteignant son flambeau:

«Adieu donc, Consuelo! je vois à votre aversion pour moi que je dois

rentrer dans la nuit éternelle, et, comme un spectre évoqué par vous un

instant, retourner à ma tombe après n'avoir réussi qu'à vous faire peur.

--Non! votre vie m'appartient! s'écria Consuelo en se retournant et en

l'arrêtant; vous m'avez fait le serment de ne plus rentrer sans moi dans

cette caverne, et vous n'avez pas le droit de le reprendre.

--Et pourquoi voulez-vous imposer le fardeau de la vie humaine au fantôme

d'un homme? Le solitaire n'est que l'ombre d'un mortel, et celui qui n'est

point aimé est seul partout et avec tous.

--Albert, Albert! vous me déchirez le coeur. Venez, portez-moi dehors.

Il me semble qu'à la pleine lumière du jour, je verrai enfin clair dans ma

propre destinée.»

Consuelo, Tome 2 (1861) · 第 20 / 40 题