La porte de _l'église_ était restée ouverte; Consuelo s'arrêta sur le
seuil pour examiner et le virtuose inspiré et l'étrange sanctuaire. Cette
prétendue église n'était qu'une grotte immense, taillée, ou, pour mieux
dire, brisée dans le roc, irrégulièrement, par les mains de la nature, et
creusée en grande partie par le travail souterrain des eaux. Quelques
torches éparses plantées sur des blocs gigantesques éclairaient de reflets
fantastiques les flancs verdâtres du rocher, et tremblotaient devant
de sombres profondeurs, où nageaient les formes vagues des longues
stalactites, semblables à des spectres qui cherchent et fuient tour à tour
la lumière. Les énormes sédiments que l'eau avait déposés autrefois sur
les flancs de la caverne offraient mille capricieux aspects. Tantôt ils
se roulaient comme de monstrueux serpents qui s'enlacent et se dévorent
les uns les autres, tantôt ils partaient du sol et descendaient de la
voûte en aiguilles formidables, dont la rencontre les faisait ressembler
à des dents colossales hérissées à l'entrée des gueules béantes que
formaient les noirs enfoncements du rocher. Ailleurs on eût dit d'informes
statues, géantes représentations des dieux barbares de l'antiquité. Une
végétation rocailleuse, de grands lichens rudes comme des écailles de
dragon, des festons de scolopendre aux feuilles larges et pesantes,
des massifs de jeunes cyprès plantés récemment dans le milieu de
l'enceinte sur des éminences de terres rapportées qui ressemblaient à des
tombeaux, tout donnait à ce lieu un caractère sombre, grandiose, et
terrible, qui frappa vivement la jeune artiste. Au premier sentiment
d'effroi succéda bientôt l'admiration. Elle approcha, et vit Albert
debout, au bord de la source qui surgissait au centre de la caverne. Cette
eau, quoique abondante en jaillissement, était encaissée dans un bassin si
profond, qu'aucun bouillonnement n'était sensible à la surface. Elle était
unie et immobile comme un bloc de sombre saphir, et les belles plantes
aquatiques dont Albert et Zdenko avaient entouré ses marges n'étaient pas
agitées du moindre tressaillement. La source était chaude à son point de
départ, et les tièdes exhalaisons qu'elle répandait dans la caverne y
entretenaient une atmosphère douce et moite qui favorisait la végétation.
Elle sortait de son bassin par plusieurs ramifications, dont les unes
se perdaient sous les rochers avec un bruit sourd, et dont les autres se
promenaient silencieusement en ruisseaux limpides dans l'intérieur de la
grotte, pour disparaître dans les enfoncements obscurs qui en reculaient
indéfiniment les limites.
Lorsque le comte Albert, qui jusque-là n'avait fait qu'essayer les cordes
de son violon, vit Consuelo s'avancer vers lui, il vint à sa rencontre, et
l'aida à franchir les méandres que formait la source, et sur lesquels il
avait jeté quelques troncs d'arbres aux endroits profonds.
En d'autres endroits, des rochers épars à fleur d'eau offraient un passage
facile à des pas exercés. Il lui tendit la main pour l'aider, et la
souleva quelquefois dans ses bras. Mais cette fois Consuelo eut peur, non
du torrent qui fuyait silencieux et sombre sous ses pieds, mais de ce
guide mystérieux vers lequel une sympathie irrésistible la portait, tandis
qu'une répulsion indéfinissable l'en éloignait en même temps. Arrivée au
bord de la source, elle vit, sur une large pierre qui la surplombait de
quelques pieds, un objet peu propre à la rassurer. C'était une sorte
de monument quadrangulaire, formé d'ossements et de crânes humains,
artistement agencés comme on en voit dans les catacombes.
«N'en soyez point émue, lui dit Albert, qui la sentit tressaillir. Ces
nobles restes sont ceux des martyrs de ma religion, et ils forment l'autel
devant lequel j'aime à méditer et à prier.
--Quelle est donc votre religion, Albert? dit Consuelo avec une naïveté
mélancolique. Sont-ce là les ossements des Hussites ou des Catholiques?
Les uns et les autres ne furent-ils pas victimes d'une fureur impie, et
martyrs d'une foi également vive? Est-il vrai que vous ayez choisi la
croyance hussite, préférablement à celle de vos parents, et que les
réformes postérieures à celles de Jean Huss ne vous paraissent pas assez
austères ni assez énergiques? Parlez, Albert; que dois-je croire de ce
qu'on m'a dit de vous?
--Si l'on vous a dit que je préférais la réforme des Hussites à celle des
Luthériens, et le grand Procope au vindicatif Calvin, autant que je
préfère les exploits des Taborites à ceux des soldats de Wallenstein, on
vous a dit la vérité, Consuelo. Mais que vous importe ma croyance, à vous
qui, par intuition, pressentez la vérité, et connaissez la Divinité mieux
que moi? A Dieu ne plaise que je vous aie attirée dans ce lieu pour
surcharger votre âme pure et troubler votre paisible conscience des
méditations et des tourments de ma rêverie! Restez comme vous êtes,
Consuelo! Vous êtes née pieuse et sainte; de plus, vous êtes née pauvre
et obscure, et rien n'a tenté d'altérer en vous la droiture de la raison
et la lumière de l'équité. Nous pouvons prier ensemble sans discuter,
vous qui savez tout sans avoir rien appris, et moi qui sais fort peu après
avoir beaucoup cherché. Dans quelque temple que vous ayez à élever la
voix, la notion du vrai Dieu sera dans votre coeur, et le sentiment de la
vraie foi embrasera votre âme. Ce n'est donc pas pour vous instruire,
mais pour que la révélation passe de vous en moi, que j'ai désiré l'union
de nos voix et de nos esprits devant cet autel, construit avec les
ossements de mes pères.
--Je ne me trompais donc pas en pensant que ces nobles restes, comme vous
les appelez, sont ceux des Hussites précipités par la fureur sanguinaire
des guerres civiles dans la citerne du Schreckenstein, à l'époque de
votre ancêtre Jean Ziska, qui en fit, dit-on, d'horribles représailles. On
m'a raconté aussi qu'après avoir brûlé le village, il avait fait combler
le puits. Il me semble que je vois, dans l'obscurité de cette voûte,
au-dessus de ma tête, un cercle de pierres taillées qui annonce que nous
sommes précisément au-dessous de l'endroit où plusieurs fois je suis venue
m'asseoir, après m'être fatiguée à vous chercher en vain. Dites, comte
Albert, est-ce en effet le lieu que vous avez, m'a-t-on dit, baptisé la
Pierre d'Expiation?
--Oui, c'est ici, répondit Albert, que des supplices et des violences
atroces ont consacré l'asile de ma prière et le sanctuaire de ma douleur.
Vous voyez d'énormes blocs suspendus au-dessus de nos têtes, et d'autres
parsemés sur les bords de la source. La forte main des Taborites les y
lança, par l'ordre de celui qu'on appelait _le redoutable aveugle_; mais
ils ne servirent qu'à repousser les eaux vers les lits souterrains
qu'elles tendaient à se frayer. La construction du puits fut rompue, et
j'en ai fait disparaître les ruines sous les cyprès que j'y ai plantés; il
eût fallu pouvoir engloutir ici toute une montagne pour combler cette
caverne. Les blocs qui s'entassèrent dans le col de la citerne y furent
arrêtés par un escalier tournant, semblable à celui que vous avez eu le
courage de descendre dans le puits de mon parterre, au château des Géants.
Depuis, le travail d'affaissement de la montagne les a serrés et contenus
chaque jour davantage. S'il s'en échappe parfois quelque parcelle, c'est
seulement dans les fortes gelées des nuits d'hiver: vous n'avez donc rien
à craindre maintenant de la chute de ces pierres.
--Ce n'est pas là ce qui me préoccupe, Albert, reprit Consuelo en
reportant ses regards sur l'autel lugubre où il avait posé son
stradivarius. Je me demande pourquoi vous rendez un culte exclusif à la
mémoire et à la dépouille de ces victimes, comme s'il n'y avait pas eu des
martyrs dans l'autre parti, et comme si les crimes des uns étaient plus
pardonnables que ceux des autres.»
Consuelo parlait ainsi d'un ton sévère et en regardant Albert avec
méfiance. Le souvenir de Zdenko lui revenait à l'esprit, et toutes ses
questions avaient trait dans sa pensée à une sorte d'interrogatoire de
haute justice criminelle qu'elle lui eût fait subir, si elle l'eût osé.
L'émotion douloureuse qui s'empara tout à coup du comte lui sembla être
l'aveu d'un remords. Il passa ses mains sur son front, puis les pressa
contre sa poitrine, comme s'il l'eût sentie se déchirer. Son visage
changea d'une manière effrayante, et Consuelo craignit qu'il ne l'eût
trop bien comprise.
«Vous ne savez pas le mal que vous me faites! s'écria-t-il enfin en
s'appuyant sur l'ossuaire, et en courbant sa tête vers ces crânes
desséchés qui semblaient le regarder du fond de leurs creux orbites. Non,
vous ne pouvez pas le savoir, Consuelo! et vos froides réflexions
réveillent en moi la mémoire des jours funestes que j'ai traversés.
Vous ne savez pas que vous parlez à un homme qui a vécu des siècles de
douleur, et qui, après avoir été dans la main de Dieu, l'instrument
aveugle de l'inflexible justice, a reçu sa récompense et subi son
châtiment. J'ai tant souffert, tant pleuré, tant expié ma destinée
farouche, tant réparé les horreurs où la fatalité m'avait entraîné, que je
me flattais enfin de les pouvoir oublier. Oublier! c'était le besoin qui
dévorait ma poitrine ardente! c'était ma prière et mon voeu de tous les
instants! c'était le signe de mon alliance avec les hommes et de ma
réconciliation avec Dieu, que j'implorais ici depuis des années, prosterné
sur ces cadavres! Et lorsque je vous vis pour la première fois, Consuelo,
je commençai à espérer. Et lorsque vous avez eu pitié de moi, j'ai
commencé à croire que j'étais sauvé. Tenez, voyez cette couronne de fleurs
flétries et déjà prêtes à tomber en poussière, dont j'ai entouré le crâne
qui surmonte l'autel. Vous ne les reconnaissez pas; mais moi, je les ai
arrosées de bien des larmes amères et délicieuses: c'est vous qui les
aviez cueillies, c'est vous qui les aviez remises pour moi au compagnon de
ma misère, à l'hôte fidèle de ma sépulture. Eh bien, en les couvrant de
pleurs et de baisers, je me demandais avec anxiété si vous pourriez
jamais avoir une affection véritable et profonde pour un criminel tel que
moi, pour un fanatique sans pitié, pour un tyran sans entrailles...
--Mais quels sont donc ces crimes que vous avez commis? dit Consuelo avec
force, partagée entre mille sentiments divers, et enhardie par le profond
abattement d'Albert. Si vous avez une confession à faire, faites-la ici,
faites-la maintenant, devant moi, afin que je sache si je puis vous
absoudre et vous aimer.
--M'absoudre, oui! vous le pouvez; car celui que vous connaissez, Albert
de Rudolstadt, a eu une vie aussi pure que celle d'un petit enfant. Mais
celui que vous ne connaissez pas, Jean Ziska du Calice, a été entraîné
par la colère du ciel dans une carrière d'iniquités!»
Consuelo vit quelle imprudence elle avait commise en réveillant le feu qui
couvait sous la cendre, et en ramenant par ses questions le triste Albert
aux préoccupations de sa monomanie. Ce n'était plus le moment de les
combattre par le raisonnement: elle s'efforça de le calmer par les moyens
mêmes que sa démence lui indiquait.
«Il suffit, Albert, lui dit-elle. Si toute votre existence actuelle a été
consacrée à la prière et au repentir, vous n'avez plus rien à expier, et
Dieu pardonne à Jean Ziska.
--Dieu ne se révèle pas directement aux humbles créatures qui le servent,
répondit le comte en secouant la tête. Il les abaisse ou les encourage en
se servant des unes pour le salut ou pour le châtiment des autres. Nous
sommes tous les interprètes de sa volonté, quand nous cherchons à
réprimander ou à consoler nos semblables dans un esprit de charité. Vous
n'avez pas le droit, jeune fille, de prononcer sur moi les paroles de
l'absolution. Le prêtre lui-même n'a pas cette haute mission que l'orgueil
ecclésiastique lui attribue. Mais vous pouvez me communiquer la grâce
divine en m'aimant. Votre amour peut me réconcilier avec le ciel, et me
donner l'oubli des jours qu'on appelle l'histoire des siècles passés...
Vous me feriez de la part du Tout-Puissant les plus sublimes promesses,
que je ne pourrais vous croire; je ne verrais en cela qu'un noble et
généreux fanatisme. Mettez la main sur votre coeur, demandez-lui si ma
pensée l'habite, si mon amour le remplit, et s'il vous répond __oui_, ce
_oui_ sera la formule sacramentelle de mon absolution, le pacte de ma
réhabilitation, le charme qui fera descendre en moi le repos, le bonheur,
l'_oubli!_ C'est ainsi seulement que vous pourrez être la prêtresse de
mon culte, et que mon âme sera déliée dans le ciel, comme celle du
catholique croit l'être par la bouche de son confesseur. Dites que vous
m'aimez, s'écria-t-il en se tournant vers elle avec passion comme pour
l'entourer de ses bras.» Mais elle recula, effrayée du serment qu'il lui
demandait; et il retomba sur les ossements en exhalant un gémissement
profond, et en s'écriant: «Je savais bien qu'elle ne pourrait pas m'aimer,
que je ne serais jamais pardonné, que je n'_oublierais_ jamais les jours
où je ne l'ai pas connue!
--Albert, cher Albert, dit Consuelo profondément émue de la douleur qui
le déchirait, écoutez-moi avec un peu de courage. Vous me reprochez de
vouloir vous leurrer par l'idée d'un miracle, et cependant vous m'en
demandez un plus grand encore. Dieu, qui voit tout, et qui apprécie nos
mérites, peut tout pardonner. Mais une créature faible et bornée, comme
moi surtout, peut-elle comprendre et accepter, par le seul effort de sa
pensée et de son dévouement, un amour aussi étrange que le vôtre? Il me
semble que c'est à vous de m'inspirer cette affection exclusive que vous
demandez, et qu'il ne dépend pas de moi de vous donner, surtout lorsque je
vous connais encore si peu. Puisque nous parlons ici cette langue mystique
de la dévotion qui m'a été un peu enseignée dans mon enfance, je vous
dirai qu'il faut être en état de grâce pour être relevé de ses fautes.
Eh bien, l'espèce d'absolution que vous demandez à mon amour, la
méritez-vous? Vous réclamez le sentiment le plus pur, le plus tendre, le
plus doux; et il me semble que votre âme n'est disposée ni à la douceur,
ni à la tendresse. Vous y nourrissez les plus sombres pensées, et comme
d'éternels ressentiments.
--Que voulez-vous dire, Consuelo? Je ne vous entends pas.
--Je veux dire que vous êtes toujours en proie à des rêves funestes, à des
idées de meurtre, à des visions sanguinaires. Vous pleurez sur des crimes
que vous croyez avoir commis il y a plusieurs siècles, et dont vous
chérissez en même temps le souvenir; car vous les appelez glorieux et
sublimes, vous les attribuez à la volonté du ciel, à la juste colère de
Dieu. Enfin, vous êtes effrayé et orgueilleux à la fois de jouer dans
votre imagination le rôle d'une espèce d'ange exterminateur. En supposant
que vous ayez été vraiment, dans le passé, un homme de vengeance et de
destruction, on dirait que vous avez gardé l'instinct, la tentation,
et presque le goût de cette destinée affreuse, puisque vous regardez
toujours au delà de votre vie présente, et que vous pleurez sur vous comme
sur un criminel condamné à l'être encore.
--Non, grâce au Père tout-puissant des âmes, qui les reprend et les
retrempe dans l'amour de son sein pour les rendre à l'activité de la vie!
s'écria Rudolstadt en levant ses bras vers le ciel; non, je n'ai conservé
aucun instinct de violence et de férocité. C'est bien assez de savoir que
j'ai été condamné à traverser, le glaive et la torche à la main, ces temps
barbares que nous appelions, dans notre langage fanatique et hardi,
_le temps du zèle et de la fureur_. Mais vous ne savez point l'histoire,
sublime enfant; vous ne comprenez pas le passé; et les destinées des
nations, où vous avez toujours eu sans doute une mission de paix, un rôle
d'ange consolateur, sont devant vos yeux comme des énigmes. Il faut que
vous sachiez pourtant quelque chose de ces effrayantes vérités, et que
vous ayez une idée de ce que la justice de Dieu commande parfois aux
hommes infortunés.
--Parlez donc, Albert; expliquez-moi ce que de vaines disputes sur les
cérémonies de la communion ont pu avoir de si important et de si sacré de
part ou d'autre, pour que les nations se soient égorgées au nom de la
divine Eucharistie.
--Vous avez raison de l'appeler divine, répondit Albert en s'asseyant
auprès de Consuelo sur le bord de la source. Ce simulacre de l'égalité,
cette cérémonie instituée par un être divin entre tous les hommes, pour
éterniser le principe de la fraternité, ne mérite pas moins de votre
bouche, ô vous qui êtes l'égale des plus grandes puissances et des plus
nobles créatures dont puisse s'enorgueillir la race humaine! Et cependant
il est encore des êtres vaniteux et insensés qui vous regarderont comme
d'une race inférieure à la leur, et qui croiront votre sang moins précieux
que celui des rois et des princes de la terre. Que penseriez-vous de moi,
Consuelo, si, parce que je suis issu de ces rois et de ces princes, je
m'élevais dans ma pensée au-dessus de vous?
--Je vous pardonnerais un préjugé que toute votre caste regarde comme
sacré, et contre lequel je n'ai jamais songé à me révolter, heureuse que
je suis d'être née libre et pareille aux petits, que j'aime plus que les
grands.
--Vous me le pardonneriez, Consuelo; mais vous ne m'estimeriez guère; et
vous ne seriez point ici, seule avec moi, tranquille auprès d'un homme qui
vous adore, et certaine qu'il vous respectera autant que si vous étiez
proclamée, par droit de naissance, impératrice de la Germanie. Oh!
laissez-moi croire que, sans cette connaissance de mon caractère et de mes
principes, vous n'auriez pas eu pour moi cette céleste pitié qui vous a
amenée ici la première fois. Eh bien, ma soeur chérie, reconnaissez donc
dans votre coeur, auquel je m'adresse (sans vouloir fatiguer votre esprit
de raisonnements philosophiques), que l'égalité est sainte, que c'est la
volonté du père des hommes, et que le devoir des hommes est de chercher à
l'établir entre eux. Lorsque les peuples étaient fortement attachés aux
cérémonies de leur culte, la communion représentait pour eux toute
l'égalité dont les lois sociales leur permettaient de jouir. Les pauvres
et les faibles y trouvaient une consolation et une promesse religieuse,
qui leur faisait supporter leurs mauvais jours, et espérer, dans l'avenir
du monde, des jours meilleurs pour leurs descendants. La nation bohème
avait toujours voulu observer les mêmes rites eucharistiques que les
apôtres avaient enseignés et pratiqués. C'était bien la communion antique
et fraternelle, le banquet de l'égalité, la représentation du règne de
Dieu, c'est-à-dire de la vie de communauté, qui devait se réaliser sur la
face de la terre. Un jour, l'église romaine qui avait rangé les peuples et
les rois sous sa loi despotique et ambitieuse, voulut séparer le chrétien
du prêtre, la nation du sacerdoce, le peuple du clergé. Elle mit le calice
dans les mains de ses ministres, afin qu'ils pussent cacher la Divinité
dans des tabernacles mystérieux; et, par des interprétations absurdes, ces
prêtres érigèrent l'Eucharistie en un culte idolâtrique, auquel les
citoyens n'eurent droit de participer que selon leur bon plaisir. Ils
prirent les clefs des consciences dans le secret de la confession; et
la coupe sainte, la coupe glorieuse où l'indigent allait désaltérer et
retremper son âme, fut enfermée dans des coffres de cèdre et d'or, d'où
elle ne sortait plus que pour approcher des lèvres du prêtre. Lui seul
était digne de boire le sang et les larmes du Christ. L'humble croyant
devait s'agenouiller devant lui, et lécher sa main pour manger le pain des
anges! Comprenez-vous maintenant pourquoi le peuple s'écria tout d'une
voix: _La coupe! rendez-nous la coupe!_ La coupe aux petits, la coupe
aux enfants, aux femmes, aux pécheurs et aux aliénés! la coupe à tous les
pauvres, à tous les infirmes de corps et d'esprit; tel fut le cri de
révolte et de ralliement de toute la Bohême. Vous savez le reste,
Consuelo; vous savez qu'à cette idée première, qui résumait dans un
symbole religieux toute la joie, tous les nobles besoins d'un peuple fier
et généreux, vinrent se rattacher, par suite de la persécution, et au
sein d'une lutte terrible contre les nations environnantes, toutes les
idées de liberté patriotique et d'honneur national. La conquête de la
coupe entraîna les plus nobles conquêtes, et créa une société nouvelle.
Et maintenant si l'histoire, interprétée par des juges ignorants ou
sceptiques, vous dit que la fureur du sang et la soif de l'or allumèrent
seules ces guerres funestes, soyez sûre que c'est un mensonge fait à
Dieu et aux hommes. Il est bien vrai que les haines et les ambitions
Particulières vinrent souiller les exploits de nos pères; mais c'était le
vieil esprit de domination et d'avidité qui rongeait toujours les riches
et les nobles. Eux seuls compromirent et trahirent dix fois la cause
sainte. Le peuple, barbare mais sincère, fanatique mais inspiré, s'incarna
dans des sectes dont les noms poétiques vous sont connus. Les Taborites,
les Orébites, les Orphelins, les Frères de l'union, c'était là le peuple
martyr de sa croyance, réfugié sur les montagnes, observant dans sa
rigueur la loi de partage et d'égalité absolue, ayant foi à la vie
éternelle de l'âme dans les habitants du monde terrestre, attendant la
venue et le festin de Jésus-Christ, la résurrection de Jean Huss, de Jean
Ziska, de Procope Rase, et de tous ces chefs invincibles qui avaient
prêché et servi la liberté. Cette croyance n'est point une fiction, selon
moi, Consuelo. Notre rôle sur la terre n'est pas si court qu'on le suppose
communément, et nos devoirs s'étendent au delà de la tombe. Quant à
l'attachement étroit et puéril qu'il plaît au chapelain, et peut-être
à mes bons et faibles parents, de m'attribuer pour les pratiques et
les formules du culte hussitique, s'il est vrai que, dans mes jours
d'agitation et de fièvre, j'aie paru confondre le symbole avec le
principe, la figure avec l'idée, ne me méprisez pas trop, Consuelo. Au
fond de ma pensée je n'ai jamais voulu faire revivre en moi ces rites
oubliés, qui n'auraient plus de sens aujourd'hui. Ce sont d'autres
figures et d'autres symboles qui conviendraient aujourd'hui à des hommes
plus éclairés, s'ils consentaient à ouvrir les yeux, et si le joug de
l'esclavage permettait aux peuples de chercher la religion de la liberté.
On a durement et faussement interprété mes sympathies, mes goûts et mes
habitudes. Las de voir la stérilité et la vanité de l'intelligence des
hommes de ce siècle, j'ai eu besoin de retremper mon coeur compatissant
dans le commerce des esprits simples ou malheureux. Ces fous, ces
vagabonds, tous ces enfants déshérités des biens de la terre et de
l'affection de leurs semblables, j'ai pris plaisir à converser avec eux;
à retrouver, dans les innocentes divagations de ceux qu'on appelle
insensés, les lueurs fugitives, mais souvent éclatantes, de la logique
divine; dans les aveux de ceux qu'on appelle coupables et réprouvés, les
traces profondes, quoique souillées, de la justice et de l'innocence,
sous la forme de remords et de regrets. En me voyant agir ainsi,
m'asseoir à la table de l'ignorant et au chevet du bandit, on en a conclu
charitablement que je me livrais à des pratiques d'hérésie, et même de
sorcellerie. Que puis-je répondre à de telles accusations? Et quand mon
esprit, frappé de lectures et de méditations sur l'histoire de mon pays,
s'est trahi par des paroles qui ressemblaient au délire, et qui en étaient
peut-être, on a eu peur de moi, comme d'un frénétique, inspiré par le
diable ... Le diable! savez-vous ce que c'est, Consuelo, et dois-je vous
expliquer cette mystérieuse allégorie, créée par les prêtres de toutes les
religions?
--Oui, mon ami, dit Consuelo, qui, rassurée et presque persuadée, avait
oublié sa main dans celles d'Albert. Expliquez-moi ce que c'est que Satan.
A vous dire vrai, quoique j'aie toujours cru en Dieu, et que je ne me sois
jamais révoltée ouvertement contre ce qu'on m'en a appris, je n'ai jamais
pu croire au diable. S'il existait, Dieu l'enchaînerait si loin de lui et
de nous, que nous ne pourrions pas le savoir.
--S'il existait, il ne pourrait être qu'une création monstrueuse de ce
Dieu, que les sophistes les plus impies ont mieux aimé nier que de ne pas
le reconnaître pour le type et l'idéal de toute perfection, de toute
science, et de tout amour. Comment la perfection aurait-elle pu enfanter
le mal; la science, le mensonge; l'amour, la haine et la perversité? C'est
une fable qu'il faut renvoyer à l'enfance du genre humain, alors que les
fléaux et les tourmentes du monde physique faisaient penser aux craintifs
enfants de la terre qu'il y avait deux dieux, deux esprits créateurs et
souverains, l'un source de tous les biens, l'autre de tous les maux; deux
principes presque égaux, puisque le règne d'Éblis devait durer des siècles
innombrables, et ne céder qu'après de formidables combats dans les sphères
de l'empyrée. Mais pourquoi, après la prédication de Jésus et la lumière
pure de l'Évangile, les prêtres osèrent-ils ressusciter et sanctionner
dans l'esprit des peuples cette croyance grossière de leurs antiques
aïeux? C'est que, soit insuffisance, soit mauvaise interprétation de la
doctrine apostolique, la notion du bien et du mal était restée obscure
et inachevée dans l'esprit des hommes. On avait admis et consacré le
principe de division absolue dans les droits et dans les destinées de
l'esprit et de la chair, dans les attributions du spirituel et du
temporel. L'ascétisme chrétien exaltait l'âme, et flétrissait le corps.
Peu à peu, le fanatisme ayant poussé à l'excès cette réprobation de la vie
matérielle, et la société ayant gardé, malgré la doctrine de Jésus, le
régime antique des castes, une petite portion des hommes continua de vivre
et de régner par l'intelligence, tandis que le grand nombre végéta dans
les ténèbres de la superstition. Il arriva alors en réalité que les castes
éclairées et puissantes, le clergé surtout, furent l'âme de la société,
et que le peuple n'en fut que le corps. Quel était donc, dans ce sens, le
vrai patron des êtres intelligents? Dieu; et celui des ignorants? Le
diable; car Dieu donnait la vie de l'âme, et proscrivait la vie des sens,
vers laquelle Satan attirait toujours les hommes faibles et grossiers.
Une secte mystérieuse et singulière rêva, entre beaucoup d'autres, de
réhabiliter la vie de la chair, et de réunir dans un seul principe divin
ces deux principes arbitrairement divisés. Elle voulut sanctionner
l'amour, l'égalité, la communauté de tous, les éléments de bonheur.
C'était une idée juste et sainte. Quels en furent les abus et les excès,
il n'importe. Elle chercha donc à relever de son abjection le prétendu
principe du mal, et à le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien.
Satan fut absous et réintégré par ces philosophes dans le choeur des
esprits célestes; et par de poétiques interprétations, ils affectèrent de
regarder Michel et les archanges de sa milice comme des oppresseurs et des
usurpateurs de gloire et de puissance. C'était bien vraiment la figure
des pontifes et des princes de l'Église, de ceux qui avaient refoulé dans
les fictions de l'enfer la religion de l'égalité et le principe du bonheur
pour la famille humaine. Le sombre et triste Lucifer sortit donc des
abîmes où il rugissait enchaîné, comme le divin Prométhée, depuis tant de
siècles. Ses libérateurs n'osèrent l'invoquer hautement; mais dans des
formules mystérieuses et profondes, ils exprimèrent l'idée de son
apothéose et de son règne futur sur l'humanité, trop longtemps détrônée,
avilie et calomniée comme lui. Mais sans doute je vous fatigue avec ces
explications. Pardonnez-les-moi, chère Consuelo. On m'a représenté à vous
comme l'antechrist et l'adorateur du démon; je voulais me justifier, et me
montrer à vous un peu moins superstitieux que ceux qui m'accusent.
--Vous ne fatiguez nullement mon attention, dit Consuelo avec un doux
sourire, et je suis fort satisfaite d'apprendre que je n'ai point fait un
pacte avec l'ennemi du genre humain en me servant, une certaine nuit, de
la formule des Lollards.
--Je vous trouve bien savante sur ce point, reprit Albert.»
Et il continua de lui expliquer le sens élevé de ces grandes vérités dites
hérétiques, que les sophistes du catholicisme ont ensevelies sous les
accusations et les arrêts de leur mauvaise foi. Il s'anima peu à peu en
révélant les études, les contemplations et les rêveries austères qui
l'avaient lui-même conduit à l'ascétisme et à la superstition, dans
des temps qu'il croyait plus éloignés qu'ils ne l'étaient en effet. En
s'efforçant de rendre cette confession claire et naïve, il arriva à
une lucidité d'esprit extraordinaire, parla de lui-même avec autant de
sincérité et de jugement que s'il se fût agi d'un autre, et condamna les
misères et les défaillances de sa propre raison comme s'il eût été depuis
longtemps guéri de ces dangereuses atteintes. Il parlait avec tant de
sagesse, qu'à part la notion du temps, qui semblait inappréciable pour
lui dans le détail de sa vie présente (puisqu'il en vint à se blâmer de
s'être cru autrefois Jean Ziska, Wratislaw, Podiebrad, et plusieurs autres
personnages du passé, sans se rappeler qu'une demi-heure auparavant il
était retombé dans cette aberration), il était impossible à Consuelo de ne
pas reconnaître en lui un homme supérieur, éclairé de connaissances
plus étendues et d'idées plus généreuses, et plus justes par conséquent,
qu'aucun de ceux qu'elle avait rencontrés.
--Peu à peu l'attention et l'intérêt avec lesquels elle l'écoutait, la
vive intelligence qui brillait dans les grands yeux de cette jeune fille,
prompte à comprendre, patiente à suivre toute étude, et puissante pour
s'assimiler tout élément de connaissance élevée, animèrent Rudolstadt
d'une conviction toujours plus profonde, et son éloquence devint
saisissante. Consuelo, après quelques questions et quelques objections
auxquelles il sut répondre heureusement, ne songea plus tant à satisfaire
sa curiosité naturelle pour les idées, qu'à jouir de l'espèce d'enivrement
d'admiration que lui causait Albert. Elle oublia tout ce qui l'avait émue
dans la journée, et Anzoleto, et Zdenko, et les ossements qu'elle avait
devant les yeux. Une sorte de fascination s'empara d'elle; et le lieu
pittoresque où elle se trouvait, avec ses cyprès, ses rochers terribles,
et son autel lugubre, lui parut, à la lueur mouvante des torches, une
sorte d'Elysée magique où se promenaient d'augustes et solennelles
apparitions. Elle tomba, quoique bien éveillée, dans une espèce de
somnolence de ces facultés d'examen qu'elle avait tenues un peu trop
tendues pour son organisation poétique. N'entendant plus ce que lui disait
Albert, mais plongée dans une extase délicieuse, elle s'attendrit à l'idée
de ce Satan qu'il lui avait montré comme une grande idée méconnue, et que
son imagination d'artiste reconstruisait comme une belle figure pâle et
douloureuse, soeur de celle du Christ, et doucement penchée vers elle la
fille du peuple et l'enfant proscrit de la famille universelle. Tout à
coup elle s'aperçut qu'Albert ne lui parlait plus, qu'il ne tenait plus sa
main, qu'il n'était plus assis à ses côtés, mais qu'il était debout à deux
pas d'elle, auprès de l'ossuaire, et qu'il jouait sur son violon l'étrange
musique dont elle avait été déjà surprise et charmée.