LIV.

La porte de _l'église_ était restée ouverte; Consuelo s'arrêta sur le

seuil pour examiner et le virtuose inspiré et l'étrange sanctuaire. Cette

prétendue église n'était qu'une grotte immense, taillée, ou, pour mieux

dire, brisée dans le roc, irrégulièrement, par les mains de la nature, et

creusée en grande partie par le travail souterrain des eaux. Quelques

torches éparses plantées sur des blocs gigantesques éclairaient de reflets

fantastiques les flancs verdâtres du rocher, et tremblotaient devant

de sombres profondeurs, où nageaient les formes vagues des longues

stalactites, semblables à des spectres qui cherchent et fuient tour à tour

la lumière. Les énormes sédiments que l'eau avait déposés autrefois sur

les flancs de la caverne offraient mille capricieux aspects. Tantôt ils

se roulaient comme de monstrueux serpents qui s'enlacent et se dévorent

les uns les autres, tantôt ils partaient du sol et descendaient de la

voûte en aiguilles formidables, dont la rencontre les faisait ressembler

à des dents colossales hérissées à l'entrée des gueules béantes que

formaient les noirs enfoncements du rocher. Ailleurs on eût dit d'informes

statues, géantes représentations des dieux barbares de l'antiquité. Une

végétation rocailleuse, de grands lichens rudes comme des écailles de

dragon, des festons de scolopendre aux feuilles larges et pesantes,

des massifs de jeunes cyprès plantés récemment dans le milieu de

l'enceinte sur des éminences de terres rapportées qui ressemblaient à des

tombeaux, tout donnait à ce lieu un caractère sombre, grandiose, et

terrible, qui frappa vivement la jeune artiste. Au premier sentiment

d'effroi succéda bientôt l'admiration. Elle approcha, et vit Albert

debout, au bord de la source qui surgissait au centre de la caverne. Cette

eau, quoique abondante en jaillissement, était encaissée dans un bassin si

profond, qu'aucun bouillonnement n'était sensible à la surface. Elle était

unie et immobile comme un bloc de sombre saphir, et les belles plantes

aquatiques dont Albert et Zdenko avaient entouré ses marges n'étaient pas

agitées du moindre tressaillement. La source était chaude à son point de

départ, et les tièdes exhalaisons qu'elle répandait dans la caverne y

entretenaient une atmosphère douce et moite qui favorisait la végétation.

Elle sortait de son bassin par plusieurs ramifications, dont les unes

se perdaient sous les rochers avec un bruit sourd, et dont les autres se

promenaient silencieusement en ruisseaux limpides dans l'intérieur de la

grotte, pour disparaître dans les enfoncements obscurs qui en reculaient

indéfiniment les limites.

Lorsque le comte Albert, qui jusque-là n'avait fait qu'essayer les cordes

de son violon, vit Consuelo s'avancer vers lui, il vint à sa rencontre, et

l'aida à franchir les méandres que formait la source, et sur lesquels il

avait jeté quelques troncs d'arbres aux endroits profonds.

En d'autres endroits, des rochers épars à fleur d'eau offraient un passage

facile à des pas exercés. Il lui tendit la main pour l'aider, et la

souleva quelquefois dans ses bras. Mais cette fois Consuelo eut peur, non

du torrent qui fuyait silencieux et sombre sous ses pieds, mais de ce

guide mystérieux vers lequel une sympathie irrésistible la portait, tandis

qu'une répulsion indéfinissable l'en éloignait en même temps. Arrivée au

bord de la source, elle vit, sur une large pierre qui la surplombait de

quelques pieds, un objet peu propre à la rassurer. C'était une sorte

de monument quadrangulaire, formé d'ossements et de crânes humains,

artistement agencés comme on en voit dans les catacombes.

«N'en soyez point émue, lui dit Albert, qui la sentit tressaillir. Ces

nobles restes sont ceux des martyrs de ma religion, et ils forment l'autel

devant lequel j'aime à méditer et à prier.

--Quelle est donc votre religion, Albert? dit Consuelo avec une naïveté

mélancolique. Sont-ce là les ossements des Hussites ou des Catholiques?

Les uns et les autres ne furent-ils pas victimes d'une fureur impie, et

martyrs d'une foi également vive? Est-il vrai que vous ayez choisi la

croyance hussite, préférablement à celle de vos parents, et que les

réformes postérieures à celles de Jean Huss ne vous paraissent pas assez

austères ni assez énergiques? Parlez, Albert; que dois-je croire de ce

qu'on m'a dit de vous?

--Si l'on vous a dit que je préférais la réforme des Hussites à celle des

Luthériens, et le grand Procope au vindicatif Calvin, autant que je

préfère les exploits des Taborites à ceux des soldats de Wallenstein, on

vous a dit la vérité, Consuelo. Mais que vous importe ma croyance, à vous

qui, par intuition, pressentez la vérité, et connaissez la Divinité mieux

que moi? A Dieu ne plaise que je vous aie attirée dans ce lieu pour

surcharger votre âme pure et troubler votre paisible conscience des

méditations et des tourments de ma rêverie! Restez comme vous êtes,

Consuelo! Vous êtes née pieuse et sainte; de plus, vous êtes née pauvre

et obscure, et rien n'a tenté d'altérer en vous la droiture de la raison

et la lumière de l'équité. Nous pouvons prier ensemble sans discuter,

vous qui savez tout sans avoir rien appris, et moi qui sais fort peu après

avoir beaucoup cherché. Dans quelque temple que vous ayez à élever la

voix, la notion du vrai Dieu sera dans votre coeur, et le sentiment de la

vraie foi embrasera votre âme. Ce n'est donc pas pour vous instruire,

mais pour que la révélation passe de vous en moi, que j'ai désiré l'union

de nos voix et de nos esprits devant cet autel, construit avec les

ossements de mes pères.

--Je ne me trompais donc pas en pensant que ces nobles restes, comme vous

les appelez, sont ceux des Hussites précipités par la fureur sanguinaire

des guerres civiles dans la citerne du Schreckenstein, à l'époque de

votre ancêtre Jean Ziska, qui en fit, dit-on, d'horribles représailles. On

m'a raconté aussi qu'après avoir brûlé le village, il avait fait combler

le puits. Il me semble que je vois, dans l'obscurité de cette voûte,

au-dessus de ma tête, un cercle de pierres taillées qui annonce que nous

sommes précisément au-dessous de l'endroit où plusieurs fois je suis venue

m'asseoir, après m'être fatiguée à vous chercher en vain. Dites, comte

Albert, est-ce en effet le lieu que vous avez, m'a-t-on dit, baptisé la

Pierre d'Expiation?

--Oui, c'est ici, répondit Albert, que des supplices et des violences

atroces ont consacré l'asile de ma prière et le sanctuaire de ma douleur.

Vous voyez d'énormes blocs suspendus au-dessus de nos têtes, et d'autres

parsemés sur les bords de la source. La forte main des Taborites les y

lança, par l'ordre de celui qu'on appelait _le redoutable aveugle_; mais

ils ne servirent qu'à repousser les eaux vers les lits souterrains

qu'elles tendaient à se frayer. La construction du puits fut rompue, et

j'en ai fait disparaître les ruines sous les cyprès que j'y ai plantés; il

eût fallu pouvoir engloutir ici toute une montagne pour combler cette

caverne. Les blocs qui s'entassèrent dans le col de la citerne y furent

arrêtés par un escalier tournant, semblable à celui que vous avez eu le

courage de descendre dans le puits de mon parterre, au château des Géants.

Depuis, le travail d'affaissement de la montagne les a serrés et contenus

chaque jour davantage. S'il s'en échappe parfois quelque parcelle, c'est

seulement dans les fortes gelées des nuits d'hiver: vous n'avez donc rien

à craindre maintenant de la chute de ces pierres.

--Ce n'est pas là ce qui me préoccupe, Albert, reprit Consuelo en

reportant ses regards sur l'autel lugubre où il avait posé son

stradivarius. Je me demande pourquoi vous rendez un culte exclusif à la

mémoire et à la dépouille de ces victimes, comme s'il n'y avait pas eu des

martyrs dans l'autre parti, et comme si les crimes des uns étaient plus

pardonnables que ceux des autres.»

Consuelo parlait ainsi d'un ton sévère et en regardant Albert avec

méfiance. Le souvenir de Zdenko lui revenait à l'esprit, et toutes ses

questions avaient trait dans sa pensée à une sorte d'interrogatoire de

haute justice criminelle qu'elle lui eût fait subir, si elle l'eût osé.

L'émotion douloureuse qui s'empara tout à coup du comte lui sembla être

l'aveu d'un remords. Il passa ses mains sur son front, puis les pressa

contre sa poitrine, comme s'il l'eût sentie se déchirer. Son visage

changea d'une manière effrayante, et Consuelo craignit qu'il ne l'eût

trop bien comprise.

«Vous ne savez pas le mal que vous me faites! s'écria-t-il enfin en

s'appuyant sur l'ossuaire, et en courbant sa tête vers ces crânes

desséchés qui semblaient le regarder du fond de leurs creux orbites. Non,

vous ne pouvez pas le savoir, Consuelo! et vos froides réflexions

réveillent en moi la mémoire des jours funestes que j'ai traversés.

Vous ne savez pas que vous parlez à un homme qui a vécu des siècles de

douleur, et qui, après avoir été dans la main de Dieu, l'instrument

aveugle de l'inflexible justice, a reçu sa récompense et subi son

châtiment. J'ai tant souffert, tant pleuré, tant expié ma destinée

farouche, tant réparé les horreurs où la fatalité m'avait entraîné, que je

me flattais enfin de les pouvoir oublier. Oublier! c'était le besoin qui

dévorait ma poitrine ardente! c'était ma prière et mon voeu de tous les

instants! c'était le signe de mon alliance avec les hommes et de ma

réconciliation avec Dieu, que j'implorais ici depuis des années, prosterné

sur ces cadavres! Et lorsque je vous vis pour la première fois, Consuelo,

je commençai à espérer. Et lorsque vous avez eu pitié de moi, j'ai

commencé à croire que j'étais sauvé. Tenez, voyez cette couronne de fleurs

flétries et déjà prêtes à tomber en poussière, dont j'ai entouré le crâne

qui surmonte l'autel. Vous ne les reconnaissez pas; mais moi, je les ai

arrosées de bien des larmes amères et délicieuses: c'est vous qui les

aviez cueillies, c'est vous qui les aviez remises pour moi au compagnon de

ma misère, à l'hôte fidèle de ma sépulture. Eh bien, en les couvrant de

pleurs et de baisers, je me demandais avec anxiété si vous pourriez

jamais avoir une affection véritable et profonde pour un criminel tel que

moi, pour un fanatique sans pitié, pour un tyran sans entrailles...

--Mais quels sont donc ces crimes que vous avez commis? dit Consuelo avec

force, partagée entre mille sentiments divers, et enhardie par le profond

abattement d'Albert. Si vous avez une confession à faire, faites-la ici,

faites-la maintenant, devant moi, afin que je sache si je puis vous

absoudre et vous aimer.

--M'absoudre, oui! vous le pouvez; car celui que vous connaissez, Albert

de Rudolstadt, a eu une vie aussi pure que celle d'un petit enfant. Mais

celui que vous ne connaissez pas, Jean Ziska du Calice, a été entraîné

par la colère du ciel dans une carrière d'iniquités!»

Consuelo vit quelle imprudence elle avait commise en réveillant le feu qui

couvait sous la cendre, et en ramenant par ses questions le triste Albert

aux préoccupations de sa monomanie. Ce n'était plus le moment de les

combattre par le raisonnement: elle s'efforça de le calmer par les moyens

mêmes que sa démence lui indiquait.

«Il suffit, Albert, lui dit-elle. Si toute votre existence actuelle a été

consacrée à la prière et au repentir, vous n'avez plus rien à expier, et

Dieu pardonne à Jean Ziska.

--Dieu ne se révèle pas directement aux humbles créatures qui le servent,

répondit le comte en secouant la tête. Il les abaisse ou les encourage en

se servant des unes pour le salut ou pour le châtiment des autres. Nous

sommes tous les interprètes de sa volonté, quand nous cherchons à

réprimander ou à consoler nos semblables dans un esprit de charité. Vous

n'avez pas le droit, jeune fille, de prononcer sur moi les paroles de

l'absolution. Le prêtre lui-même n'a pas cette haute mission que l'orgueil

ecclésiastique lui attribue. Mais vous pouvez me communiquer la grâce

divine en m'aimant. Votre amour peut me réconcilier avec le ciel, et me

donner l'oubli des jours qu'on appelle l'histoire des siècles passés...

Vous me feriez de la part du Tout-Puissant les plus sublimes promesses,

que je ne pourrais vous croire; je ne verrais en cela qu'un noble et

généreux fanatisme. Mettez la main sur votre coeur, demandez-lui si ma

pensée l'habite, si mon amour le remplit, et s'il vous répond __oui_, ce

_oui_ sera la formule sacramentelle de mon absolution, le pacte de ma

réhabilitation, le charme qui fera descendre en moi le repos, le bonheur,

l'_oubli!_ C'est ainsi seulement que vous pourrez être la prêtresse de

mon culte, et que mon âme sera déliée dans le ciel, comme celle du

catholique croit l'être par la bouche de son confesseur. Dites que vous

m'aimez, s'écria-t-il en se tournant vers elle avec passion comme pour

l'entourer de ses bras.» Mais elle recula, effrayée du serment qu'il lui

demandait; et il retomba sur les ossements en exhalant un gémissement

profond, et en s'écriant: «Je savais bien qu'elle ne pourrait pas m'aimer,

que je ne serais jamais pardonné, que je n'_oublierais_ jamais les jours

où je ne l'ai pas connue!

--Albert, cher Albert, dit Consuelo profondément émue de la douleur qui

le déchirait, écoutez-moi avec un peu de courage. Vous me reprochez de

vouloir vous leurrer par l'idée d'un miracle, et cependant vous m'en

demandez un plus grand encore. Dieu, qui voit tout, et qui apprécie nos

mérites, peut tout pardonner. Mais une créature faible et bornée, comme

moi surtout, peut-elle comprendre et accepter, par le seul effort de sa

pensée et de son dévouement, un amour aussi étrange que le vôtre? Il me

semble que c'est à vous de m'inspirer cette affection exclusive que vous

demandez, et qu'il ne dépend pas de moi de vous donner, surtout lorsque je

vous connais encore si peu. Puisque nous parlons ici cette langue mystique

de la dévotion qui m'a été un peu enseignée dans mon enfance, je vous

dirai qu'il faut être en état de grâce pour être relevé de ses fautes.

Eh bien, l'espèce d'absolution que vous demandez à mon amour, la

méritez-vous? Vous réclamez le sentiment le plus pur, le plus tendre, le

plus doux; et il me semble que votre âme n'est disposée ni à la douceur,

ni à la tendresse. Vous y nourrissez les plus sombres pensées, et comme

d'éternels ressentiments.

--Que voulez-vous dire, Consuelo? Je ne vous entends pas.

--Je veux dire que vous êtes toujours en proie à des rêves funestes, à des

idées de meurtre, à des visions sanguinaires. Vous pleurez sur des crimes

que vous croyez avoir commis il y a plusieurs siècles, et dont vous

chérissez en même temps le souvenir; car vous les appelez glorieux et

sublimes, vous les attribuez à la volonté du ciel, à la juste colère de

Dieu. Enfin, vous êtes effrayé et orgueilleux à la fois de jouer dans

votre imagination le rôle d'une espèce d'ange exterminateur. En supposant

que vous ayez été vraiment, dans le passé, un homme de vengeance et de

destruction, on dirait que vous avez gardé l'instinct, la tentation,

et presque le goût de cette destinée affreuse, puisque vous regardez

toujours au delà de votre vie présente, et que vous pleurez sur vous comme

sur un criminel condamné à l'être encore.

--Non, grâce au Père tout-puissant des âmes, qui les reprend et les

retrempe dans l'amour de son sein pour les rendre à l'activité de la vie!

s'écria Rudolstadt en levant ses bras vers le ciel; non, je n'ai conservé

aucun instinct de violence et de férocité. C'est bien assez de savoir que

j'ai été condamné à traverser, le glaive et la torche à la main, ces temps

barbares que nous appelions, dans notre langage fanatique et hardi,

_le temps du zèle et de la fureur_. Mais vous ne savez point l'histoire,

sublime enfant; vous ne comprenez pas le passé; et les destinées des

nations, où vous avez toujours eu sans doute une mission de paix, un rôle

d'ange consolateur, sont devant vos yeux comme des énigmes. Il faut que

vous sachiez pourtant quelque chose de ces effrayantes vérités, et que

vous ayez une idée de ce que la justice de Dieu commande parfois aux

hommes infortunés.

--Parlez donc, Albert; expliquez-moi ce que de vaines disputes sur les

cérémonies de la communion ont pu avoir de si important et de si sacré de

part ou d'autre, pour que les nations se soient égorgées au nom de la

divine Eucharistie.

--Vous avez raison de l'appeler divine, répondit Albert en s'asseyant

auprès de Consuelo sur le bord de la source. Ce simulacre de l'égalité,

cette cérémonie instituée par un être divin entre tous les hommes, pour

éterniser le principe de la fraternité, ne mérite pas moins de votre

bouche, ô vous qui êtes l'égale des plus grandes puissances et des plus

nobles créatures dont puisse s'enorgueillir la race humaine! Et cependant

il est encore des êtres vaniteux et insensés qui vous regarderont comme

d'une race inférieure à la leur, et qui croiront votre sang moins précieux

que celui des rois et des princes de la terre. Que penseriez-vous de moi,

Consuelo, si, parce que je suis issu de ces rois et de ces princes, je

m'élevais dans ma pensée au-dessus de vous?

--Je vous pardonnerais un préjugé que toute votre caste regarde comme

sacré, et contre lequel je n'ai jamais songé à me révolter, heureuse que

je suis d'être née libre et pareille aux petits, que j'aime plus que les

grands.

--Vous me le pardonneriez, Consuelo; mais vous ne m'estimeriez guère; et

vous ne seriez point ici, seule avec moi, tranquille auprès d'un homme qui

vous adore, et certaine qu'il vous respectera autant que si vous étiez

proclamée, par droit de naissance, impératrice de la Germanie. Oh!

laissez-moi croire que, sans cette connaissance de mon caractère et de mes

principes, vous n'auriez pas eu pour moi cette céleste pitié qui vous a

amenée ici la première fois. Eh bien, ma soeur chérie, reconnaissez donc

dans votre coeur, auquel je m'adresse (sans vouloir fatiguer votre esprit

de raisonnements philosophiques), que l'égalité est sainte, que c'est la

volonté du père des hommes, et que le devoir des hommes est de chercher à

l'établir entre eux. Lorsque les peuples étaient fortement attachés aux

cérémonies de leur culte, la communion représentait pour eux toute

l'égalité dont les lois sociales leur permettaient de jouir. Les pauvres

et les faibles y trouvaient une consolation et une promesse religieuse,

qui leur faisait supporter leurs mauvais jours, et espérer, dans l'avenir

du monde, des jours meilleurs pour leurs descendants. La nation bohème

avait toujours voulu observer les mêmes rites eucharistiques que les

apôtres avaient enseignés et pratiqués. C'était bien la communion antique

et fraternelle, le banquet de l'égalité, la représentation du règne de

Dieu, c'est-à-dire de la vie de communauté, qui devait se réaliser sur la

face de la terre. Un jour, l'église romaine qui avait rangé les peuples et

les rois sous sa loi despotique et ambitieuse, voulut séparer le chrétien

du prêtre, la nation du sacerdoce, le peuple du clergé. Elle mit le calice

dans les mains de ses ministres, afin qu'ils pussent cacher la Divinité

dans des tabernacles mystérieux; et, par des interprétations absurdes, ces

prêtres érigèrent l'Eucharistie en un culte idolâtrique, auquel les

citoyens n'eurent droit de participer que selon leur bon plaisir. Ils

prirent les clefs des consciences dans le secret de la confession; et

la coupe sainte, la coupe glorieuse où l'indigent allait désaltérer et

retremper son âme, fut enfermée dans des coffres de cèdre et d'or, d'où

elle ne sortait plus que pour approcher des lèvres du prêtre. Lui seul

était digne de boire le sang et les larmes du Christ. L'humble croyant

devait s'agenouiller devant lui, et lécher sa main pour manger le pain des

anges! Comprenez-vous maintenant pourquoi le peuple s'écria tout d'une

voix: _La coupe! rendez-nous la coupe!_ La coupe aux petits, la coupe

aux enfants, aux femmes, aux pécheurs et aux aliénés! la coupe à tous les

pauvres, à tous les infirmes de corps et d'esprit; tel fut le cri de

révolte et de ralliement de toute la Bohême. Vous savez le reste,

Consuelo; vous savez qu'à cette idée première, qui résumait dans un

symbole religieux toute la joie, tous les nobles besoins d'un peuple fier

et généreux, vinrent se rattacher, par suite de la persécution, et au

sein d'une lutte terrible contre les nations environnantes, toutes les

idées de liberté patriotique et d'honneur national. La conquête de la

coupe entraîna les plus nobles conquêtes, et créa une société nouvelle.

Et maintenant si l'histoire, interprétée par des juges ignorants ou

sceptiques, vous dit que la fureur du sang et la soif de l'or allumèrent

seules ces guerres funestes, soyez sûre que c'est un mensonge fait à

Dieu et aux hommes. Il est bien vrai que les haines et les ambitions

Particulières vinrent souiller les exploits de nos pères; mais c'était le

vieil esprit de domination et d'avidité qui rongeait toujours les riches

et les nobles. Eux seuls compromirent et trahirent dix fois la cause

sainte. Le peuple, barbare mais sincère, fanatique mais inspiré, s'incarna

dans des sectes dont les noms poétiques vous sont connus. Les Taborites,

les Orébites, les Orphelins, les Frères de l'union, c'était là le peuple

martyr de sa croyance, réfugié sur les montagnes, observant dans sa

rigueur la loi de partage et d'égalité absolue, ayant foi à la vie

éternelle de l'âme dans les habitants du monde terrestre, attendant la

venue et le festin de Jésus-Christ, la résurrection de Jean Huss, de Jean

Ziska, de Procope Rase, et de tous ces chefs invincibles qui avaient

prêché et servi la liberté. Cette croyance n'est point une fiction, selon

moi, Consuelo. Notre rôle sur la terre n'est pas si court qu'on le suppose

communément, et nos devoirs s'étendent au delà de la tombe. Quant à

l'attachement étroit et puéril qu'il plaît au chapelain, et peut-être

à mes bons et faibles parents, de m'attribuer pour les pratiques et

les formules du culte hussitique, s'il est vrai que, dans mes jours

d'agitation et de fièvre, j'aie paru confondre le symbole avec le

principe, la figure avec l'idée, ne me méprisez pas trop, Consuelo. Au

fond de ma pensée je n'ai jamais voulu faire revivre en moi ces rites

oubliés, qui n'auraient plus de sens aujourd'hui. Ce sont d'autres

figures et d'autres symboles qui conviendraient aujourd'hui à des hommes

plus éclairés, s'ils consentaient à ouvrir les yeux, et si le joug de

l'esclavage permettait aux peuples de chercher la religion de la liberté.

On a durement et faussement interprété mes sympathies, mes goûts et mes

habitudes. Las de voir la stérilité et la vanité de l'intelligence des

hommes de ce siècle, j'ai eu besoin de retremper mon coeur compatissant

dans le commerce des esprits simples ou malheureux. Ces fous, ces

vagabonds, tous ces enfants déshérités des biens de la terre et de

l'affection de leurs semblables, j'ai pris plaisir à converser avec eux;

à retrouver, dans les innocentes divagations de ceux qu'on appelle

insensés, les lueurs fugitives, mais souvent éclatantes, de la logique

divine; dans les aveux de ceux qu'on appelle coupables et réprouvés, les

traces profondes, quoique souillées, de la justice et de l'innocence,

sous la forme de remords et de regrets. En me voyant agir ainsi,

m'asseoir à la table de l'ignorant et au chevet du bandit, on en a conclu

charitablement que je me livrais à des pratiques d'hérésie, et même de

sorcellerie. Que puis-je répondre à de telles accusations? Et quand mon

esprit, frappé de lectures et de méditations sur l'histoire de mon pays,

s'est trahi par des paroles qui ressemblaient au délire, et qui en étaient

peut-être, on a eu peur de moi, comme d'un frénétique, inspiré par le

diable ... Le diable! savez-vous ce que c'est, Consuelo, et dois-je vous

expliquer cette mystérieuse allégorie, créée par les prêtres de toutes les

religions?

--Oui, mon ami, dit Consuelo, qui, rassurée et presque persuadée, avait

oublié sa main dans celles d'Albert. Expliquez-moi ce que c'est que Satan.

A vous dire vrai, quoique j'aie toujours cru en Dieu, et que je ne me sois

jamais révoltée ouvertement contre ce qu'on m'en a appris, je n'ai jamais

pu croire au diable. S'il existait, Dieu l'enchaînerait si loin de lui et

de nous, que nous ne pourrions pas le savoir.

--S'il existait, il ne pourrait être qu'une création monstrueuse de ce

Dieu, que les sophistes les plus impies ont mieux aimé nier que de ne pas

le reconnaître pour le type et l'idéal de toute perfection, de toute

science, et de tout amour. Comment la perfection aurait-elle pu enfanter

le mal; la science, le mensonge; l'amour, la haine et la perversité? C'est

une fable qu'il faut renvoyer à l'enfance du genre humain, alors que les

fléaux et les tourmentes du monde physique faisaient penser aux craintifs

enfants de la terre qu'il y avait deux dieux, deux esprits créateurs et

souverains, l'un source de tous les biens, l'autre de tous les maux; deux

principes presque égaux, puisque le règne d'Éblis devait durer des siècles

innombrables, et ne céder qu'après de formidables combats dans les sphères

de l'empyrée. Mais pourquoi, après la prédication de Jésus et la lumière

pure de l'Évangile, les prêtres osèrent-ils ressusciter et sanctionner

dans l'esprit des peuples cette croyance grossière de leurs antiques

aïeux? C'est que, soit insuffisance, soit mauvaise interprétation de la

doctrine apostolique, la notion du bien et du mal était restée obscure

et inachevée dans l'esprit des hommes. On avait admis et consacré le

principe de division absolue dans les droits et dans les destinées de

l'esprit et de la chair, dans les attributions du spirituel et du

temporel. L'ascétisme chrétien exaltait l'âme, et flétrissait le corps.

Peu à peu, le fanatisme ayant poussé à l'excès cette réprobation de la vie

matérielle, et la société ayant gardé, malgré la doctrine de Jésus, le

régime antique des castes, une petite portion des hommes continua de vivre

et de régner par l'intelligence, tandis que le grand nombre végéta dans

les ténèbres de la superstition. Il arriva alors en réalité que les castes

éclairées et puissantes, le clergé surtout, furent l'âme de la société,

et que le peuple n'en fut que le corps. Quel était donc, dans ce sens, le

vrai patron des êtres intelligents? Dieu; et celui des ignorants? Le

diable; car Dieu donnait la vie de l'âme, et proscrivait la vie des sens,

vers laquelle Satan attirait toujours les hommes faibles et grossiers.

Une secte mystérieuse et singulière rêva, entre beaucoup d'autres, de

réhabiliter la vie de la chair, et de réunir dans un seul principe divin

ces deux principes arbitrairement divisés. Elle voulut sanctionner

l'amour, l'égalité, la communauté de tous, les éléments de bonheur.

C'était une idée juste et sainte. Quels en furent les abus et les excès,

il n'importe. Elle chercha donc à relever de son abjection le prétendu

principe du mal, et à le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien.

Satan fut absous et réintégré par ces philosophes dans le choeur des

esprits célestes; et par de poétiques interprétations, ils affectèrent de

regarder Michel et les archanges de sa milice comme des oppresseurs et des

usurpateurs de gloire et de puissance. C'était bien vraiment la figure

des pontifes et des princes de l'Église, de ceux qui avaient refoulé dans

les fictions de l'enfer la religion de l'égalité et le principe du bonheur

pour la famille humaine. Le sombre et triste Lucifer sortit donc des

abîmes où il rugissait enchaîné, comme le divin Prométhée, depuis tant de

siècles. Ses libérateurs n'osèrent l'invoquer hautement; mais dans des

formules mystérieuses et profondes, ils exprimèrent l'idée de son

apothéose et de son règne futur sur l'humanité, trop longtemps détrônée,

avilie et calomniée comme lui. Mais sans doute je vous fatigue avec ces

explications. Pardonnez-les-moi, chère Consuelo. On m'a représenté à vous

comme l'antechrist et l'adorateur du démon; je voulais me justifier, et me

montrer à vous un peu moins superstitieux que ceux qui m'accusent.

--Vous ne fatiguez nullement mon attention, dit Consuelo avec un doux

sourire, et je suis fort satisfaite d'apprendre que je n'ai point fait un

pacte avec l'ennemi du genre humain en me servant, une certaine nuit, de

la formule des Lollards.

--Je vous trouve bien savante sur ce point, reprit Albert.»

Et il continua de lui expliquer le sens élevé de ces grandes vérités dites

hérétiques, que les sophistes du catholicisme ont ensevelies sous les

accusations et les arrêts de leur mauvaise foi. Il s'anima peu à peu en

révélant les études, les contemplations et les rêveries austères qui

l'avaient lui-même conduit à l'ascétisme et à la superstition, dans

des temps qu'il croyait plus éloignés qu'ils ne l'étaient en effet. En

s'efforçant de rendre cette confession claire et naïve, il arriva à

une lucidité d'esprit extraordinaire, parla de lui-même avec autant de

sincérité et de jugement que s'il se fût agi d'un autre, et condamna les

misères et les défaillances de sa propre raison comme s'il eût été depuis

longtemps guéri de ces dangereuses atteintes. Il parlait avec tant de

sagesse, qu'à part la notion du temps, qui semblait inappréciable pour

lui dans le détail de sa vie présente (puisqu'il en vint à se blâmer de

s'être cru autrefois Jean Ziska, Wratislaw, Podiebrad, et plusieurs autres

personnages du passé, sans se rappeler qu'une demi-heure auparavant il

était retombé dans cette aberration), il était impossible à Consuelo de ne

pas reconnaître en lui un homme supérieur, éclairé de connaissances

plus étendues et d'idées plus généreuses, et plus justes par conséquent,

qu'aucun de ceux qu'elle avait rencontrés.

--Peu à peu l'attention et l'intérêt avec lesquels elle l'écoutait, la

vive intelligence qui brillait dans les grands yeux de cette jeune fille,

prompte à comprendre, patiente à suivre toute étude, et puissante pour

s'assimiler tout élément de connaissance élevée, animèrent Rudolstadt

d'une conviction toujours plus profonde, et son éloquence devint

saisissante. Consuelo, après quelques questions et quelques objections

auxquelles il sut répondre heureusement, ne songea plus tant à satisfaire

sa curiosité naturelle pour les idées, qu'à jouir de l'espèce d'enivrement

d'admiration que lui causait Albert. Elle oublia tout ce qui l'avait émue

dans la journée, et Anzoleto, et Zdenko, et les ossements qu'elle avait

devant les yeux. Une sorte de fascination s'empara d'elle; et le lieu

pittoresque où elle se trouvait, avec ses cyprès, ses rochers terribles,

et son autel lugubre, lui parut, à la lueur mouvante des torches, une

sorte d'Elysée magique où se promenaient d'augustes et solennelles

apparitions. Elle tomba, quoique bien éveillée, dans une espèce de

somnolence de ces facultés d'examen qu'elle avait tenues un peu trop

tendues pour son organisation poétique. N'entendant plus ce que lui disait

Albert, mais plongée dans une extase délicieuse, elle s'attendrit à l'idée

de ce Satan qu'il lui avait montré comme une grande idée méconnue, et que

son imagination d'artiste reconstruisait comme une belle figure pâle et

douloureuse, soeur de celle du Christ, et doucement penchée vers elle la

fille du peuple et l'enfant proscrit de la famille universelle. Tout à

coup elle s'aperçut qu'Albert ne lui parlait plus, qu'il ne tenait plus sa

main, qu'il n'était plus assis à ses côtés, mais qu'il était debout à deux

pas d'elle, auprès de l'ossuaire, et qu'il jouait sur son violon l'étrange

musique dont elle avait été déjà surprise et charmée.

Consuelo, Tome 2 (1861) · 第 19 / 40 题