Cette distinction serait évidemment facilitée si l'on connaissait les

causes qui ont modifié l'embryogénie telle qu'elle devrait être

théoriquement. Or parmi ces causes sont précisément les trois autres

facteurs dont nous avons parlé tout à l'heure et dont il nous faut

apprécier l'influence. En premier lieu, il est évident que, si l'embryon

passe par toutes les phases qu'a traversées son espèce, il en abrège

considérablement la durée. À mesure que les générations de forme

différente se succèdent, cette durée se raccourcit de plus en plus de

manière que le développement tienne à peu près dans le même espace de

temps; il y a donc nécessairement une accélération de plus en plus

grande des phénomènes embryogéniques. Cette accélération entraîne avec

elle des modifications rapides de la forme de l'animal, analogues à

celles que subissent les larves d'insectes, arrivées au terme de leur

croissance. Pas plus pour les embryons, en général, que pour les larves

d'insectes, ces transformations incessantes ne peuvent s'accorder avec

l'activité des organes. L'embryon passe donc, au repos, protégé par les

enveloppes de l'œuf, la plus grande partie de sa période de

développement. Toutefois, dans un même groupe zoologique, son éclosion

peut avoir lieu aux stades évolutifs les plus divers. C'est ainsi que,

dans l'ordre des crustacés décapodes, les _Penœus_ sortent de l'œuf à

l'état, de _Nauplius_, les crevettes et la plupart des autres Décapodes

à l'état de _Zoë_ qui succède, chez les _Penœus_, à celui de _Nauplius_.

Ces Zoës revêtent ensuite l'aspect des _Mysis_, et c'est sous ce dernier

aspect seulement qu'éclosent les Scyllares, les Langoustes et même les

Homards; enfin le stade Mysis est, à son tour, traversé dans l'œuf par

les Bernard l'Ermite et les Écrevisses, qui naissent avec tous les

caractères des vrais décapodes.

On peut conclure de là que l'accélération embryogénique est loin d'être

la même pour toutes les espèces d'un même groupe. Ses effets peuvent

être très variés, porter sur tel stade plutôt que sur tel autre, laisser

subsister celui-ci tandis que celui-là sera devenu méconnaissable ou

sera même entièrement supprimé. Enfin, l'accélération portant sur tous

les stades en même temps, le développement courant, en quelque sorte,

vers le but à atteindre de manière à réaliser l'animal adulte le plus

rapidement et le plus économiquement possible, la marche entière des

phénomènes d'évolution pourra être entièrement transformée: c'est ainsi

que les phases entières du développement pourront être sautées, que la

cavité générale et les organes qu'elle contient se constituent de

diverses façons, que des enveloppes embryonnaires, résultant des mues

accomplies dans l'œuf ou de diverses autres causes apparaîtront ou non,

sans que les formes réalisées au terme du développement diffèrent

essentiellement les unes des autres.

D'autre part, les transformations, les métamorphoses que l'embryon subit

sous les enveloppes de l'œuf représentent un travail qui ne peut

s'accomplir si les éléments anatomiques qui prennent part à ce travail

ne sont pas suffisamment nourris. Un certain degré d'accélération

embryogénique comporte donc l'accumulation dans l'œuf de réserves

alimentaires que l'embryon trouvera à sa portée; plus l'éclosion sera

tardive, plus la réserve devra être considérable, et la présence

simultanée, dans un espace restreint, d'une provision d'aliments et d'un

embryon qui se développe, devra entraîner dans la façon d'évolution de

celui-ci des modifications importantes. À ce genre de modifications

appartiennent, sans aucun doute, l'apparition plus ou moins tardive de

la bouche, son mode de formation, ou encore la disposition en feuillets

superposés et largement ouverts, des premières ébauches embryonnaires

des vertébrés. Si l'on examine les caractères sur lesquels ont été

fondées les diverses classifications embryogéniques, il est évident que

les seuls auxquels on ait fait appel sont précisément ceux qui résultent

de l'intervention de ces deux éléments perturbateurs des phénomènes

embryogéniques normaux: l'accélération embryogénique, l'accumulation de

matériaux nutritifs dans l'œuf. Il est cependant bien clair que de tels

caractères ne sauraient avoir qu'une importance tout à fait subordonnée.

Ils ne pourront être utilement employés que dans les groupes très

élevés, où une adaptation étroite à certaines conditions d'existence

aura entraîné, chez l'embryon, l'apparition de véritables organes

héréditaires, chargés de le nourrir. C'est ainsi que l'allantoïde

distingue les vertébrés définitivement adaptés à l'existence aérienne de

ceux qui ne le sont pas encore complètement ou qui ne le sont pas du

tout; que les différentes formes du placenta dénotent assez bien les

affinités qui existent entre les ordres de la classe des mammifères.

Mais là ce sont de véritables organes, bien définis, constitués par une

longue élaboration, qui interviennent dans la classification au même

titre que les pattes ou les dents de l'animal adulte, et non des modes

de développement. Toutes les classifications purement embryogéniques

sont donc tombées parce qu'elles ont emprunté leurs caractères à des

mécanismes de développement qui peuvent se reproduire dans les types les

plus divers, à des processus résultant des perturbations de

l'embryogénie normale, et non aux phénomènes essentiels de celles-ci.

Avant que l'hypothèse du transformisme ait donné à l'embryogénie la

valeur d'un véritable état civil, les naturalistes, sans doute par une

réaction bien naturelle contre les exagérations des philosophes de la

nature, ont trop perdu de vue ce parallélisme entre le développement

individuel des organismes supérieurs et la série des êtres qui, partant

des formes les plus simples, s'élève graduellement jusqu'à eux; depuis

que la doctrine de l'évolution a conduit à attribuer à l'embryogénie de

chaque animal la valeur d'un livre généalogique, on a trop négligé le

texte même du livre pour ses enluminures, et cela était presque

inévitable, étant donnés les errements où avaient été engagés les

embryogénistes par suite de la prépondérance qu'ils attribuaient à

l'embryogénie humaine.

Actuellement, grâce aux nombreuses et importantes recherches dont les

animaux inférieurs ont été l'objet, la morphologie et l'anatomie

comparée sont en mesure de montrer par quelle voie se sont constitués

les grands types organiques, de déterminer comment les organismes

appartenant à chacun de ces types se sont graduellement compliqués,

d'indiquer par conséquent la marche normale des phénomènes

embryogéniques. On entrevoit donc la possibilité de déterminer

exactement en quoi ces phénomènes ont été troublés dans chaque cas, et

de remonter jusqu'à la cause des perturbations. Le moment semble donc

venu où il sera possible de relier par les liens les plus intimes, comme

Serres l'espérait, l'embryogénie à la morphologie et à la paléontologie.

* * * * *

Nous avons montré dans ce chapitre et dans le précédent comment se sont

établies les notions que nous possédons sur le mode de constitution de

l'individu. C'est à l'aide d'éléments anatomiques, ou de véritables

organismes, nés les uns des autres, mais variables dans leur forme avec

les circonstances extérieures ou avec leur ordre de succession, que les

individus organiques quelque peu compliqués se sont formés. Ces

individus, qui sont eux-mêmes capables de donner naissance à des

individus nouveaux, peuvent-ils revendiquer réellement, pour leurs

descendants, une permanence de la forme que nous ne trouvons à aucun

degré dans les éléments ou les groupes d'éléments dont ils sont

composés? Cette succession d'êtres nés les uns des autres est

précisément ce que nous nommons une espèce. Nous sommes ainsi amenés à

discuter enfin la question de la fixité ou de la variabilité des

espèces.

CHAPITRE XX

L'ESPÈCE ET SES MODIFICATIONS

Revue rapide des idées relatives à l'espèce.--Position véritable dit

problème de l'espèce: manières directes de résoudre ce problème.--Essais

de solution indirecte.--Opposition de la race et de l'espèce.--Prétendus

critériums de l'espèce: fécondité limitée; instabilité des formes

hybrides.--Théorie de Godron.--Expériences et théorie de M. Ch.

Naudin.--Identité de la race et de l'espèce.--Théorie de la variabilité

limitée.--Comparaisons des doctrines d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et

de Charles Darwin.--Conclusions.

Le sens que nous devons attacher au mode de constitution de l'individu

est évidemment lié d'une façon intime à cet autre problème: la série

généalogique des êtres qui a abouti aux organismes vivant autour de nous

et que nous rangeons dans une même _espèce_ est-elle entièrement

composée d'individus identiques entre eux, ou ces individus ont-ils subi

de graduelles modifications qui permettent de considérer les animaux

fossiles, différents des animaux actuels, comme leurs ancêtres, et

autorisent à supposer que des animaux fossiles des dernières périodes

géologiques on peut remonter à des formes de plus en plus simples

aboutissant finalement à des plastides isolés?

Pour la première de ces alternatives se décident franchement Linné,

Cuvier, de Blainville, Flourens, Dugès, Louis Agassiz. Les partisans de

la variabilité des espèces sont tout aussi nombreux; mais ils entendent

la variabilité de diverses façons. Pour Bonnet, la variabilité n'est

qu'apparente; les germes ont reçu à l'origine des choses une

organisation appropriée aux diverses époques géologiques; ils se

développent lorsque ces époques ont amené des conditions qui leur sont

propices. Pour Buffon, les espèces primitivement créées se modifient;

mais leurs modifications, directement produites par l'action des

milieux, sont de simples dégénérations du type primitivement établi.

Étienne-Geoffroy Saint-Hilaire, Gœthe, Richard Owen, admettant que les

êtres ont été créés avec leur degré actuel de complication et n'ont fait

que se modifier dans le détail, se rapprochent beaucoup de l'opinion de

Buffon, tout en montrant plus de hardiesse. Érasme, Darwin et Lamarck

pensent, au contraire, que des formes très simples, créées par Dieu ou

nées spontanément, se sont graduellement compliquées, perfectionnées

pour arriver jusqu'à leur forme actuelle. De ces diverses opinions,

quelle est la vraie? Avant l'époque où Darwin publia son livre mémorable

sur l'origine des espèces, divers savants avaient cherché à formuler une

réponse en discutant soigneusement tous les faits acquis à la science,

en même temps que d'habiles expérimentateurs attaquaient le problème par

divers moyens. Nous citerons surtout Flourens, Koelreuter, Godron,

Isidore Geoffroy St-Hilaire et M. Naudin. Il faut reconnaître que leurs

conclusions furent loin de s'accorder; mais il est facile de montrer que

les longues discussions auxquelles a donné lieu la question de l'espèce

tiennent, en grande partie, à ce qu'on y a mêlé une foule de questions

accessoires, au lieu de se borner à suivre les faits pas à pas, à ce

qu'on s'est jeté à corps perdu dans les pétitions de principe, au lieu

de suivre résolument la méthode scientifique.

Choisissons un couple d'animaux aussi voisins l'un de l'autre que

possible et considérons les divers individus nés de leur union. Ces

individus, quoique frères et par conséquent incontestablement de même

espèce, présentent déjà entre eux des différences suffisantes pour qu'un

examen attentif permette toujours de les distinguer. Il est donc de

toute évidence qu'il existe dans l'espèce des caractères qui varient en

quelque sorte spontanément. De ces individus nés d'un même père et d'une

même mère, faisons deux parts, dont l'une continue à vivre dans les

conditions mêmes où vivaient les parents, tandis que l'autre,

transportée sous un climat différent, sera placée dans des conditions

d'existence aussi éloignées que possible des conditions premières.

Sûrement, durant le cours de la croissance des individus, des

dissemblances notables apparaîtront entre les deux groupes. Si, dans ces

conditions d'existences différentes, on laisse les individus composant

chacun des deux groupes se reproduire, il arrivera généralement qu'à

chaque génération, les dissemblances s'accentueront et pourront, au bout

d'un certain temps, devenir considérables. Finalement, si l'on ramène

aux conditions d'existence premières les descendants du groupe qui en a

été écarté, les caractères acquis se maintiendront très longtemps et

seront transmis presque intégralement à leur descendance, à la condition

de ne laisser s'unir que des individus présentant les mêmes déviations

du type primitif. Les individus sur qui se sont fixés de la sorte des

caractères nouveaux et héréditaires forment, dans l'espèce, un groupe

nettement défini, auquel on donne le nom de _race_.

Les diverses espèces ne se prêtent pas aussi bien les unes que les

autres à la formation des races. Il en est qui, transportées dans les

contrées les plus variées, conservent tous leurs caractères avec une

persistance remarquable. Certains papillons cosmopolites sont dans ce

cas. De ce que ces espèces, pour des raisons qu'il y aurait lieu de

rechercher, ne se laissent pas facilement briser en races, on ne saurait

évidemment pas conclure que chez d'autres la formation des races ne soit

au contraire relativement aisée, et c'est le seul point qu'il soit, pour

le moment, indispensable de retenir.

Les races, une fois obtenues, demeurent pures si l'on ne laisse s'unir

entre eux que des individus qui en présentent tous les caractères, et

surtout si l'on maintient ces individus dans les conditions d'existence

où la race s'est produite. Supposons maintenant que des individus ayant

constitué une race nouvelle, par suite du transfert de leurs parents

dans un pays éloigné de leur pays d'origine, aient subi dans leurs

éléments reproducteurs, dans leurs organes génitaux, dans l'époque de

leur accouplement, ou même dans les humeurs de leur organisme des

modifications telles qu'ils ne puissent s'unir aux individus demeurés

sur place; les deux races vivront côte à côte sans aucun mélange, et

d'après toutes les définitions, sauf celles d'Agassiz, nous appellerons

ces races des _espèces_. Nous avons fait ici une hypothèse: c'est que

des individus de même espèce, mais de race différente, pouvaient subir

des modifications de leur appareil reproducteur ou du reste de leur

organisme capables de les isoler complètement des individus demeurés

identiques à leurs parents communs. Toute la question de l'espèce est

là: le jour où cette séparation sera constatée scientifiquement, le

problème de l'espèce sera définitivement résolu, quelque difficulté que

puisse présenter tel ou tel cas particulier. C'est de plus la manière la

plus directe de le résoudre. On a avancé plusieurs faits de ce genre,

mais ils ne sont malheureusement pas absolument concluants.

On obtiendrait encore une solution complète du problème par une marche

inverse. Des espèces très voisines, dont l'accouplement serait

authentiquement infécond, ne pourraient-elles être amenées, par

l'obligation de vivre dans des conditions communes, à s'accoupler

fructueusement? Plusieurs auteurs ont pensé qu'il avait dû en être ainsi

de quelques-uns de nos animaux domestiques, les chèvres, les bœufs, les

chiens surtout, dont les nombreuses variétés proviendraient d'espèces

sauvages séparément domestiquées et mélangées ensuite. Ici, un point

capital manque à l'argumentation, la preuve que les espèces dont il

s'agit n'étaient pas de simples races. Mais ce qu'on n'a pu faire

jusqu'ici est faisable pour l'avenir, et l'expérience mériterait d'être

tentée.

Les deux procédés directs de solution faisant défaut, on a cherché à

tourner la difficulté en étudiant les effets de l'accouplement

d'individus _unanimement considérés_ comme d'espèce différente: par

exemple, le chien et le chacal, le chien et le loup, le chien et le

renard, le chien et le chat; l'âne et le cheval, le chameau et le

dromadaire, le mouton et la chèvre, le taureau et la biche, le mouflon

et la brebis, le bouquetin et la chèvre, le bouquetin et la brebis, le

chamois et la chèvre, les diverses espèces de lamas, le lièvre et le

lapin, les diverses espèces de volailles et de passereaux, etc. On

espérait trouver ainsi un critérium absolu de l'espèce, et l'on avait

même formulé des lois à cet égard. Les accouplements entre individus de

même _espèce_ sont seuls indéfiniment féconds, disait Frédéric Cuvier;

les _hybrides_ nés de l'accouplement d'individus d'espèces différentes

sont souvent stériles; quelquefois la stérilité n'apparaît qu'après un

certain nombre de générations. Les accouplements entre individus de

_genre_ différent, ajoutait Flourens, sont toujours inféconds.

Frédéric Cuvier, Flourens et aussi Godron[138] sont d'accord pour

considérer la fécondité limitée des hybrides comme une preuve de la

fixité des espèces. On se demande, à la vérité, en quoi l'impossibilité

de créer par des croisements des formes permanentes, intermédiaires

entre deux formes spécifiques distinctes, peut démontrer que les formes

spécifiques actuelles ne sont pas susceptibles de se modifier au point

que les individus sur qui ont porté les modifications soient incapables

de s'unir avec ceux qui ont gardé les caractères primitifs de la souche

commune. Mais les savants dont nous venons de citer les noms admettent

évidemment _a priori_ la fixité de l'espèce et se préoccupent de

chercher non pas des preuves de cette fixité, mais des arguments en sa

faveur. Tout autre eût été leur manière de raisonner et d'expérimenter

s'ils se fussent laissé guider exclusivement par les faits et les

conclusions que suggère leur comparaison.

Ce que nous montre l'observation de tous les jours, c'est que les êtres

vivants se perpétuent sous un certain nombre de formes qui sont toujours

les mêmes et qui n'ont subi, depuis que nous sommes en état de les

observer, que des modifications peu importantes. Ces formes sont ce que

nous appelons les _espèces_. De ce fait la science doit avant tout

rechercher l'explication, et elle la trouve dans cet autre fait que les

animaux et végétaux d'espèce différente sont incapables, en se mêlant,

de produire des formes intermédiaires stables et permanentes, soit parce

que les croisements sont inféconds, soit parce que les hybrides sont

stériles. Le physiologiste se demande alors quelle est la cause de cette

infécondité des croisements, de cette stérilité des hybrides. À la

première de ces questions, aucune réponse n'a été faite jusqu'ici. À la

seconde, Koelreuter, M. Godron, M. Ch. Naudin répondent en démontrant

que, chez les hybrides, les éléments reproducteurs et notamment les

éléments mâles demeurent imparfaits; mais cette imperfection des

éléments reproducteurs, qui d'ailleurs n'est pas constante, a une cause

qu'il faudrait aussi découvrir; là se sont arrêtées les investigations,

et le plus grand nombre des auteurs ont cru se tirer d'embarras en

prétendant que le Créateur avait voulu de la sorte maintenir la pureté

des espèces, ce qui est tout simplement tourner dans un cercle vicieux.

D'autre part, la barrière que le Créateur aurait établie entre les

espèces est loin d'être toujours également solide. Les hybrides ne

produisent jamais qu'entre animaux de même genre ou de genres voisins.

Mais, dans ces limites, ils présentent tous les degrés possibles de

fécondité. Le plus souvent, les mâles seuls sont inféconds, et les

femelles peuvent être fécondées indifféremment par les mâles des deux

espèces parentes. C'est le cas pour les mulets de l'âne et de la jument.

D'autres fois, comme pour le chien et la louve, les métis peuvent

produire entre eux pendant plusieurs générations, puis la stérilité

survient; d'autres fois encore, comme pour le lièvre et la lapine, les

métis sont indéfiniment féconds, comme si ces animaux, généralement si

antipathiques l'un à l'autre, étaient de même espèce. Cette inconstance

des caractères physiologiques des hybrides ne semble-t-elle pas indiquer

que la distance qui sépare les unes des autres les espèces voisines

n'est pas toujours la même? Les choses ne se passeraient pas autrement

si les espèces voisines ou même celles que nous considérons comme de

même genre étaient issues d'une souche commune. Les expériences sur

l'hybridation, loin de démontrer la fixité des espèces, fournissent donc

des arguments en faveur de la formation graduelle des espèces par suite

d'une modification des espèces préexistantes, et c'est en effet la

conclusion à laquelle M. Charles Naudin est conduit par ses belles

recherches sur le croisement de nombreuses espèces de pavots, de

_mirabilis_, de primevères, de datura, de tabacs, de cucurbitacées, etc.

«Un fait me frappe, dit cet habile expérimentateur[139], dans la

contemplation du monde organisé et vivant qui nous entoure et dont nous

faisons partie: c'est que, quelque variés qu'ils soient dans leurs

formes, les êtres organisés ont entre eux de puissantes analogies. C'est

en vertu de ces analogies que leur classement est possible en _règnes_,

en _classes_, en _familles_, en _genres_, en _espèces_. Supprimez ces

analogies, supposez autant de mondes radicalement différents qu'il y a

d'individualités dans la nature, et toute possibilité de classement

disparaîtra. Ce grand phénomène des analogies est-il susceptible

d'explication? Oui, si l'on adopte le système de l'origine commune et de

l'évolution des formes; non, si l'on s'en tient au système de la

primordialité de ces formes. Voici sept à huit cents _solarium_

disséminés sur une immense étendue de pays de l'Ancien et du

Nouveau-Monde; tous sont distincts spécifiquement, mais tous se

ressemblent par une certaine somme de caractères communs

incomparablement plus importants, aux yeux du classificateur, que les

différences tout extérieures, et je dirais même superficielles, qui les

distinguent, puisque ces caractères communs leur assignent à tous leur

place dans une même classe, une même famille, un même genre. Eh bien, je

le demande, ces analogies sont-elles un fait sans cause dans l'ordre

physique? Existent-elles fortuitement ou simplement parce qu'il a plu à

Dieu qu'elles existassent? Si vous vous en tenez au système de l'origine

indépendante des espèces, vous avez à choisir entre le hasard (une

absurdité) et un fait surnaturel, c'est-à-dire un miracle, deux faits

qui ne peuvent avoir cours dans la science. Accordez, au contraire, un

ancêtre commun à toutes les espèces, généralisez dans le règne végétal

cette faculté, dont les formes actuelles conservent un dernier reste, de

se subdiviser graduellement, et suivant le besoin de la nature, en

formes secondaires qui s'en vont divergeant à partir du point commun de

leur origine, pour se subdiviser elles-mêmes en de nouvelles formes,

vous arriverez sans secousses, et par le seul principe de l'évolution,

jusqu'aux espèces, aux races et aux variétés les plus légères. Les

traits superficiels varieront d'une forme à l'autre; mais le fond

commun, essentiel, subsistera; vous pourrez avoir mille espèces

dérivées, mais chacune d'elles portera l'empreinte de son origine, le

signe de sa parenté avec toutes les autres, et c'est ce signe qui vous

guidera pour les réunir dans une même famille, dans un même genre.»

C'est là la conclusion à laquelle Buffon, au début de sa carrière,

redoutait de voir les naturalistes se laisser entraîner par l'usage des

classifications, mais à laquelle il était plus tard arrivé lui-même.

Si les expériences sur les hybrides peuvent conduire à des conclusions

aussi opposées que celles que soutiennent Godron et M. Naudin, il est

indispensable d'avoir recours à d'autres arguments pour sauver le dogme

de la fixité des espèces. On pense y parvenir par d'ingénieuses

distinctions entre les espèces sauvages et les espèces domestiques,

entre les espèces et les races, entre les hybrides et les métis. De là

tout un système philosophique qui peut être résumé dans les propositions

suivantes, textuellement empruntées à l'ouvrage de M. Godron, _De

l'espèce et de la race chez les êtres organisés_[140]:

«1° Les espèces animales sauvages qui vivent actuellement ne se

modifient pas, même sous l'influence des agents extérieurs, de manière à

changer leurs caractères spécifiques. Ceux-ci sont inaliénables et

fournissent toujours les moyens de distinguer nettement les unes des

autres les espèces animales actuellement vivantes.

«2° Les seules modifications qu'elles éprouvent sont légères; elles

naissent accidentellement et ne deviennent jamais permanentes, tant que

les animaux continuent la vie sauvage.

«3° Il n'y a donc pas de races naturelles, dans le sens strict du mot;

la race est le cachet de l'intervention de l'homme.

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 28 / 30 段