Bien avant que la signification de l'œuf et des premières phases de son

évolution ait pu être comprise, les phénomènes embryogéniques étaient

déjà considérés sous deux points de vue différents. Tandis que certains

embryogénistes s'efforçaient surtout de déterminer le mode de formation

des tissus et des organes, d'autres envisageaient surtout les rapports

généraux qui peuvent exister entre les formes successives des embryons

et celles des animaux adultes. Il est aujourd'hui possible de rattacher

étroitement les uns aux autres les résultats obtenus dans ces deux

directions différentes; mais les deux écoles n'en ont pas moins laissé

des traces séparées. Il est encore facile de reconnaître leur influence

respective dans les recherches de nos contemporains.

L'homme, quelques rares mammifères, le poulet servaient naturellement de

point de départ aux embryogénistes qui se préoccupaient de rechercher le

mode de formation des tissus et des organes. L'embryogénie, comme les

autres branches de l'histoire des animaux, se trouva donc engagée, dès

le début, dans cette voie essentiellement antiscientifique qui consiste

à prendre comme types les phénomènes les plus compliqués et à tenter d'y

ramener les plus simples, au lieu de procéder, comme dans les sciences

expérimentales, du simple au composé.

Gaspard-Frédéric Wolf (1733-1794) avait vu, chez le poulet, le tube

intestinal apparaître sous la forme d'un feuillet plan qui se repliait

peu à peu et dont les bords arrivaient finalement à se souder. Il admit

une origine analogue pour les autres systèmes d'organes, et Pander, en

1817, évalua à trois le nombre des feuillets superposés d'où provenaient

tous les organes. Ces trois _feuillets germinatifs_, dont il est

aujourd'hui sans cesse question dans les recherches embryogéniques,

étaient, pour Pander, le _feuillet muqueux_, le _feuillet séreux_ et le

_feuillet vasculaire_. Sous l'influence évidente d'idées théoriques

analogues à celles de Bichat, Von Baër porta à quatre le nombre des

feuillets embryogéniques et les divisa en deux couches: la _couche

animale_, comprenant le _feuillet cutané_ et le _feuillet musculaire_;

la _couche végétative_, comprenant le _feuillet vasculaire_ et le

_feuillet muqueux_. Depuis les recherches de Reichert et de Remak, on

s'accorde assez généralement aujourd'hui à admettre trois feuillets

_blastodermiques_: 1° l'_exoderme_ ou feuillet externe qui produit

l'épiderme, le système nerveux ainsi que leurs dépendances, et qu'on

pourrait, par suite, appeler le _feuillet sensoriel_; 2° le _mésoderme_

ou feuillet moyen, qui produit les muscles et les vaisseaux, et qu'on

désigne aussi sous le nom de feuillet _moto-germinatif_; 3° enfin

l'_entoderme_ ou feuillet interne, qui, produisant l'épithélium du tube

digestif et celui des glandes qui en dépendent, mérite la dénomination

de feuillet _intestino-glandulaire_.

Avoir ramené tous les phénomènes embryogéniques à l'histoire des

transformations des trois feuillets distincts, c'était sans doute avoir

singulièrement facilité la comparaison de ces phénomènes chez les divers

organismes. Les observateurs n'ont, en conséquence, cessé de mettre tous

leurs soins à retrouver ces feuillets chez les embryons de tous les

animaux, à déterminer leur mode de formation et leurs transformations

diverses, étendant ainsi au règne animal tout entier les résultats qui

avaient été fournis par l'étude des seuls vertébrés. Une telle

généralisation n'a pu être obtenue sans modifier considérablement le

sens primitif des mots. Les embryons de la plupart des animaux

inférieurs ne sont plus constitués par trois _lames planes_ superposées,

mais par deux sacs emboîtés l'un dans l'autre, ayant un orifice commun,

et entre lesquels se forment de diverses façons des tissus nouveaux

auxquels on a appliqué en bloc la dénomination de _mésoderme_. Ces deux

sacs eux-mêmes n'existent pas toujours. Les larves des éponges, celles

de la plupart des cœlentérés ne présentent que tardivement des parties

comparables à un exoderme et à un entoderme, de sorte qu'aucune théorie

générale de l'embryogénie ne saurait prendre pour point de départ les

trois feuillets blastodermiques des vertébrés. Aussi bien le problème

n'est-il pas de retrouver plus ou moins exactement les analogies de ces

feuillets dans le règne animal tout entier, mais d'expliquer pourquoi

l'embryon de la plupart des vertébrés se trouve au début formé de trois

feuillets plans. La théorie des feuillets a pu avoir son utilité, au

point de vue de l'organogenèse ou de l'histogenèse; elle a permis de

coordonner un certain nombre de faits; mais la philosophie zoologique

n'a évidemment rien à attendre d'une doctrine qui regarde tout d'abord

comme résolu le problème dont elle devrait, au contraire, se proposer la

solution.

Des horizons autrement étendus s'ouvrent devant les embryogénistes qui

se placent au point de vue de la morphologie générale et recherchent

quels rapports peuvent exister entre les formes embryonnaires et les

formes adultes des animaux de même groupe.

La ressemblance évidente que les têtards des grenouilles et des autres

batraciens présentent avec les poissons avait déjà inspiré à Kielmeyer

l'idée que les animaux supérieurs traversent, avant d'arriver à l'état

adulte, les formes que montrent à l'état permanent les animaux

inférieurs du même groupe. Nous avons retrouvé cette idée dans les

écrits d'Autenrieth, dans ceux des philosophes de la nature et surtout

dans ceux de Geoffroy Saint-Hilaire, qui en fait la plus heureuse

application à la détermination des parties analogues dans les diverses

classes de vertébrés; mais un élève de Geoffroy, qui fut, comme lui,

professeur au Muséum d'histoire naturelle, Serres, est, sans contredit,

le savant qui fit le plus d'efforts pour mettre en relief les liens

étroits qu'il pressentait entre l'embryogénie, l'anatomie comparée et

même la morphologie extérieure des animaux[134]. À l'exemple des

philosophes de la nature, avec qui il n'est pas sans présenter parfois

un peu trop de ressemblance, Serres admet comme un principe évident que

«la constitution de l'homme est en réalité un petit monde[135]» dans

lequel doit venir se refléter l'histoire entière du règne animal. Cette

hypothèse, qui pourrait être la conclusion finale de toute sa

philosophie, en est, en réalité, le point de départ. C'est un _a priori_

autour duquel il essaye de grouper les faits, et la doctrine qu'il

édifie sur cette base n'est pas, au premier abord, sans une certaine

apparence de grandeur. L'homme étant le résumé du règne animal, ses

organes, ses appareils traversent successivement, au cours de leur

développement, les états définitifs que présentent les mêmes organes,

les mêmes appareils dans les genres, les familles et les classes dont se

compose l'échelonnement du règne animal. L'histoire de la formation des

organes de l'homme est ainsi en petit la répétition de l'histoire des

organes des animaux. «La série animale n'est qu'une longue chaîne

d'embryons, jalonnée d'espace en espace, et arrivant enfin à

l'homme[136].» Doués d'une somme de vie plus ou moins grande, les

organismes inférieurs s'arrêtent plus ou moins tôt dans la voie que

parcourt rapidement l'embryon humain. «Arrêt d'une part, marche

progressive de l'autre, voilà tout le secret des développements, voilà

la différence fondamentale que l'esprit humain peut saisir entre

l'organogénie humaine d'une part et l'anatomie comparée d'autre part,»

et l'on peut dire que «l'_organogénie humaine est une anatomie comparée

transitoire, comme, à son tour, l'anatomie comparée est l'état fixe et

permanent de l'organogénie de l'homme_.»

Dans sa discussion académique avec Cuvier, É. Geoffroy Saint-Hilaire

avait été conduit à ramener implicitement l'unité de plan de structure

du règne animal à l'unité de plan de développement. C'est cette dernière

unité qui est, suivant Serres, la loi même de la nature, «de sorte que

le règne animal tout entier n'apparaît plus que comme un seul animal

qui, en voie de formation dans les divers organismes, s'arrête dans son

développement, ici plus tôt et là plus tard, et détermine ainsi, à

chaque temps de ces interruptions, par l'état même dans lequel il se

trouve alors, les caractères distinctifs et organiques des classes, des

familles, des genres, des espèces[137].» L'histoire des animaux

inférieurs, l'histoire des monstres, l'histoire des animaux fossiles se

rattachent ainsi étroitement à l'organogénie, et l'on comprend qu'en

présence des vastes domaines qu'il essaye de lui conquérir, Serres ait

décoré la science grandiose qu'il entrevoit du nom d'_anatomie

transcendante_. Pourtant le point de vue auquel s'est placé l'ingénieux

professeur d'anatomie comparée du Muséum n'est point encore assez élevé.

Sa préoccupation de retrouver l'homme partout l'empêche de bien saisir

toute la variété du règne animal et de reconnaître les véritables

rapports qui unissent entre elles les formes vivantes. On se tromperait

étrangement si l'on croyait que les choses, dans la nature, se passent

aussi simplement que Serres le supposait. Si l'homme s'élève par son

intelligence à une hauteur incommensurable au-dessus du règne animal, si

son cerveau peut être considéré comme indiquant, au point de vue du

système nerveux, le terme extrême de l'évolution organique, il n'en est

certainement pas de même de ses autres organes. Les organes de la

digestion sont, chez l'homme, moins parfaits que chez les ruminants; ses

organes de la respiration et de la circulation sont moins compliqués que

les organes analogues des oiseaux, et ses autres organes de nutrition

n'ont rien qui les place incontestablement au-dessus de ceux de beaucoup

d'animaux. Ses organes des sens sont moins délicats que ceux de beaucoup

de mammifères carnassiers et sa main, sur laquelle on a écrit tant de

dithyrambes, est beaucoup moins éloignée des formes primitives, toutes

pentadactyles, que le pied d'une antilope ou d'un cheval. Il n'y a donc

aucune raison pour que l'embryogénie humaine résume celle du règne

animal tout entier, pour qu'elle soit, à elle seule, une anatomie

comparée complète. À aucune phase de son développement un embryon humain

n'est un véritable poisson; il n'est pas davantage reptile ou oiseau à

une phase plus avancée. Voilà ce qui est objecté par tous les

embryogénistes à la théorie de Serres, et ce qui fera tomber dans le

discrédit son anatomie transcendante.

Cependant une grande partie des faits sur lesquels elle s'appuie ne

sauraient être mis en doute. Bien réellement la circulation du fœtus de

mammifères rappelle à un certain moment celle des reptiles; la

constitution de leur crâne n'est pas au début sans analogie avec celle

du crâne des poissons; leur face présente tout d'abord des arcs

comparables aux arcs branchiaux des poissons; les premières phases du

développement de la tête et du corps sont communes à tous les vertébrés.

D'autre part, les très jeunes batraciens sont par toute leur

organisation de véritables poissons; les embryons des oiseaux ont

beaucoup plus d'analogie avec les reptiles que n'en ont les oiseaux

adultes, et, si l'on compare, dans l'embryon des vertébrés et dans celui

des animaux articulés, la position des principaux systèmes d'organes

relativement au vitellus, on est frappé de trouver chez ces embryons une

identité absolue, là où les adultes ne présentent qu'opposition.

À ces faits, connus depuis plus ou moins longtemps, chaque jour vient en

ajouter de nouveaux, et l'embryogénie ne cesse de causer les plus

grandes surprises aux zoologistes. Sans parler de ces phénomènes si

merveilleux des générations alternantes, dont nous avons précédemment

montré toute l'importance, on découvre que le plus grand nombre des

acalèphes de Cuvier commencent par être des polypes; ces deux classes

d'animaux sont désormais confondues, et il semble qu'on puisse

considérer les polypes comme des acalèphes arrêtés dans leur

développement. Johannes Müller étudie les singulières métamorphoses des

échinodermes, et l'on peut un moment se croire en droit de comparer à

des acalèphes les larves transparentes de ces rayonnés. Un instant,

Thomson croit avoir découvert une petite encrine vivant sur nos côtes;

il constate bientôt que cette encrine n'est autre chose qu'une larve de

comatule; le comatule reproduit ainsi, dans son jeune âge, une forme

inférieure de son groupe, dont presque tous les représentants sont

demeurés à l'état fossile. Les animaux actuels peuvent donc ressusciter,

dans leur jeune âge, des formes vivantes aujourd'hui disparues, et voilà

rendu probable ce lien entre la paléontologie et l'embryogénie que

Serres se plaît à signaler.

Bien qu'elles n'aient pas cette signification, les métamorphoses des

Trématodes et des Cestoïdes peuvent si bien paraître relier les vers

parasites aux infusoires que Louis Agassiz propose la suppression de

cette classe d'êtres microscopiques, qui ne sont, suivant lui, que des

larves d'animaux plus élevés. Le développement des annélides suggère à

M. Milne Edwards et à M. de Quatrefages les belles idées que nous avons

déjà exposées. Thompson, Nordmann et d'autres observateurs montrent que

tous les crustacés inférieurs ont une forme larvaire commune, le

_nauplius_, que l'on avait pris d'abord pour un organisme autonome, pour

un genre spécial de crustacés. Beaucoup de crustacés décapodes sont, à

leur naissance, de véritables schizopodes; les Crabes conservent

longtemps un abdomen normal avant de devenir brachyures. Fait plus

remarquable encore, Thompson découvre que le nauplius est aussi la forme

larvaire des cirripèdes, qui abandonnent ainsi définitivement

l'embranchement des mollusques pour entrer dans celui des arthropodes;

Spence Bate démontre que, après avoir été nauplius, les cirripèdes

prennent une forme qui rappelle complètement celle d'autres crustacés,

les cypris, en qui l'on pourrait voir dès lors des cirripèdes arrêtés

dans leur développement. De nombreuses recherches très concordantes

établissent que tous les mollusques gastéropodes d'une part, tous les

mollusques lamellibranches de l'autre, ont une forme larvaire commune,

et que ces deux formes peuvent aisément se ramener l'une à l'autre. Les

gastéropodes nus ne se distinguent pas tout d'abord des autres, et leur

larve possède une coquille et un opercule comme celle des gastéropodes

ordinaires; l'étude du développement du taret montre à M. de Quatrefages

que ce lamellibranche si étrange, quand il est adulte, revêt d'abord la

même forme larvaire que les autres lamellibranches et présente ensuite,

comme eux, une coquille bivalve dans laquelle il peut se retirer

complètement. Bien plus, les magnifiques études de M. de Lacaze-Duthiers

sur le Dentale révèlent cette particularité frappante d'un mollusque

intermédiaire entre les gastéropodes et les lamellibranches dont la

larve est d'abord à très peu près celle d'un ver et devient ensuite

identique à une larve de lamellibranche ordinaire. La larve des

oscabrions, observée par Lovén, a également toute l'apparence d'une

larve de ver. Les mollusques que Serres comparait à des fœtus de

vertébrés qui ne se seraient jamais débarrassés de leurs membranes

fœtales, revêtiraient donc tout d'abord la forme de vers.

Les services rendus par l'embryogénie à la zoologie systématique ne

cessent ainsi de se multiplier. Les rapports les plus imprévus sont

souvent établis par elle entre des groupes dont il était impossible de

supposer la parenté. Non seulement on se trouve obligé de reconnaître

l'identité spécifique d'êtres que l'on plaçait dans des genres ou même

des familles différentes, mais des classes entières d'animaux doivent

être abolies. Les naturalistes les plus éminents affirment

l'impossibilité de déterminer la position systématique d'un animal

quelconque si l'on ne s'est astreint à le suivre depuis les premières

phases d'évolution de l'œuf d'où il doit sortir, jusqu'à ce qu'il

devienne lui-même capable de se reproduire par voie sexuée. C'est

l'origine de ces belles monographies dont M. de Quatrefages a donné le

modèle lorsqu'il écrivit l'_Histoire naturelle du Taret_, et dont M. de

Lacaze-Duthiers n'a cessé depuis trente ans d'enrichir la science

française.

Le sens du mot embryogénie s'étend d'ailleurs beaucoup. La génération

agame, la génération alternante, les métamorphoses, qu'elles

s'accomplissent dans l'œuf ou hors de l'œuf, rentrent désormais dans le

cadre des recherches embryogéniques. Nous avons montré, en traitant de

ces phénomènes, quels liens étroits les unissent aux phénomènes de

développement proprement dit et quelle lumière a répandue leur étude sur

le mode de constitution des organismes.

L'embryogénie ne pouvait prendre une si grande importance sans qu'on

cherchât à systématiser les résultats auxquels elle avait conduit.

L'explication des transformations que subit chaque organisme dans son

évolution individuelle paraît beaucoup trop éloignée pour qu'on s'en

embarrasse beaucoup; on ne s'arrête pas plus qu'il ne faut à la

tentative de Serres; mais on demeure convaincu que son avortement n'est

pas définitif, et, en attendant d'avoir découvert une meilleure formule,

on fait servir à la classification les caractères transitoires fournis

par l'embryogénie, malgré la réprobation dont Cuvier les avait frappés.

Von Baër peut être considéré comme le premier qui ait publié une

classification purement embryogénique. Les quatre modes d'évolution

qu'il distingue dans le règne animal ne lui servent à la vérité qu'à

reconstituer, à peu de chose près, les embranchements de Cuvier; mais la

caractéristique de l'embranchement des vertébrés, par rapport à celui

des articulés, est si nette que c'est la seule qui ait pu être conservée

de nos jours, et les subdivisions qu'il propose pour cet embranchement

ont servi de point de départ à tous les perfectionnements ultérieurs.

C'est là, en effet, que pour la première fois les vertébrés pourvus

d'une allantoïde sont séparés de ceux qui n'en ont pas, et qu'il est

fait appel aux dispositions diverses du cordon ombilical de l'allantoïde

et du placenta, pour distinguer, parmi les mammifères, les sous-classes

et les ordres. On sait quel heureux parti on a tiré depuis, pour la

classification des mammifères, des diverses modifications de forme que

peut présenter leur placenta.

Les groupes primordiaux de Von Baër étaient insuffisamment caractérisés.

M. Van Beneden a pensé à définir ces groupes en se servant comme

caractères des rapports de l'embryon et du vitellus. Il nomme

_Hypocotylédonés_ ou _Hypovitelliens_ les animaux dont l'embryon repose

sur le vitellus par son côté ventral (_vertébrés_); _Epicotylédonés_ ou

_Epivitelliens_, ceux dont le vitellus est dorsal (articulés);

_Allocotylédonés_, tous les autres animaux, qui reconstituent ainsi

l'ancienne grande classe des _Vermes_ de Linné. Il est évident que cette

dernière division, basée sur des caractères exclusivement négatifs,

n'est nullement équivalente aux deux autres. Cela seul suffit à montrer

qu'au moment où le système de Van Beneden a été conçu l'embryogénie

n'avait pas encore dit son dernier mot.

M. Kölliker a préféré faire intervenir, pour caractériser ses divisions,

la part plus ou moins grande que prend le vitellus à la formation de

l'embryon. Enfin, M. Carl Vogt a proposé, à son tour, un système dans

lequel il tient compte des caractères employés par Von Baër, Van Beneden

et Kölliker, mais où il introduit en même temps d'autres caractères

empruntés à l'anatomie ou tirés de l'existence d'un vitellus céphalique

chez les Céphalopodes.

Il faut bien le dire, ces essais de classification n'ont pas été

heureux, et il en a été de même de tous ceux qu'on a essayé depuis de

baser sur l'embryogénie. On pouvait mieux espérer d'une science qui

avait permis de faire aux anciennes méthodes de si heureuses

rectifications, qui avait introduit tant d'idées nouvelles dans la

biologie. Comment expliquer les déceptions qu'elle semble avoir causées?

Cela est facile.

On remarquera que dans toutes les prétendues classifications

embryogéniques qui ont été proposées, y compris les plus modernes, il

n'a été tenu aucun compte de la signification relative des phénomènes

embryogéniques. Depuis Bonnet jusqu'à Fritz Müller, les naturalistes se

sont efforcés en vain de démontrer, dans des spéculations trop générales

pour être précises, que le développement de l'individu n'était autre

chose que la répétition abrégée du développement de son espèce. Cette

proposition, que tous les transformistes acceptent aujourd'hui et qui

semblerait devoir mériter de nouveau à l'embryogénie le titre d'anatomie

transcendante, cette idée qui semblerait devoir être si féconde, ne

trouve son application dans aucune des classifications proposées.

C'est qu'en effet l'embryogénie d'un animal est la résultante d'au moins

trois facteurs qui interviennent simultanément pour produire la série

des phénomènes qu'elle présente. Ces facteurs sont: 1° l'hérédité, 2°

l'accélération embryogénique, 3° le mode de nutrition de l'embryon,

l'indépendance des plastides, des tissus, des organes et des appareils.

En vertu de l'hérédité, un animal devrait passer, dans le cours de son

développement, par la série de toutes les formes qu'ont revêtues ses

ancêtres directs dans la succession des temps. Comme ces ancêtres ont

laissé des descendants modifiés de diverses façons et d'autres qui

reproduisent plus ou moins exactement les formes ancestrales, il est

évident que, si notre proposition est vraie, l'embryogénie comparée

devrait toujours permettre de reconnaître le degré de parenté des

animaux appartenant à une même lignée; à elle seule, elle devrait

fournir les moyens de dresser un arbre généalogique authentique du

règne, de formuler les lois de l'anatomie comparée, d'instituer une

méthode de classification vraiment naturelle. Les caractères fournis par

elle devraient primer tous les autres.

Toutes ces conclusions sont parfaitement légitimes, mais c'est à la

condition que rien ne soit venu troubler la succession des formes

imposées par l'hérédité à l'embryon, que rien ne soit venu modifier ces

formes elles-mêmes. Or il n'en est pas ainsi. Toutes les formes qu'ont

revêtues les ancêtres d'un animal donné étaient nécessairement des

formes capables de se prêter à une existence indépendante, au moins

pendant la période de reproduction. Quelle que soit l'époque où l'on

vienne à briser les enveloppes d'un œuf, il semblerait donc que

l'embryon abrité par elles devrait être capable de continuer à vivre

librement, de chercher lui-même sa nourriture, d'assurer son

développement ultérieur. Or chacun sait qu'il n'en est pas ainsi. Si les

formes successives de l'embryon sont des formes ancestrales, ce sont

certainement des formes ancestrales profondément modifiées. Comme, au

point de vue de la comparaison des animaux adultes, que visent avant

tout la classification et l'anatomie, les formes ancestrales ont seules

de l'importance, tant qu'on n'aura pas distingué, dans les formes de

l'embryon, ce qui est primitif de ce qui est modifié, ces formes ne

pourront donner que des indications douteuses.

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 27 / 30 段