«4° Les espèces animales sauvages qui ont vécu dans les siècles

antérieurs au nôtre, et en nous rapprochant autant qu'il est possible de

l'origine de la période géologique actuelle, ont conservé leur

conformation et leurs caractères distinctifs, comme le démontre l'étude

des débris de ces espèces qui sont conservés depuis une longue suite de

siècles[141].

«5° Malgré les changements qui ont pu se produire dans les agents

physiques à l'action desquels les espèces sont soumises, elles ne se

sont pas modifiées dans leur organisation, ni transformées de manière à

se confondre les unes avec les autres ou à donner naissance à des types

spécifiques nouveaux, de telle sorte que les animaux qui vivent

aujourd'hui représentent exactement ceux de même espèce qui vivaient à

l'origine de la période géologique actuelle et dont ils sont les

descendants directs.

«6° Les espèces n'ont pas varié davantage durant les périodes

géologiques qui ont précédé la nôtre. Les espèces vivant durant ces

périodes n'ont pu, en conséquence, produire en se transformant celles

qui sont nos contemporaines[142].

«7° Si cette transformation progressive des êtres était un fait réel, si

les animaux et les végétaux les plus simples avaient, en se

perfectionnant, donné naissance à des êtres plus complexes, si les

invertébrés s'étaient métamorphosés en vertébrés, les poissons en

reptiles, les reptiles en oiseaux et en mammifères, ou bien les plantes

acotylédonées en monocotylédonées, puis dicotylédonées, des mutations

aussi complètes n'auraient pu s'opérer que pendant une longue suite de

siècles... En passant d'une période géologique à une autre, on

trouverait des êtres en voie de transformation, de véritables

intermédiaires qui représenteraient toutes les phases de ces

métamorphoses, et le règne animal comme le règne végétal montreraient

une série continue d'êtres se nuançant de manière qu'on ne puisse plus

trouver entre les espèces de lignes de démarcation, de caractères

spécifiques; on ne trouverait plus que confusion là où tout nous révèle

un ordre admirable. Mais loin de là, nous observons au contraire, en

comparant les êtres organisés de deux périodes géologiques successives,

une interruption brusque entre les formes animales ou végétales; nous

constatons que des faunes et des flores distinctes se remplacent dans la

série régulière des formations, et tous ces faits viennent nous

démontrer la pluralité et la succession de créations organiques

spéciales aux divers âges de notre planète.

«L'espèce n'a donc pas plus varié pendant les temps géologiques que

durant la période de l'homme; les différences qui ont pu et qui ont dû

même se manifester, aux différentes époques géologiques, dans l'action

des agents physiques, les révolutions, enfin, que notre globe a subies

et dont il porte dans son écorce les stigmates indélébiles, n'ont pu

altérer les types originairement créés; les espèces ont conservé, au

contraire, leur stabilité, jusqu'à ce que des conditions nouvelles aient

rendu leur existence impossible; alors elles ont péri, mais ne se sont

pas modifiées.

«8° Si les espèces animales sauvages ne varient pas, si depuis leur

création elles sont restées fixes, il n'en est pas de même des espèces

domestiques; celles-ci, soumises depuis un temps plus ou moins long, et

quelquefois depuis bien des siècles, à des conditions d'existence

exceptionnelles et extrêmement variées, ont subi des modifications plus

ou moins nombreuses et importantes dans leurs caractères physiques, dans

leurs mœurs, dans leurs habitudes et même dans leurs instincts; enfin la

domesticité est un modificateur d'autant plus puissant que son action a

été plus complète et s'est prolongée pendant une plus longue période de

temps[143].»

Godron ajoute plus loin[144] que ces modifications ont pu devenir

héréditaires et produire ainsi des races durables, se distinguant

nettement de l'espèce par la faculté que possèdent les individus

appartenant aux races différentes d'une même espèce de se mêler en

produisant des métis indéfiniment féconds, transmettant leurs caractères

mixtes à leur descendance et susceptibles ainsi de servir de point de

départ à autant de races intermédiaires qu'on en peut concevoir. Il

termine sa théorie de la race par cette proposition: «Si Dieu a fait

l'espèce, les races ou variétés permanentes sont le produit de

l'industrie de l'homme.»

L'homme est lui-même considère comme constituant une espèce unique,

profondément séparée du règne animal tout entier et méritant de

constituer à elle seule un règne particulier, dominant les trois autres,

le _règne moral_ (de Barbençois, 1816), _règne hominal_ (Fabre d'Olivet,

1822), ou _règne humain_. Rien d'étonnant dès lors que cet être

privilégié participe dans une certaine mesure aux attributs de la

divinité.

Ainsi l'espèce est, pour Godron, une entité totalement immuable quand

elle est livrée à elle-même; les forces aveugles de la nature sont

incapables de produire en elle aucune modification. Créée pour un

milieu, pour des conditions d'existence déterminées, elle disparaît

quand ces conditions viennent à changer. À chaque révolution du globe,

la création tout entière est anéantie, une création nouvelle marque la

renaissance du calme et de la stabilité; cette création demeure ce que

Dieu l'a faite tant que dure la période de repos du globe pour laquelle

elle a été instituée. Toutefois, l'apparition de l'homme ouvre une ère

nouvelle pour les espèces animales et végétales; une intelligence faite

à l'image de l'intelligence divine va désormais plier les formes

vivantes à des exigences inconnues jusque-là. Ces formes vont céder dans

une certaine mesure aux caprices de l'homme; mais celui-ci ne saurait

parvenir à créer des espèces nouvelles, privilège qui n'appartient qu'à

Dieu, il produit simplement des races et des variétés.

Il est impossible d'ériger plus complètement en système cette

intervention du miracle dans les phénomènes naturels, que nous avons vu

tout à l'heure si hautement repoussée par M. Naudin. Mais, de même qu'on

ne peut être transformiste à demi, on ne peut être à demi partisan de la

fixité des espèces; tous les tempéraments que l'on peut apporter aux

deux doctrines ne servent qu'à marquer un désaccord, souvent inavoué,

entre les faits qui entraînent avec eux des conclusions nécessaires, et

de chères idées auxquelles on regrette de voir ces conclusions livrer

bataille. En somme, quiconque croit à la fixité des espèces est

rapidement amené à appeler le miracle à son aide; quiconque croit à la

théorie de la descendance croit par cela même que pour la production des

phénomènes biologiques, comme pour celle des phénomènes physiques, le

Créateur s'en est remis entièrement au conflit des forces et de la

matière.

M. Naudin ne s'y trompe pas. L'intelligence humaine n'a pas pour lui de

pouvoir spécial, j allais dire de délégation spéciale relativement aux

espèces; c'est bien, suivant lui, le milieu qui a tout fait:

«Il n'y a, dit-il, aucune différence qualitative entre les _espèces_,

les _races_ et les _variétés_; en chercher une est poursuivre une

chimère. Ces trois choses n'en font qu'une, et les mots par lesquels on

prétend les distinguer n'indiquent que des _degrés de contraste_ entre

les formes comparées... Les contrastes entre les formes comparées sont

de tous les degrés, depuis les plus forts jusqu'aux plus faibles, ce qui

revient à dire que, suivant les comparaisons qu'on établira entre les

groupes d'individus semblables, on trouvera des espèces de tous les

degrés de force et de faiblesse, et, si l'on essayait d'exprimer ces

degrés par autant de mots, tout un vocabulaire n'y suffirait pas. La

délimitation des espèces est donc, comme je le disais tout à l'heure,

entièrement facultative; on les fait plus larges ou plus étroites

suivant l'importance qu'on donne aux ressemblances et aux différences

des divers groupes mis en regard l'un de l'autre, et ces appréciations

varient suivant les hommes, les temps et les phases de la science.

«Suit-il de là que les mots _race_ et _variété_ doivent être bannis de

la science? Non sans doute, car ils sont commodes pour désigner les

faibles espèces qu'on ne veut pas enregistrer parmi les espèces

officielles; mais il convient de leur donner leur vraie signification,

qui est absolument la même que celle d'espèce proprement dite, et de

voir, dans les formes désignées par ces mots, des unités d'une faible

valeur, qu'on peut négliger sans inconvénient pour la science[145].»

M. Naudin entend d'ailleurs, par _espèce, un groupe d'individus

semblables contrastant dans une mesure quelconque avec d'autres groupes,

et conservant, dans la série des générations, la physionomie et

l'organisation communes à tous les individus_.

Cependant le savant botaniste a contribué lui-même à établir un fait qui

pourrait être invoqué et qui l'a été effectivement à l'appui de la

fixité des espèces. De ses recherches sur l'hybridation de végétaux

appartenant aux groupes les plus variés, comme aussi de nombreuses

expériences de croisement faites sur les animaux, il résulte que les

individus directement issus de ces croisements présentent, en général,

une combinaison des caractères de leurs parents telle qu'on peut les

considérer comme à peu près exactement intermédiaires entre eux; mais si

l'on unit ensemble ces individus mixtes, ces _hybrides_, au bout d'un

certain nombre de générations et souvent dès la seconde, il se fait un

départ entre les caractères spécifiques; parmi les individus nés des

mêmes parents et appartenant à la même génération, les uns se

rapprochent étroitement de l'espèce du père, les autres de l'espèce de

la mère; les individus intermédiaires sont rares et très différents les

uns des autres; enfin le plus souvent tous les individus finissent par

revenir presque entièrement à l'une des espèces parentes, comme si le

sang de l'autre avait été complètement éliminé. Les croisements féconds

ne permettent donc pas, dans les conditions où ils ont été réalisés

jusqu'ici, d'obtenir une espèce exactement intermédiaire entre deux

autres.

Si l'on croise au contraire entre eux des individus qui ne diffèrent que

par la race, les individus mixtes ou _métis_ que l'on obtient ainsi sont

réputés produire assez souvent, quand on les unit exclusivement entre

eux, une suite de générations dans lesquelles sont conservés leurs

caractères intermédiaires. Il serait donc relativement facile de créer

des _races métisses_; il serait impossible de créer des _espèces

hybrides_. C'est là, pour de très éminents naturalistes, le caractère

essentiellement distinctif de la race et de l'espèce, et rien n'est plus

légitime que cette distinction. On ne saurait méconnaître, nous n'avons

cessé de le dire, qu'il existe dans la nature des groupes d'individus

semblables suffisamment isolés les uns des autres, par leurs aptitudes

reproductrices, pour que la formation de groupes intermédiaires soit

rendue très difficile, et rien n'empêche de considérer chacun de ces

groupes comme constituant une espèce. Mais entre les groupes moins

isolés, que leur commune origine conduit à considérer comme de simples

races, on observe, à ce point de vue, de nombreuses gradations;

certaines races métisses ont aussi une tendance à disparaître et à

laisser se reconstituer les deux races parentes ou l'une d'elles

seulement; de plus, les conditions dans lesquelles les métis et les

hybrides sont placés paraissent influer notablement sur le degré de

permanence de leurs caractères.

Cette séparation du sang des deux races unies dans la race

intermédiaire, cette réversion des métis, exclusivement accouplés entre

eux, aux deux types auxquels ils doivent leur origine, «n'est pas

seulement l'exception, ni même la règle; elle est la loi, dit un

zootechniste éminent, M. Sanson[146]. Dans aucun des cas connus de

reproduction entre individus issus de deux ou plusieurs races

différentes, c'est-à-dire ayant des caractères fondamentaux ou

spécifiques différents[147], cette loi n'a failli. Nous en pouvons citer

des preuves non douteuses, empruntées à tous les genres d'animaux qui

sont les sujets de la zootechnie.» Et ces preuves, M. Sanson les trouve

dans l'état actuel de toutes les races croisées de chevaux, de bœufs, de

moutons, de porcs, de chiens, de pigeons, etc. Ainsi, de même que

lorsqu'il s'est agi de la fécondité limitée, cette nouvelle opposition

entre les hybrides et les métis s'efface, et il faut bien reconnaître,

avec M. Ch. Naudin, qu'il n'y a entre les races et les espèces d'autre

différence qu'un degré plus ou moins grand de contraste avec les formes

les plus voisines. Mais alors disparaît entièrement la doctrine de la

fixité des espèces. Les formes spécifiques jouissent d'un degré de

_stabilité_ plus ou moins considérable, mais non pas d'une réelle

_fixité_. C'est, en définitive, sur cette distinction entre une

stabilité acquise mais révocable et une fixité originelle et inaltérable

que repose la _théorie de la variabilité limitée_, à la démonstration de

laquelle Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a consacré la presque totalité

de son _Histoire naturelle générale des règnes organiques_.

Ce beau livre, demeuré malheureusement inachevé, parut de 1854 à 1662.

On peut donc le considérer comme contemporain du livre de Godron, des

mémoires de M. Ch. Naudin, et il demeure tout à fait indépendant des

doctrines propres de C. Darwin. La question de variation de l'espèce,

celle du croisement sous toutes ses formes y sont discutées à l'aide de

tous les documents qui sont dans la science et des résultats de

nombreuses expériences faites à la ménagerie du Muséum d'histoire

naturelle, expériences qui sont la plupart l'œuvre d'Isidore Geoffroy

Saint-Hilaire lui-même.

Les conclusions de cette longue et savante discussion sont textuellement

résumées dans les propositions suivantes[148]:

«Les caractères des espèces ne sont ni absolument fixes, comme plusieurs

l'ont dit, ni surtout indéfiniment variables, comme d'autres l'ont

soutenu. Ils sont fixes pour chaque espèce, tant qu'elle se perpétue au

milieu des mêmes circonstances. Ils se modifient si les circonstances

ambiantes viennent à changer.

«Dans ce dernier cas, les caractères de l'espèce sont, pour ainsi dire,

la _résultante_ de deux forces contraires: l'une, _modificatrice_, est

l'influence des circonstances ambiantes; l'autre _conservatrice_ du

type, est la tendance héréditaire à reproduire les mêmes caractères de

génération en génération.

«Pour que l'_influence modificatrice_ prédomine d'une manière très

marquée sur la tendance conservatrice, il faut donc qu'une espèce passe,

des circonstances au milieu desquelles elle vivait, dans un ensemble

nouveau, et très différent, de circonstances; qu'elle change, comme on

l'a dit, de monde ambiant.

«De là les limites très étroites de variations observées chez les

animaux sauvages.

«De là aussi l'extrême variabilité des animaux domestiques.

«Parmi les premiers, les espèces restent généralement dans les lieux et

les conditions où elles se trouvent établies, ou elles s'en écartent le

moins possible, car leur organisation est en rapport avec ces lieux et

ces conditions; elle serait en désaccord avec d'autres circonstances

ambiantes. Les mêmes caractères doivent donc se transmettre de

génération en génération.

«Les circonstances étant permanentes, les espèces le sont aussi.

«Déjà pourtant la permanence, la fixité ne sont pas absolues.

L'expansion graduelle des espèces à la surface du globe est, à la

longue, la conséquence nécessaire de la multiplication des individus.

D'autres causes, d'un ordre moins général, peuvent aussi amener des

déplacements partiels.

«D'où, aux limites surtout de la distribution géographique des espèces

qui se sont le plus étendues, des différences notables d'habitat et de

climat, qui, à leur tour, entraînent quelques différences secondaires

dans le régime et même dans les habitudes. À ces divers genres de

différences correspondent des _races_ caractérisées par des

modifications dans la couleur et les autres caractères extérieurs, dans

les proportions et la taille, et parfois dans l'organisation intérieure.

Ces races ont été fort arbitrairement tantôt appelées variétés de

localités, tantôt considérées comme des espèces distinctes.

«Chez les animaux domestiques, les causes de variation sont beaucoup

plus nombreuses et plus puissantes. Dans une longue série d'expériences,

qui, pour avoir été entreprises dans un but tout pratique, n'en ont pas

une moindre importance théorique, des espèces de plusieurs classes, au

nombre de quarante environ, ont été contraintes par l'intervention de

l'homme de quitter l'état sauvage et de se plier à des habitudes, à des

régimes, à des climats très divers. Les effets obtenus ont été en raison

directe des causes; il s'est formé une multitude de races très

distinctes. Parmi elles, plusieurs offrent même des caractères égaux en

valeur à ceux par lesquels on différencie d'ordinaire les genres.

«Le retour de plusieurs races domestiques à l'état sauvage a eu lieu sur

divers points du globe. De là une seconde série d'expériences, inverses

des précédentes et en donnant la contre-épreuve. Si des animaux

domestiques sont replacés dans les circonstances au milieu desquelles

avaient vécu leurs ancêtres sauvages, les descendants reprennent, après

quelques générations, les caractères de ceux-ci. Ils revêtent seulement

des caractères analogues, s'ils sont rendus à la vie sauvage dans des

conditions analogues, mais non identiques...»

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, à l'inverse de Godron,--et ses arguments

sont bien difficiles à réfuter,--admet donc comme pleinement démontrée,

à la fois par l'observation et par l'expérience, la variabilité limitée

de l'espèce.

D'ailleurs, ajoute-t-il, cette théorie «peut conduire à des solutions

rationnelles à l'égard de questions qui sont complètement insolubles

pour les partisans de la fixité absolue, ou que ceux-ci ne résolvent

qu'à l'aide des hypothèses les plus complexes et les plus

invraisemblables.

«Il en est ainsi de la question fondamentale de l'anthropologie.

L'origine commune des diverses races humaines est rationnellement

admissible au point de vue de la variabilité et à ce point de vue seul.

Les partisans de la fixité absolue ont dû, pour l'admettre avec nous,

conclure contre leur propre principe.

«En paléontologie, à la théorie de la variabilité limitée correspond une

hypothèse simple et rationnelle, celle de la _filiation_; à la doctrine

de la fixité, deux hypothèses également compliquées et invraisemblables,

celle des _créations successives_ et celle dite de la _translation_.»

Isidore Geoffroy se range naturellement à l'hypothèse de la filiation,

qui nous autorise, «par exemple, à rechercher les ancêtres de nos

éléphants, de nos rhinocéros, de nos crocodiles parmi les éléphants, les

rhinocéros, les crocodiles dont la paléontologie a démontré l'existence

antédiluvienne.»

Au moment même où Darwin donnait en Angleterre à la doctrine de la

descendance un éclat qu'elle n'avait jamais eu, l'illustre héritier du

grand nom de Geoffroy devenait donc en France le défenseur calme et

convaincu de cette doctrine. Sans aucun doute, si la mort n'était venue

le surprendre au moment où la science pouvait encore attendre beaucoup

de ses laborieuses, patientes et impartiales investigations, Isidore

Geoffroy aurait élargi les bases de sa théorie, il se fût établi une

sorte de compromis entre les deux savants qui représentaient de chaque

côté du détroit des idées analogues. Mais nous ne pouvons prendre la

théorie de la variabilité limitée qu'au point où l'a conduite Geoffroy,

et nous devons préciser en quoi elle diffère de la doctrine de Charles

Darwin.

Que signifie d'abord cette épithète de _limitée_ accolée au mot

_variabilité_? Des limites sont-elles imposées à l'étendue des

variations que peuvent subir les formes spécifiques, ou ces limites

doivent-elles s'entendre du temps pendant lequel ces variations peuvent

s'effectuer, la variabilité étant de la sorte _limitée_ à certaines

époques? Il est probable que ces deux interprétations étaient également

dans l'esprit d'Isidore Geoffroy. Quand on parcourt la surface entière

du globe, les conditions moyennes d'existence offertes aux êtres

vivants, les diverses variations du milieu semblent, au premier abord,

osciller entre des limites assez étroites; ces limites déterminent

celles des modifications que peuvent subir les espèces, toujours

étroitement dépendantes des agents extérieurs. Les grandes variations du

milieu, à supposer qu'il y en ait jamais eu, n'ont lieu que dans les

intervalles qui séparent une période géologique d'une autre; c'est

pendant ces époques intermédiaires que surviendraient également les

grandes transformations des espèces.

Isidore Geoffroy ne se prononce nulle part sur l'étendue que l'on peut

attribuer à ces dernières transformations; mais, du moment qu'on admet

l'hypothèse de la filiation, il devient totalement impossible de limiter

en quoi que ce soit cette étendue. Il paraît, en effet, bien établi

aujourd'hui qu'il n'y avait durant la période primaire ni oiseaux ni

mammifères, que les reptiles ne se sont montrés qu'après les batraciens

et les poissons, et que les poissons eux-mêmes ne sont venus qu'après

les animaux sans vertèbres. L'ordre de succession des mammifères durant

la période tertiaire a pu être fixé de la façon la plus remarquable.

L'idée de filiation, pour conserver sa généralité, implique que ces

animaux ont été tirés les uns des autres, et l'on ne peut évidemment

admettre de telles modifications sans attribuer en même temps à l'espèce

une variabilité régie, à la vérité, par des lois précises, mais

absolument indéfinie: Si les variations qu'une espèce peut subir durant

une période géologique paraissent au premier abord limitées, il est donc

impossible d'admettre cette restriction quand on embrasse la durée tout

entière des temps.

Mais peut-on même admettre que, durant une période géologique donnée,

les espèces conservent cette stabilité qui ne leur permet tout au plus

que de former des races géographiques? Une telle hypothèse est

évidemment liée à la supposition qu'il y a eu dans l'histoire du globe

des périodes successives de changement et d'immobilité. Or la géologie

s'éloigne de plus en plus de cette manière de voir; il paraît de plus en

plus démontré que la surface de la terre s'est toujours modifiée avec la

lenteur que nous constatons aujourd'hui dans ses transformations, et

qu'il n'y a jamais eu aucune démarcation tranchée entre deux périodes

géologiques successives. Dès lors, il faut admettre que les espèces

peuvent varier indéfiniment et à toutes les époques, et les mots

«variabilité limitée» ne signifient plus que variabilité lente et

graduelle, soumise à la fois aux lois de l'hérédité et de l'adaptation

aux conditions ambiantes, mais, en somme, illimitée.

L'exercice de cette variabilité suppose-t-il enfin, comme le veut

Isidore Geoffroy, des modifications importantes dans l'état du globe

terrestre? Non sans doute. Isidore Geoffroy lui-même fait remarquer que

l'extension graduelle des espèces à la surface du globe, conséquence

nécessaire de la multiplication des individus, place ces individus dans

des conditions différentes, susceptibles de déterminer en eux des

modifications. Mais quelle limite attribuer à cette force expansive des

espèces? N'est-elle pas capable, à la longue, d'amener les individus

faisant partie d'une même lignée à vivre dans les conditions les plus

différentes? Est-il nécessaire de supposer des changements dans un

milieu déjà essentiellement varié, si les individus d'une espèce donnée

sont eux-mêmes forcés, sous peine de mort, de se plier aux genres de vie

les plus dissemblables et vont spontanément, pour ainsi dire, à la

recherche des états les plus divers du milieu? Evidemment non. C'est là

ce que Charles Darwin a si brillamment démontré, et c'est en cela que sa

doctrine diffère de celle d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire.

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 29 / 30 段