L'assimilation entre les vers annelés, les arthropodes et les colonies

de polypes est complète dans le passage que nous venons de citer, comme

dans le _Mémoire sur la conformité organique_. Les polypes de la

colonie, les anneaux du ver, de l'insecte portent également le nom de

zoonites. Le procédé au moyen duquel les colonies s'élèvent à la dignité

d'organisme est aussi le même que Dugès, M. Milne Edwards, Richard Owen

ont successivement signalé. M. de Lacaze Duthiers est d'ailleurs plus

près de Dugès qu'Isidore Geoffroy; il complète parfois la pensée du

naturaliste de Montpellier par d'ingénieux commentaires:

Dans les types inférieurs, tous les individus d'une colonie linéaire ou

irrégulière sont à peu près semblables entre eux et jouissent d'une

indépendance relative considérable, mais peu à peu se manifeste une

solidarité de plus en plus étroite, conséquence forcée de la division du

travail physiologique. «Dans une colonie d'Hydres d'eau douce, par

exemple, les individus ne sont liés entre eux que par leur extrémité

inférieure; les extrémités munies de tentacules sont toutes libres et

fonctionnent séparément. Les diverses espèces de clavelines, appartenant

à la classe des molluscoïdes tuniciers, vivent réunies sur des

prolongements radiciformes qu'on peut comparer à des stolons de

fraisier; mais elles sont du reste libres dans toutes leurs actions.

Dans quelques autres genres d'ascidies composées, les colonies sont

enfermées chacune dans une enveloppe charnue et unique, munie d'une

seule ouverture, par laquelle s'opère la défécation: il y a déjà moins

d'indépendance dans les fonctions vitales. Les siphonophores présentent

des colonies bien curieuses par leur composition. Leurs zoonites se

spécialisent d'une façon toute particulière; certains d'entre eux, sous

la forme de filaments allongés, terminés par des ventouses ou des

espèces de harpons, sont les zoonites pêcheurs: ils saisissent les

aliments et les donnent aux zoonites digérants, formés chacun d'une

simple cavité vésiculaire ou trompe gastrique; d'autres zoonites servent

à la locomotion; enfin des zoonites spéciaux ont pour fonction de donner

naissance à des individus nouveaux.»

M. de Lacaze-Duthiers insiste plus loin sur la facilité particulière que

les colonies linéaires présentent à la solidarisation: «Dans une colonie

linéaire, il y a, en général, des rapports forcés entre un zoonite et

ses deux voisins, rapports qui modifient sa forme plus ou moins

complètement. Dans les colonies en masse, cette nécessité de relation

est moins absolue; aussi devons-nous nous attendre à trouver ces

zoonites très peu différents les uns des autres; c'est ce que vérifie

l'observation.» Peut-être cette dernière affirmation a-t-elle été un peu

exagérée, peut-être aussi pourrait-on contester que les rapports forcés

que dans une colonie linéaire chaque zoonite contracte avec ses voisins

aient eu sur sa forme une influence prépondérante; mais il s'agit ici de

phrases recueillies dans une leçon où la précision du langage est plus

ou moins subordonnée à la nécessité de frapper autant que possible

l'esprit des auditeurs. Le perfectionnement plus considérable promis en

quelque sorte aux colonies linéaires n'en est pas moins fortement saisi,

et l'un des résultats importants de ce perfectionnement est même

indiqué: «Si ordinairement chaque zoonite possède un centre nerveux, il

faut cependant remarquer que, chez les invertébrés supérieurs, il semble

y avoir une tendance à concentrer, pour ainsi dire, ce système nerveux à

la partie antérieure de l'animal.»

La tendance à la concentration des organes primitivement disséminés dans

chacun des zoonites, la solidarisation des zoonites, c'est-à-dire la

concentration de leurs fonctions, voilà donc quelques-uns des caractères

par lesquels les organismes supérieurs se distinguent des simples

colonies. Il peut sembler aujourd'hui naturel de voir dans la haute

individualité des vertébrés le dernier terme de cette concentration: si

les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire et de Dugès n'y avaient préparé

qu'incomplètement les esprits, les recherches anatomiques,

physiologiques et embryogéniques qui se sont succédé dans ces derniers

temps ne laissent plus de doute, à cet égard, que dans l'esprit des

irréconciliables de toutes les écoles; mais, en 1863, les preuves que le

Vertébré est lui aussi décomposable en zoonites étaient loin d'être

faites, et M. de Lacaze-Duthiers, au lieu de voir dans les vertébrés la

suite, le couronnement, de la longue série des animaux sans vertèbres,

oppose, au contraire, d'une façon absolue les représentants des deux

sous-embranchements que Lamarck avait établis dans le règne animal.

«Il n'y a pas, dit-il, que le système nerveux, ou à sa place les

vertèbres, qui différencient nettement les animaux vertébrés des animaux

invertébrés. _Sous bien des rapports, ceux-ci diffèrent totalement des

premiers._ Cette _séparation presque absolue_, qui a soulevé les

critiques si obstinées des naturalistes de l'école dite _philosophique_,

parmi lesquels nous voyons Geoffroy Saint-Hilaire en France. Gœthe et

Oken en Allemagne, demande à être établie par quelques développements.

«Une des premières notions à acquérir est relative à la distribution

différente, chez les vertébrés et chez les invertébrés, de cette chose

si mystérieuse dans son essence même, cause suivant les uns, effet

suivant les autres, qu'on appelle la vie... Si l'on regarde la vie comme

une cause, un principe d'action ayant son origine dans tel ou tel point

de l'organisme, et si l'on nous permet de représenter, pour ainsi dire,

la vie par une quantité qui sera plus ou moins grande suivant la

puissance plus ou moins grande aussi de l'effet produit, nous dirons que

chez les invertébrés la vie semble être répandue en égales quantités

dans toutes les parties de l'organisme. Chez les vertébrés, au

contraire, la vie se concentre en un point particulier de chaque

individu, ou du moins dans une partie restreinte de son être.

«Que si l'on veut voir dans la vie un effet, une résultante, on pourra

exprimer le principe que nous voulons énoncer en disant que, chez les

Invertébrés, cette résultante ne paraît pas être la conséquence de

l'action plus particulière de tel ou tel point de l'organisme, comme

cela a lieu chez les vertébrés, où, pour employer une expression un peu

trop rigoureuse pour de tels objets, la résultante semble appliquée à un

ou plusieurs organes spéciaux et distincts.

«Un exemple fera mieux ressortir le fait en question. Que l'on coupe une

patte à un chien; à part le trouble tout local qu'éprouvera l'économie,

l'animal peut continuer à vivre. Si l'on poursuit la mutilation, on peut

la pousser peut-être assez loin sans que la vie cesse; mais on arrive

toujours à un point de l'organisme tel que, lorsqu'il est atteint, la

vie disparaît brusquement. Ce point remarquable où semble se concentrer

la vie, ce _nœud vital_, pour employer l'expression de M. Flourens, se

retrouve chez tous les vertébrés. On peut aussi représenter la même idée

en rappelant l'image à la fois saisissante et pittoresque de Bichat, qui

montre la vie comme supportée par un trépied dont les trois pieds sont

le cœur, le poumon et le cerveau. Que l'un des trois soit détruit, le

trépied bascule, la vie cesse.

«Par opposition, prenons un insecte ou tout autre articulé. Coupons les

parties de son corps, séparons sa tête même: la vie ne disparaît point.

Essayons à l'instant des mutilations dans tous les sens, il est bien

évident que la mort finira toujours par arriver; mais nous ne trouverons

pas dans cet animal un point analogue au nœud vital, ou l'un des trois

organes fondamentaux que nous avons trouvés chez les vertébrés, point ou

organe dont la lésion amènerait une disparition brusque de la vie.»

Ainsi le vertébré est bien ici représenté comme exactement opposé à

l'invertébré. Entre l'un et l'autre, il existe des différences

fondamentales; la vie se comporte tout autrement dans le sous-règne

privilégié auquel nous rattache notre structure anatomique, et le

sous-règne où quelques zoologistes confondent encore pêle-mêle, à

l'exemple de Lamarck, tous les autres types organiques. C'est bien la

centralisation exceptionnelle que l'on observe chez les vertébrés

supérieurs qui fait que l'on considère le vertébré comme un être à part;

mais, d'un côté, cette centralisation a été exagérée par Bichat, comme

le prouve l'exemple de la poule de Flourens qui vécut un mois privé de

son cerveau, comme le prouve la prédominance de plus en plus grande des

fonctions de la moelle épinière sur celles du cerveau à mesure que l'on

considère des types de vertébrés plus inférieurs; d'un autre côté, cette

centralisation est le phénomène même qui amène graduellement les

communautés à l'état d'organisme individuel; nous l'avons vue parvenir

déjà à un haut degré chez les Arthropodes; elle ne fait que s'élever à

un degré de plus chez les vertébrés, et cette différence du plus au

moins peut-elle faire oublier les rapports successivement signalés par

Geoffroy Saint-Hilaire, Ampère, Dugès, Gœthe, Oken, Richard Owen,

Leydig, M. de Quatrefages entre l'organisation segmentaire ou le mode de

développement des vertébrés et l'organisation segmentaire ou le mode de

développement des vers annelés et des arthropodes? Évidemment non. S'il

en est ainsi, si les vertébrés sont réellement formés de zoonites comme

les invertébrés, s'ils ne diffèrent que par un degré de coalescence plus

grand de leurs zoonites, il n'y a plus lieu de les mettre à part; la

même loi d'évolution s'applique au règne animal tout entier. Chez les

vertébrés, comme chez les invertébrés, la complication organique a été

obtenue par la fusion plus ou moins complète de zoonites ayant

bourgeonné les uns sur les autres et dont le premier, auquel on peut

donner le nom de _protoméride_[132], était seul originairement le

produit direct de l'œuf.

* * * * *

En résumé, tout cet ensemble de faits et d'idées conduit donc

nécessairement à une conception simple de l'évolution de l'individualité

animale. Elle est d'abord réduite à un _plastide_ unique, l'œuf; l'œuf

produit par une division répétée de sa substance un plus ou moins grand

nombre de plastides nouveaux. Ces plastides nouveaux peuvent se séparer

dès qu'ils sont formés, et se multiplier à leur tour sous la même forme

ou sous des formes différentes; c'est ce qui arrive chez un grand nombre

de protozoaires.

La division de l'œuf peut être ou non précédée de son mélange intime

avec un élément semblable à lui ou en forme de filament mobile. Dans le

premier cas il y a _conjugaison_; dans le second _fécondation_. La

fécondation précède presque toujours la division de l'œuf lorsque

celle-ci doit amener la production de plastides destinés à demeurer

associés; son absence constitue le phénomène de la _parthénogenèse_.

Les plastides qui demeurent associés, ne sont pas astreints à conserver

une forme unique; ils forment, dès qu'ils se différencient, un organisme

relativement simple, sans type défini, auquel nous donnerons le nom de

_méride_[133].

Les mérides se multiplient comme les plastides: tantôt ils produisent

directement des œufs; tantôt ils donnent naissance à des mérides

nouveaux qui peuvent, dès qu'ils sont formés, se séparer de leur parent

et vivre d'une façon indépendante: c'est le cas de quelques éponges

inférieures, de l'hydre d'eau douce et d'un certain nombre de vers

inférieurs. Une partie des phénomènes de la _génération alternante_ et

de la _généagénèse_ se rattache à ce mode de développement des mérides

jouissant de ce que Van Beneden a appelé la _digénèse_.

Les mérides nés les uns des autres peuvent aussi demeurer unis entre

eux. Ils forment alors ce qu'on nomme des _communautés_ ou des

_colonies_. Les mérides d'une même colonie peuvent revêtir des formes

diverses, accomplir des fonctions différentes; des groupes de mérides

appropriés à ces fonctions peuvent se détacher de la colonie sur

laquelle ils sont nés et donner lieu aux cas les plus remarquables de

généagénèse ou de génération alternante. C'est ce qu'on observe dans la

génération alternante des méduses et des annélides. Mais aussi tous les

mérides nés les uns des autres peuvent demeurer unis entre eux, se

modifier de façons différentes, devenir tellement solidaires qu'ils

soient inséparables; leur ensemble constitue alors un organisme nouveau

ayant tous les caractères d'un individu; c'est le cas de tous les

animaux supérieurs auxquels on peut donner le nom de _zoïdes_ ou de

_dèmes_, suivant qu'ils sont directement décomposables en mérides ou

qu'il faut d'abord distinguer en eux des groupes de mérides, de zoïdes,

ayant des propriétés ou des fonctions particulières, comme chez les

animaux dont le corps présente plusieurs régions distinctes.

Quand le protoméride se fixe, il produit par bourgeonnement des colonies

irrégulières, arborescentes, ramifiées ou incrustantes, sur lesquelles

il suffit qu'un certain nombre d'individus équivalents entre eux se

rapprochent autour d'un centre commun pour produire des organismes

rayonnés. Quand le protoméride demeure libre et rampant, il présente une

symétrie bilatérale, ne produit de bourgeons qu'à son extrémité

postérieure et donne naissance à des organismes segmentés dont les vers

annelés, les arthropodes et les vertébrés sont les principales formes.

Les différents modes de symétrie qui caractérisent les grands types

organiques trouvent donc une explication rationnelle, et il n'est plus

nécessaire de faire intervenir directement une pensée créatrice

distincte pour en rendre compte.

La production du protoméride, la formation des mérides et des zoïdes,

tous les phénomènes de reproduction qui ne nécessitent pas la

fécondation, tous ces phénomènes de _métagénèse_, peuvent avoir lieu

successivement et former plusieurs étapes plus ou moins distinctes du

développement; elles peuvent aussi avoir lieu plus ou moins rapidement

et souvent assez vite pour s'être déjà accomplies avant l'éclosion;

c'est grâce au degré plus ou moins grand de cette _accélération des

phénomènes métagénésiques_ qu'il semble exister chez les animaux

plusieurs types de développement.

Cette accélération arrive à son maximum chez les organismes les plus

élevés de chaque groupe: certaines méduses, quelques-uns des

échinodermes actuels, les crustacés supérieurs, les arachnides, les

insectes, les mollusques, les vertébrés sortent ainsi de l'œuf avec tous

les mérides qui doivent les constituer et ne subissent plus que des

modifications de détail, tandis que la plupart des cœlentérés, les

crinoïdes, le plus grand nombre des vers et des crustacés inférieurs ne

possèdent encore à leur naissance qu'un petit nombre de mérides et

souvent un seul.

Ainsi une même théorie réunit tous les grands traits de la formation

graduelle et de la structure définitive des individus organisés. Rien

n'est plus simple que de faire comprendre ce que sont ces individus, si

l'on cherche d'abord comment ils se sont réalisés, si on les considère

comme un _résultat_; rien n'est plus difficile que de les définir si on

les considère indépendamment de toutes les formes qu'ils ont présentées,

si on s'obstine à voir en eux des _faits primordiaux_. Nous retrouvons

ici l'opposition que nous avons déjà signalée entre la clarté qu'apporte

dans les sciences naturelles l'hypothèse du transformisme et

l'inextricable confusion qu'entraîne avec elle et partout l'hypothèse de

la fixité des formes vivantes. C'est une erreur que de vouloir englober

dans une même définition l'_individu_ tel que nous le montrent les

groupes supérieurs du règne animal et les formes flottantes si

fréquentes dans les groupes inférieurs; là l'individu n'existe pas

encore.

Il est presque inutile de faire remarquer que la théorie de la formation

de l'individualité que nous venons d'exposer, peut être présentée comme

indiquant également la voie qu'ont dû suivre les êtres vivants pour

arriver à leur degré actuelle de complication, si la vie a commencé sur

la terre par des formes simples comparables aux plastides. Chercher

quelles ont pu être les conditions de cette apparition est permis; mais

là nous en sommes réduits aux conjectures. Quelles conditions ont

présidé à la formation des premiers plastides? Pourquoi cette formation

paraît-elle avoir cessé? Pourquoi sommes-nous demeurés incapables

jusqu'ici de former de toutes pièces du protoplasme vivant? Ce sont là

des questions auxquelles nous n'entrevoyons même pas de réponse

scientifique. D'ailleurs aucune science n'a pu remonter, pour les

phénomènes dont elle s'occupe, jusqu'à ces questions d'origine:

l'astronomie ignore d'où vient la matière et comment se sont formés les

astres dont elle étudie la course et la constitution; la physique ne

connaît pas la cause des diverses sortes de mouvements et de leurs

rhythmes, bien qu'elle ait su enchaîner par des lois mathématiques les

innombrables phénomènes que produisent la pesanteur, la chaleur, la

lumière, l'électricité, le magnétisme, simples formes du mouvement; la

chimie cherche encore pourquoi il existe des corps simples et dans

quelles conditions ces éléments, en apparence immuables, ont pu prendre

naissance. La biologie, réservant la question de la première apparition

de la vie et de la substance vivante, demeure dans les conditions

communes à toutes les sciences d'observation. Il lui suffit d'avoir

acquis la connaissance des éléments dont les combinaisons variées

constituent les êtres vivants qu'elle étudie.

Avant l'apparition du livre de Darwin, tous les traits nécessaires à la

constitution de cette théorie de l'individualité animale étaient dans la

science; il n'est pas un de ses chapitres qui ne se soit présenté à un

moment donné à l'esprit de quelque naturaliste. Mais tous ces traits

étaient épars; c'est seulement dans ces dernières années qu'ils ont pu

être réunis.

L'individu étant ainsi connu dans sa constitution intime et dans son

mode probable d'évolution paléontologique, il faut déterminer comment

cette constitution arrive à se réaliser dans chaque individu: c'est là

le rôle de l'embryogénie, dont nous devons mieux préciser que nous ne

l'avons fait jusqu'ici la part contributive à l'édification de la

philosophie zoologique.

CHAPITRE XIX

L'EMBRYOGÉNIE

L'épigenèse et l'embryogénie.--Harvey: Influence de la théorie

cellulaire.--L'œuf considéré comme cellule.--Théorie des feuillets

blastodermiques.--Généralisation exagérée des résultats obtenus par

l'étude des vertébrés.--L'embryogénie au point de vue de l'histogenèse

et de l'organogenèse.--Serres et l'anatomie transcendante: l'embryogénie

considérée comme une anatomie comparée transitoire; arguments à l'appui

de cette théorie.--Classifications embryogéniques; causes de leur

insuffisance.--L'embryogénie d'un organisme en est la généalogie

abrégée.--Accélération embryogénique; phénomènes perturbateurs qui en

résultent.--Liens réels entre l'embryogénie, la morphologie générale et

la paléontologie.

L'embryogénie ne date évidemment que du jour où fut définitivement

renversée l'hypothèse que l'être vivant était tout entier contenu dans

le germe; que toutes ses transformations consistaient dans un

accroissement de ses parties et dans le fait que des organes d'abord

invisibles, quoique ayant une existence réelle, devenaient peu à peu

apparents. Une hypothèse à laquelle se rattachaient les grands noms de

Swammerdam, de Malebranche, de Leibnitz, de Haller, de Bonnet et de

Cuvier lui-même devait, si stérile qu'elle fût, résister longtemps aux

efforts tentés pour la renverser. Jusque dans la première moitié de ce

siècle, ses partisans luttèrent contre l'évidence même, et cependant,

dès 1652, Harvey, en affirmant que tout être vivant procède d'un œuf,

avait posé sur ses bases véritables le problème embryogénique. C'était

là, à la vérité, une intuition de génie, mais une simple intuition;

l'aphorisme: «_Omne vivum ex ovo_,» ne pouvait avoir toute sa valeur que

si l'on établissait, au préalable, en quoi consistait un œuf, et si l'on

retrouvait des œufs chez tous les êtres vivants. Régner de Graaf, mort

en 1673, aperçut le premier l'œuf des mammifères dans les trompes de la

matrice et découvrit la partie de l'ovaire où se forme l'œuf, mais sans

y reconnaître l'œuf lui-même. Cent cinquante ans après seulement, von

Baër établit que c'est précisément dans le _follicule de Graaf_ que

l'œuf des mammifères prend naissance, mais l'assimilation des parties de

cet œuf à celles de l'œuf des oiseaux ne put être faite d'une manière

satisfaisante qu'en 1834 par Coste.

La découverte des spermatozoïdes, due à de Hamm et à Leuwenhoek, ne

servit guère d'abord qu'à alimenter les discussions entre les

_ovulistes_ et la _animalculistes_, les uns voulant que le germe réside

dans l'œuf, les autres dans le spermatozoïde, et ce sont des

contemporains, MM. Prévost et Dumas, qui ont définitivement établi que

la pénétration des spermatozoïdes dans l'œuf est, en général, nécessaire

au développement de ce dernier et constitue, à proprement parler, la

fécondation. Toutefois, comme l'a observé M. de Quatrefages sur les œufs

de Hermelle, comme cela résulte du développement constant des œufs non

fécondés des abeilles et d'autres hyménoptères, et de beaucoup d'autres

faits analogues, la fécondation n'est pas indispensable au début du

travail génésique. Swammerdam avait déjà vu que les matériaux de l'œuf

fécondé se partageaient en plusieurs masses distinctes. Ce sont aussi

MM. Prévost et Dumas qui ont établi que cette _segmentation du vitellus_

de l'œuf était le premier phénomène de l'évolution embryonnaire. Bientôt

on reconnut la généralité à peu près absolue de ce phénomène, dont toute

l'importance ne devait apparaître qu'après l'établissement de la théorie

cellulaire. Les anatomistes ne tardèrent pas, en effet, à pressentir que

l'œuf n'était autre chose qu'une cellule, le premier des éléments

histologiques de l'embryon, le progéniteur de tous les autres. Kölliker

en conclut aussitôt que la segmentation n'est qu'une forme de la

division cellulaire; et il soutient, avec Bischoff, Reichert et Virchow,

que toutes les cellules de l'embryon, toutes celles de l'animal adulte

descendent par une série ininterrompue de divisions successives, par une

véritable filiation, de la cellule ovulaire. À l'aphorisme _Omne vivum

ex ovo_ de Harvey vint s'ajouter l'aphorisme de Virchow: _Omnis cellula

è cellula_. Au fond, la seconde de ces propositions comprend la

première. Les êtres vivants les plus simples pouvant être considérés

comme constitués par un élément histologique, par un plastide unique, et

réciproquement les plastides ou cellules associées pour former un

organisme étant eux-mêmes de véritables êtres vivants, ayant une

existence, indépendante, l'aphorisme de Harvey et celui de Virchow

reviennent à dire qu'il ne saurait y avoir de génération spontanée ni

dans les organismes vivants, ni en dehors d'eux. À la vérité, il faut

ici s'entendre sur les mots, et cette proposition n'exclut pas la

possibilité de la transformation en cellules bien définies de masses

protoplasmiques amorphes, telles que celles qu'on a quelquefois

signalées dans les tissus en voie de formation sous le nom de

_blastèmes_. Cette opinion a été soutenue par des histologistes

éminents, tels que M. Ch. Robin.

Savoir comment procèdent de l'œuf tous les éléments qui concourent à

former le corps humain ou celui d'un animal, déterminer toutes les

étapes que traverse l'embryon avant d'arriver à l'état d'organisme

définitif, tel est désormais le problème tout entier de l'embryogénie,

problème qui se complique de cet autre: déterminer la raison d'être de

ces formes successives, souvent si différentes les unes des autres, que

l'embryon ne fait que traverser pour arriver à une forme dernière qui

marque le terme de son évolution.

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 26 / 30 段