Entre ces divers _tissus_ qui forment notre corps, qui possèdent chacun

un mode d'organisation particulier, qui ont chacun, en conséquence, une

sorte de vie spéciale concourant, pour sa part, à la vie générale de

l'individu, entre ces éléments de l'être vivant, existe-t-il quelque

analogie de constitution? Ces mêmes tissus se retrouvent-ils chez tous

les animaux? Sont-ils à proprement parler les éléments ultimes dans

lesquels puissent se résoudre les corps vivants? Ce sont des questions

que le microscope va bientôt résoudre.

Pour Bichat la vie était une propriété des tissus, et les diverses

façons sous lesquelles elle se manifeste étaient la conséquence des

différents modes d'agencement de ces tissus. Mais, vers l'époque où il

vivait, on songeait déjà à remonter des tissus à quelque chose de moins

complexe. Oken pensait qu'une petite masse sphérique de gelée, le mucus

primitif, le _Urschleim_, constituait le corps entier des êtres vivants

les plus simples, des infusoires; il avait même présenté les organismes

supérieurs comme des agrégats d'infusoires. Un moment, les travaux

d'Ehrenberg avaient répandu dans la science l'opinion que la prétendue

simplicité des infusoires n'était qu'une illusion, que la structure des

êtres microscopiques était presque aussi compliquée que celle des

animaux supérieurs. Dujardin, professeur à la Faculté des sciences de

Rennes, établit le premier d'une façon incontestable, en 1835, que la

vie pouvait s'allier avec une simplicité d'organisation telle que la

supposait Oken; il donnait le nom de _sarcode_ à une substance vivante

amorphe, qui composait à elle seule le corps d'un assez grand nombre

d'êtres inférieurs. Malgré les preuves positives que Dujardin donnait de

l'existence du sarcode, cette substance, vivante par elle-même, fit à

son apparition relativement peu de bruit dans la science.

Cependant l'étude microscopique de la structure des végétaux avait

montré chez ces organismes une remarquable unité de structure. On savait

depuis longtemps que leurs tissus présentaient une multitude de vacuoles

plus ou moins semblables entre elles, qu'on désignait souvent sous le

nom de _cellules_. En 1835, Johannes Müller avait signalé une structure

semblable dans la corde dorsale des embryons de vertébrés, dans le

cristallin, la choroïde, les masses graisseuses. Schleiden, en 1838, fit

ressortir toute l'importance du rôle joué par la cellule dans

l'organisation des végétaux, montra qu'on pouvait considérer ces êtres

comme des associations de cellules, et définit en même temps ce qu'on

devait entendre par ce mot: la cellule végétale est, suivant lui, un

sphéroïde creux dont la paroi est généralement résistante et encroûtée

de cellulose, dont le _contenu_ est à demi fluide et se dispose autour

d'une petite masse centrale, le _noyau_, contenant un ou plusieurs

_nucléoles_. Plusieurs fois des éléments semblables avaient été

soigneusement décrits chez les animaux. Théodore Schwann, frappé de la

simplicité de la théorie de Schleiden, réunit, en 1839, tous les faits

connus jusqu'à lui relativement à l'existence de cellules animales, et

proclama à son tour que tous les animaux étaient formés de cellules ne

différant de celles des végétaux que par la minceur ordinairement plus

grande et par la plasticité de leur membrane d'enveloppe. Ces cellules

se formaient, suivant lui, spontanément, soit à l'intérieur d'autres

cellules, soit dans une substance amorphe interposée entre les cellules

déjà existantes.

Étant donnée la définition des cellules admises par Schleiden et par

Schwann, il était impossible de ne pas être frappé de l'identité de

structure que l'œuf de la plupart des animaux présentait avec ces

éléments. L'œuf était donc une cellule. En 1824, Prévost et Dumas

avaient montré que le premier phénomène du développement consistait dans

une segmentation plusieurs fois répétée du contenu de l'œuf. Bischoff et

Reichert prouvèrent que les cellules constitutives du corps des animaux

provenaient de ces sphères de segmentation, si bien que, dès 1844,

Kölliker posait en principe que, contrairement à l'opinion de Schwann,

«il n'existe nulle part, dans le développement embryonnaire, de

formation libre de cellules; qu'au contraire toutes les parties

élémentaires du futur embryon, de même que tous les éléments vivants de

l'animal adulte, sont les descendants immédiats d'un élément primitif

unique, l'œuf.» Les animaux sont donc des associations de cellules

issues les unes des autres soit par division, soit par bourgeonnement,

de sorte que de chacune d'elles on peut remonter par une série de

générations jusqu'à l'œuf.

Comment concilier cette proposition, dans sa forme absolue, avec les

observations de Dujardin sur les animaux uniquement formés de sarcode?

Gela parut tout d'abord impossible à un assez grand nombre d'anatomistes

éminents; mais la difficulté tenait simplement à l'idée que Schleiden et

Schwann s'étaient faite de l'élément anatomique primitif. Des recherches

multipliées finirent par montrer que, des trois parties constitutives de

la cellule, la _membrane d'enveloppe_, le _noyau_ et le _contenu_, une

seule était essentielle: le contenu. La cellule paraît quelquefois

réduite à sa membrane et à son noyau; mais alors tous les phénomènes

vitaux ont cessé en elle; elle est morte. Le contenu est donc la partie

vraiment vivante de l'élément anatomique; on lui a donné le nom de

_protoplasma_ (Max-Schultze). Mais ce protoplasma, par sa constitution

et ses propriétés, est identique au sarcode de Dujardin. Les êtres

sarcodiques peuvent donc être considérés désormais comme formés d'un ou

plusieurs éléments anatomiques dépourvus de membrane d'enveloppe, comme

le sont beaucoup d'éléments anatomiques des animaux supérieurs. Ils

rentrent dans la règle générale, à la seule condition de définir

l'élément anatomique comme une _masse de protoplasma ou de sarcode, de

taille limitée, douée d'une vie indépendante, produisant ordinairement

un noyau à son intérieur et pouvant s'isoler en s'enveloppant d'une

membrane plus ou moins résistante_. L'élément, anatomique ainsi compris

est ce que Hæckel a nommé un _plastide_, dénomination simple et que nous

pouvons dès maintenant adopter, quoiqu'elle soit de date relativement

récente.

Le protoplasma vivant n'est encore connu qu'à l'état de plastides,

c'est-à-dire de masses limitées dont la dimension et la forme sont du

reste extrêmement variables et que l'on peut considérer comme autant

d'individus. On ne peut citer aucun exemple avéré de plastides se

formant spontanément soit aux dépens des matières organiques libres,

soit dans un milieu déjà organisé. Le plus grand nombre des

histologistes ont à cet égard confirmé les affirmations de Kölliker, et

les classiques recherches de M. Pasteur ont montré que, dans tous les

cas où l'on avait cru voir des plastides ou des groupes de plastides se

former spontanément en dehors des organismes, on avait été victime

d'illusions. Tout plastide a donc été produit par un autre plastide.

Un plastide isolé peut produire des plastides qui, aussitôt formés,

s'isolent les uns des autres; c'est le cas des êtres les plus simples.

Mais d'un plastide unique peuvent aussi naître des plastides destinés à

demeurer toujours associés, et c'est ce qui arrive pour tous les

animaux, depuis les éponges et les polypes jusqu'à l'homme, pour tous

les végétaux autres que les cryptogames monocellulaires. Tous les êtres

vivants sont donc des associations de plastides, proposition

fondamentale, qui est la base de l'histologie, et dont on doit surtout à

Claude Bernard d'avoir fait nettement ressortir toute l'importance pour

la physiologie générale.

Même dans leurs associations les plus complexes, les plastides qui

constituent un être vivant ne perdent jamais complètement leur

indépendance. Chacun d'eux vit pour son compte, comme un être autonome,

et les diverses fonctions physiologiques de l'animal ne sont autre chose

que la résultante des actes accomplis par un certain groupe de

plastides. Il suit de là que la physiologie tout entière, disons plus,

que l'histoire entière de la vie de l'animal ou du végétal n'est autre

chose que celle des plastides qui le constituent. Si l'on pouvait

compter les plastides d'un organisme, si l'on connaissait leurs

positions respectives, leurs propriétés, leur filiation, non seulement

on connaîtrait toutes les fonctions de cet organisme, mais on pourrait

aussi retracer son développement embryogénique et prédire le sort qui

l'attend. Les plastides sont donc, dans l'état actuel de la science, les

_éléments anatomiques_ dont les propriétés initiales dominent toute

l'évolution organique, dont l'étude doit fournir le point de départ de

toute théorie générale relative aux êtres vivants.

Tous les organismes commençant actuellement par n'être qu'un plastide

unique, l'_œuf animal_ ou l'_œuf végétal_, l'évolution embryogénique

marchant réellement du simple au composé, et présentant des phénomènes

d'autant plus complexes que l'être qu'il s'agit de tirer de l'œuf doit

être lui-même plus compliqué, la méthode des sciences expérimentales

indique que l'on doit, pour arriver à comprendre les phénomènes de

développement et de reproduction chez les animaux supérieurs, en

déterminer d'abord tous les traits chez les organismes inférieurs et

s'élever graduellement jusqu'aux vertébrés les plus parfaits. Cela

paraîtra une règle de simple bon sens; mais les vertébrés ayant été

pendant longtemps les seuls animaux dont l'organisation était l'objet de

sérieuses recherches, leur embryogénie a été, par cela même, la première

qu'on ait étudiée, c'est à elle qu'on n'a cessé de vouloir ramener tous

les phénomènes embryogéniques, comme on avait déjà cherché à y ramener

les phénomènes de la génération alternante; de là, une méthode vicieuse

d'explication qui pèse encore lourdement sur toutes les conceptions

relatives à l'embryogénie générale[126].

Si l'on suit l'ordre logique, si l'on essaye de déterminer dans les

types les plus inférieurs des éponges, des cœlentérés, des échinodermes,

des vers, des articulés, quelle est la marche du développement, aussitôt

une règle générale apparaît. L'œuf ne produit presque jamais directement

un organisme semblable à celui d'où il provient; il produit d'abord un

être très simple. Chez les éponges, chez les hydroméduses, c'est le

premier individu de la colonie; chez les coralliaires, chez les

échinodermes, c'est un organisme sans tentacules, sans bras, sans

rayons, qui deviendra la partie centrale de l'animal adulte; chez les

vers, c'est ce qu'on a appelé une _trochosphère_; chez les articulés,

c'est un _nauplius_. La trochosphère et le nauplius représentent

simplement le premier anneau du corps de l'animal en voie de formation.

_Ce premier anneau fait toujours partie de la tête de l'animal adulte_

et parfois la constitue à lui seul; il correspond exactement, au point

de vue de son mode de formation, au premier individu de la colonie de

polypes, à la partie centrale de l'animal rayonné. Il n'en diffère que

parce qu'il demeure libre, tandis que le premier individu de la colonie

de polypes ne tarde pas à se fixer au sol. Le premier polype, la

trochosphère, le nauplius se correspondent aussi d'une façon complète au

point de vue du rôle qu'ils auront à remplir dans la suite de

l'évolution de l'animal: par un bourgeonnement plus ou moins irrégulier,

le premier polype et ses descendants constitueront la colonie

arborescente dont ils font partie; par un bourgeonnement périphérique la

partie centrale du rayonné achèvera de produire l'animal adulte; par un

bourgeonnement régulier, s'effectuant dans une direction unique, la

trochosphère et le nauplius constitueront la chaîne d'anneaux qui

composent le corps d'un ver annelé ou d'un arthropode. Entre les animaux

formés de segments placés bout à bout et les colonies ramifiées de

polypes, il n'y a de différence que relativement à la direction dans

laquelle s'accomplit le bourgeonnement.

C'est ce que Charles Bonnet avait déjà compris lorsqu'il comparait

l'organisation du ténia à celle des arbres, faisant remarquer que chacun

des anneaux de cet animal pouvait être considéré comme un individu

distinct, et lorsqu'il établissait[127] l'analogie intime qui existe,

suivant lui, entre la reproduction des parties perdues chez les vers de

terre et le bourgeonnement des plantes[128]. Cuvier avait pris, au

contraire, la comparaison au rebours lorsqu'il considérait comme des

animaux à plusieurs bouches les pennatules et les colonies de polypes;

c'est aussi ce qu'avait fait Dugès, et c'est ce qui empêchait sa

_Théorie de la conformité organique_, si féconde quand on en fait une

application suivie à l'anatomie comparée, de se prêter à une

systématisation complète des phénomènes embryogéniques. Nous avons vu

cette systématisation tentée par M. de Quatrefages; mais là encore

l'illustre savant, ayant pris l'homme comme point de départ, est conduit

à rechercher des analogies, non à donner une explication dans le sens où

les physiciens entendent ce mot.

Si l'on s'en tient à la méthode des physiciens comme le voulait déjà

Bichat, cette explication doit être déduite des propriétés mêmes des

éléments anatomiques des plastides vivant à l'état isolé. Or, ces

propriétés sont les suivantes: 1° les plastides, dans des conditions

convenables de _nutrition_, s'accroissent pendant un certain temps; 2°

ceux de chaque sorte ne peuvent dépasser un certain maximum de taille,

au delà duquel ils se divisent pour donner naissance à de nouveaux

plastides semblables à eux; c'est en cela que consiste ce qu'on appelle

leur _reproduction_; 3° les plastides subissent l'influence des

conditions dans lesquelles ils sont placés; leur figure extérieure,

leurs propriétés physiologiques peuvent être modifiées par les

circonstances; les plastides jouissent donc d'une certaine

_variabilité_.

Les plastides associés nés de l'œuf conservent ces propriétés

essentielles de nutrition, de reproduction et de variabilité, qu'on

observe chez les plastides isolés; d'ailleurs, ils demeurent dans une

large mesure indépendants les uns des autres; mais, en raison même du

nombre de ceux qui sont associés, chacun se trouve placé dans des

conditions d'existence particulières, vit d'une façon qui lui est

propre, présente des caractères extérieurs spéciaux; il en résulte

bientôt, entre les divers éléments, un partage des fonctions

physiologiques qui contribuent à assurer l'existence de l'association

tout entière; ce partage des fonctions rend les éléments entre lesquels

il s'accomplit d'autant plus solidaires les uns des autres qu'il est

plus exclusif, de telle sorte que la dissolution de leur société finit

par entraîner nécessairement leur mort; ainsi se constituent les

_individus_ qui résultent immédiatement de l'évolution de l'œuf, et les

_organes_ qu'ils contiennent.

Ces individus en bourgeonnant produisent des agrégats complexes dont les

membres, auxquels Dugès appliquait uniformément la dénomination de

_zoonites_, se comportent à l'égard les uns des autres comme l'ont fait

les plastides dont chacun d'eux est composé. Ces individus de second

ordre, sous l'empire de certaines conditions, revêtent des formes

particulières, accomplissent des fonctions spéciales et peuvent se

séparer les uns des autres ou demeurent indéfiniment unis. Les

différents phénomènes désignés sous les noms de _génération alternante_,

de _digenèse_, de _généagenèse_, etc., ne sont autre chose que le

résultat de cette séparation précoce ou tardive des individus de second

ordre, plus ou moins différents les uns des autres, nés sur l'individu

primitif.

Lorsque la séparation des zoonites n'a pas lieu, l'ensemble des

individus unis entre eux constitue un organisme auquel on applique le

nom de _colonie_, si les membres de l'association sont nettement

distincts les uns des autres et paraissent avoir conservé une grande

part de leur autonomie; auquel on transporte le nom d'_individu_ lorsque

les zoonites constituants sont moins nettement séparés ou qu'ils

semblent tous dominés par une volonté unique ne paraissant résider d'une

façon plus particulière dans aucun d'eux. On voit par là combien est

vague la signification de ce mot individu qu'on peut transporter à

volonté du plastide à un agrégat de plastides, de cet agrégat simple à

une association d'agrégats semblables à lui, combien est arbitraire la

limite entre ce qu'on nomme _colonie_ et ce qu'on nomme _individu_.

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire avait déjà été frappé de ces passages de

la colonie à l'individu sur lesquels l'attention s'est vivement portée

dans ces dernières années. Dans sa belle _Histoire naturelle générale

des règnes organiques_[129], il emploie le mot _communauté_ au lieu du

mot qui est demeuré plus usité de colonie, et il expose ainsi le

parallèle à établir entre ces communautés et ce qu'on appelle

ordinairement des individus.

«Comme ceux-ci, dit-il[130], la communauté a son unité abstraite et son

existence collective; c'est une réunion d'individus, et souvent en

nombre immense; et pourtant elle peut et doit être considérée elle-même

comme un seul individu, comme un être un, bien que composé. Et elle est

telle, non pas seulement par une abstraction plus ou moins rationnelle;

elle l'est en réalité, matériellement, pour nos sens aussi bien que pour

notre esprit, étant constituée, comme un être organisé, de parties

continues et réciproquement dépendantes; toutes fragmentées d'un même

ensemble, bien que chacune soit elle-même un ensemble plus ou moins

nettement circonscrit; toutes membres d'un même corps, quoique chacune

constitue un corps organisé, un petit tout. Si bien que la communauté

tout entière jouit aussi d'une existence réelle et distincte, par

conséquent _individuelle_, s'il est vrai que l'individualité soit ce qui

fait qu'un être a une existence distincte d'un autre être.

«Toute communauté réunit ainsi en elle deux existences, deux vies, deux

individualités pour ainsi dire, superposées l'une à l'autre... et la

définition que nous avons donnée de la communauté peut, en dernière

analyse, se résumer en ces termes: un individu composé d'individus; ou

encore: des individus dans un individu.

«Comme la famille, la société et l'agrégat, la communauté peut être très

diversement constituée. La fusion anatomique, et par suite la solidarité

physiologique des individus réunis, peuvent être limitées à quelques

points et à quelques fonctions vitales, ou s'étendre presque à la

totalité des organes et des fonctions. Tous les degrés intermédiaires

peuvent aussi se présenter, et l'on passe par des nuances insensibles

d'êtres organisés chez lesquels les vies associées restent encore

presque entièrement indépendantes et les individualités nettement

distinctes, à d'autres où les vies sont de plus en plus dépendantes et

mixtes, et après ceux-ci à d'autres encore où toutes les vies se

confondent en une vie commune, où toutes les individualités proprement

dites disparaissent plus ou moins complètement dans l'individualité

collective.»

On s'attendrait, après cette admirable comparaison de la communauté et

de l'individu, à voir Isidore Geoffroy Saint-Hilaire montrer comment les

polypes hydraires se soudent entre eux pour produire des méduses,

comment les zoonites des vers annelés, des arthropodes se solidarisent,

se modifient pour remplir des fonctions inutiles à l'un d'entre eux en

particulier, mais indispensables à l'existence de l'ensemble dont ils

font partie, comment les phénomènes que nous présentent à tous les

degrés les communautés permettent d'expliquer la formation des

organismes complexes vers lesquels il semble, d'après ses propres

paroles, qu'elles nous conduisent pas à pas. On voudrait lui voir dire

que l'histoire des communautés est une série d'expériences spontanément

préparées par la nature pour nous faire connaître les procédés au moyen

desquels elle constitue les organismes supérieurs. Mais non: de

l'expérience faite aucune conclusion n'est tirée. C'est par la

coalescence, la soudure, la fusion plus ou moins complète de ses

individus constituants, que les colonies passent aux organismes

supérieurs; au lieu d'élever la communauté dans la série organique,

comme l'entrevoyait déjà Dugès, cette coalescence des individus ne fait,

au contraire, suivant Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, que dégrader la

colonie.

«Dans un groupe de mollusques _composés_, poursuit-il, dans un polypier,

on constate facilement l'individualité de chacun des mollusques ou des

polypes _composants_, et celle-ci prévaut manifestement sur

l'individualité collective: dans l'arbre, l'une et l'autre se balancent,

ou même celle-ci commence à prévaloir; elle l'emporte dans l'éponge à ce

point que l'individualité proprement dite n'existe plus à vrai dire que

théoriquement... il était déjà difficile de montrer les individus d'une

communauté végétale; le nombre de ceux qui composent une masse

spongiaire échappe non seulement à tout calcul, mais à toute évaluation;

il est littéralement indéfini.»

Et aussitôt après:

«La communauté ne s'observe normalement que parmi les végétaux, règne où

la vie unitaire n'existe guère que par exception, et chez les animaux

des embranchements inférieurs. Pour en trouver des exemples dans les

rangs supérieurs de l'animalité et chez l'homme, il faut la demander à

la tératologie; et encore la communauté se réduit-elle ici presque

toujours à l'union des deux individus, et de deux individus qui, dans la

plupart des cas, ne peuvent prolonger leur existence au delà de la vie

fœtale.»

Ainsi le fil conducteur est complètement perdu. C'est que la question

n'est pas encore mûre. On voit bien l'unité de la communauté se

constituer pièce à pièce dans les embranchements inférieurs du règne

animal par la fusion d'individualités d'abord distinctes; mais le fait

qu'un organisme relativement élevé peut procéder de la solidarisation

d'un certain nombre d'organismes plus simples est complètement négligé,

et dans tous les cas on ne songe pas que cet organisme si complètement

un, ce tout si essentiellement indivisible, qu'on appelle un vertébré ou

même un arthropode, puisse avoir été réalisé par un procédé analogue à

celui qui tire un siphonophore ou une méduse d'une colonie d'hydres.

L'opposition entre les organismes inférieurs aptes à vivre en colonie et

les animaux supérieurs essentiellement isolés les uns des autres,

essentiellement individuels, en quelque sorte, est déjà bien nette dans

la doctrine d'Isidore Geoffroy; mais cette façon de voir est surtout

manifeste dans les belles leçons professées en 1863, au Muséum

d'histoire naturelle, par l'un des savants qui ont le mieux étudié les

colonies des coralliaires, M. le professeur de Lacaze-Duthiers[131].

Dans une de ces leçons, après avoir tracé les grands traits de

l'organisation des animaux sans vertèbres, le savant fondateur des

laboratoires de Roscoff et de Banyuls s'exprime ainsi:

«Une seconde notion à acquérir, en ce qui concerne les invertébrés, est

celle de la complexité dans un même être. Dans presque tous ces animaux,

ce qu'on appelle ordinairement un individu n'est autre chose qu'une

réunion, une colonie de petits individus plus ou moins distincts,

désignés sous le nom général de _zoonites_. Pour former l'être complexe,

ces zoonites s'assemblent soit en série linéaire, soit en masse selon

deux ou trois dimensions.»

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 25 / 30 段