Les recherches de Trembley suscitent des recherches analogues de Bonnet

(1741), son parent; mais ces dernières portent sur des animaux tout

différents, des vers d'eau douce, très voisins des lombrics, quoique

d'organisation plus simple, les _Tubifex_. Comme les hydres, les tubifex

peuvent être coupés en morceaux, chaque morceau se complète et redevient

un autre ver; un même tubifex a pu être partagé huit fois

successivement, et la réparation se fait si vite qu'on pouvait obtenir

en six mois, suivant Bonnet, 2 985 984 vers, à l'aide d'un seul; dans un

cas, l'habile expérimentateur dit même avoir réussi à faire repousser

une tête là où était primitivement la queue de l'animal et une queue du

côté opposé, de manière à le retourner bout pour bout. Ces recherches

confirment d'une manière absolue l'animalité des hydres puisqu'elles

montrent chez des animaux bien authentiques des faits analogues à ceux

qu'on observe chez des polypes. Plus tard, Gruithuisen et Otto-Frédéric

Müller constatent que d'autres vers voisins de tubifex, les _Naïs_, se

partagent spontanément en plusieurs individus, l'individu primitif

pouvant se couper dans sa région moyenne en deux autres ou produire

toute une chaîne de nouveaux individus à sa partie postérieure.

Otto-Frédéric Müller ajoute, en 1788, un fait intéressant à ses

premières observations: il découvre une annélide marine, la _Nereis

prolifera_, depuis nommée _Autolytus prolifer_, qui se partage

spontanément en deux, comme les _Naïs_; mais dans cette curieuse espèce,

fait sur lequel Otto-Frédéric Müller ne s'était du reste pas arrêté, les

deux individus résultant de ce partage ne se ressemblent pas.

En 1828 et 1830, Dugès[108] observe chez des vers inférieurs, les

planaires, des phénomènes plus semblables encore à ceux que Trembley a

constatés chez les hydres: il a vu, chez certaines espèces, un individu

se diviser transversalement en plusieurs autres qui demeurent unis plus

ou moins longtemps de manière à figurer une sorte de ver annelé; mais,

dans ce ver, les anneaux ne tardent pas à se séparer les uns des autres,

comme font les hydres, pour vivre isolément. Il n'est pas douteux que ce

fait ait contribué à faire naître chez le savant de Montpellier les

idées qu'il développe dans son _Mémoire sur la conformité organique_.

Le mode de groupement, les rapports réciproques des animaux vivant

associés, comme le corail, réservent aux naturalistes qui n'ont connu

jusque-là que les animaux supérieurs, bien d'autres étonnements.

En 1803, étudiant un organisme étrange, la pennatule, sorte de grande

plume vivante qui enfonce sa tige dans la vase sous-marine et étale dans

l'eau ses barbes en forme de larges disques, Cuvier avait reconnu que

ces disques supportaient de nombreux polypes semblables à ceux du

corail; la pennatule était donc une colonie de polypes; mais il faisait

remarquer de plus que tous les polypes composant la pennatule sont

soumis à une volonté unique, qu'ils accomplissent en commun toutes les

fonctions de nutrition et que la pennatule devait, en conséquence, être

considérée comme un animal composé; il étendait la même conclusion à

toutes les colonies de polypes, dont chacun devenait pour lui un animal

composé ou mieux encore un animal à plusieurs bouches et un seul corps.

L'illustre voyageur Lesueur, faisant connaître en 1813, dans le _Journal

de physique_, quelques-uns des animaux remarquables qu'il avait

rassemblés durant ses longues traversées, appelait l'attention sur les

organismes gélatineux, aux formes variables et compliquées, qu'on

désigne sous le nom de siphonophores; il voyait en eux des colonies

flottantes de méduses, opinion adoptée par Lamarck et de Blainville.

En 1819, Adalbert de Chamisso, qui fut à la fois un voyageur hardi, un

romancier plein de fantaisie, un brillant poète et un naturaliste exact,

avait signalé des phénomènes tout à fait inattendus dans la reproduction

des salpes, singuliers animaux nageurs de la classe des Tuniciers,

transparents comme l'eau dans laquelle ils vivent, pareils à des

manchons de gélatine, pourvus d'appendices diversement placés et nageant

à l'aide des contractions de leur corps. On connaissait un certain

nombre d'espèces de Salpes se rattachant à deux types généraux, les unes

pouvant atteindre la grosseur du poing et vivant solitaires, les autres

beaucoup plus petites et vivant toujours associées en longues chaînes,

souvent phosphorescentes, ou en élégantes couronnes. Ces chaînes

méritaient déjà l'intérêt par elles-mêmes, car tous les individus qui en

font partie combinent leurs mouvements de natation avec tant de

précision que la chaîne tout entière produit d'une manière absolue

l'illusion d'un animal dirigé par une volonté unique. Les Salpes

associées en chaîne, ou _salpes agrégées_, se distinguent toutes très

nettement des _Salpes solitaires_ tant par leurs caractères extérieurs

que par certains traits d'organisation. Malgré toutes ces différences de

forme, de taille et d'habitudes, Chamisso vint annoncer aux naturalistes

que les Salpes agrégées étaient les filles des Salpes solitaires,

qu'elles reproduisaient à leur tour; de sorte que, chez ces singuliers

animaux, les filles ne ressemblent jamais à leur mère, mais bien à leur

grand'mère, et que les individus qui se succèdent, produisent tour à

tour un enfant unique ou une multitude d'enfants jumeaux destinés à

vivre ensemble, unis par leurs membres. On crut à une invention de

romancier, et von Baër lui-même, tout habitué qu'il fût aux

transformations bizarres des embryons, n'osa pas ajouter foi aux

affirmations du voyageur.

Les questions posées par les observations de Cuvier, de Lesueur et de

Chamisso allaient bientôt s'élargir, se rattacher les unes aux autres et

recevoir enfin une réponse commune. En 1828, Michael Sars, pasteur

successivement à Kinn et à Mauger, en Norwège, découvrait une sorte de

polype, ayant la forme extérieure d'une hydre, auquel il donnait le nom

de _scyphistome_. En même temps, il décrivait un autre polype, le

_strobile_, différant du premier par son corps cylindrique divisé en une

série d'anneaux superposés, dont chacun ressemblait à une petite méduse.

Quelques années après, en 1835, il reconnaissait que le scyphistome par

les progrès de sa croissance se transformait en strobile, et que, de

plus, chacun des anneaux du strobile se métamorphosait peu à peu,

prenait l'aspect d'une petite méduse, finissait par se détacher des

anneaux placés au-dessous de lui et nageait alors librement dans la mer.

Sars donna à ces petites méduses le nom d'_Ephyres_, il en suivit les

transformations ultérieures et obtint enfin, en 1837, ces grandes

méduses connues sous les noms d'Aurélies et de Cyanées. Cuvier avait

placé les polypes et les méduses dans deux classes bien distinctes de

son embranchement des rayonnes: ces deux classes devaient être désormais

confondues en une seule. On s'aperçut d'ailleurs bien vite qu'on se

trouvait en présence d'une succession de phénomènes évidemment analogues

à ceux qu'avait observés Chamisso, mais plus étranges encore. Il

s'agissait d'en trouver l'explication ou tout au moins la loi; on se mit

à l'œuvre.

Le professeur Lovén, de Stockholm, découvrit bientôt que les colonies

arborescentes d'autres polypes hydraires, les campanulaires et les

syncorynes, produisent aussi des méduses qui poussent sur elles comme

des fleurs sur un végétal et se détachent ensuite[109]; Von Siebold,

Dujardin, M. de Quatrefages, Desor, M. Van Beneden, Max Schultze, font à

leur tour des observations analogues qu'étendent ensuite

considérablement et coordonnent les magnifiques publications d'Allman.

Le fait que des animaux de forme déterminée peuvent donner naissance à

des animaux de forme absolument différente est désormais complètement

établi.

On se souvient alors que l'histoire des helminthes ou vers parasites est

pleine de faits singuliers et encore en grande partie inexpliqués.

Swammerdamm[110], Bojanus[111], Von Baër[112], Carus[113] ont vu des

vers inférieurs en forme de têtard, des cercaires ou même des helminthes

bien connus, des distomes, se former à l'intérieur d'organismes vivants,

eux-mêmes parasites. Fröhlich[114], Zeder[115], Von Siebold ont vu un

embryon cilié tout différent de ses parents sortir de l'œuf des

monostomes et des amphistomes, et cet embryon, suivant les observations

de Siebold, contenait déjà un organisme en voie de formation ayant

lui-même une forme toute particulière.

Dans la classe des cestoïdes ou vers solitaires, Pallas, Göze ont

remarqué d'étonnantes ressemblances entre des vers courts pourvus d'une

grosse vésicule à l'une de leurs extrémités, les cysticerques, et les

véritables ténias. Bonnet[116] a pressenti en 1762 que les ténias ne

devaient pas rester indéfiniment dans le même hôte. On se demande si la

reproduction demeurée mystérieuse de ces animaux ne présente pas des

phénomènes semblables à ceux qui ont été observés chez les salpes et

polypes hydraires. Le moment est venu de coordonner tous ces faits

merveilleux. Un jeune savant, alors lecteur à l'académie de Sorö, depuis

professeur à l'université de Copenhague, Japetus Steenstrup, accomplit

cette tâche en 1842 et s'efforça de ramener à une même loi les

phénomènes en apparence de la reproduction des salpes, des méduses, des

cestoïdes et des trématodes[117].

Le fait dominant dans la reproduction de tous ces animaux, c'est qu'un

être _sexué_, de forme déterminée, donne naissance à des êtres

_asexués_, qui ne lui ressemblent pas, mais qui produisent eux-mêmes,

par une sorte de bourgeonnement ou par division de leur corps, de

nouveaux êtres sexués semblables à ceux dont ils sont issus. Les formes

sexuées et asexuées alternent donc régulièrement; aussi Steenstrup

appelle-t-il les phénomènes qu'il s'agit d'expliquer phénomènes de

_génération alternante_. Il détermine ensuite de la plus ingénieuse

façon la signification des formes différentes qui se succèdent.

Sars et Lovén avaient vu dans le scyphistome un véritable polype d'une

structure infiniment plus simple que celle de la méduse; dans leur

opinion le polype était une larve dont la méduse était la forme

parfaite; comme les insectes, les méduses n'arrivaient, suivant eux, à

leur forme définitive qu'après avoir subi une métamorphose; seulement la

métamorphose qui, chez les insectes, porte sur le même individu, était

censée porter chez les méduses, sur deux ou plusieurs générations

successives. Steenstrup établit au contraire que le scyphistome et la

méduse sont deux êtres équivalents, l'un asexué, l'autre sexué.

L'individu sexué produit les œufs, mais il meurt avant d'avoir pu mener

à bien l'éducation des larves; cette éducation est confiée à l'individu

asexué, au scyphistome. Le scyphistome n'est autre chose que l'aîné

d'une génération dont il doit assurer le développement; c'est un être

condamné au célibat dans l'intérêt de ses frères auxquels il se consacre

entièrement; M. Steenstrup lui donne le nom de _nourrice_. De même, chez

les abeilles, les fourmis, les termites, des œufs pondus par les

femelles, un certain nombre seulement produisent des individus sexués,

les autres ne produisent que des neutres chargés de l'élevage des jeunes

et de tous les travaux qui assurent l'existence de la communauté. Chez

ces insectes les neutres se distinguent des individus sexués, comme

ceux-ci se distinguent entre eux; il n'est donc pas étonnant que le

scyphistome, méduse neutre, diffère de l'aurélie, sa mère, qui est

sexuée. Le même raisonnement peut être appliqué aux distomes et, avec

plus de raison encore, aux salpes; il semble donc que les phénomènes

singuliers de la génération alternante rentrent dans la loi commune,

qu'ils soient dus à de simples différences dans la forme des individus,

différences analogues aux différences sexuelles, et à un mode d'élevage

des jeunes dont les insectes ont déjà offert des exemples.

La théorie de M. Steenstrup, basée sur des faits bien observés non

seulement par lui, mais aussi par ses prédécesseurs, eut un vif succès;

elle a été depuis contestée, modifiée, développée; il est hors de doute

néanmoins qu'elle est absolument d'accord avec les résultats d'un

certain nombre de recherches récentes. Chez les salpes, ce sont des œufs

formés dans les salpes solitaires qui se développent dans les Salpes

agrégées; chez les pucerons, M. Balbiani affirme que la formation et la

fécondation des œufs précèdent l'apparition de l'individu qui semble les

avoir engendrés; les conditions de la reproduction dans les colonies

nous avaient conduit à affirmer en 1881[118] que l'œuf dans ces

agrégations d'animaux est la propriété indivise de la colonie et non pas

celle d'un individu déterminé; diverses observations, notamment celles,

de M. Rouzaud, encore inédites, et celles récemment publiées, de M. de

Varennes, ont conduit tout récemment à constater sur les colonies de

polypes hydraires que l'œuf se produit dans les parties de la colonie

que leur situation ne permet d'attribuer en propre à aucun polype, et

c'est bien longtemps après l'apparition des œufs que se constituent les

méduses dans lesquelles ils achèveront de mûrir et seront fécondés.

Mais, comme toutes les explications basées sur la finalité des

phénomènes, la théorie des générations alternantes telle qu'elle a été

développée par l'illustre zoologiste danois ne s'applique qu'aux cas

relativement rares où il s'est établi une adaptation, un accord entre

deux catégories très générales de phénomènes d'ailleurs sans rapport

immédiat: 1° la formation de l'œuf dans un animal ou dans une colonie;

2° la reproduction par bourgeonnement de cet animal, de cette colonie.

Effectivement, dans le même groupe zoologique, on trouve tous les

intermédiaires entre les cas où le bourgeonnement est produit d'une

façon tout à fait indépendante et celui où il est lié à la formation des

œufs, entre les cas où les individus nés par bourgeonnement sont tous

identiques à leurs parents, comme chez beaucoup de polypes hydraires et

de vers annelés, et ceux où ils en diffèrent profondément. L'existence

de deux modes de reproduction, la reproduction par œufs et la

reproduction par bourgeons, est, pour M. Van Beneden, le phénomène

général dont la génération alternante n'est qu'un cas particulier[119];

le savant professeur de Louvain désigne ce phénomène général, destitué

de toute finalité, sous le nom de _digénèse_.

À cette notion importante de la digénèse, Leuckart, faisant à la

génération alternante une application heureuse de la loi de la division

du travail physiologique de M. Milne Edwards, ajoute la notion du

_polymorphisme_[120]. Les individus qui produisent les œufs, ceux qui ne

produisent que des bourgeons peuvent avoir des rôles divers à jouer,

s'être adaptés à des conditions d'existence différentes; chacun doit

prendre dès lors une apparence et des caractères conformes à sa

fonction: la génération alternante n'est qu'un cas particulier de ces

adaptations variées. Ainsi que Steenstrup l'admettait déjà, c'est bien

un phénomène du même ordre que celui qui amène des différences de forme

entre les mâles et les femelles, entre les individus sexués et les

neutres des sociétés d'abeilles, de fourmis et de termites, entre les

neutres même de ces dernières sociétés, lorsqu'ils ont des rôles

différents à jouer. Les individus dissemblables nés les uns des autres

ne se séparent pas nécessairement: ils peuvent demeurer unis entre eux

et former ainsi des colonies dont les membres présentent une plus ou

moins grande diversité de structure. M. Leuckart explique ainsi

l'étonnante organisation des siphonophores, véritables colonies mixtes

d'hydres et de méduses, et qui possèdent cependant une individualité

propre; les siphonophores, à leur tour, font mieux comprendre les

pennatules, colonies de polypes coralliaires, dont Cuvier faisait des

animaux à plusieurs bouches, et le phénomène exceptionnel, en apparence,

qui a produit la génération alternante, se trouve prendre dès lors une

extension considérable: il peut intervenir même dans la constitution

régulière d'organismes, dont les diverses parties ne sont que des

individus adaptés à des fonctions particulières. C'est ainsi qu'un

siphonophore comprend des individus nourriciers, des individus

préhenseurs, des individus locomoteurs, des individus reproducteurs, qui

tous sont des polypes ou des méduses modifiées conformément à leur

fonction spéciale, ayant pris, suivant une comparaison vulgaire, la

_figure de leur emploi_. Leuckart entre ainsi dans une voie féconde,

qu'il ne poursuit pas, à la vérité, jusqu'au bout; mais on pressent déjà

qu'un lien intime va s'établir entre la théorie de la constitution des

siphonophores et des autres animaux composés, telle que la comprend

Leuckart, et la théorie de la constitution des animaux articulés, telle

que l'ont formulée Audouin et M. Henri Milne Edwards, ou plutôt ce lien

a été établi d'avance par Dugès, alors qu'il n'était même pas question

des générations alternantes: la loi du polymorphisme de Leuckart n'est,

en définitive, qu'une application à quelques faits nouveaux ou mieux

connus des principes développés dans le _Mémoire sur la conformité

organique dans l'échelle animale_, publié vingt ans auparavant.

Avoir constaté que les animaux possèdent deux modes de reproduction

différents, avoir montré que ces deux modes de reproduction déterminent

l'apparition, dans la même espèce animale, de formes organiques

dissemblables, n'est pas encore avoir expliqué comment l'ensemble de

phénomènes qui dépendent de ces deux modes de reproduction se trouvent

si fréquemment en rapport étroit. Richard Owen, suivant une voie qui lui

est propre, se demande, de son côté, si la reproduction sexuée et la

reproduction agame, à laquelle il donne le nom de _métagenèse_, ne

peuvent pas être rattachées l'une à l'autre; il essaye d'obtenir ce

résultat et d'expliquer du même coup la faculté si curieuse de se

reproduire sans fécondation préalable que Leuwenhoek, puis Charles

Bonnet avaient observée chez les femelles des pucerons. Ce phénomène de

la reproduction sans fécondation ou, pour nous servir d'une autre

expression d'Owen, de la _parthénogenèse_, reconnu depuis chez les

abeilles, les guêpes, les cynips, plusieurs diptères et divers

papillons, chez quelques crustacés, chez les rotifères, chez plusieurs

vers inférieurs, ce phénomène, plus répandu qu'on ne l'avait cru

d'abord, devient le point de départ de toute la théorie de l'illustre

savant anglais[121]. La parthénogenèse n'est d'ailleurs qu'une

apparence: en réalité, toute évolution, suivant Richard Owen, a pour

point de départ l'union d'un élément mâle et d'un élément femelle. Après

la fécondation, l'élément femelle, l'œuf, se divise, et tout être vivant

n'est que l'assemblage des éléments provenant de cette division, répétée

un nombre immense de fois, de l'élément primitif. Mais cette division

des éléments constitutifs de l'être vivant n'est elle-même qu'une

reproduction; elle se poursuit parce que chaque élément, en se divisant,

lègue aux éléments qui le remplacent une part de l'activité que l'œuf a

reçue de l'élément fécondateur, du spermatozoïde, et qu'il doit tout

entière à ce dernier. Or le pouvoir fécondateur du spermatozoïde est

limité: il ne peut provoquer qu'un nombre déterminé de divisions, ne

s'étend qu'à un nombre fini d'éléments anatomiques. De là la limitation

de la taille, la vieillesse et la mort, que l'on observe chez tous les

êtres vivants. Dans certains cas, tous les éléments anatomiques nés de

la division de l'œuf sont employés à la constitution d'un individu

unique; c'est ce qui arrive chez les animaux supérieurs; dans d'autres

cas, le pouvoir fécondateur du spermatozoïde n'est pas encore épuisé

lorsque l'individu s'est déjà constitué; cet individu est alors toujours

une femelle; il ne se produit d'individus mâles que lorsque le pouvoir

fécondateur est sur le point d'atteindre sa limite. Jusque-là, le

pouvoir reproducteur conservé par les individus femelles qui se

succèdent peut se manifester chez eux de façons diverses; tantôt ces

femelles produisent des œufs qui sont capables de se développer sans

fécondation nouvelle: c'est ce qu'on observe chez les pucerons, les

abeilles, les daphnies, etc.; tantôt elles produisent des bourgeons

intérieurs qui s'organisent en nouveaux individus, comme on le voit chez

les trématodes; tantôt elles poussent des bourgeons extérieurs qui

peuvent se détacher et devenir autant d'êtres indépendants ou demeurer

unis entre eux. Dans le premier, comme dans le second cas, les individus

nouveaux peuvent revêtir, suivant leurs fonctions diverses, des

caractères spéciaux; s'ils se séparent, on se trouve en présence du

phénomène des générations alternantes; s'ils demeurent unis, il se

produit des colonies telles que celles des polypes hydraires, des

siphonophores, des coralliaires, des bryozoaires, des ascidies

composées, des cestoïdes.

La théorie de la parthénogenèse, ainsi comprise, présente un caractère

de grande généralité; elle relie entre eux une multitude de faits dont

les rapports n'avaient même pas été entrevus. Le développement de

l'individu, tel que nous le montrent les animaux supérieurs, se trouve

notamment compris dans un ensemble de phénomènes dont la formation des

colonies, la génération alternante et la parthénogenèse font également

partie. Tous les phénomènes de la reproduction sont ramenés à un même

type diversement modifié dans le détail et dont la fécondation est le

point de départ. Malheureusement, comme l'ont fait remarquer Huxley, W.

Carpenter et M. de Quatrefages, ce point de départ ne saurait être

admis. Il est avéré que, dans des circonstances favorables, la faculté

de produire sans fécondation peut être prolongée sinon indéfiniment, du

moins très longtemps chez les femelles des pucerons; il en est de même

de la faculté de bourgeonner chez les Hydres; il n'y a donc pas lieu

d'attribuer au spermatozoïde un pouvoir fécondant limité; on connaît

d'autre part un assez grand nombre d'êtres inférieurs, parmi lesquels

peut-être tous les infusoires, dont la reproduction s'accomplit toujours

sans fécondation, et souvent cet acte, borné à la fusion de deux

protoplasmes d'apparence identique, se confond avec les phénomènes dits

de conjugaison. La base de la théorie de la parthénogenèse disparaît

donc; mais il ne s'ensuit pas que tout rapport s'évanouisse entre les

faits rapprochés par Owen. Dans les phénomènes initiaux du développement

chez la plupart des animaux, comme des végétaux, il y a deux choses: 1°

la division de l'élément primitif de l'œuf, en un nombre de plus en plus

grand d'éléments dérivés; 2° la fécondation. Entre ces deux phénomènes

généralement concomitants, Richard Owen admet un rapport de cause à

effet, et, pour lui, celui des deux phénomènes qui détermine l'autre,

c'est la fécondation. Mais ce choix est arbitraire; la coïncidence

habituelle des deux phénomènes peut très bien n'être qu'un phénomène

d'adaptation; la fécondation peut être devenue nécessaire au

développement dans des conditions déterminées, sans lui avoir toujours

été indispensable, et dès lors le phénomène important, le phénomène

dominateur, en quelque sorte, c'est le phénomène de segmentation de

l'œuf que nous voyons être, en effet, le plus général. Ce phénomène se

ramène lui-même à une propriété commune à tous les éléments vivants

capables d'évolution, celle de se diviser dès que leur incessante

nutrition les a amenés à une certaine taille. Cette propriété

suffit[122] pour expliquer les uns par les autres et rattacher entre eux

tous les phénomènes entre lesquels a cherché à établir un lien le savant

illustre qu'on a justement appelé le Cuvier anglais.

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 23 / 30 段