Il trouve les caractères de l'_embranchement_ dans le _plan

d'organisation_, abstraction faite de la façon plus ou moins simple dont

ce plan a été réalisé. La _façon dont le plan est réalisé_ ou, si l'on

veut, la nature des matériaux qui ont servi à le réaliser fournit les

caractères de la _classe_, qui doivent être, avant tout, tirés de la

structure anatomique. Un plan réalisé à l'aide des mêmes matériaux

comporte encore un degré plus ou moins grand de complication; c'est dans

ce _degré de complication_ qu'il faut chercher les caractères de

l'_ordre_, entre lesquels il existe par conséquent une gradation

déterminée. Les modifications générales que, sans changement dans le

plan de structure, peut subir la _forme extérieure_, deviennent les

caractères de la _famille_; on peut considérer non seulement les

modifications générales de la forme extérieure, mais encore les

_modifications de forme des parties_ du corps; ces modifications donnent

les caractères des _genres_; il ne reste plus à définir que l'_espèce_.

Là, Agassiz se sépare complètement des naturalistes qui fondent la

notion de l'espèce sur l'aptitude qu'auraient les individus de même

espèce à engendrer, lorsqu'ils s'unissent entre eux, des produits aussi

féconds qu'eux-mêmes.

«Tant qu'on n'aura pas prouvé, dit-il[107], pour toutes nos variétés de

chiens, pour toutes celles de nos animaux domestiques et de nos plantes

cultivées, qu'elles sont respectivement dérivées d'une espèce unique,

pure et sans mélange; tant qu'un doute pourra être conservé sur la

communauté d'origine et la descendance unique de toutes nos races

humaines, il sera illogique d'admettre que le rapprochement sexuel, même

donnant lieu à un produit fécond, soit un témoignage irrécusable de

l'identité spécifique.

«Pour justifier cette assertion, je demanderai s'il est un naturaliste

sans préjugés qui, de nos jours, ose soutenir:

«1° Qu'il est prouvé que toutes les variétés domestiques de moutons, de

porcs, de bœufs, de lamas, de chevaux, de chiens, de volailles, etc.,

sont respectivement dérivées d'un tronc commun;

«2° Que considérer ces variétés comme le résultat d'un mélange de

plusieurs espèces primitives est une hypothèse inadmissible;

«3° Que des variétés importées des contrées lointaines et entre

lesquelles il n'y a jamais eu accointance auparavant, comme les poules

de Shanghaï et nos poules communes, par exemple, ne se mêlent pas

complètement?

«Où est le physiologiste qui pourrait affirmer en conscience que les

limites de la fécondité entre espèces distinctes sont connues avec une

suffisante rigueur pour en faire la pierre de touche de l'identité

spécifique? Qui pourrait dire que les caractères distinctifs des

hybrides féconds et ceux des produits de sang non mêlé sont tellement

évidents, qu'on puisse retracer les traits primitifs de tous nos animaux

domestiques, ou bien ceux de toutes nos plantes cultivées?»

Ici, Agassiz est évidemment sur une pente dangereuse pour la théorie de

la fixité de l'espèce. Si des espèces primitives peuvent se mêler au

point d'avoir pu fournir ce que nous appelons nos espèces domestiques,

alors même que l'intelligence humaine serait le seul auteur de ce

résultat, il est acquis que l'espèce est variable. On peut, à la vérité,

supprimer la difficulté en disant que nous avons tort de considérer nos

chiens, nos bœufs, nos pigeons comme ne formant qu'une seule espèce,

attendu que le fait qu'ils peuvent se mélanger n'importe comment ne

prouve plus rien. Dieu dit, en effet, le savant fondateur du Musée de

Cambridge, n'a pas créé les espèces autrement qu'il n'a créé les genres,

les familles et les autres catégories d'êtres entre lesquels le

naturaliste constate des ressemblances; il n'existe aucun lien génésique

entre les individus de même genre, de même famille, de même ordre; il

n'y a pas davantage de lien génésique nécessaire entre les individus de

même espèce. Les premiers individus de qui ils descendent ont été créés

séparément, en grand nombre; l'espèce était, au moment de la création de

ces individus réciproquement indépendants, aussi limitée que de nos

jours; c'est donc à des caractères reconnaissables dans la structure et

la forme extérieure des individus qu'il faut demander le signe

distinctif de l'espèce et non pas dans quelque phénomène de

reproduction, simple conséquence de la ressemblance que présentent entre

eux les individus.

Louis Agassiz pousse jusqu'au bout, on le voit, les conséquences

logiques de son système. En acceptant comme un _fait_ la fixité des

espèces, il est conduit à donner à la notion de l'espèce une base tout à

fait hypothétique, à la faire dépendre uniquement d'une _idée_

créatrice. Le naturaliste reconnaît cette idée à ce que les individus de

même espèce, limités à une période géologique déterminée, entretiennent

les mêmes rapports soit entre eux, soit avec le monde ambiant, à ce que

la proportion des parties de leur corps, la façon dont il est ornementé

sont les mêmes chez tous, à ce que, soumis aux mêmes influences, ils

varient tous de la même façon, de sorte que la définition d'une espèce

exige la connaissance de tous les détails de l'organisation et du mode

d'existence des êtres, qui la composent.

L. Agassiz aurait pu simplifier cette définition en admettant

l'hypothèse de Linné: «Nous comptons autant d'espèces qu'il est sorti de

couples des mains du Créateur.» Mais il aurait alors fallu reconnaître à

l'espèce une réalité d'une autre sorte que celle des divisions plus

étendues de nos méthodes; il aurait fallu admettre qu'il existe une

parenté réelle, une véritable consanguinité entre tous les animaux de

même espèce, alors que cette parenté n'existe plus entre les animaux du

même genre, créés indépendamment les uns des autres; c'eût été rompre

l'harmonie du système: la logique devait donc conduire le théoricien de

la fixité des espèces à faire un choix que Cuvier n'avait pas voulu

faire lorsqu'il disait: «L'espèce est l'ensemble des individus nés de

parents communs et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se

ressemblent entre eux.»

L'hypothèse de la fixité des espèces, en introduisant la fixité partout

dans la nature, donne aux classifications zoologiques une apparente

précision, séduisante pour bien des esprits; mais la nature, dans son

incessante mobilité, fait en quelque sorte éclater de toutes parts les

liens dans lesquels on essaye de l'enchaîner. L. Agassiz n'a pu définir

les divisions systématiques des divers degrés qu'en donnant à ses

définitions une élasticité qui les rend illusoires quand on veut les

appliquer aux faits, ou en employant des comparaisons difficiles à

justifier: toute définition de l'espèce sombre même dans cette

submersion générale des faits par la première théorie qui essaye de leur

appliquer d'une façon quelque peu générale les procédés de raisonnement

habituellement en usage dans l'école dite des faits.

Le fait, c'est qu'il existe des groupes d'individus qui peuvent se

mélanger indéfiniment entre eux; dans ces groupes, on ne saurait établir

aucune ligne de démarcation précise entre les formes que peuvent revêtir

les individus. Le fait, c'est également que tout rapprochement entre ces

individus et certains autres plus ou moins différents est constamment

stérile; entre les individus du premier groupe et ceux du second, la

démarcation est donc absolue; chaque groupe ainsi isolé constitue une

_espèce_; mais, entre la fécondité absolue et l'infécondité complète des

rapprochements, on trouve tous les passages. Le fait, c'est encore que

les individus de même espèce présentent, en général, une identité

presque complète de structure, tout en variant assez sous le rapport de

la taille, des proportions, de la couleur, des habitudes, pour différer

quelquefois entre eux plus qu'ils ne paraissent différer d'individus

appartenant à une autre espèce. Le fait, c'est aussi que le plus grand

nombre de ces différences peuvent être attribuées aux circonstances

extérieures, tandis que les ressemblances fondamentales ne sont

nullement en rapport avec l'action actuelle du milieu. Le fait, c'est

que, si les différences entre individus de même espèce sont parfois tout

individuelles, elles peuvent aussi se transmettre par la génération, de

sorte que tous les individus nés les uns des autres, unis entre eux ou à

d'autres qui leur ressemblent, présentent toujours un même ensemble de

caractères permanents qui les distinguent dans leur espèce; ces séries

d'individus forment des _races_ presque aussi fixes que les espèces,

quand l'union n'a lieu qu'entre individus semblables, mais qui peuvent

s'altérer plus ou moins par des unions avec les individus de race

différente. Le fait, c'est qu'il existe réellement entre les espèces

animales des ressemblances de divers ordres, inexplicables par l'action

_actuelle_ des conditions ambiantes, ressemblances sur lesquelles est

basé tout l'échafaudage de nos divisions zoologiques.

Sans doute, si cette action s'éteignait avec l'individu sur lequel elle

se produit, le problème serait résolu, il faudrait déclarer le monde

inexplicable autrement que par des causes surnaturelles. Mais cette

action des milieux ne s'éteint pas ainsi; les modifications qu'elle a

produites sont transmises, dans une certaine mesure, par l'individu qui

les a subies, à sa progéniture; elles deviennent plus stables à mesure

que des générations se succèdent dans des conditions favorables à leur

conservation; elles se fixent, pour ainsi dire, avec les générations, et

les individus en qui elles ont acquis une certaine stabilité peuvent

alors être placés, sans perdre leurs caractères, dans les conditions

d'existence les plus variées. Là encore, nous sommes en présence de

faits qui font disparaître plusieurs des arguments invoqués par L.

Agassiz en faveur de son système. Les problèmes se posent dès lors d'une

façon nouvelle.

En somme, la fécondité d'un accouplement résulte simplement de ce que le

spermatozoïde de l'individu fécondateur peut accomplir ses fonctions

normales dans l'œuf de l'individu fécondé. De ces fonctions on ne

connaît que le résultat; on ignore absolument et comment elles

s'accomplissent et quelles conditions sont nécessaires pour leur

accomplissement. On sait toutefois qu'une très légère modification dans

les conditions où l'œuf se trouve placé suffit pour empêcher sa

fécondation par les spermatozoïdes dont il reçoit ordinairement

l'action. De nombreuses modifications dans la forme du corps peuvent se

produire sans que l'aptitude de l'œuf à être fécondé en soit modifiée;

d'autres, au contraire, amènent promptement cette incapacité; ne faut-il

pas chercher là la cause de la séparation des races en espèces qui

continuent à se ressembler tout en étant incapables de se mélanger? Les

espèces résulteraient ainsi des mêmes causes que les races; elles ne

différeraient des races ordinaires que parce que, dans ces dernières,

les modifications portent sur des parties quelconques du corps, tandis

que, lors de l'apparition d'une espèce nouvelle, la modification

porterait sur les conditions biologiques qui permettent l'action du

spermatozoïde sur l'œuf. Ces conditions sont très probablement

déterminables, et le problème de leur détermination ne sort pas du

cercle de ceux qu'aborde habituellement la physiologie expérimentale.

Si les espèces se constituent de la sorte, les ressemblances entre les

espèces différentes s'expliquent toutes par l'hérédité des caractères;

leur permanence résulte de la fécondation qui combat les unes par les

autres les différences individuelles, et accroît à chaque génération la

stabilité des ressemblances. La sélection naturelle explique l'isolement

relatif des espèces, ainsi que leurs étroites adaptations aux conditions

extérieures. On arrive donc à comprendre tout à la fois la fixité

apparente des formes spécifiques et leur variabilité. Tout le problème

zoologique consiste à déterminer les conditions qui ont pu, dans le

passé, produire et conserver tel ou tel caractère.

En examinant avec soin les données sur lesquelles raisonnent jusqu'ici

les zoologistes, on voit qu'elles sont presque exclusivement empruntées

à l'étude des animaux relativement perfectionnés dont l'organisation

relève d'un type nettement distinct; ce sont, en somme, les vertébrés,

les arthropodes et les mollusques qui fournissent ses bases à la

philosophie zoologique; mais pendant que nos connaissances sur ces

animaux arrivent à un tel degré de perfection apparente qu'il semble

possible de les résumer en quelques propositions générales, comparables

aux lois des physiciens, l'étude d'animaux plus simples, longtemps

négligés, presque tous confondus dans l'embranchement des zoophytes ou

rayonnés par Cuvier, vient élargir singulièrement le cadre de la

science, montrer que les questions que l'on croyait résolues sont à

peine posées et ouvrir un nouveau champ aux spéculations. Il est

indispensable, pour bien saisir la portée de ce mouvement, de revenir en

arrière et de remonter jusqu'à son origine.

CHAPITRE XVII

LES ANIMAUX INFÉRIEURS

Progrès successifs des découvertes relatives aux animaux

inférieurs.--Trembley: l'Hydre d'eau douce.--Peyssonnel: le

Corail.--Cuvier: la Pennatule.--Lesueur: les Siphonophores.--de

Chamisso: la génération alternante des Salpes.--Sars: la génération

alternante des Hydroméduses.--Steenstrup: théorie de la génération

alternante.--Van Beneden: la digénèse.--Leuckart: le

polymorphisme.--Owen: la parthénogénèse et la métagénèse.--M. de

Quatrefages: la généagénèse.--Théorie sur la reproduction de M. Milne

Edwards.--Théorie générale des phénomènes de reproduction agame.

De tout temps, un certain nombre d'animaux sans vertèbres ont été connus

de l'homme. Aristote, nous l'avons vu, en distingue déjà de diverses

sortes qu'il groupe ensemble fort judicieusement. Il a même observé les

mœurs et les métamorphoses de plusieurs insectes; ce qu'on sait de

précis à leur égard durant tout le moyen âge vient presque entièrement

de lui, mais il ne pouvait guère être compris. Les métamorphoses des

insectes préparent d'ailleurs l'esprit à accepter sans contrôle les

affirmations les plus bizarres. Quand on voit un papillon naître d'une

chenille, peut-on trouver étonnant _a priori_ que les chenilles naissent

des feuilles vertes, comme le veut Aristote, ou que les vers se forment

dans le limon qu'ils habitent et duquel la Genèse fait sortir l'homme

lui-même sous le souffle de Dieu?

Il fallait, pour que des idées saines et claires pussent se dégager de

cette histoire compliquée des animaux inférieurs, que l'homme apprît à

observer et qu'il eût entre ses mains des instruments propres à

augmenter la puissance de ses sens. C'est seulement au XVIIe siècle que

l'emploi de verres grossissants fournit à Malpighi, à Swammerdam et à

Leuwenhoek les moyens d'étudier la structure intime du corps et de

reconnaître l'existence d'êtres que leur petitesse avait jusque-là

soustraits aux regards de l'homme. Malpighi s'occupa surtout d'anatomie

et d'embryogénie. Swammerdam s'appliqua à étudier les métamorphoses des

insectes. Leuwenhoek soumit à ses verres grossissants les objets les

plus variés: il est le premier qui ait signalé l'existence des

infusoires et qui ait étudié cet animal, bourgeonnant comme une plante,

que les recherches de Trembley devaient plus tard rendre célèbre,

l'hydre d'eau douce; en même temps, un de ses élèves, de Hamm,

découvrait les zoospermes.

Ces trois découvertes devaient avoir par la suite un retentissement

considérable.

Les infusoires ont été le point de départ de longues spéculations; on a

voulu voir en eux la matière, en train de s'organiser; on en a fait des

atomes vivants; ils ont éternisé le débat sur les générations

spontanées. Ils nous ont finalement appris en quoi consiste la vie des

éléments constitutifs de notre corps.

L'hydre d'eau a été le premier exemple de ces organismes arborescents

dont le corail est le type et a permis de comprendre ce que pouvaient

être ces organismes singuliers.

Les spermatozoïdes, dans lesquels on crut reconnaître un moment l'animal

rudimentaire, fournirent des arguments à la doctrine de l'emboîtement

des germes tant que le développement des animaux par épigenèse ne fut

pas rigoureusement démontré. Ils sont devenus le point de toutes nos

idées sur les conditions premières du développement des êtres vivants.

Mais ce ne fut pas d'un seul coup que ces trois observations acquirent

l'importance qu'elles devaient avoir. On ne pouvait, en effet,

soupçonner le rôle des spermatozoïdes avant d'avoir constaté la

généralité de l'existence de l'œuf et d'avoir déterminé en quoi

consistent les phénomènes embryogéniques; or c'est seulement en 1824 que

Prévost et Dumas constatèrent pour la première fois la segmentation du

vitellus, et en 1827 que Von Baër découvrit l'œuf des mammifères.

L'hydre d'eau douce fut à peu près complètement oubliée jusqu'en 1744,

date de la publication des mémorables recherches de Trembley. Les

infusoires enfin ne servirent qu'à donner une vaine apparence de

fondement aux spéculations des philosophes de la nature, jusqu'à ce

qu'Ehrenberg, reprenant l'œuvre d'Otto Frédéric Müller, en eût fait, en

1829, un des principaux arguments contre l'hypothèse de la gelée

primitive.

Auprès de Malpighi, de Swammerdam, de Leuwenhoek, il faut faire une

place à Redi, qui donna le premier coup à cette croyance, généralement

répandue jusqu'à lui, qu'une foule de vers, d'insectes et de mollusques,

voire même certains mammifères, tels que les rats, pouvaient prendre

naissance par la transformation spontanée de substances inertes. Redi

démontra notamment que les vers de la viande naissaient d'œufs pondus

par des mouches; mais il s'arrêta devant les difficultés qu'opposait à

ses recherches l'histoire des vers parasites; il supposa qu'ils étaient

formés aux dépens de l'âme sensitive de leur hôte. Après lui, c'est en

vain qu'Harvey formule le célèbre axiome: «_Omne vivum ex ovo_;» la

plupart des naturalistes continuent à admettre la génération spontanée

des helminthes; on se demande si les parasites d'Adam ont été créés en

même temps que lui, et le temps n'est pas encore bien éloigné où la

médecine a définitivement consenti à voir dans les ascarides et les

ténias des animaux comme les autres.

Les études de Redi n'en ont pas moins été un premier acheminement vers

la délimitation entre les êtres organiques et les corps inorganiques,

entre la substance vivante et la matière inerte. Si cette délimitation

devient de plus en plus nette, à mesure que nous nous rapprochons de la

période moderne, il en est tout autrement de la délimitation entre les

animaux et les végétaux, qu'un petit nombre de récits fabuleux avaient

seuls momentanément obscurcie.

Au XVIIIe siècle, on a pu un moment considérer comme le dernier mot de

la science l'aphorisme de Linné: «_Mineralia crescunt, vegetalia

crescunt, et vivunt; animalia crescunt, vivunt et sentiunt._» Cependant

certaines productions de la mer ont déjà embarrassé les anciens. De ce

nombre est le Corail. Si Théophraste, Dioscoride et Pline n'hésitent pas

à en faire une plante, Orphée croit devoir attribuer à cette plante une

origine héroïque; elle a été durcie et colorée par le sang de la Gorgone

Méduse, et Ovide raconte que, molle et flexible sous l'eau, elle durcit

seulement à l'air. Boccone démontre, en 1674, l'inexactitude de cette

opinion; mais il fait du corail une pierre; Ferrante Imperato (1699),

Tournefort (1700) le replacent parmi les plantes, et leur opinion paraît

triompher définitivement, lorsque le comte de Marsigli annonce, en 1706,

qu'il a vu fleurir des branches de corail placées dans de l'eau de mer

fraîche. Cependant une troisième opinion s'est fait jour, car, en 1713,

Rumphius, dans ses _Amboinische Raritätkämmer_, parle des polypes qui

ressemblent à des plantes; cette opinion est enfin formellement exprimée

en 1723 par un jeune médecin de Marseille, Peyssonnel, ami de Marsigli,

qui a vu les prétendues fleurs du corail manger et se mouvoir, et les

compare aux actinies ou anémones de mer, si communes sur nos côtes. Mais

Réaumur fait le plus froid accueil à cette opinion nouvelle; pour lui,

le corail est une plante qui produit une coquille interne, exactement

comme les colimaçons produisent une coquille externe; l'écorce du corail

seule est vivante; son axe pierreux est une concrétion morte: Réaumur ne

peut concevoir qu'une concrétion rameuse telle que le corail puisse ne

pas avoir une origine végétale (1727). Le pouvoir de bourgeonner, de

pousser des branches, de se laisser diviser sans mourir est, de son

temps, le caractère essentiel des végétaux; mais cette définition du

végétal va bientôt recevoir une rude atteinte.

En 1740, Trembley retrouve le polype d'eau douce de Leuwenhoek, et, fort

intrigué par cette étrange production, qu'il croit n'avoir jamais été

observée avant lui, il entreprend d'en déterminer la nature. Les

premiers individus qu'il observe sont de couleur verte; leur couleur,

leurs ramifications qui ressemblent à des racines lui font d'abord

penser que ce sont des plantes; mais il observe bientôt que ces plantes

se meuvent, qu'elles mangent; un doute lui vient; il lui semble que,

pour résoudre le problème, il lui suffira de chercher si les polypes

sont capables de bourgeonner et de se reproduire par boutures; il

entreprend alors la belle série d'expériences dans lesquelles des hydres

coupées en morceaux, retournées comme un gant, continuent cependant à

vivre et à reproduire les parties qui leur manquent. Il observe que ses

polypes peuvent former par un bourgeonnement successif des associations

d'une vingtaine d'individus; que, en les divisant longitudinalement en

lanières, chaque lanière devient un polype nouveau, de sorte que le

polype primitif possède maintenant plusieurs têtes et plusieurs bouches,

tout comme l'hydre de la fable; de là le nom que portera désormais dans

la science le _Polype à bras en forme de cornes_, de Trembley.

Toutes ces expériences établissent que les hydres possèdent en commun

avec les végétaux le pouvoir de bourgeonner, de se reproduire par

bouture; mais un être qui se meut, qui capture des proies et les dévore,

qui change de place à volonté, sait marcher de diverses façons, un tel

être ne saurait appartenir au règne végétal; c'est bien un animal; il

peut donc y avoir des animaux ramifiés comme des plantes; le corail ne

serait-il pas un animal de ce genre, et Peyssonnel n'avait-il pas

raison? Réaumur, Bernard de Jussieu, Guettard s'empressent de saisir les

occasions qui s'offrent à eux d'étudier les polypes marins; enfin

l'opinion de Peyssonnel triomphe devant l'Académie des sciences de

Paris; on reconnaît que le corail, les flustres et autres «tuyaux

marins» sont des animaux agrégés, nés les uns sur les autres par

bourgeonnement et vivant en société. On a cependant encore tant de peine

à se faire à cette idée que Linné, dans la douzième édition de son

_Systema naturæ_ (1766), cherche de nouveau un compromis: les zoophytes

sont pour lui des plantes qui végètent sous l'eau, mais produisent des

fleurs animales. C'est une dernière et timide protestation contre

l'évidence; il faut bien cependant que la portée du fait n'ait pas été

tout d'abord comprise; car Gaspard Wolf, qui entreprend ses études

d'embryogénie (1759) pour rechercher s'il n'y a pas dans le

développement de l'animal quelque chose de comparable à ce qu'on observe

chez les plantes, ne songe pas un seul instant aux polypes, et il en est

de même de Gœthe, qui n'aurait pas manqué de voir dans ces sociétés

d'animaux, qu'on nommera bientôt des _colonies_, l'exacte répétition de

ce type de la plante qu'il était si fier d'avoir imaginé.

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 22 / 30 段