Cuvier que ceux des vertébrés et des arthropodes. Les recherches de M.
Milne Edwards sur la circulation de ces animaux révèlent dans la
constitution de leur appareil circulatoire une imperfection commune à
laquelle on était loin de s'attendre; diverses recherches portant sur
leur système nerveux, notamment celles de Duvernoy et de M. Blanchard
sur le système nerveux des acéphales, celles de M. de Quatrefages et
surtout de M. de Lacaze-Duthiers sur les gastéropodes, permettent de
concevoir un type mollusque nettement défini et dans lequel M. de
Lacaze-Duthiers démontre qu'il existe, entre les parties, des connexions
aussi fixes que dans les autres groupes. Malheureusement ce type une
fois bien connu, au lieu de le limiter aux Céphalopodes, Gastéropodes,
Solénoconques et Lamellibranches, qui seuls sont de vrais Mollusques, on
s'efforce d'en rapprocher, comme on l'avait fait pour les Vers, tout ce
qui présentait avec lui de plus ou moins vagues analogies. C'est ainsi
qu'on cherche avec passion les traits caractéristiques des mollusques
chez les brachiopodes, chez les tuniciers, chez les bryozoaires, sans
prendre garde qu'un type qu'il faut transformer complètement pour y
ramener certains organismes perd toute importance, si c'est un type
théorique tel qu'on l'entend dans l'hypothèse de la fixité des espèces,
et qu'il n'y a aucun intérêt, dans l'hypothèse de la descendance, à
essayer d'y rattacher des êtres qu'on ne peut en faire dériver que par
des transformations tout autres que celles dont l'embryogénie et
l'anatomie comparée nous démontrent clairement la possibilité.
Les difficultés de la théorie des embranchements de Cuvier avaient déjà
été relevées, en 1822, par de Blainville, qui, tout en admettant la
fixité absolue des espèces, considérait les animaux comme se rattachant
à un certain nombre de _types_ présentant entre eux une certaine
gradation, comparable à l'échelle admise par Bonnet, et supposait que
dans chacun de ces types l'organisation pouvait éprouver des
dégradations successives capables d'en rendre méconnaissables les
caractères, sans que cependant la série fût nullement rompue entre les
formes dégradées et les formes élevées de chaque type. La foi dans le
génie de Cuvier est telle cependant que ces difficultés n'arrêtent
nullement certains esprits: l'un des plus éminents disciples du maître,
Louis Agassiz, s'est fait le théoricien de la doctrine des types, et le
moment est venu de montrer quelle idée peut se faire de la philosophie
zoologique un esprit élevé résolument partisan de la fixité absolue des
formes vivantes.
CHAPITRE XVI
LOUIS AGASSIZ
Conséquences philosophiques de l'hypothèse de la fixité des espèces.--La
possibilité d'une classification démontre l'existence de
Dieu.--L'existence d'un plan de la création est contraire à la doctrine
du transformisme.--Arguments en faveur de la fixité des
espèces.--Faiblesse de ces arguments.--Nature des caractères des
divisions zoologiques des divers degrés.--Définition nouvelle de
l'espèce.--Désaccord de cette définition avec les faits.--Réalité de
l'espèce.--Causes de l'isolement physiologique des espèces.
Louis Agassiz[97] transporte à toutes les divisions de la méthode dite
naturelle une idée analogue à celle de l'archétype de Owen: chacune de
nos espèces, chacun de nos genres, chaque famille, chaque type
représente une conception distincte du Créateur, et tous ces groupes
d'individus ont, par conséquent, une égale réalité. La classification,
loin d'être une «partie de l'art», comme le croit Lamarck, partie
susceptible de varier avec l'artiste, est un édifice immuable, comme le
Créateur; c'était du reste l'opinion de Cuvier et des naturalistes qui
faisaient, comme lui, de la recherche de la méthode naturelle le but
suprême de la science. Les divers groupes zoologiques, avec leur savante
subordination, «ont été institués par l'intelligence divine comme les
catégories de sa pensée[98].» Richard Owen, rejetant les causes finales,
avait déduit de l'existence de l'archétype des vertébrés la preuve de
l'existence de Dieu; Louis Agassiz généralise ce procédé de
démonstration. L'existence d'une série de plans suivant lesquels les
êtres vivants sont modelés nécessite l'existence d'une intelligence
capable de concevoir ces plans; «toute liaison intelligente et
intelligible entre les phénomènes est une preuve directe de l'existence
d'un Dieu qui pense, aussi sûrement que l'homme manifeste la faculté de
penser quand il reconnaît cette liaison naturelle des choses[99].» Au
fond, comme c'est notre intelligence qui arrive à pénétrer cet ordre de
la nature duquel Louis Agassiz conclut à l'existence de Dieu, c'est de
l'existence de notre propre intelligence que la preuve de l'existence de
Dieu est tirée, et le savant neufchâtelois n'est pas éloigné de dire:
«Je pense, donc Dieu est.»
Louis Agassiz admet une harmonie préétablie entre notre intelligence et
l'univers: «L'esprit humain est à l'unisson de la nature, et bien des
choses semblent le résultat des efforts de notre intelligence qui sont
seulement l'expression naturelle de cette harmonie préétablie[100].»
Telle est la classification naturelle: «Ces systèmes désignés par nous
sous le nom des grands maîtres de la science qui, les premiers, les
proposèrent, ne sont, en réalité, que la traduction dans la langue de
l'homme des pensées du Créateur. Si vraiment il en est ainsi, cette
faculté qu'a l'intelligence humaine de s'adapter aux faits de la
création, et en vertu de laquelle elle parvient instinctivement, sans en
avoir conscience, à interpréter les pensées de Dieu, n'est-elle pas la
preuve la plus concluante de notre affinité avec le divin esprit? Ce
rapport spirituel et intellectuel avec la toute-puissance ne doit-il pas
nous faire profondément réfléchir? S'il y a quelque vérité dans la
croyance que l'homme est fait à l'image de Dieu, rien n'est plus
opportun pour le philosophe que de s'efforcer, par l'étude des
opérations de son propre esprit, à se rapprocher des œuvres de la raison
divine. Qu'il apprenne, en pénétrant la nature de sa propre
intelligence, à mieux comprendre l'intelligence infinie dont la sienne
n'est qu'une émanation! Une semblable recommandation peut, à première
vue, paraître irrespectueuse. Mais lequel est véritablement humble?
Celui qui, après avoir pénétré les secrets de la création, les classe
suivant une formule qu'il appelle orgueilleusement son système
scientifique, ou celui qui, arrivé au même but, proclame sa glorieuse
affinité avec le Créateur et, plein d'une reconnaissance ineffable pour
un don aussi sublime, s'efforce d'être l'interprète complet de
l'Intelligence divine, avec laquelle il lui est permis, bien plus, il
lui est, de par les lois de son être, ordonné d'entrer en
communion[101]?»
Ce passage est d'un haut intérêt; c'est l'épanouissement le plus complet
d'une philosophie de la nature dont la filiation peut se suivre de Linné
à Cuvier, de Cuvier à de Blainville et à Agassiz, mais qui n'avait
jamais été aussi nettement formulée. L. Agassiz ne prend pas pour point
de départ, comme Schelling, l'identité de l'esprit humain avec l'esprit
de Dieu; il n'argue pas de cette identité pour dire: «Philosopher sur la
nature, c'est créer la nature;» loin de supprimer l'étude des faits,
comme le philosophe allemand, il étudie au contraire les faits, constate
leurs rapports, conclut, de ce que nous avons une intelligence qui
conçoit ces rapports, à l'identité de notre intelligence avec celle de
Dieu, et attribue à l'intelligence divine la création _directe_ de tous
les rapports que nous aurons à constater. Ce n'est plus l'étude des
faits qui disparaît, c'est celle des forces naturelles et de leur action
sur les êtres vivants. Nous n'avons plus à rechercher les causes qui ont
amené les êtres vivants à leur état actuel; il n'y a qu'une cause, Dieu,
qui agit sans intermédiaire. Nous n'avons plus même à rechercher le but
des particularités organiques que nous dévoile notre scalpel: «il y a
des organes qui n'ont pas de fonctions... Ces organes n'ont été
conservés que pour maintenir une certaine uniformité dans la structure
fondamentale... Leur présence n'a pas pour but l'accomplissement de la
fonction, mais l'observation d'un plan déterminé. Elle fait songer à
telle disposition fréquente dans nos édifices, où l'architecte, par
exemple, reproduit extérieurement les mêmes combinaisons en vue de la
symétrie et de l'harmonie des proportions, mais sans aucun but
pratique[102].» Il n'y a donc pas dans l'univers de cause finale, ou
plutôt l'univers n'a qu'une fin, comme il n'a qu'une cause: le
développement de la pensée du Créateur. Le rôle du naturaliste est
uniquement de rassembler les faits, expression de cette pensée, et de
les coordonner dans des systèmes qui sont notre façon à nous d'exprimer
la pensée de Dieu. Louis Agassiz expose hardiment ici une doctrine qui a
été plus d'une fois la cause secrète des hostilités qu'ont rencontrées
les tentatives les plus sincères et les plus légitimes, faites en vue
d'arriver à une connaissance approximative de l'origine des êtres
vivants et des lois de leur évolution. Il s'agit bien, du reste, dans
l'esprit de ce savant si éminent, de couper court à ces tentatives:
«S'il est une fois prouvé que l'homme n'a pas inventé, mais seulement
reproduit l'arrangement systématique de la nature; que ces rapports, ces
proportions existant dans toutes les parties du monde organique _ont
leur lien intellectuel et idéal dans l'esprit du Créateur_; que ce plan
de la création, devant lequel s'abîme notre sagesse la plus haute, n'est
pas issu de l'action nécessaire des lois physiques, mais au contraire a
été librement conçu par l'intelligence toute-puissante et mûri dans sa
pensée avant d'être manifesté sous des formes extérieures tangibles; si,
enfin, il est démontré que la préméditation a précédé l'acte de la
création, nous en aurons fini, une fois pour toutes, avec les théories
désolantes qui nous renvoient aux lois de la matière pour avoir
l'explication de toutes les merveilles de l'univers et, bannissant Dieu,
nous laissent en présence de l'action monotone, invariable des forces
physiques, assujettissant toute chose à une inévitable destinée[103].»
Cette _inévitable destinée_, cette _fatalité_ que semble impliquer le
transformisme, voilà, sans doute, ce qui effraie bien des esprits; on
défend la liberté de Dieu, pensant ainsi sauvegarder la sienne. Toutes
les argumentations de la philosophie, toutes les aspirations de l'esprit
et du cœur, sont impuissantes cependant à rien changer ni à ce que nous
sommes, ni aux rapports qui peuvent nous unir soit au monde, soit à
Dieu. Et qu'importe au demeurant, pour notre dignité, que notre actuelle
perfection relative ait été obtenue d'une façon ou d'une autre?
Avons-nous un intérêt quelconque à nous tromper volontairement à cet
égard? N'est-il pas sage, au contraire, de chercher à pénétrer, par tous
les moyens en notre pouvoir, le secret de notre origine, les lois de
notre développement progressif, afin d'avoir une conscience plus nette
du but que chacun de nous peut raisonnablement proposer à son existence,
de la destinée que doit rêver la société humaine tout entière, des
moyens propres à en réaliser l'accomplissement et de la part que chacun
de nous est appelé à prendre à l'évolution de notre espèce? N'est-ce pas
ainsi que nous pourrons parvenir à une connaissance intime de cet être
collectif qui s'appelle l'humanité, à une détermination rigoureuse,
indépendante de toutes les croyances, des droits et des devoirs communs
à tous les individus qui le composent, à l'établissement de cette morale
définitive qu'à travers tant d'erreurs et de préjugés, de violents
cataclysmes ou de lentes et pacifiques évolutions, l'esprit de l'homme
éperdu n'a cessé de poursuivre dans les ténèbres d'une ignorance qui
commence à peine à se dissiper?
Louis Agassiz est un esprit trop scientifique pour admettre d'emblée
l'incapacité des forces physiques à créer ou à modifier les êtres
vivants; il lui faut une démonstration, et il essaye de la faire aussi
complète que possible. Les arguments qu'il développe peuvent se résumer
ainsi:
1° Nous trouvons aujourd'hui, vivant dans des conditions identiques, les
animaux les plus divers; admettre qu'ils doivent leurs caractères à
l'action des milieux, c'est donc admettre qu'une même cause peut
produire les effets les plus différents.
2° Les mêmes types peuvent se rencontrer dans les conditions d'existence
les plus variées, ce qui démontre l'indépendance où sont les êtres
organisés vis-à-vis des agents physiques.
3° D'un pôle à l'autre, sous tous les méridiens, les mammifères, les
oiseaux, les reptiles, les poissons révèlent un seul et même plan de
structure; d'autres plans non moins merveilleux se découvrent dans les
articulés, les mollusques, les rayonnés et les divers types de plantes;
cette infinie variété dans l'unité ne saurait être le résultat de forces
à qui n'appartiennent ni la moindre parcelle d'intelligence, ni la
faculté de penser, ni le pouvoir de combiner, ni la notion de l'espace
et du temps.
4° Tous les animaux sont manifestement le développement de quatre idées
créatrices, liées entre elles par le fait que toutes quatre commencent
par s'incorporer dans un œuf, où se produisent, indépendamment des
forces physiques et malgré l'apparente identité du début, les
manifestations les plus diverses.
5° Le même genre, la même famille, la même classe, le même embranchement
peuvent être représentés dans les climats les plus différents par des
espèces, des genres, des familles variées, de telle sorte que, malgré
cette variété, des rapports analogues existent entre les animaux de tous
les pays, bien qu'il n'existe actuellement aucune parenté généalogique
entre les espèces d'un même genre, les genres d'une même famille, les
familles d'une même classe, les classes d'un même embranchement. Les
liens qui unissent les divisions d'un certain ordre ne peuvent être
considérés comme le fait des forces physiques, reproduisant le même type
sous des formes diverses suivant les pays.
6° Les quatre grands embranchements du règne animal ont apparu
simultanément avec leurs caractères distinctifs, malgré l'identité des
conditions primitives d'existence, et dès le début on distingue
nettement dans chacun d'eux des classes, des familles, des genres, des
espèces.
7° Il est difficile d'établir, au point de vue de la complication
organique, une gradation entre les embranchements ou même les classes;
mais, dans chaque classe, cette gradation est manifeste entre les ordres
et concorde avec la date de leur apparition dans les périodes
géologiques. «Là encore se découvre une nouvelle et accablante preuve de
l'ordre et de la gradation admirables qui ont été établis à l'origine et
maintenus, à travers les âges, dans les degrés divers de complication
que révèle la structure des êtres animés[104].»
8° Des espèces, des genres, des ordres, même voisins, peuvent être, les
uns cosmopolites, les autres avoir une aire de répartition géographique
des plus restreintes, ce que ne saurait expliquer l'action des milieux.
9° Des régions présentant un climat analogue peuvent avoir une faune et
une flore identiques ou, au contraire, très différentes et ayant occupé
dès le jour de leur apparition les espaces qu'elles occupent
aujourd'hui: ce qui est absolument contraire à l'idée que les animaux et
les plantes auraient d'abord apparu par couples accidentels destinés à
se répandre ensuite. D'autres fois, au milieu d'une faune et d'une flore
peu différentes, du reste, de celles d'une autre région, se trouvent des
types tout à fait spéciaux, tels que les marsupiaux en Australie,
circonstance qui ne peut dépendre de l'action des milieux, puisque
ceux-ci auraient dû modifier également toutes les parties de la faune et
de la flore.
10° Les différents types d'une même série de formes se trouvent souvent
dans des contrées tellement éloignées les unes des autres ou dans un
ordre paléontologique tel qu'on ne peut supposer entre eux aucun lien de
parenté. Ces séries sont du reste capricieusement composées, impliquant
ainsi un libre choix de combinaisons employées et non l'action continue
de forces aveugles, et le fait que les termes qui les composent sont
disséminés sur la surface entière du globe suppose que l'intelligence
qui a créé les séries était simultanément présente partout.
11° Malgré la diversité des conditions d'existence auxquelles sont
soumises les espèces, les espèces d'une même famille présentent une
taille assez uniforme, ce qui exclut l'intervention des milieux dans la
limitation de la taille.
12° Parmi les espèces, les seules qui aient varié n'ont varié que sous
l'action d'une puissance intelligente, l'homme: ce qui démontre
l'intervention d'une intelligence autrement puissante dans les
modifications des faunes et des flores.
13° Les manifestations intellectuelles des animaux sont essentiellement
de même nature que celles de l'homme, d'où il suit que tous sont le
siège d'un principe immatériel, qui ne peut tenir son origine des forces
physiques et témoigne de l'existence d'une intelligence universelle.
14° Cette intelligence se manifeste hautement dans la précision avec
laquelle sont réglés les rapports entre les individus de même espèce,
entre les diverses espèces animales et le milieu ambiant, entre les
espèces animales ou végétales qui habitent un même canton, et notamment
entre les parasites et les hôtes qui doivent les héberger.
15° Les divers phénomènes embryogéniques, les métamorphoses et les
phénomènes singuliers de reproduction asexuée que nous étudierons plus
tard témoignent hautement que les forces physico-chimiques n'ont que
faire dans le développement si minutieusement réglé de l'individu.
16° Il existe de remarquables rapports entre les types organiques qui se
succèdent dans les séries paléontologiques: certains types, les _types
synthétiques_, réunissent en eux des caractères qu'on ne trouvera plus
tard que séparés les uns des autres dans des types différents; d'autres,
les _types prophétiques_, présentent des organes qui, sous une forme
imparfaite, semblent annoncer l'apparition de types nouveaux ayant des
organes et des fonctions qui manquaient jusque-là aux animaux: ainsi les
ptérodactyles, ces lézards volants, semblent prophétiser la venue
prochaine des oiseaux; d'autres types enfin, les _types embryonnaires_,
montrent à l'état permanent des caractères qui ne seront que
transitoires chez leurs successeurs. L'existence de semblables types
dans les terrains anciens témoigne que l'évolution paléontologique est
l'œuvre d'une intelligence presciente et prévoyante. Les combinaisons
préexistent dans sa pensée avant de revêtir une forme vivante.
17° Il existe un parallélisme entre l'ordre de succession des animaux et
des plantes, dans les temps géologiques et la gradation offerte par les
êtres organisés actuels. On y reconnaît un esprit de suite qui surveille
tout le développement de la nature, du commencement à la fin, qui laisse
lentement se produire un progrès graduel et finit par l'introduction de
l'homme, couronnement de la création animale. Un parallélisme semblable
existe entre l'ordre d'apparition des animaux et les phases du
développement embryonnaire chez leurs représentants actuels; c'est, dans
l'une et l'autre série, la répétition d'une même suite de pensées.
Louis Agassiz conclut donc:
«Loin de devoir leur origine à l'action continue de causes physiques,
tous les êtres ont successivement fait apparition sur la terre en vertu
de l'action _immédiate_ du Créateur.
«Les produits de ce qu'on appelle communément les agents physiques sont
_partout les mêmes_, sur toute la surface du globe, et ont _toujours été
les mêmes_ durant toutes les périodes géologiques. Au contraire, les
êtres organisés sont _partout différents_ et ont _toujours différé_ à
tous les âges. Entre deux séries de phénomènes ainsi caractérisés, il ne
peut y avoir ni lien de causalité, ni lien de filiation.
«La combinaison dans le temps et dans l'espace de toutes ces conceptions
profondes non seulement manifesté de l'intelligence, mais de plus elle
prouve la préméditation, la puissance, la sagesse, la grandeur, la
prescience, l'omniscience, la providence. En un mot, tous ces faits et
leur naturel enchaînement proclament le seul Dieu que l'homme puisse
connaître, adorer et aimer. L'histoire naturelle deviendra, un jour,
l'analyse des pensées du Créateur de l'univers, manifestée dans le règne
animal et le règne végétal, comme elles l'ont été dans le monde
inorganique[105].»
Richard Owen admettait que l'archétype était une émanation directe de la
pensée divine, mais que des modifications secondaires dues à l'action
des milieux avaient pu le modifier de mille manières. L. Agassiz étend,
comme on voit, autant qu'il est possible, cette intervention divine qui
apparaît dans le plus simple phénomène. C'est la conséquence directe de
l'hypothèse de la fixité des espèces. Personne n'a aussi complètement
développé cette conséquence; aucun naturaliste n'a réuni, pour la
soutenir, un nombre plus considérable d'arguments; mais les arguments
présentés par l'illustre professeur de Cambridge ont-ils nécessairement
la signification qu'il leur attribue? Il n'est pas un des phénomènes
invoqués par L. Agassiz qui n'ait reçu, depuis son écrit, une
explication naturelle. Le mélange d'animaux divers, vivant, en apparence
au moins, dans des conditions identiques, la persistance de formes
semblables dans des conditions d'existence variées, la superposition des
caractères de types aux caractères secondaires de famille, de genre et
d'espèce sont des conséquences immédiates de la loi d'hérédité de
Lamarck; dans un ouvrage récent[106], nous avons rattaché à des causes
déterminées la formation des grands types organiques, et montré que ces
types avaient dû apparaître et se développer simultanément: le mélange
constant de formes organiques différentes qu'on observe à toutes les
époques géologiques est une conséquence de ce premier fait; tous les
faits connus de répartition géographique sont devenus des arguments en
faveur de la théorie de la descendance. Comme Agassiz le pressentait
lui-même, les divers rapports qui existent entre chaque espèce animale,
le monde extérieur et les êtres vivants avec qui elle se trouve en
contact sont de simples phénomènes d'adaptation, conséquences forcées de
la sélection naturelle. On est d'accord aujourd'hui pour reconnaître
qu'aucune espèce ne demeure absolument immuable quand on la soumet à des
actions modificatrices suffisamment énergiques, et pour reconnaître que
les variations des animaux domestiques ne sont pas d'une autre nature
que celles des animaux sauvages. L'instinct et l'intelligence
s'expliquent l'un par l'autre. Le parallélisme entre l'évolution
paléontologique et l'évolution embryogénique est devenu l'une des
propositions les plus fécondes de la théorie de la descendance. En un
mot, toute cette savante argumentation se tourne au profit de la
doctrine de l'évolution qu'elle prétendait combattre: il apparaît
nettement que l'activité créatrice n'intervient de nos jours que par
l'intermédiaire du conflit des propriétés inhérentes à la substance
vivante et des conditions dans lesquelles chaque individu organisé est
appelé à vivre, et rien n'indique qu'elle soit jamais intervenue
autrement. On ne voit pas que la conception nouvelle du monde organisé
soit de nature, dans l'ignorance où nous sommes des causes premières, à
diminuer la majesté de l'intelligence organisatrice de l'univers.
D'autre part, pénétrer les idées réalisées du Créateur, ou pénétrer les
procédés à l'aide desquels il les a mises en œuvre, sont choses aussi
dignes l'une que l'autre de l'intelligence humaine.
Quoi qu'il en soit, admettons que les diverses divisions du règne animal
soient, en quelque sorte, d'institution divine, correspondent à des
catégories spéciales de la pensée créatrice, chaque division devra, dans
cette hypothèse, avoir sa signification particulière. L. Agassiz cherche
donc en quoi consistent, dans le règne animal tout entier, les
caractères de l'embranchement, de la classe, de l'ordre, de la famille,
du genre, de l'espèce.