Mais quelle peut être la signification de ces archétypes, auxquels il

semble, au premier abord, qu'une importance considérable doive

s'attacher? L'examen de la méthode employée pour les déterminer permet

de s'en faire une idée précise. Étant donné que tous les vertébrés, tous

les articulés présentent respectivement une certaine ressemblance

générale, on compare une à une toutes les parties similaires de ces

animaux, on suit de proche en proche toutes les modifications qu'elles

peuvent présenter, et l'on détermine ainsi les extrêmes de ces

modifications; entre ces modifications, extrêmes, on conçoit une sorte

de moyenne; c'est, en définitive, cette moyenne que l'on représente sous

le nom d'archétype. Une semblable moyenne existera évidemment toutes les

fois que l'on s'adressera à un groupe zoologique relativement isolé des

autres, comme le sont plusieurs groupes supérieurs du règne animal; cet

archétype sera lui-même d'autant plus près des formes réelles que l'on

s'adressera à des groupes plus limités. On pourra ainsi facilement

établir un archétype du mammifère, de l'oiseau, du reptile, du

batracien, du poisson osseux et déduire de la comparaison de ces formes

un archétype du vertébré; mais déjà, lorsqu'on arrive aux poissons

cartilagineux, l'archétype du squelette est notablement infidèle, et il

faut finalement admettre que tous ses éléments ont disparu, si l'on veut

y ramener l'_Amphioxus_, ou même les lamproies, à qui l'on ne peut

cependant refuser la qualité de vertébrés. Or un archétype dont il faut

supprimer simultanément toutes les parties pour en rendre l'application

possible suppose évidemment que le point de vue où l'on s'est placé pour

l'établir n'embrasse pas un horizon assez étendu; il ne correspond qu'à

une partie de la réalité, et, s'il est avantageux pour coordonner un

certain nombre de faits, il est insuffisant pour les relier tous

utilement.

Reprenons les faits, et admettons, comme semble l'indiquer l'Amphioxus,

que le squelette des vertébrés ait d'abord été réduit à une corde

dorsale à laquelle sont venues successivement s'adjoindre diverses

pièces osseuses auxquelles les générations successives auront ajouté

sans en rien retrancher, évidemment, dès que le squelette sera parvenu à

acquérir un état tel qu'il aura pu suffire à toutes les modifications

ultérieures, sans changement dans le nombre et les rapports essentiels

de ses parties, toutes ces formes pourront être déduites d'un certain

archétype auquel n'échapperont que les formes antérieures à l'état que

nous supposons. Si l'on néglige ces formes, comme on est porté à le

faire en raison de leur infériorité, on en conclura qu'il existe dans le

groupe des vertébrés une stabilité absolue des pièces osseuses; c'est la

conclusion à laquelle s'est arrêté Owen, méconnaissant ainsi que cette

stabilité n'apparaissait qu'en raison de la convention, faite

involontairement par lui, de négliger tout ce qui était de nature à la

détruire. Aussi ne peut-on voir malheureusement qu'une série de

pétitions de principes dans les réflexions si élevées que lui suggère la

découverte de l'archétype des vertébrés:

«L'unité du dessein nous conduit à l'unité de l'intelligence qui l'a

conçu. L'ignorance ou la négation de cette vérité jetterait sur la

philosophie humaine un voile qu'il ne serait jamais permis de lever.

«Les disciples de Démocrite et d'Épicure raisonnaient ainsi:--Si le

monde a été fait par un esprit ou une intelligence préexistante,

c'est-à-dire par un Dieu, il faut qu'il y ait eu une Idée et un

Exemplaire de l'univers avant qu'il fût créé, et conséquemment

_connaissance_, dans l'ordre du temps aussi bien que dans l'ordre de la

nature, avant l'existence des choses.

«De là les sectateurs de ces anciens philosophes... n'ayant découvert

aucun indice d'un archétype idéal dans quelqu'une de ses parties,

concluaient qu'il ne pouvait y avoir eu aucune connaissance ni

intelligence, avant le commencement du monde, comme sa cause.

Aujourd'hui, néanmoins, la reconnaissance d'un exemplaire idéal comme

base de l'organisation des animaux vertébrés prouve que la connaissance

d'un être tel que l'homme a existé avant que l'homme fit son apparition:

car l'intelligence divine, en formant l'archétype, avait la prescience

de toutes ses modifications.

«L'idée de l'archétype se manifesta dans les organismes sous diverses

modifications, à la surface de notre planète, longtemps avant

l'existence des espèces animales, chez lesquelles nous la voyons

aujourd'hui développée.

«Sous quelles lois naturelles ou causes secondaires la succession des

espèces vient-elle se ranger? Voilà une question dont nous n'avons pas

encore trouvé la solution. Mais, si nous pouvons concevoir l'existence

de telles causes comme les ministres de la toute-puissance divine et les

personnifier sous le terme de Nature, l'histoire du passé de notre globe

nous enseigne qu'elle a avancé à pas lents et majestueux, guidée par la

lumière de l'archétype, au milieu des ruines des mondes antérieurs,

depuis l'époque où l'idée vertébrale s'est manifestée sous sa vieille

dépouille ichthyique, jusqu'au moment où elle s'est montrée sous le

vêtement glorieux de la forme humaine[78].»

Voulut-on écarter le vice fondamental qui entache déjà, nous l'avons vu,

la conception de l'archétype, on ne peut s'empêcher de remarquer tout ce

qu'a de dangereux l'emploi d'une pareille argumentation; il existe en

effet, de l'aveu même d'Owen, plusieurs archétypes dans le règne animal;

on pourrait en conclure aussi rigoureusement que chacun d'eux est la

manifestation d'une divinité distincte; et, si l'on veut que chacun

d'eux représente seulement une pensée distincte d'un créateur unique, on

peut s'étonner que le peuplement de la terre n'ait donné lieu qu'à un

aussi petit nombre de pensées; mais il y a également des groupes qui

n'ont pas du tout d'archétype défini, à moins d'appeler ainsi la forme

la plus simple sous laquelle ces groupes sont réalisés: quel est par

exemple l'archétype spongiaire, ou l'archétype cœlentéré, ou l'archétype

ver? Dans ces types zoologiques, on assiste manifestement au passage

graduel de formes simples n'ayant, pour ainsi dire, d'autre figure que

la figure d'équilibre d'une masse visqueuse, à des formes compliquées,

composées de parties disposées suivant un ordre rigoureusement

déterminé, constituant des êtres qui semblent évidemment construits sur

le même plan; on peut suivre la marche des phénomènes qui ont conduit

pas à pas à ces types définis et d'apparence immuable, à travers une

infinité de formes flottantes et indécises; supprimez ces formés

primitives, il reste des êtres qu'on peut déduire d'un certain archétype

tout aussi bien que les vertébrés ou les articulés: là cependant on a la

démonstration évidente que le prétendu archétype n'est pas une

_conception première_, réalisée d'un seul coup sous certaines formes

variées ensuite à l'infini, mais bien un _résultat_, lentement obtenu, à

la suite d'une longue évolution de formes primitivement simples. On ne

peut davantage considérer comme des lois primitives les homologies de

divers ordres si nettement exprimés par le savant professeur du collège

des chirurgiens; ces homologies sont, au contraire, autant de problèmes

posés au naturaliste et dont il doit rechercher la solution.

* * * * *

Comme Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, Owen admet, on vient de le voir,

que les espèces animales sont variables; cette variation s'effectue pour

Geoffroy sous l'action toute-puissante des milieux extérieurs; Owen

déclare que nous sommes encore à cet égard dans une complète ignorance;

mais sa conception des archétypes introduit entre Geoffroy et lui une

différence plus profonde encore. Geoffroy n'admettant dans le règne

animal qu'un seul plan de composition, toutes les formes vivantes ont pu

dériver, à la rigueur, d'une forme primitive unique; du moment qu'on

admet plusieurs archétypes indépendants, il ne saurait plus en être

ainsi; la variabilité ne peut dépasser l'étendue des modifications

possibles de l'archétype, elle est donc nécessairement limitée. Cette

variabilité limitée est le compromis qu'on espère avoir trouvé entre la

variabilité indéfinie des formes vivantes, telle que l'admettent

Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Owen, mais qui paraît trop hardie à

nombre d'esprits, et la fixité absolue, que défendent les disciples de

Cuvier, mais contre laquelle protestent les faits que l'on peut tous les

jours observer et les documents de plus en plus nombreux qu'apporte la

paléontologie. Cette variabilité limitée, que Richard Owen se borne à

indiquer implicitement, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire s'en fait,

presque au même moment, le théoricien dans un ouvrage ou brillent à la

fois une grande érudition, une rigoureuse logique, une haute

impartialité, et où le vif désir de dégager la vérité s'allie à une

prudence qu'on peut aujourd'hui trouver excessive, mais qui s'imposait à

tout esprit sincère au moment où parut l'_Histoire naturelle générale

des règnes organiques_ (1854-1862).

* * * * *

Avant que Richard Owen eût cherché à établir l'archétype des vertébrés,

avant que le mot archétype ait été imaginé, des travaux analogues à ceux

de Richard Owen avaient été tentés, nous l'avons vu, sur les animaux

articulés. Sous l'inspiration évidente des idées de Geoffroy

Saint-Hilaire sur l'unité de plan de composition, Savigny, son compagnon

de voyage en Égypte, avait démontré l'identité de toutes les pièces qui

constituent la bouche des insectes dans tous les ordres, et la fixité de

leur nombre; en 1820, Audouin, faisant aux crustacés une heureuse

application de la théorie des métamorphoses que l'étude des végétaux

avait inspirée à Wolf et à Gœthe, énonçait ces propositions hardies pour

l'époque:

«1° Les différents anneaux des animaux articulés sont toujours composés

des mêmes parties.

«2° C'est de l'accroissement semblable ou dissemblable des segments, de

la réunion ou de la division des pièces qui les composent, du maximum de

développement des uns, de l'état rudimentaire des autres, que dépendent

toutes les différences qui se remarquent dans la série des animaux

articulés.»

C'était tout à la fois démontrer l'unité de plan de composition des

animaux articulés, au sens précis où Geoffroy Saint-Hilaire l'entendait

pour les animaux vertébrés, et prouver que le corps des premiers de ces

êtres résulte de la répétition des parties fondamentalement semblables

entre elles; c'était aussi bien constituer leur archétype, au sens où

l'aurait entendu Owen; mais ici cet archétype se dégageait avec une

particulière clarté et nous devons en faire une étude plus approfondie.

Les crustacés possèdent un grand nombre de membres, dont la forme et les

fonctions sont extrêmement variables; ce sont, par exemple, chez

l'écrevisse, une paire de pédoncules portant les yeux, deux paires

d'antennes, une paire de mandibules, deux paires de mâchoires, trois

paires de pattes-mâchoires, cinq paires de pattes locomotrices, six

paires de pattes abdominales, dont la dernière est transformée en

nageoires aplaties. Audouin était parvenu à prouver que toutes ces

parties sont construites de la même façon, peuvent être ramenées à une

forme typique, de la même manière que les anneaux du corps, en sorte que

les pédoncules des yeux, les antennes, les mandibules et les mâchoires

peuvent être considérés comme des pattes modifiées, conclusion

immédiatement étendue par Latreille aux antennes et à l'appareil

masticateur des insectes. Audouin désigne cet ensemble de parties sous

le nom d'_appendices_. L'identité fondamentale de tous ces appendices,

déjà démontrée par l'anatomie comparée, est bientôt établie par

l'embryogénie, grâce aux importantes recherches de Rathke[79]. Il

résulte des observations de ce dernier naturaliste sur l'Ecrevisse que

tous les appendices de cet animal se montrent d'abord avec la même

forme, occupent la même position par rapport aux diverses parties du

segment sur lequel ils se constituent et ne revêtent que peu à peu leur

forme définitive, en même temps qu'ils se spécialisent dans une fonction

déterminée; les pédoncules des yeux, les antennes se forment, comme les

autres parties, à la face inférieure du segment qui leur correspond et

prennent seulement par la suite la place que, chez l'animal adulte, ils

occupent au-dessus de la bouche, et qui masque, au premier abord, leur

véritable origine. D'ailleurs tous les appendices ne se montrent pas

simultanément: les pédoncules oculaires, les deux paires d'antennes et

les mandibules, c'est-à-dire les premiers appendices de la tête, se

forment d'abord, les autres ensuite et successivement. De même, la tête

et le dernier anneau de l'abdomen apparaissent en premier lieu; tous les

autres naissent entre ces deux-là; les derniers venus apparaissent

toujours entre le dernier et l'avant-dernier anneau du corps. Enfin

Rathke constate un autre fait important: c'est que les parties formées

les premières chez l'écrevisse sont les mêmes qui se forment tout

d'abord chez les vertébrés; seulement ces parties occupent la future

face ventrale chez l'écrevisse, la face dorsale chez les vertébrés;

l'embryogénie confirme donc l'hypothèse de Geoffroy Saint-Hilaire et

d'Ampère que les vertébrés diffèrent des articulés, parce qu'ils se

tiennent, par rapport au sol, dans une position exactement inverse.

Les recherches de Jurine, Thompson, Nordmann, celles de M. Henri Milne

Edwards viennent successivement ajouter de nouvelles données à ces

importantes découvertes. Ces observateurs habiles montrent que nombre de

crustacés, surtout dans les groupes inférieurs, subissent après être

sortis de l'œuf de singulières métamorphoses; tandis que la plupart des

crustacés supérieurs éclosent, comme l'écrevisse, pourvue de tous leurs

anneaux, et n'ont plus à subir que des modifications dans la forme de

ces anneaux ou de leurs appendices, d'autres ont encore à produire des

anneaux nouveaux, avant d'arriver à l'état adulte. M. H. Milne Edwards

constate que, dans ce cas, les diverses régions du corps, tête, thorax,

abdomen, peuvent être également incomplètes et s'accroître, chacune en

ce qui la concerne, comme l'animal tout entier, par l'adjonction de

nouveaux anneaux à sa partie postérieure[80]. Fréquemment, le jeune

crustacé, quelle que doive être sa forme définitive, ne possède, au

moment de sa naissance, que trois paires de pattes, servant

momentanément à la natation, mais qui représentent les trois premières

paires d'appendices céphaliques, de sorte que _les antennes et les

mandibules (et il en est de même des mâchoires et des pattes-mâchoires)

ont été réellement des pattes locomotrices à un certain moment de

l'existence de l'animal_. On peut dire d'elles, sans aucune métaphore,

sans aucun sous-entendu, que ce sont des pattes modifiées.

En 1834, toutes ces modifications dans la forme, toutes ces

métamorphoses, toutes ces différences dans le mode de développement,

sont rapprochées, comparées, interprétées par M. H. Milne Edwards, en

quelques lignes qui montrent combien ce savant illustre avait, dès cette

époque, un sentiment profond des rapports qui unissent entre elles les

formes vivantes et de la direction dans laquelle s'accompliraient les

progrès ultérieurs de la Zoologie, qu'il a si puissamment contribué à

provoquer en France.

«Au premier abord, dit M. Milne Edwards, ces diverses modifications ne

paraissent dépendre d'aucune tendance constante de l'organisme, et l'on

pourrait croire que le développement de chacun de ces animaux se fait

d'après des lois différentes; mais il n'en est pas ainsi, car, en

étudiant avec attention ces changements, on voit qu'ils peuvent se

classer tous de manière à satisfaire l'esprit et se rapporter, malgré

leur diversité, à un petit nombre de principes régulateurs, principes

qui, du reste, se révèlent aussi dans les espèces de métamorphoses dont

nous venons d'être témoin chez l'embryon de ces animaux.

«Les changements que les jeunes crustacés éprouvent après leur sortie de

l'œuf peuvent être considérés comme étant le complément des

métamorphoses de l'embryon; tantôt ces métamorphoses ont lieu presque

entièrement avant que le jeune ait quitté les membranes de l'œuf; mais

d'autres fois il naît en quelque sorte avant terme, et continue après sa

naissance à présenter des changements de structure analogues à ceux que

les premiers éprouvent pendant leur vie embryonnaire.

«Ces modifications sont de deux ordres: les unes consistent dans

l'apparition d'un ou plusieurs anneaux de leur corps et des membres qui

en dépendent; les autres, dans des changements qui s'opèrent dans la

forme et les proportions de parties qui existent déjà avant l'époque de

la naissance et qui persistent pendant toute la durée de la vie ou

disparaissent plus ou moins complètement.

«Les Décapodes paraissent tous naître avec la série complète de leurs

anneaux et de leurs membres[81]. Il en est de même pour certains

Edriophthalmes, les Amphithoés et les Phronymes, par exemple; mais

d'autres animaux du même groupe ne présentent à la sortie de l'œuf que

six paires de pattes ambulatoires au lieu de sept: c'est le cas pour les

Cymotlioés, les Anilocres, etc. Dans le groupe des Entomostraces, les

jeunes sont bien moins avancés dans leur développement; en général, _on

n'y distingue encore que les membres céphaliques, et, sous ce rapport,

ils ressemblent à l'embryon de l'écrevisse vers le commencement de la

seconde période d'incubation_; les anneaux thoraciques et abdominaux,

ainsi que les membres qui en dépendent, n'apparaissent que

successivement, et ce n'est qu'après avoir changé plusieurs fois de peau

que ces animaux parviennent à l'état parfait[82].»

Et plus loin:

«Les changements de forme que les jeunes Crustacés éprouvent dans les

parties déjà existantes lors de la naissance varient suivant les

espèces, mais ont cela de commun qu'elles tendent presque toujours à

éloigner de plus en plus l'animal du type normal du groupe auquel il

appartient et à l'individualiser davantage; aussi, au moment de la

naissance, ces animaux se ressemblent-ils bien plus entre eux qu'à

l'état, adulte, et, en général, plus ils présentent d'anomalies étant à

l'état parfait, plus ils éprouvent de modifications pendant les premiers

temps de leur vie.»

C'est là une théorie presque complète de la métamorphose des Crustacés.

Après cinquante ans révolus, il y a à peine d'autres modifications à lui

faire subir que de donner plus de relief à quelques-unes des

propositions qu'elle contient. On peut formuler, par exemple, les

principales de ces propositions de la manière suivante:

«Tous les Crustacés revêtent au début, soit dans l'œuf, soit hors de

l'œuf, une forme larvaire commune, la forme de _Nauplius_. Ils n'ont

alors que trois paires de membres qui deviennent autant d'appendices

céphaliques, généralement des antennes et des mandibules.

«Le Nauplius représente donc seulement la tête ou une portion de la tête

du Crustacé adulte; les autres segments du corps naissent un à un à sa

partie postérieure.

«Ces segments peuvent se former soit dans l'œuf, soit seulement après

l'éclosion.

«Enfin, dans chaque groupe important, presque toutes les espèces

traversent un certain nombre de formes communes, et leurs métamorphoses

sont d'autant plus compliquées que la forme adulte est plus éloignée des

formes normales de son groupe.»

La doctrine de la descendance a donné depuis la raison d'être de toutes

ces lois déduites de l'observation. En les annonçant, sous leur première

forme, M. Milne Edwards voyait surtout en elles la confirmation de

l'existence d'une unité de plan de structure chez les Crustacés et non

pas la conséquence d'une complication graduelle de l'organisme de ces

animaux résultant de ce que des parties nouvelles se seraient

successivement ajoutées au nauplius primitif, puis diversement

modifiées. À ce moment, il conçoit, en effet, le Crustacé comme formé

d'un nombre invariable de segments. «On peut poser, en principe, dit-il,

que le nombre normal des segments dont le corps des Crustacés se compose

est de vingt et un[83].» Ces segments peuvent tous se ramener à un même

type idéal dont ils ne sont que des modifications. Il s'ensuit que

toutes les formes qui se succèdent durant la métamorphose sont

équivalentes entre elles, représentent toujours virtuellement le

Crustacé à vingt et un segments, qu'elles tendent à produire; que les

formes constituées d'un nombre moindre de segments sont des anomalies;

que le nauplius et tous les stades intermédiaires qui le séparent de la

forme adulte sont essentiellement transitoires, et qu'un Crustacé qui

s'arrêterait à l'un de ces stades serait hors du plan caractéristique de

son groupe. En un mot, le Crustacé à vingt et un segments est, pour M.

Milne Edwards, une unité indécomposable dont chaque segment n'est qu'une

fraction.

Il semble au contraire aujourd'hui[84] que la véritable unité soit le

segment, le zoonite, et que le Crustacé soit une pluralité, dans

laquelle le nombre des parties composantes est indifférent. Dans

l'hypothèse de l'unité de plan, où se place M. Milne Edwards, en 1834,

un Crustacé qui éclôt avant d'avoir réalisé ses vingt et un segments est

un Crustacé «qui naît, en quelque sorte _avant terme_»; dans l'hypothèse

de la descendance, le nombre des segments d'un crustacé peut être

quelconque; l'éclosion normale doit avoir lieu après la constitution du

Nauplius (on pourrait même le concevoir plus précoce); les segments

doivent ensuite se former un à un, après l'éclosion; s'il en est

autrement, c'est que l'éclosion a été _retardée_, en même temps que les

phénomènes de développement qui devaient aboutir à la constitution du

Crustacé à vingt et un segments ont été accélérés. De telles nuances

sont délicates, sans doute; mais elles sont un excellent exemple de la

faible importance des retouches qu'il suffit de donner à une idée qui, à

un certain moment, est d'accord avec les faits, pour la maintenir sans

cesse au courant de la science et la faire rentrer dans les théories

plus générales que les progrès de nos connaissances rendent nécessaires.

Si l'on admet la théorie exposée en 1834 par M. Milne Edwards, on se

trouve ramené à la théorie de l'archétype, et, si les phénomènes

embryogéniques qu'offrent les crustacés peuvent être exposés au moyen

d'un petit nombre de lois, ils n'en échappent pas moins à toute

explication. Nous verrons au contraire que, en acceptant la seconde

interprétation, les phénomènes si variés du développement des Crustacés

s'expliquent simplement, comme ceux que l'on observe chez tous les

animaux supérieurs, par une simple accélération de phénomènes qui ne

diffèrent en rien de ceux de la reproduction par bourgeonnement.

En 1845, M. Milne Edwards donne déjà un complément important à sa

théorie des crustacés, complément qui supprime au moins d'une façon

implicite la condition de nombre et qui donne une signification nouvelle

aux diverses régions du corps. À la suite des découvertes de M. de

Quatrefages sur la reproduction par division de remarquables petites

Annélides marines, les Syllis, et des siennes propres sur le singulier

bourgeonnement d'autres Annélides, les Myrianides, il montre[85] que les

lois de l'accroissement des Annélides sont les mêmes que celles de

l'accroissement des Crustacés; il insiste sur le fait que, dans les deux

groupes, les segments se forment successivement, et que c'est toujours

l'avant-dernier segment du corps ou le dernier de chaque région qui

donne naissance aux segments nouveaux, et il poursuit:

«Lorsque le développement devient plus actif, comme dans le cas de la

multiplication par bourgeonnement, dont les Syllis et nos Myrianides

offrent des exemples, on voit même un anneau donner directement

naissance à deux ou plusieurs zoonites, qui, _en se reproduisant à la

manière ordinaire_, constituent une ou plusieurs séries intercalaires;

l'ensemble des produits segmentaires représente alors une série de

groupes de zoonites, dont chacun s'allonge par sa partie postérieure,

comme le faisait la série unique dans le cas précédent... Ce phénomène,

qui, dans la classe des annélides ne se manifeste que lors de la

production de nouveaux individus par voie de bourgeonnement..., se voit

ailleurs dans le développement de l'embryon... Chez les Crustacés, par

exemple, il paraît y avoir trois de ces systèmes, ou séries de systèmes

génésiques, dont l'allongement peut se continuer après la formation du

premier anneau de la série suivante, et il est à noter que ces trois

groupes correspondent précisément aux trois grandes régions du corps de

ces animaux, la tête, le thorax et l'abdomen.»

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 19 / 30 段