Naturellement, dans chaque division, le même système est poursuivi avec

une implacable rigueur. Seulement l'_a priori_ n'existe plus que dans

les dénominations des divisions; la délimitation des coupes est celle

que viennent indiquer les découvertes qui se succèdent dans le monde

zoologique; Oken ne fait que plier ces découvertes aux exigences de son

système. Il est loin d'ailleurs de demeurer étranger aux recherches

positives. Directeur d'un journal dont l'indépendance égale la renommée,

l'_Isis_, il y enregistre tous les progrès des sciences naturelles;

lui-même se livre à des recherches approfondies d'ostéologie et

d'embryogénie. Par ses travaux, par son enseignement, par son journal,

par l'originalité même de ses idées, par l'étrangeté de son langage, il

acquiert rapidement une immense influence, provoque un mouvement

scientifique des plus remarquables et mérite d'autant plus d'être placé

au nombre de ceux qui ont rendu de réels services aux sciences

naturelles que, si l'idée la plus générale de son système s'effondre, un

grand nombre d'idées justes, de rapprochements nouveaux, de faits bien

observés qu'il a rencontrés en route demeurent définitivement acquis au

trésor des connaissances positives de l'esprit humain. Le retentissement

de ses idées s'étend même jusqu'à notre époque; l'université d'Iéna,

dont il fut l'un des professeurs éminents, a gardé le privilège d'être

une université d'avant-garde, et l'on retrouve parfois dans la parole

d'Hæckel, son successeur, une sorte d'écho lointain de sa voix.

Comme Oken, Hæckel fait jouer au carbone un rôle prépondérant dans la

production des corps organisés; il a espéré et pense encore avoir trouvé

dans le fameux _Bathybius_, extrait du fond de l'Atlantique par le

_Porcupine_, la gelée primitive, le _Urschleim_; les théories bien

connues et vraies, en grande partie, de la _Planula_ et de la

_Gastrula_, représentent assez bien les phases successives du

développement des animaux telles que les devinait Oken. Comme Oken,

Hæckel admet que certains animaux peuvent s'arrêter dans leur évolution

à l'état d'organe isolé, et n'y a-t-il pas quelque analogie entre ce

procédé unique à l'aide duquel le fondateur de l'_Isis_ crée le monde,

et le monisme, base de la philosophie hæckélienne?

* * * * *

Il était difficile d'exagérer les idées de Oken; contrairement à ce qui

arrive d'ordinaire, ses élèves s'appliquèrent à en restreindre la

portée, à les rapprocher davantage de la réalité, à chercher la

signification vraie des faits sur lesquels le maître avait jeté le

manteau bizarre de sa fantaisie.

Spix (1781-1826) se borne à dire que la nature se développe par degré et

que chaque degré n'est que le perfectionnement du degré immédiatement

inférieur: la terre devient eau, l'eau devient air, l'air devient

lumière. On demeure quelque peu confondu de voir des hommes d'ailleurs

éminents parler de semblables transformations plus de trente ans après

la mort de Lavoisier, à une époque où la chimie est depuis longtemps

assise sur des bases inébranlables. Ce développement successif des

parties est plus manifeste dans la nature organique que dans la nature

inorganique; il aboutit à la fleur chez les végétaux; chez les animaux,

il aboutit à la formation d'une tête. Les animaux les plus simples

(zoophytes et vers) sont, pour ainsi dire, réduits à un abdomen; chez

les poissons, la tête commence à devenir distincte; elle est nettement

réalisée chez les reptiles et les oiseaux, mais n'atteint tout son

développement que chez les mammifères. Le bassin, squelette de

l'abdomen, le thorax, squelette de la poitrine, ne sont que des essais

de réalisation du squelette céphalique. On trouve dans la tête la

représentation de toutes les parties du corps, mais pour retrouver cette

représentation, Spix, comme Geoffroy Saint-Hilaire, comme Gœthe, comme

Autenrieth, comme Oken, s'adresse aux embryons. Il étaye ses idées de

belles et précises recherches d'ostéologie et d'embryogénie comparées,

qui sont autant d'acquis pour la science. Nous sommes loin, il est vrai,

de la méthode rigoureuse de détermination de Geoffroy Saint-Hilaire;

mais il s'agit de problèmes tout autres que ceux dont s'occupait le

savant français. Les philosophes de la nature ne comparent pas seulement

les animaux entre eux; comme l'avait fait le premier Vicq-d'Azyr,

indépendamment de toute théorie, ils comparent l'animal à lui-même et

cherchent dans chacune de ses parties l'équivalent des autres.

Cependant les recherches accomplies en Allemagne et en France ne sont

pas sans s'influencer réciproquement. Geoffroy, lui aussi, s'occupe de

déterminer, en 1824, la composition vertébrale du crâne, et, par une

définition ingénieuse de la vertèbre, il écarte la plupart des

difficultés que faisaient naître les conceptions métaphysiques des

philosophes de la nature. Inversement, Carus reprend, en 1828, l'idée de

Geoffroy, qui fait vivre les animaux articulés dans leur colonne

vertébrale: il considère trois sortes de vertèbres: une vertèbre

primitive, qui protège les parois du corps; une vertèbre secondaire, qui

protège le système nerveux; une vertèbre tertiaire, qui sépare ce

système du reste du corps. Les animaux articulés ne possèdent que la

première des vertèbres; les vertébrés présentent au contraire trois

vertèbres enfermées l'une dans l'autre; pour Carus, comme pour Oken,

tout est vertèbre; les os mêmes des membres sont des vertèbres

rayonnantes. Carus ne se borne pas d'ailleurs à faire de l'anatomie

comparée; il a tout un système philosophique qui n'est qu'une

modification de celui d'Oken. Lui aussi attribue tous les phénomènes

vitaux à une sorte de polarisation, et, comme cette polarisation se

répète indéfiniment, il en conclut, assez justement, que l'organisme, en

se développant, ne fait que se répéter; ainsi les anneaux d'une annélide

ne sont que la répétition du premier d'entre eux, idée à laquelle

Moquin-Tandon était conduit, de son côté, par l'anatomie comparée et

dont nous avons vu Dugès faire trois ans après un si brillant usage.

Que l'on supprime d'ailleurs, dans l'anatomie comparée de Carus, ce mot

de vertèbre, qu'emploient pour toute partie solide les disciples d'Oken,

que l'on écarte les assimilations métaphysiques qu'il suppose, il reste

des idées morphologiques qui ont pu être avantageusement utilisées

depuis. Il est certain, en particulier, que l'on doit rattacher à

plusieurs systèmes les pièces osseuses que l'on trouve chez les

vertébrés. Les plus anciens de ces animaux possédaient un squelette

dermique très développé, dont les écailles des poissons, les plaques

osseuses de la peau des crocodiles et les carapaces des tortues sont des

modifications diverses; la colonne vertébrale développée au-dessous du

système nerveux, les côtes et le squelette des membres appartiennent à

un tout autre système; mais ces deux systèmes peuvent se confondre plus

ou moins, comme on le voit chez les tortues, et, pour rendre compte de

toutes les particularités que présentent les diverses formes de

squelette, un anatomiste éminent, Gegenbaur, était récemment encore

obligé de faire intervenir tout à la fois des os provenant du squelette

extérieur et des os du squelette intérieur. Carus explique l'existence

de ces divers ordres de squelette par la nécessité où se trouve l'animal

primitif, l'embryon, de se limiter par rapport au monde extérieur; une

partie de la substance vivante se consacre à la production de cette

limite; mais en même temps elle cesse de vivre et devient alors

terreuse. L'animal se limite d'abord extérieurement, produisant une

sorte de coque; ceux qui demeurent à cet état sont des _animaux-œufs_.

Mais l'animal a besoin d'une cavité digestive par laquelle il se trouve

encore en rapport avec le monde extérieur; il doit aussi se limiter de

ce côté; de là les pièces solides diverses dont l'estomac de tant

d'animaux inférieurs est armé. Chez les animaux qui ne présentent ainsi

que deux limites, le système nerveux se trouve naturellement enfermé

dans la cavité du corps avec les viscères: ce sont les _animaux-troncs_;

mais le système nerveux, qui a la direction de tout l'organisme, se

sépare à son tour; un squelette se forme autour de lui pour le protéger,

et les _animaux-tête_ sont réalisés.

Les _animaux-troncs_ se divisent eux-mêmes en _animaux-neutres_, tels

que les mollusques, et en _animaux-poitrines_, tels que les articulés.

On retrouve des divisions analogues parmi les vertébrés.

On remarquera l'importance que Carus attache au système nerveux; c'est

presque, pour lui, un animal dans l'animal. Oken ne s'en faisait pas une

moindre idée, et l'on peut se demander si Cuvier lui-même, qui était

demeuré en rapport avec Kielmeyer et ses élèves, n'avait pas puisé dans

cette école l'idée, tardive chez lui, de faire jouer dans la

classification un rôle prépondérant à ce système. Quoi qu'il en soit, il

y a dans Carus un fait parfaitement saisi: c'est l'existence d'un

certain rapport entre le degré de développement du système nerveux et le

degré de développement du squelette; c'est en effet par le développement

exceptionnel de leur système nerveux que les vertébrés se distinguent de

tous les autres animaux, et ce développement a rendu nécessaire

l'apparition d'une pièce particulière de soutien, la corde dorsale, qui

est devenue le point de départ de la colonne vertébrale, à laquelle se

sont plus tard ajoutées d'autres pièces secondaires, formées d'ailleurs

d'une manière indépendante.

* * * * *

Les recherches anatomiques et embryogéniques suscitées par l'école des

philosophes de la nature elle-même ou poursuivies en dehors d'elle,

devaient fatalement amener une réaction contre ses exagérations. Son

influence s'éteint peu à peu, même en Allemagne. Ehrenberg, vouant sa

vie entière à l'observation des animaux microscopiques, témoigna qu'il

avait su complètement échapper à l'influence des doctrines qui

passionnèrent un moment ses compatriotes. Par ses découvertes relatives

au degré de complications des animalcules, par les exagérations même

auxquelles il se laissa entraîner, le savant historien des Infusoires

porta un coup terrible à la théorie de la gelée primitive et, par suite,

à toute la doctrine; mais les faits et les rapports réels à la

découverte desquels celle-ci a conduit, la méthode philosophique

d'interprétation qu'elle a poussée à l'extrême, le besoin d'une

explication des phénomènes observés, restent désormais comme pour donner

une confirmation nouvelle de cet axiome: C'est à travers l'erreur que

l'humanité marche à la conquête de la vérité; ce sont ses fautes mêmes

qui la font progresser.

D'ailleurs l'influence de la philosophie de la nature ne s'était fait

sentir que faiblement en dehors de l'Allemagne. En France, Cuvier et

Geoffroy Saint-Hilaire avaient tracé à la science une voie bien

différente; chacun d'eux conserve ses partisans exclusifs, mais il se

fait aussi des alliances entre les deux écoles. Si l'hypothèse de

l'unité de plan de composition, telle que l'avait connue Geoffroy

Saint-Hilaire, tombe devant les faits, le principe des connexions

demeure debout et l'on en fait d'heureuses applications dans la

comparaison des animaux que Cuvier plaçait dans le même embranchement.

On oublie un peu les questions d'origine pour concentrer toute son

attention sur la détermination des rapports naturels des êtres vivants;

on cherche à tirer des idées combinées de Cuvier et de Geoffroy tout ce

qu'elles contiennent; à en épuiser, en quelque sorte, les conséquences;

à fixer, autant que possible, les bases de la science.

On reconnaît que, chez les animaux d'un même embranchement, le mode

d'organisation, le type, pour nous servir d'une expression qui va

devenir chaque jour plus usitée, est assez variable. On cherche à

déterminer les limites de ses variations, à construire le modèle commun

dont les animaux d'un même embranchement ne seraient que des

modifications secondaires. On se préoccupe de découvrir la signification

philosophique, de ces types, et l'on prépare ainsi la voie aux

naturalistes qui se demanderont bientôt quelle est l'origine et la

raison d'être de ces espèces de patrons d'après lesquels tant d'animaux

semblent modelés. C'est l'œuvre que nous devons maintenant étudier.

CHAPITRE XV

LA THÉORIE DES TYPES ORGANIQUES ET SES CONSÉQUENCES

Richard Owen: le squelette archétype.--Analogie, homologie,

homotypie.--Théorie du segment vertébral.--Le vertébré idéal et

l'existence de Dieu.--Transformisme de R. Owen.--Savigny: l'unité de

composition de la bouche des Insectes.--Audouin: unité de composition du

squelette des animaux articulés.--H. Milne-Edwards: le type articulé;

identité fondamentale des zoonites; signification des régions du corps;

loi de la division du travail physiologique, son importance

générale.--L'accroissement du corps et la reproduction agame chez les

articulés; identité de ces deux phénomènes; signification des

zoonites.--Parallèle entre les lois de la constitution des animaux et

les lois de l'économie politique.--Suite des recherches sur les animaux

inférieurs: MM. de Quatrefages, Blanchard, de Lacaze-Duthiers.

Les recherches de Geoffroy Saint-Hilaire, les brillantes inspirations de

Gœthe, les spéculations même des philosophes de la nature avaient

définitivement fixé l'attention sur les divers ordres de ressemblance

que présentaient les animaux vertébrés. En raison des facilités qu'offre

son étude, et peut-être aussi de quelque idée mystique relative à

l'origine du squelette, l'ostéologie, objet d'une prédilection toute

particulière, avait rapidement acquis l'importance d'une véritable

science; il semblait que les os, solides, invariables, en apparence,

dans leurs formes et dans leur position, fussent les points fixes autour

desquels gravitaient tous les systèmes organiques, qu'ils en eussent

déterminé l'arrangement, et que, si les vertébrés présentaient

réellement quelque plan déterminé de composition, ce fût dans l'étude du

squelette qu'on dût en trouver la démonstration. Aussi Gœthe

recommandait-il instamment de poursuivre méthodiquement et sans relâche

cette étude jusqu'au moment où il serait possible d'en dégager le type

général dont les squelettes des divers animaux ne devaient être que des

modifications secondaires. C'est le problème que Richard Owen se propose

de résoudre: il appelle _archétype_, ce squelette primordial dont il

espère pouvoir déduire tous les autres[77].

On ne peut y parvenir qu'au moyen de plusieurs séries de comparaisons

qu'il est tout d'abord essentiel de définir.

La première série de comparaisons, celle qui se présente le plus

naturellement à l'esprit, celle que pratiquait avant tout Geoffroy

Saint-Hilaire, consiste à rapprocher les uns des autres les vertébrés

des diverses espèces. La conséquence la plus immédiate de ce

rapprochement paraît être que la plupart ont les mêmes grandes fonctions

à accomplir; tous possèdent, en conséquence, des organes aptes à remplir

ces fonctions: Owen qualifie d'_analogues_, les organes qui, chez deux

animaux d'espèce différente, remplissent la même fonction: tels sont les

yeux, les oreilles, la bouche, le tube digestif, les pattes chez les

vertébrés qui marchent, les ailes chez ceux qui volent, les nageoires

chez ceux qui nagent. Le mot analogues n'a donc pas pour Owen la même

signification que pour Geoffroy Saint-Hilaire, qui appelle analogues des

organes occupant, chez deux animaux d'espèce différente, une position

identique, ayant les mêmes rapports, la même composition anatomique, la

même origine embryogénique, mais pouvant remplir les fonctions les plus

diverses. Ces organes, qui, dans toute langue anatomique bien faite,

doivent porter le même nom, sont désignés par Richard Owen sous le nom

d'_homologues_. Pour bien faire saisir la différence qui existe entre

les organes analogues et les organes homologues, le savant anatomiste

cite le petit dragon volant, reptile remarquable qui possède à la fois

des pattes et des ailes. Ces ailes lui servent à se soutenir plus ou

moins bien dans l'air; elles ont donc la même fonction que celles des

oiseaux et en sont les analogues; mais elles ont une tout autre

composition anatomique, de tout autres connexions; elles n'en sont donc

pas les homologues. Au contraire, les pattes antérieures du même dragon

ont une structure et des rapports évidemment semblables à la structure

et aux rapports des ailes des oiseaux; ces organes, quoique remplissant

des fonctions différentes, puisque les uns servent à la marche, les

autres au vol, n'en sont pas moins des organes homologues. Comme

Geoffroy, c'est surtout au moyen de leurs connexions qu'Owen détermine

les organes homologues.

Ces organes homologues sont évidemment les seuls que l'on doive

rapprocher pour arriver à la détermination du type commun des vertébrés,

et le premier soin du _morphologiste_ doit être de les distinguer

soigneusement des organes simplement analogues, dont la forme et les

rapports intéressent surtout le _physiologiste_.

Au lieu de comparer entre eux des animaux d'espèce différente, on peut,

comme, depuis Galien, l'avait fait le premier Vicq-d'Azyr, comparer

entre eux différents organes d'un même animal; il résulte de cette étude

la preuve évidente qu'il existe entre les diverses parties de notre

corps des ressemblances, plus intimes, plus complètes encore que celles

de nos bras et de nos jambes. C'est à la recherche de ces ressemblances

que s'était particulièrement vouée l'école d'Oken, et c'est parce

qu'elles existent réellement que le principe de la répétition a pu

donner entre les mains des philosophes de la nature d'utiles résultats.

Les membres, les vertèbres, sont les parties du squelette pour

lesquelles on observe particulièrement une semblable répétition; cette

répétition même fait que les organes qui se ressemblent sont disposés en

série; ils doivent aussi porter le même nom, et le nouveau genre

d'homologie qui en résulte est ce que Owen appelle l'_homologie sériale_

ou encore l'_homotypie_.

La connaissance des organes homotypes simplifie singulièrement la

recherche du plan commun de structure du squelette; ses pièces si

multiples viennent désormais se grouper en segments semblables entre

eux, et il suffit de bien connaître un de ces segments pour être en

possession de la règle qui domine le mode de constitution de tous les

autres. Owen attribue donc une grande importance à la détermination des

pièces essentielles qui composent le _segment vertébral_, segment auquel

il rattache toutes les autres parties du squelette, au moyen duquel il

arrive à un mode nouveau d'énumération des vertèbres crâniennes, et qui

lui permet, en outre, d'éliminer du nombre des pièces vertébrales un

certain nombre d'autres pièces qui n'ont été introduites

qu'accidentellement, en quelque sorte, dans la composition du squelette

interne. De ces pièces, les unes sont, comme Carus l'avait déjà exposé,

des dépendances de la peau, tandis que d'autres font partie de

l'appareil protecteur spécial à certains viscères.

Mais ces comparaisons ne sont que la préface du travail à accomplir pour

parvenir à la conception de l'archétype. Aucun être ne réalise cet

archétype d'une façon complète; au milieu des innombrables variations de

forme des parties, de leurs changements apparents de position, de leurs

réductions et de leurs accroissements anormaux, de leurs avortements et

de leurs soudures, il faut discerner ce qui est accidentel et ce qui est

essentiel. L'essentiel seul doit entrer dans l'archétype, qui permet

d'embrasser dans une loi commune toutes les formes, sans en représenter

cependant aucune d'une façon plus particulière.

L'archétype une fois établi, l'ostéologiste n'a plus qu'à rechercher,

dans les types qu'il examine, les parties qui correspondent aux parties

définies une fois pour toutes de cet archétype, et, s'il compare deux

types l'un avec l'autre, on conçoit que, après avoir déterminé dans

chacun d'eux les parties homologues, il lui faudra ensuite rapporter ces

mêmes parties à leurs homologues dans l'archétype. Il y a donc lieu de

concevoir deux sortes d'homologies: celles qui existent entre les

organes d'êtres réalisés sont dites homologies spéciales; celles qui

existent entre les organes réels et les organes fictifs de l'archétype,

dont ils sont des modifications diverses, sont dites _homologies

générales_.

Ainsi les nageoires d'un marsouin présentent avec les nageoires

pectorales des poissons, avec les ailes des oiseaux, des rapports

d'_homologie spéciale_; mais, quand on dit que ces membres représentent

«les appendices divergents des pleurapophyses de l'archétype», on énonce

leurs rapports d'_homologie générale_.

* * * * *

On peut concevoir un archétype pour chacun des embranchements du règne

animal. Déjà en 1820, nous l'avons indiqué précédemment, Audouin avait

tenté, par une méthode analogue à celle qu'employa plus tard l'illustre

savant anglais, de déterminer le type général d'où l'on pouvait faire

dériver tous les animaux articulés. Les résultats obtenus par Audouin,

en ce qui concerne le squelette tégumentaire des animaux arthropodes,

ceux obtenus par Owen, en ce qui concerne le squelette interne des

vertébrés, pourraient, dans ce qu'ils ont de fondamental, être énoncés

dans les mêmes termes: même division du squelette en segments

fondamentalement identiques entre eux; même division des segments en

parties centrales et appendices; même répétition de ces segments en

série linéaire; même tendance, de leur part, à se grouper en régions

plus ou moins distinctes. Le rapprochement de ces deux archétypes

confirme une partie des idées de Geoffroy et montre, en même temps, dans

quelles limites elles sont conformes à la réalité. Aussi n'y a-t-il pas

à s'étonner que Dugès ait cherché, comme Geoffroy, à combiner les

ressemblances que peuvent présenter le vertébré idéal et l'articulé

idéal pour arriver à un type théorique plus élevé, dont le vertébré et

l'articulé ne seraient eux-mêmes que des modifications. Évidemment rien

n'empêche d'appliquer aux archétypes la méthode de comparaison et

d'abstraction employée par Gœthe, Audouin et Dugès pour l'étude des

types organiques et de s'élever ainsi à des types de plus en plus

généraux, jusqu'au moment où toutes les ressemblances disparaissent

entre les termes que l'on met en présence. L'idée mère des tentatives de

Geoffroy et de Dugès pour déterminer ce qu'on pourrait appeler un

archétype du règne animal est donc pleinement justifiée, au point de vue

théorique, par le succès apparent des recherches d'Audouin et d'Owen.

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 18 / 30 段