Malgré ces défauts inhérents à l'époque où il fut écrit, on ne saurait

estimer trop haut la valeur des idées morphologiques développées et

souvent établies dans le _Mémoire sur la conformité organique_. Publié

au moment même où venait de se terminer la lutte entre ces deux

redoutables athlètes: Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, le mémoire de

Dugès fut peu remarqué, eu égard à sa valeur; un petit nombre de savants

étaient d'ailleurs en état d'en comprendre toute la portée, et Dugès

lui-même n'avait fait que l'entrevoir. Bien qu'on lui ait fait de

fréquents emprunts, le _Mémoire sur la conformité organique_ n'a guère

été cité, depuis la mort de son auteur, qu'à titre de curiosité

scientifique. On doit cependant le considérer comme ayant, pour la

morphologie animale, la même importance que l'essai de Gœthe sur les

métamorphoses des plantes, pour la morphologie végétale.

Bientôt les découvertes vont se succéder, les unes apportant une

éclatante confirmation aux vues de l'anatomiste de Montpellier, les

autres élargissant davantage les horizons entrevus par lui; mais on a

perdu le fil conducteur un moment saisi; le nom de Dugès est à peine

prononcé, alors qu'il pourrait être mis à côté de ceux de Lamarck et de

Geoffroy. Puissions-nous dans ces quelques lignes avoir contribué à

réparer l'injustice involontaire des zoologistes envers un des hommes

les plus éminents de ce siècle. Cette injustice était d'ailleurs la

conséquence fatale des dures conditions que la lutte entre Geoffroy

Saint-Hilaire et Cuvier avait faites, en France, à la philosophie

zoologique, et du discrédit dans lequel devaient faire tomber la

philosophie zoologique les excès d'une école allemande dont nous devons

maintenant nous occuper.

[Illustration: DISTRIBUTION DES ANIMAUX D'APRÈS DUGÈS

MONADAIRES

Monadistes.

Confervistes.

/ \

Stéphanomistes. Uvellistes.

DIPHYARES ACTINIAIRES

Physalistes. Actinistes.

Astéristes.

Diphystês. Cercle Médusistes.

| des |

| Invertébrés. |

| |

| |

Ascidistes. Ténistes.

Lingulistes. Ascaridistes.

|

Ostréistes. Lombricistes.

Hélicistes. Julistes.

HÉLICAIRES TÉNIAIRES

Hyalistes. Culicistes.

Loligistes. Aranistes.

\

Balanistes----Astacistes.

ASTACAIRES HOMINIAIRES

Squalistes

/ \

Cyprinistes. \

\

Salamandristes. \

Ranistes.

Lacertistes. Cercle

des Crocodilistes.

Passeristes. Vertébrés. /

/

Echidnistes. /

\ /

Hoministes.

]

CHAPITRE XIV

LES PHILOSOPHES DE LA NATURE

Idées de Schelling.--Oken: Les polarités et la genèse de l'univers.--Le

Mucus primitif.--Génération équivoque des infusoires les éléments

anatomiques.--Loi de répétition déduite de la philosophie de la

nature.--L'homme et le microcosme.--Les degrés d'organisation.--Théorie

de la vertèbre; constitution vertébrale du crâne.--Spix: application de

la loi de répétition à l'anatomie comparée.--Carus: Extension de la

théorie de la vertèbre.

La grande école qui commence à Buffon et que continuent Lamarck,

Geoffroy Saint-Hilaire et Dugès en France, Gœthe et Kielmeyer en

Allemagne, rassemble des faits et, par une série d'inductions, cherche à

s'élever de ces faits à une conception générale des rapports qui

unissent entre eux les êtres vivants, conception à l'aide de laquelle

elle s'efforce ensuite de découvrir des faits et des rapports nouveaux.

C'est là, en définitive, la méthode commune à tous les hommes de

science; ils ne diffèrent, à cet égard, que par le plus ou moins grand

nombre de faits entre lesquels leur esprit aperçoit des rapports, par la

généralité plus ou moins grande des idées que leur suggèrent ces

rapports. Les philosophes procèdent volontiers autrement: une idée _a

priori_, aussi élevée, aussi abstraite que possible, leur sert de point

de départ; ils en déduisent ensuite les faits par le raisonnement pur.

C'est ce qu'essaya en Allemagne, au commencement de ce siècle, l'école

dite des _philosophes de la nature_.

Il semble, au premier abord, qu'une pareille façon de faire soit

nécessairement stérile; il n'en est cependant pas toujours ainsi. En

effet, quelle que soit la forme sous laquelle on les exprime, les idées

sont, en définitive, puisées dans les faits; elles contiennent donc

toujours une part de réalité; d'un autre côté, en déroulant leurs

conséquences, le philosophe ne perd jamais de vue les groupes de faits

qu'il se propose d'expliquer; son esprit n'est en repos que lorsque, par

un artifice quelconque de langage, il est parvenu à rattacher plus ou

moins adroitement les faits à l'idée principale; mais, à chaque fois

qu'il a recours à ce procédé, il transforme fatalement la signification

de l'idée première; il y introduit une part plus grande de réalité; ce

ne sont plus des rapprochements entre des abstractions, ce sont des

rapprochements entre des faits réellement analogues qu'il aperçoit, et

de ces rapprochements jaillissent nécessairement des conséquences

exactes, qui frappent d'autant plus l'esprit que le point de départ

avait paru plus paradoxal. C'est là l'histoire de l'école des

philosophes de la nature, le secret de l'enthousiasme que cette école a

un moment suscité, de l'influence que, pendant près d'un demi-siècle,

elle a exercée en Allemagne; c'est la raison des découvertes auxquelles

elle a conduit, des succès réels qu'elle a obtenus.

Le premier des philosophes de la nature fut Schelling, qui avait suivi

les leçons de Kielmeyer, et trouva moyen d'intercaler dans son système

toutes les idées de son illustre maître[75]. Le point de départ de tout

le système de Schelling est l'existence souvent hypothétique, dans la

nature, de certaines forces, de certains êtres qui semblent se

neutraliser par leur union: ainsi l'électricité négative et

l'électricité positive, actives toutes les deux, produisent, en

s'unissant, l'électricité pure et simple, l'électricité absolue, dont

l'existence ne se manifeste par aucun phénomène; les deux fluides

magnétiques, le fluide boréal et le fluide austral, se neutralisent de

même par leur union; les deux sexes des animaux et des plantes,

isolément susceptibles de varier, déterminent par leur union la

production de quelque chose de fixe, l'espèce, qui est une pure

abstraction. Schelling arrive donc à concevoir que cette opposition

apparente ou réelle est la loi générale par excellence, et que c'est

d'elle que tout dérive. De toutes les oppositions, la plus générale est

celle du _moi_ et du _non-moi_, de l'_unité_ et de la _pluralité_, de

l'_esprit_ et du _monde matériel_; ces oppositions ne sont, comme les

deux électricités, que des manifestations différentes d'un principe

universel que Schelling appelle l'_absolu_. Inertes s'ils étaient unis,

et constituant dès lors le néant, le moi et le non-moi, par cela seul

qu'ils sont opposés l'un à l'autre, deviennent actifs comme les deux

électricités et tendent sans cesse à s'unir. Dans leur course l'un vers

l'autre, ces deux éléments subissent des arrêts, et ce sont ces arrêts

qui constituent toutes les apparences du monde, tous les êtres. Ainsi un

courant électrique dont rien ne révèle l'existence se traduit par des

phénomènes sensibles dès qu'il rencontre une résistance, dès qu'il subit

un arrêt. Le moi et le non-moi, l'esprit et le monde matériel étant deux

parties adéquates d'un même tout, on peut dire, en certain sens, que

l'esprit crée le monde et qu'il n'a qu'à regarder en lui-même pour en

trouver toutes les parties; de là cet aphorisme célèbre: «Philosopher

sur la nature, c'est créer la nature.»

Les êtres n'étant que des arrêts successifs d'une même activité, les

plus élevés doivent traverser, dans leur évolution, comme le soutient

Kielmeyer, les formes auxquelles s'arrêtent les plus simples; leurs

organes doivent naître de ceux des êtres inférieurs, ce qui justifie la

doctrine de l'épigénèse, à laquelle s'était arrêté Buffon. Les êtres

organisés, les êtres inorganiques n'étant tous que des manifestations

d'une même activité, tous sont également vivants; l'univers tout entier

n'est qu'un immense organisme, dont le moi, dont l'esprit, dont l'âme

est l'être absolu, c'est-à-dire Dieu, qui serait le néant si le monde

n'existait pas.

Schelling, en développant son système, se tient volontiers dans les

généralités; Oken se charge de le faire pénétrer dans le menu détail des

phénomènes; il lui donne en même temps des dehors plus rigoureux: les

mathématiques, les sciences physiques, la biologie, viennent à point

nommé fournir des arguments, des comparaisons, des apparences de

démonstration. Toute sa philosophie repose sur cette identité:

+ A - A = 0,

qui est une généralisation arithmétique des oppositions ou polarisations

de Schelling. Cette identité mathématique contient à la fois l'univers

matériel représenté par le terme + A, et l'esprit représenté par le

terme - A; l'union intime de ces deux termes, c'est le divin, c'est

l'absolu, c'est le zéro, c'est le néant d'où tout est sorti. L'univers

matériel, le fini, l'espace, le temps, c'est l'absolu passif; l'idéal,

l'infini, l'éternel, c'est l'absolu actif. L'absolu, s'opposant ainsi à

lui-même, de manière à devenir à la fois actif et passif, fait acte de

création. L'absolu actif ou le _posant_, l'absolu passif ou le _posé_ se

confondent dans l'_unissant_, comme le plus et le moins se confondent

dans le zéro; ces trois formes de l'absolu sont les trois personnes de

la Trinité qui est Dieu. Oken trouvera de même le moyen d'expliquer

beaucoup d'autres mystères. Mais il ne reste pas sur ces sublimes

hauteurs; il en descend d'abord pour établir un principe assez semblable

au principe mécanique de l'_action_ et de la _réaction_; d'après lui,

toute force est double et composée d'une force négative et d'une force

positive; le mouvement résulte de cette polarisation de la force, dont

les deux termes tendent sans cesse à se neutraliser sans y arriver

jamais. Plus les termes de sens contraire qui composent une même force

seront nombreux et différents, plus le mouvement qu'ils déterminent sera

actif. Mais le mouvement, c'est la vie; la vie sera d'autant plus

intense que les êtres qui la possèdent contiendront plus de diversité.

Or l'être le plus vivant, c'est l'homme: il contient toutes les

diversités; chacune de ces diversités est une des formes possibles de la

vie, un être. L'homme contient donc en lui le monde tout entier. Tout

animal n'est qu'une réduction de l'homme, un organe isolé, ou un

assemblage d'un certain nombre des organes qui se trouvent dans l'homme.

C'est là, on le comprend, le point de départ de tout un système de

zoologie que nous développerons tout à l'heure.

Mais comment ont pu se former les êtres vivants? Il faut, pour arriver à

l'expliquer, pénétrer tout le système de Oken, dont les diverses parties

sont reliées entre elles avec autant de soin que les théorèmes

successifs de la géométrie.

L'absolu, en s'opposant à lui-même, crée la matière; celle-ci, n'étant

que l'absolu passif, est une: c'est l'_éther_. L'absolu non polarisé,

correspondant au zéro, est représenté par le point; l'absolu polarisé

s'écarte de lui-même: c'est le point étendu, la sphère. L'éther est donc

sphérique; il tend à rentrer dans l'absolu, à tomber vers son centre, il

est donc pesant et toujours en mouvement; mais il ne peut s'unir à

l'absolu, il tourne donc autour de lui. L'absolu, c'est le point, le

centre; toute sphère tourne donc autour de son centre.

L'éther est double, comme l'absolu lui-même; il doit donc, comme lui, se

polariser. Il ne peut le faire qu'en se divisant, comme l'absolu, en

sphères tournant sur elles-mêmes, les unes actives, les autres passives.

L'éther ainsi polarisé donne naissance aux astres: les sphères actives

sont les soleils, les sphères passives sont les planètes qui tendent à

rejoindre le soleil pour rentrer dans leur absolu, et tournent, par

conséquent, autour d'eux. La tension qui sépare les soleils des planètes

est ce que nous appelons la lumière; cette tension est la cause de la

polarisation de l'éther en soleils et planètes, elle se produit aux

dépens de l'éther, la matière des physiciens: il n'y a donc pas de

matière sans lumière. De la lutte de la lumière contre l'éther non

polarisé naît la chaleur; la lumière et la chaleur produisent ensemble

le feu.

Les planètes sont comme les soleils une _trinité_, un absolu dont les

éléments actifs et passifs, les liquides et les solides, sont séparés

par une tension, constituant l'air; l'ensemble de ces trois parties, le

solide, le liquide, l'aérien, est désigné par Oken sous le nom de

_galvanisme_. Les minéraux, l'un des produits de cette polarisation,

doivent leur solidité à une force nouvelle, le _magnétisme_; leur

polarisation se traduit par la forme cristalline. La chaleur électrise

les cristaux; une autre force, qui est le _chimisme_, tire de

l'_indifférenciation_ les deux électricités, et cette force dissociante

tend à produire la liquéfaction.

Le chimisme transforme les minéraux et les amène à un dernier degré de

modification qui est le carbone. Le carbone ayant subi les trois actions

particulières de solidification, de liquéfaction et d'aérification ou

d'oxydation, qui constituent le galvanisme général, tout à la fois

solide, liquide et élastique, devient une sorte de mucus, la _gelée

primitive_, le _Urschleim_. La gelée primitive et le sel, uniformément

répandus dans la mer, sont les produits d'une polarisation particulière,

due à la lumière. La mer est organisée comme le mucus répandu partout

dans sa masse; c'est d'elle qu'est sorti tout ce qui a vie. La vie n'est

qu'une forme du galvanisme; la gelée primitive doit donc avoir les trois

pouvoirs de solidification, de liquéfaction et d'oxydation: ces trois

pouvoirs correspondent aux trois fonctions d'assimilation, de digestion

et de respiration. La gelée primitive ainsi douée s'organise, comme

l'éther primitif. Ne pouvant former une sphère unique, sans quoi elle

reconstituerait la planète, elle se divise en une infinité de sphères;

ces sphères sont les infusoires, qui naissent ainsi directement de la

gelée par _génération univoque_. Les animaux et les plantes ne sont que

des agglomérations d'infusoires; en se dissociant, ils se résolvent

effectivement en une infinité d'infusoires qui apparaissent ainsi par

_génération équivoque_.

C'est l'action de la lumière qui a déterminé la transformation des

infusoires en animaux et en plantes. Les végétaux retenus en partie dans

la terre, n'ayant pas suffisamment éprouvé l'action de la lumière,

s'élancent du sol pour la chercher et produisent les fleurs quand ils

ont été suffisamment ennoblis par son contact; mais ils tiennent encore

à la terre comme la terre au soleil; ils représentent donc, dans cette

trinité qui est le monde vivant, l'élément planétaire; tandis que les

animaux, libres comme le soleil qui ne tient à rien, en sont l'élément

solaire. Les végétaux ne contiennent que les représentations des trois

éléments planétaires, le solide, l'humide, l'élastique; les animaux

contiennent, en outre, la représentation d'un élément solaire, la

lumière. Cet élément est déjà représenté dans la partie la plus noble de

la plante, dans la fleur, ramenée par son évolution à l'origine de tout,

au _point_, représenté par les grains de pollen. L'animal est une fleur

sans tige; il commence par où la plante finit; il n'est d'abord qu'une

sorte de semence animée par la lumière, un «utérus sensible»; c'est le

cas des infusoires. Toutes les parties de la plante sont représentées

dans l'animal, mais ennoblies par la lumière; l'animal lui-même est un

système analogue au système cosmique; il a sa partie planétaire

représentée par les os, sa partie solaire représentée par le système

nerveux, formé de points semblables aux grains de pollen, mais unis

entre eux. Une partie moyenne, participant de l'os et du nerf, est la

chair.

En appliquant indéfiniment le même système, en imaginant que chaque

terme de l'évolution du monde est obtenu par le dédoublement d'un terme

préexistant en deux parties unies par une troisième à l'état de tension,

en combinant ensemble les différents termes déjà obtenus, Oken arrive

ainsi de proche en proche à se représenter tous les phénomènes jusque

dans le moindre détail. Chaque chose, chaque phénomène étant tiré d'une

chose, d'un phénomène préexistants et pouvant donner, naissance, par la

répétition d'un procédé toujours le même, à des choses, à des phénomènes

nouveaux, il est évident que chacun des termes d'une série d'évolutions

est représenté dans tous les autres; de là cet aphorisme célèbre: «Tout

est dans tout», dont la loi de la _répétition des parties_ dans

l'organisme n'est qu'une conséquence particulière.

Cette répétition des parties n'est, comme nous l'avons montré

ailleurs[76], qu'une conséquence d'un phénomène plus général,

essentiellement réel, le phénomène même de la reproduction; la

constitution cellulaire des organismes, les phénomènes d'épigénèse, la

division du corps des animaux articulés ou rayonnés en segments

équivalents entre eux, la division en vertèbres de la partie

fondamentale du squelette, sont le résultat d'une répétition continuelle

des processus, faciles à observer, de la reproduction. Un système basé,

comme celui d'Oken, sur la répétition indéfinie des mêmes actes, des

mêmes phénomènes, devait se montrer d'accord avec la nature toutes les

fois que la nature présentait de réelles répétitions; or c'est

précisément le cas pour les plantes et pour les animaux, comme Gœthe

l'avait justement conclu de l'observation. Il devait également se

trouver d'accord avec la nature dans tous les cas où un phénomène

résulte du conflit de deux causes, dont les influences contraires se

neutralisent en partie. C'est ainsi que l'observation a confirmé

certains _a priori_ de Oken, tels que ceux-ci:

«La fixité des espèces est en grande partie due à la reproduction

sexuée.

«Les animaux et les plantes sont composés d'élément originairement

semblables entre eux, analogues à des infusoires, les cellules.

«Tous les êtres vivants se développent par épigénèse.

«Les organismes élevés résultent de la réunion de parties semblables qui

se répètent, en se disposant de façons diverses.

«Beaucoup d'organismes inférieurs peuvent être considérés comme

résultant de l'association d'un certain nombre d'organes ou de parties

qui ne se trouvent au complet que dans les organismes plus élevés.»

Il est vrai que quelques-unes de ces vérités avaient déjà été trouvées

en dehors de lui et par une toute autre voie. D'ailleurs Oken ne fait,

en quelque sorte, que traverser le monde réel que son esprit rencontre

par hasard dans sa course rapide. Il se laisse à peine retarder par le

choc, et bientôt, reprenant sa libre allure, il se lance avec une

vitesse nouvelle dans le champ infini des spéculations.

Étudiant les animaux, il se préoccupe de retrouver dans leur ensemble la

représentation de chacune de leurs parties, dans chaque partie la

représentation du tout. L'animal n'est, comme les infusoires qui

composent son corps, qu'une simple vésicule limitée par la peau; c'était

d'abord une vésicule fermée réduite à la peau; le tube digestif n'est

qu'une portion de la peau de cette vésicule primitive, refoulée au

dedans et privée de l'action de la lumière; la peau produit, sous

l'action de l'air, les branchies; les poumons ne sont que des branchies

retournées et rentrées à l'intérieur du corps; l'aorte est une

répétition de la trachée-artère; il en est de même du canal thoracique;

le foie est un cerveau auquel se rendent les vaisseaux intestinaux et

pulmonaires, comme les nerfs au cerveau proprement dit; la vésicule

biliaire répète l'intestin dans le système dont les poumons représentent

la peau; ce système s'étant développé à l'abri de la lumière, comme le

fœtus, le fœtus tout entier n'est d'abord qu'un foie. Le système osseux

dérive du foie à la suite d'un commencement d'action de la lumière sur

cet organe; il abrite le système nerveux et sert de soutien au système

musculaire. Le ventre et le dos de l'animal se représentent

respectivement; mais le dos est la partie solaire de l'animal, le ventre

sa partie planétaire: de là leur orientation réciproque. Le ventre,

étant incomplètement soumis à l'action de la lumière, n'a qu'une colonne

vertébrale incomplète, le sternum; il représente dans l'animal une

partie demeurée végétale. Le squelette a aussi sa partie animale et sa

partie végétale; les disques des vertèbres et les côtes sont les parties

végétales, les membres les parties animales; les membres ne sont que des

côtes plus animalisées et soudées entre elles; une main résulte de la

soudure de cinq côtes représentées par les doigts.

La tête est la partie essentiellement animale de l'animal; le tronc, qui

est déjà polarisé en dos animal et ventre végétal, demeure de nature

plus végétale: il équivaut à la partie la plus élevée de la plante et

représente un animal sexuel opposé à l'animal cérébral. Mais la tête

reproduit le tronc; elle a donc une colonne vertébrale, le crâne, qui

doit se décomposer en vertèbres; des bras, les mâchoires; des doigts,

les dents; un thorax, le nez; un poumon, l'ethmoïde; un estomac, la

bouche; un diaphragme, le voile du palais; des jambes, les bras.

Bien plus, la peau, l'intestin, le poumon, la chair, le système nerveux

sont autant d'êtres complets se représentant réciproquement. Chacun

d'eux est un organisme, et son épanouissement complet aboutit à la

production de l'un des organes des sens, qui en est comme la fleur. La

fleur étant un animal, chaque organe des sens est un animal parasite,

dans lequel l'animal entier est représenté. Le plus parfait de tous est

l'œil, véritable cerveau qui va au devant de la peau.

L'animal sexuel reproduit à son tour l'animal cérébral; de là la

ressemblance entre les membres antérieurs et les membres postérieurs: le

bassin est le thorax de l'animal sexuel; l'ilion, son omoplate;

l'ischion, sa clavicule; le fémur, son humérus, etc.

Il était impossible que dans cette ardente recherche des répétitions

organiques, où les plus fugitives ressemblances servent à justifier les

plus étranges assimilations, quelques-unes des similitudes réelles des

diverses parties du corps ne fussent pas mises en relief. Oken se

rencontra avec Vicq-d'Azyr pour soutenir l'homologie des membres

antérieurs et postérieurs, avec Gœthe pour établir la constitution

vertébrale du crâne; bien souvent d'ailleurs, il saisit au vif le

caractère essentiel d'un organe; tout à coup, parmi ses métaphores,

jaillit une phrase incisive qui signale un rapport inattendu et le grave

désormais dans l'esprit; combien de ces phrases, de ces expressions sont

tombées dans le vocabulaire courant des naturalistes!

Si chacune des parties de l'homme n'est que la répétition de l'homme

tout entier, le règne animal, nous l'avons dit, ne fait aussi que

répéter l'homme; les animaux ne sont que les organes contenus dans

l'homme, isolés ou diversement unis. Les animaux peuvent donc être

classés d'après leur degré de complication, et Oken désigne chaque

groupe par le nom du système qui lui paraît prédominant chez lui. Voici

le tableau du règne animal auquel il s'est arrêté:

1er Degré.--Animaux intestins, animaux corps, animaux tact: Invertébrés.

1er _Cycle_.--Animaux digestion: Rayonnés.

Cl. 1.--Animaux estomac: Infusoires.

Cl. 2.--Animaux intestin: Polypes.

Cl. 3.-Animaux chylifères: Acalèphes.

2e _Cycle_.--Animaux circulation: Mollusques.

Cl. 4.--Acéphales.

Cl. 5.--Gastéropodes.

Cl. 6.--Céphalopodes.

3e _Cycle_.--Animaux respiration: Articulés.

Cl. 7.--Animaux peau: Vers.

Cl. 8.--Animaux branchies: Crustacés.

Cl. 9.--Animaux trachées: Insectes.

2e Degré.--Animaux chair, animaux tête: Vertébrés.

4e _Cycle_.--Animaux charnels.

Cl. 10.--Animaux os: Poissons.

Cl. 11.--Animaux muscles: Reptiles.

Cl. 12.--Animaux nerfs: Oiseaux.

5e _Cycle_.--Animaux sensuels.

Cl. 13.--Animaux sens: Mammifères.

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 17 / 30 段