Au moment même où la grande discussion académique sur l'unité de plan de

composition des animaux allait être close par la mort de Cuvier, un

jeune professeur de la Faculté des sciences de Montpellier, Antoine

Dugès, tentait de s'établir sur un terrain nouveau, où il espérait que

les deux camps pourraient se rencontrer. Évidemment séduit par les idées

de Geoffroy Saint-Hilaire, Dugès est cependant frappé de la valeur des

objections de Cuvier. Il se demande si, en modifiant légèrement la

formule de la philosophie zoologique, il ne sera pas possible de la

sauver de l'anathème dans laquelle cherche à l'envelopper la soi-disant

école des faits. Il sent très bien que l'école n'est pas morte avec son

chef. «Nous nous décidons, dit-il dans la Préface de son _Mémoire sur la

conformité organique dans le règne animal_, nous nous décidons à publier

ce mémoire, pour ne point renouveler les difficultés qui se

présentèrent, à son sujet, lors de la nomination d'une commission

d'examen par l'Académie des sciences, et qui ne cessèrent que quand M.

Cuvier, dont on craignait, sans doute, de heurter les opinions, se fut

lui-même chargé du rapport. M. Cuvier était effectivement l'homme dont

je devais, dans cette circonstance, redouter surtout la prévention et la

partialité: une discussion vive et prolongée l'avait récemment animé

contre des principes fort semblables à ceux que j'émettais à mon tour;

et, malgré tous mes soins pour éviter de paraître m'immiscer dans cette

grande querelle, malgré mes efforts pour faire ressortir l'indépendance

de mes opinions personnelles, l'impartialité de mes emprunts à d'autres

doctrines, je n'avais pu réussir à calmer la sévérité ombrageuse qu'il

portait dans l'étude de la nature, ni la répugnance qu'il manifestait

hautement pour toute généralisation, un peu hardie, un peu hâtive.

Lui-même m'avait annoncé un jugement rigoureux, et j'ignore jusqu'à quel

point j'étais parvenu à en adoucir l'âpreté dans une longue

conversation.» Dugès ne cherche cependant plus à établir l'unité de plan

de composition du règne animal; il se propose seulement de montrer que

les différents types du règne animal sont reliés entre eux par des

transitions ménagées, que l'on peut «de modification en modification, et

par un enchaînement successif, parcourir toute l'échelle animale et

reconnaître la conformité _médiatement_ ou _immédiatement_ entre deux

animaux, quels qu'ils soient, à quelque classe qu'ils appartiennent.»

En quoi consiste cette _conformité_ que Dugès substitue à l'_unité de

plan_ dans la structure des animaux? On pourrait désirer que Dugès le

dise plus nettement. À travers les obscurités ou les erreurs que lui

impose l'état de la science à son époque, on voit apparaître cependant

pour la première fois, dans toute sa généralité, une idée féconde, dont

les conséquences sont loin d'être encore épuisées.

La science venait à peine d'accueillir la belle conception, agrandie par

Gœthe, de la nature composée des végétaux et de la métamorphose de leurs

organes. Dunal s'était demandé s'il n'existait pas quelque chose

d'analogue dans le règne animal, et il avait entrevu que les animaux

invertébrés peuvent être considérés comme des associations, des colonies

d'animaux plus simples, diversement groupés. En 1827, Moquin-Tandon,

dans sa _Monographie des hirudinées_, avait donné plus de précision à

cette manière de voir en montrant que chacun des segments du corps d'une

sangsue est identique à ceux qui le précèdent et à ceux qui le suivent,

que chacun de ces segments contient tout ce qu'il lui faut pour vivre

d'une vie indépendante, peut être considéré comme un organisme distinct,

un petit animal, un _zoonite_. Tous les animaux articulés de Cuvier se

laissent, comme la sangsue, décomposer en zoonites; tous ces animaux ne

sont, en conséquence, que des assemblages d'animaux plus simples, de

zoonites, disposés en série linéaire. Généralisant cette idée, Dugès

cherche à montrer qu'elle est applicable non seulement aux articulés,

mais à tous les invertébrés et aux vertébrés eux-mêmes. Les polypes

d'une colonie de corail, d'une colonie de bryozoaires sont des zoonites

au même titre que les segments d'un insecte; ils sont seulement disposés

d'une autre façon. Des zoonites peuvent, en effet, se grouper en série

linéaire, ou se placer comme des rayons autour d'un centre, ou former

des arborescences ramifiées, comme dans le règne végétal; on trouve de

nombreux passages entre ces divers modes d'association, passages qui

établissent un lien entre des animaux paraissant au premier abord tout à

fait différents. Les zoonites ayant toujours la même constitution

fondamentale, les animaux ne diffèrent que par le nombre et le mode de

groupement de ces parties constituantes, et comme, sous ce rapport, il

existe entre eux un nombre infini de transitions, on voit qu'il ne

saurait exister aucune ligne de démarcation entre les différents types

du règne animal. Dugès espère donc avoir découvert les lois de la

constitution des organismes, que cherchait Geoffroy, tout en échappant

aux objections que dirigeait Cuvier contre l'unité de plan de

composition.

Ces lois sont au nombre de quatre:

1° _Loi de multiplicité des organismes_;

2° _Loi de disposition_;

3° _Loi de modification et de complication_;

4° _Loi de coalescence_.

On peut les énoncer ainsi:

1° Tout animal supérieur est composé d'un certain nombre d'_organismes_

plus simples, de _zoonites_.

2° Les zoonites constituant un animal peuvent se grouper soit en une

série linéaire unique, soit en deux séries alternes ou symétriques, soit

en couronne autour d'un axe, soit d'une façon tout à fait irrégulière.

Chez un même animal, ces divers modes de groupement peuvent être

combinés entre eux.

3° Dans un même animal, les zoonites peuvent présenter des formes

diverses, se partager, se distribuer le travail nécessaire au maintien

de leur collectivité.

4° Les zoonites ou les organes qui les composent peuvent présenter

divers degrés de fusion, de manière qu'il devient souvent impossible de

déterminer leur nombre ou leurs limites.

Toutes ces propositions sont rigoureusement exactes; Dugès exprime

encore fort bien l'idée que se font actuellement les physiologistes du

rôle des diverses parties qui entrent dans la composition d'un

organisme. Après avoir décrit les modifications diverses des parties

dans quelques insectes, il conclut[72]:

«Sous le rapport de la sensibilité et de la locomotion, il semble donc

que les segments se partagent, se distribuent le travail pour concourir

plus aisément à un but commun. Cette distribution, ce concours où chaque

partie apporte à l'ensemble son tribut spécial, sont plus marqués encore

quant aux appareils de la vie intérieure. Là, nous voyons tel segment ou

telle région appeler, concentrer ou, pour mieux dire, centraliser et

perfectionner tel appareil d'organes dont les autres segments restent

privés, soit par _abandon_ résultant d'une coalescence partielle qui

attire tous les éléments de même nature vers un centre commun, soit par

atrophie, disparition d'un appareil de fonction rendu inutile dans la

plupart des segments par son grand développement dans un seul qui le

rend apte à servir, en ce qui le concerne, à toute la machine. Cette

communauté, cette convenance réciproque constitue l'individualisation et

concourt, on le sent bien, au perfectionnement de la vie générale. Il en

est de l'association des organismes comme de la société humaine. La

civilisation fait un tout d'une masse d'individus différents, et elle

concourt à augmenter les commodités, les jouissances de chacun d'eux par

le partage des capacités et des occupations. Une peuplade de sauvages

est, au contraire, réduite à la vie la plus simple et la plus grossière.

Dans la première de ces sociétés, nous avons l'image de l'_économie

animale_ chez les êtres les plus élevés de l'échelle, un mammifère par

exemple. Quant à la deuxième, c'est, la vie du ténia, aussi morcelée,

que l'animal lui-même et aussi peu complexe que l'est l'organisation de

l'animal, aussi peu variée que la forme de ses anneaux.»

Ces comparaisons, les physiologistes les limitent encore aujourd'hui, en

ce qui concerne les vertébrés, aux éléments anatomiques; avec une

hardiesse étonnante, Dugès, soutenant une cause qui ne devait trouver

que dans ces dernières années des arguments décisifs en sa faveur,

considère les vertébrés comme des animaux segmentés, formés de zoonites

à la manière des insectes, mais dont les zoonites sont confondus, comme

ceux des araignées. La division de la colonne vertébrale en vertèbres

identiques entre elles est le signe le plus apparent de cette

segmentation des vertébrés; mais il en est d'autres.

La moelle épinière des vertébrés fournit autant de paires nerveuses

qu'il existe de segments vertébraux. Dugès rappelle les expériences de

Chirac et de Legallois qui montrent que la portion de la moelle

correspondant à chacune de ces paires nerveuses possède une véritable

autonomie. Il est ainsi conduit à comparer la moelle des vertébrés à la

chaîne ganglionnaire des animaux articulés. Il prouve du reste que non

seulement quand on passe d'un animal à l'autre, mais encore chez le même

animal, les divers ganglions comprenant cette chaîne peuvent se

rapprocher au point de se souder où au contraire se séparer, s'ils

étaient primitivement soudés. Les recherches de M. Blanchard ont établi

que ce premier cas est le plus général chez les insectes; cependant

Swammerdam avait déjà montré que les ganglions très rapprochés, presque

soudés, de la larve de l'Oryctès nasicorne, de celle du Stratyome

caméléon se séparent quand l'insecte arrive à l'état adulte; ces

résultats ont été beaucoup étendus par les recherches de M. Künckel

d'Herculais et de M. Brandt.

Chaque vertèbre porte dans la région dorsale une paire d'appendices, les

côtes: les sept vertèbres de la région cervicale, les cinq vertèbres de

la région lombaire en sont dépourvues chez les Mammifères. Dugès fait

remarquer que les cinq paires de nerfs lombaires et les cinq paires

cervicales se réunissent respectivement en un plexus et pénètrent

ensuite dans les jambes et les bras, à l'innervation desquels elles sont

presque exclusivement réservées. Or le nombre de doigts qui terminent

les membres de la plupart des vertébrés terrestres est précisément de

cinq. Il est donc légitime de considérer chacun de nos membres comme

résultant de la soudure de cinq appendices correspondant respectivement

à l'un des segments vertébraux qui fournissent les nerfs des membres. La

soudure de ces appendices s'est faite du centre à la périphérie; elle

n'est complète que pour le premier segment des membres; déjà le deuxième

comprend deux os, le troisième en comprend trois, le quatrième quatre,

les quatre autres chacun cinq. L'os hyoïde, la mâchoire inférieure sont

d'autres appendices des vertèbres qui ont gardé une forme voisine de

celle des côtes; enfin la tête doit être considérée, ainsi que le

voulaient Gœthe, Oken et Geoffroy Saint-Hilaire, comme formée d'un

certain nombre de vertèbres, soudées ensemble aussi entièrement que le

sont les segments qui constituent la tête des insectes, et ne demeurant

distincts que par leurs appendices.

Il y a là toute une série d'idées nouvelles, ingénieusement développées

et qui ont été plus récemment reprises et étendues, dans un intéressant

opuscule, par M. le Dr Durand de Gros[73]. Le progrès sur la doctrine de

Geoffroy Saint-Hilaire est incontestable. Dugès ne cherche plus à

expliquer, comme son illustre devancier, l'insecte par le vertébré; il

ne cherche plus à retrouver dans les segments du corps des articulés

l'équivalent des vertèbres des mammifères. Les vertèbres et la colonne

vertébrale ne sont plus des parties fondamentales qu'il faut retrouver à

tout prix. Retournant la proposition de Geoffroy, Dugès étudie le

zoonite là où il est le plus clair, chez l'animal articulé; il détermine

le mode d'association des zoonites et de leurs diverses parties, et il

se propose de retrouver chez le vertébré les traces d'une constitution

fondamentale identique à celle des articulés; les vertèbres et leurs

appendices sont les indications les plus précises de cette constitution.

Cette fois, la comparaison est placée sur un terrain infiniment plus

praticable. Malheureusement les termes de comparaison choisis ne peuvent

encore contenir que des résultats illusoires; l'une des propositions sur

lesquelles Dugès base la conformité organique est d'ailleurs

radicalement fausse, et le succès de la théorie se trouve par cela même

compromis.

Si l'arthropode et le vertébré sont, en effet, l'un et l'autre formés de

zoonites, ce dont les découvertes récentes de Semper et de Balfour ne

permettent plus guère de douter, leur similitude s'arrête à ce point. En

cherchant à poursuivre la comparaison au delà des conséquences

immédiates, nécessaires, de ce mode commun de constitution, Dugès entre

dans une mauvaise voie; il est dominé lui aussi, à son insu, par l'idée

de l'unité de plan de composition. Cette idée, qu'il modifie si

heureusement pour la rendre applicable aux animaux supérieurs, il

l'admet dans toute sa rigueur pour les zoonites: dans sa pensée, tous

les zoonites sont identiques entre eux, et c'est en cela que consiste la

conformité que l'on constate entre les animaux: «Il n'y a pas _unité de

plan_ dans l'échelle animale; mais il y a _conformité_, car les éléments

composants sont toujours de même nature, et leur disposition, quoique

variée, ne suffit pas pour isoler, séparer nettement les animaux qu'ils

constituent[74].»

Pour trouver ces éléments de même nature dont parle Dugès, il faut

descendre aux éléments constitutifs des tissus, à ce que nous nommons

aujourd'hui les _cellules_ ou les _plastides_; Dugès s'arrêtait aux

zoonites. Or les zoonites d'un vertébré ne sont nullement comparables à

ceux d'un articulé, pas plus que les zoonites ou rayons d'une étoile de

mer ne sont comparables à ceux d'une méduse. Dugès est conduit par cette

idée préconçue à des comparaisons évidemment forcées: lorsqu'il

assimile, par exemple, les mandibules des insectes à la mâchoire

supérieure des vertébrés, et leurs mâchoires à la mandibule de ces

derniers; il est encore plus loin de la vérité lorsqu'il croit trouver

un argument en faveur de sa thèse dans la multiplicité des os qui

forment la mâchoire inférieure des Poissons. Toutefois, avec une

sagacité remarquable, Dugès évite ordinairement les écueils dont une

fausse conception de la similitude des zoonites sème sa route, et il

garde tous les avantages que lui donne son mode de comparaison des

vertébrés et des animaux segmentés. C'est ainsi qu'à la fin de son

mémoire, qui est de tous points une œuvre de génie, lorsqu'il s'agit

d'établir comment peut s'effectuer le passage des vertébrés aux

invertébrés, le savant professeur de Montpellier cherche des types

intermédiaires non pas entre les articulés et les vertébrés, mais entre

les vertébrés et les vers, c'est-à-dire précisément là où les

zoologistes actuels les ont trouvés. À la vérité, il croit voir entre

les sangsues et les lamproies des affinités qui ne sont pas aussi

voisines qu'il est tenté de le croire: la ventouse buccale des sangsues

ne saurait être, sans exagération, comparée à celle des lamproies; les

poches respiratoires de ces poissons ne sont nullement homologues des

poches latérales du ver, qui ne sont autre chose que des reins; mais

Dugès n'avait choisi ces moyens de rapprochement qu'en raison de la

connaissance imparfaite que l'on avait, à son époque, des types qu'il

s'agissait de comparer, et il demeurait frappé des ressemblances

générales de ces derniers.

Débarrassé des complications qui résultaient pour Geoffroy Saint-Hilaire

et pour Ampère de la comparaison qu'ils avaient essayée entre le

squelette interne des vertébrés, désormais relégué au second plan, et le

squelette externe des articulés, il retient cependant l'idée que le

vertébré et l'articulé ont, relativement au sol, une attitude opposée;

il insiste avec raison sur l'identité absolue de disposition que l'on

observe dans les organes d'un animal annelé et d'un vertébré couché sur

le dos, et arrive ainsi aux assimilations les plus légitimes. Il

rappelle que ce renversement de l'animal se manifeste déjà dans

l'embryon, comme l'ont montré Hérold et Rathke, et étend

considérablement la liste, donnée déjà par Geoffroy, des animaux qui ont

abandonné l'attitude normale de leurs congénères pour en prendre une

plus ou moins différente. Ainsi les Paresseux demeurent presque toujours

accrochés aux branches d'arbre le dos en bas; les nyctéribies et divers

acarus parasites marchent sur le dos; c'est également sur le dos que

nagent les notonectes, parmi les insectes; les apus, les branchippes,

parmi les crustacés; tous les hétéropodes, parmi les mollusques; le

Gemel (_Pimelodus membranaceus_) et, dans certains cas, le remora, parmi

les poissons. Chez ce dernier, la face dorsale, demeurant le plus

souvent appliquée contre un corps étranger, a tout à fait l'aspect de la

face ventrale des autres poissons. Mais il existe aussi, dans le règne

animal, d'autres changements d'attitude non moins remarquables. L'homme,

parmi les mammifères, les manchots, les pingouins, parmi les oiseaux,

marchent debout, dans une position exactement perpendiculaire à celle

des autres vertébrés de leur classe. Les pleuronectes et l'_amphioxus_,

parmi les poissons, les peignes, les huîtres, les anomies, les

tridacnes, parmi les mollusques, demeurent constamment couchés sur le

côté, tandis que les _gammarus_, ou crevettines d'eau douce, qui sont

des crustacés, marchent sur le côté et nagent indifféremment sur le dos

ou sur le ventre. Beaucoup d'annélides et certains myriapodes peuvent de

même, sans difficulté, marcher sur le dos ou sur le ventre, et il en est

qui n'avancent qu'à reculons. Dugès aurait encore pu ajouter que les

cirripèdes et les ascidies passent la plus grande partie de leur

existence fixés la tête en bas, que c'est l'attitude normale de tous les

mollusques lamellibranches et celle dans laquelle dorment et se reposent

les galéopithèques et les chauves-souris. De tous ces faits, on doit

conclure avec Geoffroy que, chez les divers animaux, des régions du

corps anatomiquement identiques peuvent occuper, par rapport à nos

points de repère habituels, le sol et le ciel, les positions les plus

variées, et que, dans ses comparaisons, l'anatomiste ne doit tenir aucun

compte de ces positions.

Dugès est également assez souvent heureux lorsqu'il cherche à établir

entre les régions du corps des animaux de type différent des

comparaisons plus rigoureuses que celles qui ont cours dans la science.

C'est ainsi qu'il donne de la tête la seule définition physiologique et

morphologique que l'on puisse accepter aujourd'hui: «C'est la région

antérieure, celle qui guide les autres, où l'on trouve des parties

modifiées en organes des sens (phanères) et des appendices locomoteurs

destinés à la préhension, à la division des aliments... Cette région est

composée de plusieurs segments ou zoonites; mais leur coalescence est

souvent telle que l'esprit d'analyse le plus exact n'arrive à la

décomposer que par des conjectures qui laissent toujours au moins

quelque incertitude sur le nombre des segments.» Seulement Dugès,

voulant comparer de trop près l'articulé et le vertébré, s'engage

bientôt dans une voie qui demeure sans issue.

D'autres causes viennent d'ailleurs enrayer l'essor que les idées

fécondes contenues dans le _Mémoire sur la conformité organique_

auraient pu donner à la zoologie. Bien que grand admirateur de Lamarck

et de Geoffroy Saint-Hilaire, Dugès, qui s'était laissé entraîner vers

la zoologie par les séductions magiques du génie de Cuvier, ne paraît

pas avoir deviné l'importance que devait prendre plus tard le

transformisme. Il ne se demande nulle part, dans son mémoire, quelle a

pu être l'origine des animaux qu'il étudie, et paraît croire, comme son

premier maître, qu'ils ont été et seront toujours ce que nous les voyons

aujourd'hui. Il remarque que quelques-uns sont réduits à un seul

zoonite, que chez les myriapodes les zoonites se forment successivement;

mais il ne lui vient pas à l'esprit, ce qui n'aurait certes pas échappé

à Lamarck ou à tout autre transformiste, que les animaux simples,

réduits à un seul zoonite, pourraient être les ancêtres, les

progéniteurs; encore persistants, des animaux formés de plusieurs

zoonites; il ne cherche pas quelles causes, en déterminant le mode de

groupement des zoonites, soit en couronne, soit en ligne droite, ont pu

donner ainsi naissance à ce que Cuvier appelle les types organiques.

Bien au contraire, ces types sont pour lui primitifs; dès le début de

son évolution, chaque animal porte l'empreinte du type auquel il

appartient: «Chaque espèce d'animal a sa forme particulière (tant

intérieure qu'extérieure), son _type propre_, et ce dès sa première

origine, sans pouvoir dire en quoi consiste la cause première qui marque

ainsi _primordialement_ l'animal d'un cachet caractéristique, qui

empêche les espèces de se multiplier sans règles comme sans limites, qui

empreint des traits particuliers et de famille aux individus d'une même

espèce; on ne peut méconnaître là une puissance quelconque, et l'on peut

au moins l'étudier dans ses effets. Tout en passant par des

transformations _comparables_ aux principaux, degrés de l'échelle

animale, l'embryon n'en a pas moins toujours ses caractères

particuliers.» On reconnaît là l'influence des recherches et surtout des

idées de Von Baër; mais, en 1831, les fondements de l'embryogénie

étaient à peine jetés; non seulement on ne savait presque rien du mode

d'évolution des animaux inférieurs, mais on savait même fort peu de

chose sur le développement des plus élevés, et Dugès était déjà en

avance sur son temps lorsqu'il décrivait la reproduction par division

transversale d'une espèce de Planaire, la _Catenula lemnæ_.

La loi de conformité organique est donc une sorte de loi métaphysique,

comme la loi de l'unité de plan de composition; elle ne prétend pas

expliquer la filiation des animaux: elle se borne simplement à constater

leur mode de structure et ne cherche à établir entre eux qu'un lien

purement théorique, j'allais dire purement théologique. On sent du reste

flotter vaguement, autour de cette conception première, d'autres idées

plus métaphysiques encore. Parfois se trahit la préoccupation toute

pythagoricienne de trouver chez des animaux, d'ailleurs très différents,

les mêmes parties en même nombre, sans que rien puisse faire présumer

que le nombre cherché soit constant: ainsi Dugès s'efforce de montrer

que le cou des vertébrés est formé de trois vertèbres, comme le thorax

des insectes de trois articles; il croit voir de même une correspondance

entre les cinq paires de pattes des crustacés décapodes et les cinq

appendices primitifs, dont la soudure constitue, suivant lui, les

membres des vertébrés supérieurs.

En un mot, il s'imagine que les mêmes parties doivent se trouver en même

nombre et peuvent être désignées par les mêmes noms chez les vertébrés

et les articulés; il dresse un tableau comparatif des parties du corps

chez ces animaux et parvient à un semblant de démonstration de leur

identité de structure. Il est évident que Dugès ne peut admettre un seul

instant que ces prétendues lois numériques régissent le règne animal

tout entier; il possède des connaissances trop étendues pour que la

pensée ait pu lui venir de retrouver chez un siphonophore tous les

zoonites de l'écrevisse ou du chat; mais quand on en vient à chercher

des ressemblances dont la seule explication réside dans une volonté

supérieure, il n'y a aucune raison de s'arrêter, et les nombres ont

quelque chose de fatidique qui semble, à toutes les époques, avoir

fasciné certains esprits. Mac Leay, entomologiste distingué, n'a-t-il

pas fondé tout un système de divisions zoologiques sur l'excellence du

nombre cinq, qu'il considérait comme ayant régi toute l'évolution

organique?

C'est la même tendance métaphysique qui conduit Dugès à penser que les

divisions du règne animal peuvent être distribuées sur deux cercles

tangents, l'un comprenant les invertébrés, l'autre les vertébrés. Ces

cercles sont ingénieusement construits, comme on peut s'en assurer en

jetant les yeux sur la reproduction que nous en donnons ci-après, mais

ne correspondent à rien dans la nature. De telles tentatives témoignent

simplement, chez leur auteur, de la conviction profonde que la

continuité de l'univers doit pouvoir s'exprimer par une ligne

géométrique simple: la ligne droite n'ayant pas réussi à Bonnet, Dugès

s'était arrêté au cercle.

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 16 / 30 段