savants se demandent encore aujourd'hui si les naturalistes peuvent
exercer ce droit à la synthèse dont usent si largement et avec tant de
bonheur les physiciens et les chimistes; beaucoup, surtout parmi ceux
dont les premières études ont porté sur l'homme, jugent encore le règne
animal inexplicable, repoussent d'avance tout essai de coordination et
vont même jusqu'à en affirmer l'impossibilité. À ceux-là Geoffroy avait
pourtant donné en 1821 ce sévère avertissement: On discutait devant un
officier de l'ancien régime les chances qu'avaient les armées de la
République de forcer le passage du Rhin. Le vieux soldat venait de
démontrer péremptoirement. à son auditoire la folie d'une semblable
entreprise; il cessait à peine de parler qu'une nouvelle arrivait: les
troupes françaises venaient de réaliser l'impossible; le Rhin était
franchi.
Cuvier, quoi qu'il en ait dit, ne croyait pas exclusivement aux faits;
Geoffroy s'est toujours tenu soigneusement à l'écart des aberrations
dont l'école allemande va nous fournir bientôt de singuliers exemples;
s'il essayait de deviner la nature, c'était méthodiquement, et ses
«pressentiments» étaient presque toujours soumis au contrôle de cette
sorte d'observation provoquée qui est bien voisine de l'expérience; son
anatomie philosophique, sa philosophie zoologique, sont ce qu'on
appellerait aujourd'hui de l'_anatomie_, de la _zoologie
expérimentales_. Pour les esprits élevés, les écarts qu'on pourrait lui
reprocher sont des écueils à éviter, mais ne diminuent en rien la valeur
de sa méthode, l'importance de la synthèse; l'alliance étroite de
l'observation et du raisonnement demeure leur règle de conduite; c'est
ce qu'exprime en ces termes un des savants les plus illustres de
l'Allemagne, Johannes Müller[66]:
«Les vérités les plus importantes des sciences naturelles n'ont pas été
trouvées par une simple analyse de l'idée philosophique, ni par la seule
observation; c'est par une expérience méditée, qui sépare l'essentiel de
l'accidentel et trouve ainsi la loi fondamentale d'où l'on déduit
ensuite de nombreuses conséquences. C'est là plus que l'expérimentation,
c'est l'expérience philosophique.»
C'est aussi l'opinion de M. Henri Milne Edwards[67].
«Dans quelques écoles, on professe un grand dédain pour les vues de
l'esprit, et l'on répète à chaque instant que les faits seuls ont de
l'importance dans la science. Mais c'est là, ce me semble, une grave
erreur. Une pareille pensée serait excusable chez un ouvrier obscur,
qui, employé sans relâche à tailler dans le sein de la terre les
matériaux d'un vaste édifice, croirait que le rôle de l'architecte ne
consiste qu'à entasser pierre sur pierre et ne verrait dans le plan
tracé d'avance par le crayon de l'artiste qu'un jeu de son imagination,
une fantaisie inutile. Mais l'ouvrier carrier lui-même, s'il ne restait
pas dans son souterrain et s'il voyait tous les blocs informes qu'il en
a tirés se réunir, sous la main du maître, pour constituer le Parthénon
d'Athènes ou le Colisée de Rome, comprendrait que la science de
l'architecte n'est pas une science inutile, lors même que le monument
créé par son génie ne devrait avoir qu'une durée éphémère et que les
débris de l'édifice tombé en ruines ne serviraient plus tard que de
matériaux pour des constructions nouvelles.»
Au surplus, la science, de quelque manière qu'on la cultive, ne saurait
s'accommoder de deux écoles, de deux méthodes. Ceux qui prétendent s'en
tenir aux faits sont toujours heureux quand il leur vient des idées, et
se hâtent de les mettre à profit; on a rarement vu, d'autre part, les
auteurs d'une théorie la présenter autrement que comme un moyen de
préparer la découverte de faits nouveaux, grâce à une connaissance plus
complète des rapports entre les faits déjà découverts. Tout le monde est
aujourd'hui d'accord sur la méthode: imaginer avant d'expérimenter ou
d'observer; expérimenter ou observer pour choisir, entre les idées _a
priori_ que les faits déjà connus ont fait naître, celle qui est
conforme à la réalité; se servir de ces idées pour acquérir des faits
nouveaux, et marcher ainsi plus ou moins rapidement à l'explication et à
la conquête de la nature. Malheureusement l'homme n'est pas seulement un
être raisonnable; et l'accord, qui serait facile s'il s'en tenait
uniquement à l'exercice de sa raison, est rapidement troublé lorsqu'il
permet à ses passions d'entrer en jeu. En fait, les prétendus désaccords
sur la méthode que l'on voit encore surgir de temps en temps ne servent
que trop souvent à couvrir de vaniteuses ambitions ou de misérables
querelles de personnes.
Désormais les sciences naturelles sont entrées dans une voie féconde:
grâce à Cuvier, une science nouvelle est créée qui, ressuscitant les
animaux et les plantes des âges anciens, va nous raconter en détail
l'histoire du passé de notre globe; si l'illustre anatomiste en
restreint volontairement la portée, les doctrines de Lamarck et de
Geoffroy lui ouvrent les plus vastes horizons. Il ne s'agit de rien
moins que de déterminer, par une étude rigoureuse des faits, combinée
avec une sévère induction, l'origine de tout ce qui a vie sur le globe.
L'hypothèse de l'unité de plan de composition conduit Geoffroy à créer
sa théorie des analogues, à donner à l'embryogénie comparée une
importance et une direction inconnues jusque-là; l'opposition de Cuvier
empêche d'admettre, dans sa généralité primitive, l'hypothèse séduisante
de l'unité de plan de composition, met en relief l'existence de
plusieurs types organiques et impose une étude plus approfondie des
animaux inférieurs que nous verrons bientôt renouveler le champ de la
philosophie zoologique. Lamarck lègue à la science l'idée d'une
complication graduelle des types organiques et d'une parenté possible
entre ces types; il révèle la puissance de l'hérédité; l'insistance de
Cuvier à affirmer la fixité des espèces maintient l'attention sur la
réalité de ces groupes auxquels Lamarck était porté à attribuer trop de
mobilité, et rend ainsi nécessaire la recherche d'une explication de la
longue permanence des types spécifiques et de leur isolement dans la
nature.
Ainsi, pour revenir à la belle image de M. Edwards, les trois édifices
construits par ces trois hommes de génie doivent être remaniés en
partie, mais une aile de chacun d'eux demeure debout pour être
incorporée dans l'édifice définitif que l'avenir saura réaliser.
CHAPITRE XII
GŒTHE
Idées de Gœthe sur l'unité des types organiques.--La métamorphose des
plantes; structure des végétaux; le végétal idéal.--Travaux d'anatomie
comparée; recherche du type idéal du squelette.--Transformisme de
Gœthe.--Kielmeyer.
Une idée grande et simple, telle que l'idée de l'unité de plan de
composition, était comme un souffle de poésie répandu sur la science
entière. Plus d'un partisan de la doctrine de Geoffroy devait entrevoir
sous cette unité une sorte de révélation de la pensée divine, présente
dans toutes les parties de l'univers, travaillant sans relâche à ses
métamorphoses, se plaisant à étonner notre imagination par l'infinie
variété de ses combinaisons, toutes assujetties cependant à porter,
comme preuve de leur origine, une même et puissante empreinte.
«Derrière votre théorie des analogues, reprochait Cuvier à Geoffroy, se
cache au moins confusément une sorte de panthéisme.» C'est précisément
pourquoi la théorie condamnée en France recruta en Allemagne un ardent
défenseur, le grand, l'illustre Gœthe.
Tout en se rangeant sous la bannière de Geoffroy, Gœthe garde d'ailleurs
une haute originalité. Lui aussi avait eu, tout jeune encore, avant même
que Geoffroy eût commencé sa brillante carrière scientifique, une
conception neuve et hardie et l'avait habilement développée. Frappés des
modifications que les procédés de culture peuvent produire dans les
diverses parties d'un végétal, le botaniste La Hire, mais surtout Linné
avaient plus ou moins explicitement laissé entendre que ces parties
étaient de même nature et pouvaient dans certains cas se transformer les
unes dans les autres. On ne peut attribuer que cette signification au
passage suivant de la _Philosophie botanique_ de Linné:
«Les fleurs, les feuilles et les bourgeons ont une même origine... Le
périanthe est formé par la réunion de feuilles rudimentaires. Une
végétation luxuriante détruit les fleurs et les transforme en feuilles.
Une végétation pauvre, en modifiant les feuilles, les transforme en
fleurs[68].»
La même idée se retrouve dans ces phrases, extraites de ses _Aménités
académiques_:
«Plantez dans une terre fertile un arbuste qui, dans un vase de terre,
donnait chaque année des fleurs et des fruits, il cessera de fructifier
et ne développera plus que des rameaux chargés de feuilles. Les branches
qui autrefois portaient des fleurs sont maintenant couvertes de
feuilles, et les feuilles, à leur tour, deviendront des fleurs si
l'arbuste, replacé dans le vase, y trouve une nourriture moins
abondante[69].»
Plusieurs naturalistes, Ferber, Dahlberg, Ulmark et surtout Gaspard
Wolf, avaient développé ces aperçus du naturaliste suédois, mais sans en
tirer toutes les conséquences et parfois en avertissant qu'elles
cachaient plus d'un piège sous leur aspect séduisant.
Gœthe s'empare de la même idée, et, avec cette netteté de vue que donne
le génie, il montre en 1790, non pas, comme on l'a dit souvent, que
toutes les parties de la fleur et un grand nombre d'autres organes de la
plante ne sont que des feuilles transformées, mais bien que les
feuilles, les pétales, les étamines, les diverses parties du fruit,
etc., ne sont que les transformations diverses d'un même organe dont il
cherche à déterminer la forme primitive et la nature. «On comprend,
dit-il, que nous aurions besoin d'un terme général pour désigner
l'organe fondamental qui revêt ces métamorphoses, et pouvoir lui
comparer toutes les formes secondaires.» Mais Gœthe ne crée pas ce
terme, et sa théorie a passé dans la science sous cette forme
restrictive qui veut voir dans la feuille l'organe dont tous les autres
sont dérivés. Dans les propositions suivantes, Gœthe[70] élargit encore
sa théorie:
«On sait la grande analogie qui existe entre un bourgeon et une graine,
et on n'ignore pas combien il est facile de découvrir dans le bourgeon
l'ébauche de la plante future.
«Si l'on ne constate pas aussi facilement dans le bourgeon la présence
des racines, elles n'en existent pas moins que dans les graines et se
développent facilement et promptement sous l'influence de l'humidité.
«Le bourgeon n'a pas besoin de cotylédons, parce qu'il est attaché sur
la plante mère complètement organisée; aussi longtemps qu'il y est fixé,
ou lorsqu'il a été transporté sur une autre plante, il en tire
directement sa nourriture; lorsqu'il est placé dans le sol, ses racines
se développent promptement.
«Le bourgeon se compose d'une série de nœuds et de feuilles plus ou
moins développés et dont l'évolution s'accomplit ultérieurement. Les
_rameaux qui sortent des nœuds de la tige peuvent donc être considérés
comme autant de jeunes plantes fixées sur la plante mère, comme celle-ci
l'est dans le sol_.»
Nous sommes en présence, cette fois, d'une théorie tout entière de la
constitution du végétal, théorie que Bonnet et Buffon ont déjà ébauchée,
nous l'avons vu, et, qui sans aucun doute, aurait depuis longtemps pris
pied dans la science si Gaudichaud et Aubert Dupetit-Thouars n'avaient
pas imaginé que chaque bourgeon, en sa qualité de plante indépendante,
devait avoir des racines qui, s'accumulant les unes sur les autres,
étaient la véritable cause de l'accroissement en diamètre des végétaux.
Hugo Mohl, Hétet, M. Trécul n'ont pas eu de peine à démontrer, avec leur
rigueur habituelle, que ces prétendues racines n'existaient pas, et les
esprits superficiels ont pu croire que ces éminents observateurs
renversaient la théorie du végétal adoptée par Bonnet, Buffon et Gœthe,
alors qu'ils n'en détruisaient qu'une fâcheuse interprétation.
L'idée de considérer les feuilles et les parties de la fleur et du fruit
comme de simples modifications d'un organe unique, l'idée de voir dans
le végétal un être complexe résultant de l'association d'un nombre
parfois indéfini d'êtres plus simples, se rattachent étroitement pour
Gœthe à une autre idée plus hardie: celle d'arriver à constituer un
végétal idéal, un végétal type duquel tous ceux qui existent pourraient
être déduits par le raisonnement. «Je t'apprends en confidence, écrit-il
de Naples à Herder, que je suis sur le point de pénétrer enfin le
mystère de la naissance et de l'organisation des plantes... La plante
primitive sera la chose la plus singulière du monde, et la nature
elle-même me l'enviera. Avec ce modèle et sa clef, on inventera une
infinité de plantes nouvelles, qui, si elles n'existent pas, pourraient
exister, et qui, loin d'être le reflet d'une imagination artistique et
poétique, auront une existence intime, vraie, nécessaire même, et _cette
loi créatrice pourra s'appliquer à tout ce qui a une vie quelconque_.»
Gœthe a évidemment conçu pour la plante quelque chose d'analogue à ce
que Geoffroy Saint-Hilaire appelle l'unité de plan de composition pour
les animaux. Son idée, il l'étend même d'avance aux animaux, et son
premier essai zoologique témoigne qu'avant de s'occuper de botanique il
recherchait déjà chez ces êtres l'unité qu'il vient d'apercevoir chez
les plantes. C'est ainsi qu'il est conduit, dès 1786, à découvrir chez
l'homme les deux os intermaxillaires qui portent, chez tous les
mammifères, les incisives supérieures et qu'on prétendait être un
caractère essentiellement distinctif de l'homme et des singes. Comme
Geoffroy Saint-Hilaire, c'est par des recherches sur des fœtus et sur
des monstres que Gœthe parvint à établir l'existence réelle de ces deux
os qui, chez l'homme, se soudent habituellement de bonne heure avec les
deux moitiés de la mâchoire supérieure, entre lesquelles ils sont
compris, et produisent, lorsqu'ils demeurent écartés, la difformité
connue sous le nom de _bec-de-lièvre_[71].
En 1790, l'année même où il publiait son essai sur la métamorphose des
plantes, Gœthe, se promenant au cimetière juif de Venise, désarticule,
en les heurtant du pied, les pièces d'un crâne de mouton. Ces pièces
éparses font naître en lui l'idée que le crâne est formé d'un certain
nombre de vertèbres, modifiées dans leur forme et dans leurs
proportions. Cette idée, à laquelle Frank et Oken arrivent de leur côté
indépendamment de Gœthe et qu'ils déduisaient d'ailleurs des doctrines
les plus opposées, introduit dans l'anatomie comparée l'idée si féconde
en botanique qu'un même organe, en se répétant et se modifiant, suffit à
former les parties les plus différentes en apparence d'un organisme.
Après avoir longtemps disputé, on juge aujourd'hui inutile de s'acharner
à déterminer de combien de vertèbres le crâne peut être constitué; mais
au moins n'est-il pas contesté que le crâne n'est qu'une modification de
la colonne vertébrale dont les vertèbres se sont agrandies, transformées
et en partie soudées pour constituer l'enveloppe protectrice de
l'encéphale.
La découverte de l'os intermaxillaire, celle de la constitution
vertébrale du crâne ne sont d'ailleurs que des épisodes dans une œuvre
incomparablement plus vaste, dont Gœthe trace, dès 1795, le brillant
programme. De même qu'il s'est attaché à constituer un végétal idéal,
duquel tous les autres pourraient être déduits par de simples
modifications de certaines parties, de même il propose pour l'étude du
squelette «d'établir un type anatomique, une sorte d'image universelle,
représentant, autant que possible, les os de tous les animaux, pour
servir de règle en les décrivant d'après un ordre établi d'avance. Ce
type devrait être établi, en ayant égard, autant qu'il sera possible,
aux fonctions physiologiques. De l'idée d'un type général, il résulte
nécessairement qu'aucun animal considéré isolément ne saurait être pris
comme type de comparaison, car la partie ne saurait être l'image du
tout. L'homme, dont l'organisation est si parfaite, ne saurait, en
raison de cette perfection même, servir de terme de comparaison par
rapport aux animaux inférieurs. Il faut, au contraire, procéder de la
façon suivante: l'observation nous apprend quelles sont les parties
communes à tous les animaux et en quoi ces parties diffèrent entre
elles; l'esprit doit embrasser cet ensemble et en déduire, par
abstraction, un type général dont la création lui appartient.»
Ainsi, la même année, Gœthe et Geoffroy Saint-Hilaire ont conçu, chacun
à sa façon, l'idée de l'unité de plan de composition dans le règne
animal. Mais Geoffroy Saint-Hilaire fournit, par des recherches
anatomiques incessantes, la démonstration de son idée; tandis que Gœthe,
après avoir commencé à exécuter son plan d'observations ostéologiques,
s'arrête en route et ne tire aucune conclusion spéciale de ses
nombreuses observations. Comme Geoffroy, il propose cependant d'utiliser
la position respective des organes pour les déterminer; mais il veut en
même temps, ce qui est moins heureux, que l'on tienne grand compte de
leur fonction. Comme Geoffroy, il explique, en exagérant même cette
influence, la réduction de volume de certaines parties du corps par un
excès de développement d'autres parties; mais tous deux sont arrivés à
ces idées d'une façon absolument indépendante.
Aux idées de Geoffroy Saint-Hilaire, Gœthe ajoute celle des
métamorphoses, d'après laquelle un même organe, un même animal peuvent
se présenter sous des aspects divers et, en fait, n'atteignent jamais
leur figure définitive qu'après avoir subi un plus ou moins grand nombre
de transformations, ayant toutes pour but final la reproduction. Entre
les animaux et les plantes, Gœthe établit à cet égard une différence.
Les parties qui se métamorphosent dans la plante demeurent unies entre
elles; ce sont les dernières de ces parties nées les unes sur les autres
qui revêtent une forme nouvelle; mais elles coexistent avec celles qui
ne se sont pas métamorphosées; quand un animal, un insecte par exemple,
se métamorphose, il ne conserve aucun lien avec la forme qu'il vient de
quitter; c'est la totalité de son être qui revêt un aspect nouveau. Nous
verrons bientôt que cette différence n'est qu'apparente et qu'il existe
des animaux chez qui les transformations, si bien mises en relief par
Gœthe chez les plantes, se retrouvent avec tous leurs caractères.
Naturellement ces métamorphoses éveillent chez Gœthe l'idée que les
êtres vivants ne sont pas enchaînés dans des formes immuables et que
leurs caractères ont pu se modifier avec le temps. Comme Lamarck et
Geoffroy Saint-Hilaire, Gœthe est donc _transformiste_, et il donne une
part très grande à l'influence du milieu dans les modifications que les
organismes peuvent subir.
Telles furent aussi les idées de Kielmeyer, qui, sans avoir presque rien
écrit, exerça par son enseignement une puissante influence sur l'esprit
des naturalistes allemands. On ne connaît guère de lui qu'un discours
prononcé en 1796 à l'ouverture de son cours à l'université de Tubingue.
Comme Gœthe, Kielmeyer se rencontre plus d'une fois avec Geoffroy, bien
qu'on ne puisse contester à l'un et à l'autre l'indépendance de ses
idées. Kielmeyer pense, en particulier, que les animaux inférieurs
représentent, à l'état permanent, les formes transitoires que traversent
les animaux supérieurs pour arriver à leur forme définitive. Chaque
forme inférieure peut donc être considérée comme un arrêt de
développement d'une forme supérieure, et réciproquement chaque forme
supérieure traverse dans le cours de son développement des formes
analogues aux formes inférieures du groupe auquel elle appartient. C'est
ainsi que les grenouilles sont d'abord de véritables poissons, que les
mammifères ont un instant une circulation de reptiles, et que, suivant
la remarque faite par Autenrieth, en 1800, mais dont l'importance n'a
été bien sentie qu'en 1806 par Geoffroy Saint-Hilaire, ils présentent à
un certain moment dans leur tête le même nombre d'os que les poissons,
etc. Ainsi réapparaît une idée que nous avons déjà rencontrée plusieurs
fois, que développera plus tard M. Serres, mais qui ne reprendra toute
sa valeur philosophique qu'après l'apparition du transformisme
scientifique et sera traduite alors par cette proposition fondamentale:
l'embryogénie d'un animal n'est que la répétition abrégée des phases
qu'a traversées son espèce pour arriver à sa forme actuelle.
De telles corrélations entre les formes inférieures et les formes
supérieures du règne animal supposent évidemment que toutes ces formes
ne sont que le développement d'un seul et même plan, dont l'exécution a
été poussée plus ou moins loin. L'unité de plan de composition compte
donc en Allemagne, aussi bien qu'en France, des partisans résolus;
l'idée s'est développée simultanément dans les deux pays, comme le
prouvent les dates des premières publications qui y sont relatives.
Un pareil accord entre des savants et des penseurs que rien n'avait mis
en relation témoigne que leur idée commune était en harmonie, au moment
où elle a été conçue, avec la plupart des faits connus à cette époque,
ou tout au moins avec les faits qui avaient le plus attiré l'attention.
Mais, comme Cuvier ne tarda pas à le montrer, ces faits n'étaient qu'une
faible partie de la science: on pourrait reprocher à Geoffroy
Saint-Hilaire, et peut-être à Gœthe et à Kielmeyer, d'avoir généralisé
d'une façon absolue l'idée juste qu'ils avaient fait naître. Mais est-ce
là un tort réel? Ce qu'on appelle, non sans quelque dédain, une idée,
dans les sciences naturelles, n'est autre chose que ce qu'on appelle
dans les autres sciences une loi. L'essence d'une loi est de coordonner
entre eux le plus grand nombre possible de phénomènes; on est donc
presque toujours conduit à lui donner tout d'abord une généralité trop
grande; ce sont les travaux qu'elle suscite qui en déterminent ensuite
la portée; mais la loi, même restreinte, n'en conserve pas moins une
valeur; elle vient prendre naturellement sa place dans les conséquences
de quelque autre loi plus générale, qui devient, à son tour, loi
partielle lorsqu'une vérité plus générale encore est découverte. Ainsi,
par une heureuse combinaison des faits et des lois, l'esprit humain
marche sûrement à la conquête de vérités d'ordre de plus en plus élevé,
aspirant sans cesse aux vérités dernières qui pourront lui expliquer son
origine et son avenir.
Les luttes passionnées auxquelles donna lieu l'unité de plan de
composition devaient avoir pour conséquence d'engager les esprits élevés
et indépendants à rechercher quelque formule plus générale qui pût
comprendre les deux doctrines opposées. Deux hommes essayèrent cette
conciliation, empruntant tous deux à Gœthe une part de ses idées:
Richard Owen en Angleterre, Dugès en France. Le premier apportait dans
ses études la précision de Cuvier; il fit aussitôt de nombreux
prosélytes; le second, ardent et persévérant, comme Geoffroy, mourut
sans avoir vu son œuvre justement appréciée dans son pays.
CHAPITRE XIII
DUGÈS
Essai de conciliation des idées de Cuvier et de Geoffroy.--La conformité
organique dans l'échelle animale.--Moquin-Tandon et la théorie du
zoonite.--Généralisation de cette théorie par Dugès.--Théorie de la
constitution des organismes: loi de multiplicité ou de répétition des
parties; loi de disposition; loi de modification et de complication, loi
de coalescence.--Idées de Dugès sur les types organiques.