sciences de Paris, au nom de Latreille et au sien, un rapport sur les
travaux de deux jeunes naturalistes, MM. Laurencet et Meyranx, qui
s'étaient efforcés de démontrer que l'organisation des mollusques
céphalopodes[58] pouvait être ramenée à celle des vertébrés. En 1823,
l'un des rapporteurs, Latreille, s'était exercé sur ce sujet; il avait
signalé plusieurs catégories de ressemblances extérieures entre les
calmars et les poissons; de Blainville avait également tenté quelques
comparaisons dans ce sens. Laurencet et Meyranx pénétraient plus avant
dans la question et cherchaient à retrouver entre les divers organes
d'un céphalopode les connexions mêmes que l'on observe entre les organes
des vertébrés. Il leur fallait avoir recours, pour cela, à une
ingénieuse fiction. Ils supposaient un vertébré ployé en deux, à la
hauteur de l'ombilic, de manière que la face ventrale demeurât
extérieure et que les deux moitiés du dos, arrivées au contact, se
soudassent entre elles. Alors, faisaient-ils remarquer, les deux
extrémités du tube digestif sont ramenées au voisinage l'une de l'autre;
le bassin se trouve rapproché de la nuque; les membres sont rassemblés à
l'une des extrémités du corps; l'animal, marchant sur ces membres,
présente «absolument la position d'un de ces bateleurs qui renversent
leurs épaules et leur tête en arrière pour marcher sur leur tête et
leurs mains.» L'intestin recourbé en anse des céphalopodes, l'existence
en arrière de leur cou de pièces cartilagineuses en rapport avec ce
qu'on nomme chez eux l'entonnoir, la présence autour de la tête de huit
ou dix bras sur lesquels se meut l'animal sont autant de caractères qui
s'expliquent dès lors assez naturellement et rapprochent d'une façon
inattendue les plus élevés des mollusques des vertébrés. Le bec de
perroquet des seiches, leurs gros yeux compliqués viennent fortifier
encore ces analogies. Si extraordinaire que puisse paraître
l'explication de Laurencet et Meyranx, elle n'était pas faite pour
étonner beaucoup les naturalistes; des savants nombreux, même parmi ceux
qui se rattachent le plus étroitement à l'école de Cuvier, ont eu bien
des fois recours à des moyens plus violents qu'une simple plicature pour
ramener de force au même type des êtres ne présentant que des analogies
lointaines; le développement embryogénique des animaux est d'ailleurs
fécond en phénomènes presque aussi étranges. L'Académie eût peut-être
adopté sans discussion le rapport de ses commissaires, si Geoffroy
Saint-Hilaire, insistant sur la confirmation que les travaux de
Laurencet et Meyranx semblaient apporter à ses idées, n'avait cité, dans
son travail, un passage où Cuvier, après avoir numéré tous les
caractères qui distinguent les céphalopodes des poissons, terminait en
ces termes: «En un mot, nous voyons ici, quoi qu'en aient dit Bonnet et
ses sectateurs, la nature passer d'un plan à un autre, faire un saut,
laisser entre ses productions un hiatus manifeste. Les céphalopodes ne
sont le passage de rien: ils ne sont pas résultés du développement
d'autres animaux, et leur propre développement n'a rien produit de
supérieur à eux.» Il parut à Cuvier que les conclusions du rapport de
son confrère à l'Académie étaient une attaque dirigée contre ses propres
écrits. Depuis longtemps, l'opposition des doctrines des deux illustres
naturalistes s'était plus ou moins nettement affirmée en maintes
circonstances. Plus d'une fois, Cuvier avait, dans ses rapports sur les
travaux de l'Académie, critiqué assez amèrement les vues de son ami
d'autrefois, et déjà, en 1820, Geoffroy terminait son mémoire sur les
animaux articulés par ces touchantes paroles, empreintes de la douleur
que lui causaient les appréciations du secrétaire perpétuel de
l'Académie des sciences:
«On pense bien que je ne rapporte pas ces faits pour qu'ils profitent
aux personnes qui sont dans la maturité de l'âge. Qui a reçu les leçons
d'une longue expérience est à l'abri de toute séduction. Je m'adresse à
la jeunesse, naturellement avide de nouveautés. Ma probité dans les
sciences, mon amour pour la vérité et les inquiétudes que je n'ai point
dissimulées tout à l'heure m'engagent à prémunir cette intéressante
jeunesse contre mes propres résultats. Je ne puis lui donner de plus
grandes marques d'égards qu'en l'avertissant que le motif pour elle de
ne se point passionner pour des vues qu'elle serait cependant disposée à
juger du plus haut intérêt en philosophie est une condamnation absolue
de ces mêmes vues, prononcée (avec quelque violence sans doute) par le
chef de l'école moderne, par le plus grand naturaliste de notre âge.»
Le moment était venu pour les deux adversaires de cesser les
escarmouches et de se livrer enfin une bataille en règle. Cuvier
répondit au rapport de Geoffroy Saint-Hilaire en attaquant de front,
cette fois, l'unité de plan de composition, et en cherchant à démontrer
que cette unité n'existait pas.
«Dans toute discussion scientifique, la première chose à faire, dit-il,
est de bien définir les expressions que l'on emploie... Commençons donc
par nous entendre sur ces grands mots d'_unité de composition_ et
d'_unité de plan_.
«La _composition_ d'une chose signifie, du moins dans le langage
ordinaire, les parties dans lesquelles cette chose consiste, dont elle
se compose; et le _plan_ signifie l'arrangement que ces parties gardent
entre elles.
«Ainsi, pour me servir d'un exemple trivial, mais qui rend bien les
idées, la _composition d'une maison_, c'est le nombre d'appartements ou
de chambres qui s'y trouvent, et son _plan_, c'est la disposition
réciproque de ces appartements et de ces chambres.
«Si deux maisons contenaient chacune un vestibule, une antichambre, une
chambre à coucher, un salon, une salle à manger, on dirait que leur
_composition est la même_; et si cette chambre, ce salon, etc., étaient
au même étage, arrangés dans le même ordre, si l'on passait de l'un dans
l'autre de la même manière, on dirait aussi que leur _plan est le même_.
«... Mais qu'est-ce que l'_unité de plan_, et surtout l'_unité de
composition_, qui doivent servir désormais de base nouvelle à la
zoologie?»
Ces mots ne peuvent évidemment être employés dans le sens ordinaire,
dans le sens d'_identité_; car un polype et même une baleine, une
couleuvre, ne possèdent pas tous les organes d'un homme semblablement
placés; les mots unité de plan, unité de composition signifient donc
seulement dans la bouche de ceux qui les emploient _ressemblance_,
_analogie_. Mais alors «ces termes extraordinaires une fois définis
ainsi, une fois dépouillés de ce nuage mystérieux, dont les enveloppe le
vague de leurs acceptions ou le sens détourné dans lequel on en use,
loin de fournir des bases nouvelles à la zoologie, des bases inconnues à
tous les hommes plus ou moins habiles qui l'ont cultivée jusqu'à
présent, restreints dans des limites convenables, forment au contraire
une des bases les plus essentielles sur lesquelles la zoologie repose
depuis son origine, une des principales sur lesquelles Aristote, son
créateur, l'a placée.»
Ainsi, pour Cuvier, non seulement l'unité de plan de composition
n'existe pas, mais la doctrine même de Geoffroy Saint-Hilaire, sa
méthode n'ont rien de nouveau et remontent jusqu'au père de la
philosophie. De ces deux propositions, l'une est incontestable, l'autre
est évidemment injuste. Sans doute l'unité de plan de composition dans
toute l'étendue du règne animal ne saurait être soutenue, au sens précis
où l'entendait son défenseur; l'affirmation de cette unité, lancée un
peu prématurément par Geoffroy Saint-Hilaire, est un boulet que son
argumentation traîne péniblement après elle; mais on ne saurait nier que
l'auteur de la _Philosophie anatomique_ aperçoit entre les animaux
considérés habituellement comme voisins des ressemblances autrement
étendues que celles auxquelles on s'arrêtait jusqu'à lui; ces
ressemblances ne résident pas seulement dans un petit nombre de
caractères communs; il s'agit de les retrouver dans le détail de leurs
parties, de suivre ces dernières dans leurs accroissements, leurs
réductions, leurs soudures, leurs transformations diverses; il s'agit de
comparer entre eux les animaux non seulement à l'état adulte, mais
encore à toutes les périodes de leur vie; et pour y parvenir Geoffroy
Saint-Hilaire donne une méthode, la _méthode des analogues_, dont les
règles n'ont réellement jamais été formulées avant lui. Cette méthode
elle-même, comme on l'a fait justement remarquer, est indépendante de la
doctrine de l'unité de plan de composition; qu'il existe un plan unique
d'organisation ou qu'il en existe plusieurs, elle s'applique à tous les
animaux construits sur le même plan et devient un guide si précieux que
les successeurs de Cuvier n'ont cessé d'en faire l'instrument ordinaire
de leurs découvertes. Elle seule peut permettre de reconnaître combien
il existe réellement de plans d'organisation dans la nature, et elle
comprend non seulement le principe général des connexions, mais encore
les comparaisons embryogéniques, dont Cuvier, partisan de la
préexistence des germes; ne pouvait apprécier toute l'importance. C'est
précisément l'embryogénie qui permet à Geoffroy d'étendre la notion du
plan d'organisation plus que ne le fait Cuvier et sans sortir cependant
de la définition si rigoureuse donnée par son adversaire.
Le principe des connexions, Geoffroy l'éclaire ou le justifie, en effet,
par cet autre principe, plus important peut-être, plus général encore,
sur lequel il fonde, en quelque sorte, l'embryogénie comparée: _tous les
organes d'un animal naissent les uns des autres dans un ordre déterminé
et constant_. Il suit de là que, chez les animaux adultes, ces organes
présenteront toujours nécessairement les mêmes rapports.
Mais, suivant Geoffroy, ce développement se poursuit, nous l'avons déjà
vu, sous la double influence du système nerveux et de l'appareil
circulatoire, dont l'action peut n'être pas la même en tous les points
de l'organisme; les conditions extérieures dans lesquelles s'accomplit
le développement interviennent aussi parfois pour en troubler les
résultats. Il pourra donc se faire que des organes demeurent à l'état de
bourgeon; que d'autres, après s'être montrés, s'atrophient et
disparaissent; que quelques-uns n'apparaissent pas du tout, tandis que
leurs voisins prendront un accroissement relativement exagéré; il en
résultera des déplacements, des soudures, des dissociations de divers
organes, des déviations apparentes du plan commun, qui pourra même
sembler complètement éludé. Mais le plan sera toujours retrouvé par une
application rigoureuse du principe des connexions non seulement à la
comparaison des animaux adultes, mais encore à celle de leurs embryons
aux divers degrés de développement. En d'autres termes, il faut, selon
Geoffroy, et cette idée est très nette chez lui, rechercher l'unité non
pas tant dans le résultat définitif du développement des animaux, que
dans la façon dont ce développement s'accomplit. Par là, Geoffroy
échappe en grande partie, à l'argumentation de Cuvier et recouvre le
droit d'appliquer sa théorie tout à la fois à des êtres d'une
organisation fort simple et à des êtres d'une organisation fort
compliquée: les premiers sont des organismes dont le développement est
demeuré incomplet dans une plus ou moins grande mesure. Aussi dit-il
très bien[59]: «Les mollusques avaient été trop haut remontés dans
l'échelle zoologique; mais si ce ne sont que des embryons de ses plus
bas degrés, s'ils ne sont que des êtres chez lesquels beaucoup moins
d'organes entrent enjeu, il ne s'ensuit pas que leurs organes manquent
aux relations voulues par le pouvoir des générations successives.
L'organe A sera dans une relation insolite avec l'organe C, si B n'a pas
été produit, si l'arrêt de développement, ayant frappé trop tôt
celui-ci, en a prévenu la production. Voilà comment il y a des
dispositions différentes, comment sont des constructions diverses pour
l'observation oculaire.»
Cette simple phrase marque l'importance que doit avoir, dans les
recherches zoologiques telles que les conçoit Geoffroy Saint-Hilaire,
une science née à peine de la veille, à laquelle Cuvier n'a jamais fait
que de rapides allusions: l'embryogénie comparée; et ce qu'en attendait
le fondateur de la philosophie anatomique, elle l'a tenu et au delà. À
la vérité, l'explication des phénomènes qu'elle étudie repose encore
pour Geoffroy Saint-Hilaire sur une sorte de finalité: la réalisation du
plan général sur lequel sont, d'après lui, construits les animaux; c'est
toujours ce plan qui est en jeu; la variété n'est obtenue que par des
arrêts ou des excès de développement d'un nombre plus ou moins grand de
parties; à la vérité, l'unité de plan, telle que Geoffroy l'a observée
chez les vertébrés, n'est qu'un _résultat_, et lorsqu'il en fait une
sorte d'objectif de la nature, Geoffroy prend, comme il le reproche
lui-même à Cuvier, l'effet pour la cause: mais une voie féconde est
désormais ouverte; l'observation fera bien vite reconnaître le véritable
point de vue d'où tous les faits peuvent être embrassés, et c'est à la
recherche du plan hypothétique de Geoffroy que l'on devra d'avoir
reconnu la nécessité, ou tout au moins l'importance, d'observations d'un
genre tout nouveau.
Un moment, ces observations poursuivies en Russie d'une manière
remarquable par Von Baër, semblent donner raison à Cuvier. Von Baër
croit lui aussi reconnaître quatre types de développement des animaux,
exactement correspondants à ceux que l'anatomie a indiqués à Cuvier. Et
cependant un des arguments _a priori_ invoqués par Cuvier contre l'unité
de plan de composition peut tout aussi bien se retourner contre son
système: «Si l'on remonte à l'auteur de toutes choses, dit-il[60],
quelle autre loi pouvait le gêner que la nécessité d'accorder à chaque
être qui devait durer les moyens d'assurer son existence, et pourquoi
n'aurait-il pas pu varier ses matériaux et ses instruments?» Sans doute,
mais pourquoi l'auteur de toutes choses se serait-il arrêté à quatre
plans distincts plutôt qu'à un seul? C'est ce que la science actuelle
commence à entrevoir; nous avons essayé de montrer dans notre ouvrage
sur les _Colonies animales_ qu'il y avait là des nécessités, en quelque
sorte géométriques; mais il a fallu pour cela modifier notablement la
conception de Cuvier. De même que Geoffroy avait, en somme, déduit le
principe de l'unité de composition de l'étude des seuls vertébrés,
Cuvier avait été amené à concevoir l'existence de quatre embranchements
par l'étude d'animaux relativement élevés; von Baër n'avait pas procédé
autrement; les quatre types, débarrassés des formes inférieures de
chacun d'eux, devaient donc lui paraître extrêmement nets et absolument
séparés. Cependant de nombreuses formes aberrantes ne tardèrent pas à se
révéler; quelques-unes ont pu être ramenées au type idéal auquel on les
rattachait; d'autres ont résisté, et il a bien fallu reconnaître que,
dans les formes inférieures, les caractères de l'embranchement pouvaient
s'effacer; qu'il existait de réelles transitions entre certains
embranchements; que des animaux réunis dans quelques-unes de ces grandes
divisions n'avaient au contraire de commun qu'une semblable disposition
de parties d'ailleurs dissemblables; que chaque série distincte pouvait
se rattacher à des formes simples, mais dénuées de type déterminé, et au
delà desquelles il n'y avait plus que des êtres de nature en quelque
sorte indécise; c'est le travail que nous verrons s'accomplir dans les
années qui vont suivre.
S'il se rapprochait plus de la réalité que Geoffroy Saint-Hilaire,
Cuvier, en soutenant l'existence de quatre types organiques distincts,
n'était donc pas non plus absolument dans le vrai.
Aussi bien le dissentiment entre les deux académiciens était-il en
réalité plus profond et portait-il sur de plus hautes questions. «Du
jour où, en 1806, écrit un savant autorisé[61], Geoffroy Saint-Hilaire
entreprit de démontrer l'unité de composition par sa méthode propre,
_par l'alliance de l'observation et du raisonnement_, du jour où il
donna place à la synthèse, à côté, disons mieux, au-dessus de
l'_analyse_, le germe de tous les dissentiments futurs entre Cuvier et
lui fut jeté dans la science; mais, comme la jeune plante à son origine,
il allait se développer à l'insu de tous. Les deux collègues se
croyaient encore en conformité de vues que déjà leur scission était
devenue inévitable dans l'avenir et pour ainsi dire commençait
virtuellement. L'un d'eux se faisant novateur, il fallait que l'autre se
fît ou, son disciple ou son adversaire. Disciple, Cuvier ne pouvait
l'être de personne et, par les tendances de son esprit, moins de
Geoffroy Saint-Hilaire que de tout autre; il devint donc son
adversaire.»
Cuvier ne s'était cependant pas toujours refusé à la synthèse, son
_Discours sur les révolutions du globe_, l'introduction de son _Règne
animal_ en sont la preuve irrécusable; mais peu à peu ses dissentiments
latents ou publics avec Geoffroy l'amènent à formuler d'une façon de
plus en plus nette, de plus en plus radicale son opposition aux idées de
son collègue. «Pour nous, dit-il en 1829[62], nous faisons dès longtemps
profession de nous en tenir à l'examen des faits positifs.» Plus tard,
il recommande aux naturalistes dignes de ce nom de s'en tenir à l'exposé
des faits, au détail des circonstances et de ne jamais s'aventurer au
delà de l'indication des conséquences immédiates des faits observés.
Nommer, classer, décrire, telles doivent être les seules préoccupations
du vrai naturaliste. C'est pour lui le seul moyen de se préserver de
l'erreur; et, cessant de discuter à l'Académie la doctrine de Geoffroy,
il se plaît à exposer au Collège de France, dans de brillantes leçons
sur l'histoire des sciences naturelles, les divers systèmes pour
lesquels l'esprit humain s'est successivement passionné, et qui,
fugitives lueurs, se sont évanouis pour jamais, après avoir
momentanément jeté un éclat trompeur sur le champ de la science.
De pareilles leçons, faites par un tel homme, devaient trouver un
puissant écho: réduire la science à la récolte des faits, c'était la
mettre à la portée des plus humbles intelligences; montrer les plus
puissantes conceptions venant se briser l'une après l'autre sur des
écueils inattendus, c'était mettre le génie sous les pieds de quiconque
tenait une loupe ou un scalpel; interdire le raisonnement, c'était
défendre contre les investigations indiscrètes de la science toutes les
croyances, tous les mystères, tous les dogmes; proscrire ce qu'il y a de
plus personnel dans l'homme, le droit de créer des idées, c'était
flatter toutes les vanités. Certainement de telles intentions étaient
bien loin de l'esprit de Cuvier; mais les actes ont leurs conséquences
nécessaires; l'aurait-il voulu, le grand homme qui s'était illustré par
de si magnifiques conceptions n'aurait pu empêcher que son nom ne servît
de drapeau à une _école des faits_, dont le dédain pour les disciples de
Geoffroy devait croître avec l'enthousiasme de ceux-ci.
Geoffroy lui-même ne peut rester indifférent. Il s'élève de toute son
énergie contre cette prétention affichée par l'école soi-disant
positive--le mot sera bientôt créé--de maintenir l'histoire naturelle
«dans les usages du passé».
«Pour de certains esprits, finit-il par dire[63], la conviction leur
doit arriver par les yeux du corps et non par des déductions
conséquentes... C'est un parti pris de repousser les idées pour
n'admettre _exclusivement_ que des reliefs corporels, seulement des
faits que l'on puisse pratiquer matériellement et, par conséquent, qui
ne cessent jamais d'être palpables à nos sens. Pour cette école, la
science du naturaliste doit se renfermer dans ces trois résultats:
_nommer, enregistrer et décrire_.
«Cette école, que de certains intérêts font en ce moment prévaloir,
enseigne que l'histoire des sciences apporte de toutes parts le
témoignage que les théories se sont successivement précipitées dans le
gouffre immense des erreurs humaines, que les idées ne sont rien en soi,
et que les faits seuls se défendent des révolutions et surnagent.
Cependant, au lieu de livrer ainsi l'enfance de l'humanité à la critique
moqueuse de la société actuelle, qui ne tient son plus d'instruction que
de la puissance du temps et d'une civilisation progressive, ne
vaudrait-il pas mieux expliquer ces vicissitudes naturelles autant que
nécessaires, pour les voir selon l'ordre des siècles? Et, quant à cette
affectation de présenter les faits comme constituant seuls le domaine de
la science, il serait aussi, je crois, plus juste de dire qu'ils
n'arrivent aux âges futurs que s'ils sont escortés et protégés par les
idées qui s'y rapportent et qui seules, par conséquent, en font la
principale valeur.
«Des faits, même très industrieusement façonnés par une observation
intelligente, ne peuvent jamais valoir, à l'égard de l'édifice des
sciences, s'ils restent isolés, qu'à titre de matériaux plus ou moins
heureusement amenés à pied d'œuvre. Or, comme on ne saurait porter trop
de lumière sur cette thèse, je ne craindrai pas d'employer le secours de
la parabole suivante:
«Paul a le désir et le moyen de se procurer toutes les jouissances de la
vie: il est intelligent, inventif, et il s'est appliqué à rechercher et
à rassembler tout ce qu'il suppose devoir lui être nécessaire. Il
approvisionne son cellier des meilleurs vins; il remplit son bûcher de
tout le bois que réclamera son chauffage; il agit avec le même
discernement pour tous les autres objets de sa consommation probable.
Les qualités sont bien choisies, les objets habilement rangés, et un
ordre savant règne partout. Mais, arrivé là, Paul s'arrête. De ce vin,
il ne boira pas; de ce bois, il ne se chauffera pas; de toutes les
autres pièces de son mobilier, il n'usera pas.--Mais, me direz-vous,
votre _Paul est un fou_.--Je l'accorde.»
Paul n'est pas toujours fou; mais il lui semble parfois que les biens
qu'il accumule ne seront jamais suffisants pour qu'il en puisse tirer le
parti rêvé; l'heure vient, sans qu'il y ait pris garde, où il ne peut
plus en jouir; ayant toute sa vie fait profession d'être sage, il
continue à voir la sagesse dans cette incessante accumulation, et ne
peut s'empêcher de traiter de téméraires ceux qui, ayant comme lui
rassemblé des matériaux, s'aperçoivent à temps que le moment est venu de
bâtir.
La lutte ouverte entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire ne fut pas de
longue durée. Le 13 mai 1832, Cuvier mourait presque subitement;
Geoffroy eut alors à se défendre contre ceux qui croyaient avoir hérité
de la pensée du maître; souvent il dut regretter de ne plus avoir devant
lui son illustre adversaire, et ce n'est pas sans tristesse qu'on lit
les pages tour à tour indignées ou contristées que lui arrachent des
oppositions trop souvent mesquines et tracassières. Que de souffrances
intimes révèle un passage tel que celui-ci:
«Je ne continuerai point ces fragments, commencés naguère sous de
meilleurs auspices; je suis aujourd'hui le jouet de forces majeures,
sans rien pouvoir opposer à une fatalité sombre qui m'atteint, qui
tourne à persécution et qui réserve mes derniers jours à l'excès des
disgrâces... Il m'est pénible de laisser ces feuilles imparfaites, que
je n'aurai pu amener à l'état d'un ouvrage achevé. Mais les tracasseries
qui me sont suscitées, les atteintes de l'âge et le découragement qui me
gagne me créent une situation d'impuissance, à laquelle il faut
désormais que je range ma conduite et les dernières heures de ma vie. À
de nouvelles luttes où l'on paraît vouloir m'engager, ma prudence et ma
débilité me conseillent de refuser[64].»
Geoffroy, plein de courage et d'ardeur, avait pourtant écrit trois ans
auparavant: «Ce n'est pas tout que d'établir des faits...; il faut que
le jugement s'exerce à les comprendre; puis on dira, comme je l'entends
dire autour de moi, que de tels jugements, c'est de la théorie. Je ne
m'épouvanterai point de cette augmentation plutôt bruyante que logique:
et je réponds à tout ce bavardage, fait pour étourdir et chercher à en
imposer, que le temps de crier à la poésie et de dresser de vagues
accusations est passé; ces cris se jugent et se nomment
_déclamation_[65].»