Le 15 février 1830, Geoffroy Saint-Hilaire lut, devant l'Académie des

sciences de Paris, au nom de Latreille et au sien, un rapport sur les

travaux de deux jeunes naturalistes, MM. Laurencet et Meyranx, qui

s'étaient efforcés de démontrer que l'organisation des mollusques

céphalopodes[58] pouvait être ramenée à celle des vertébrés. En 1823,

l'un des rapporteurs, Latreille, s'était exercé sur ce sujet; il avait

signalé plusieurs catégories de ressemblances extérieures entre les

calmars et les poissons; de Blainville avait également tenté quelques

comparaisons dans ce sens. Laurencet et Meyranx pénétraient plus avant

dans la question et cherchaient à retrouver entre les divers organes

d'un céphalopode les connexions mêmes que l'on observe entre les organes

des vertébrés. Il leur fallait avoir recours, pour cela, à une

ingénieuse fiction. Ils supposaient un vertébré ployé en deux, à la

hauteur de l'ombilic, de manière que la face ventrale demeurât

extérieure et que les deux moitiés du dos, arrivées au contact, se

soudassent entre elles. Alors, faisaient-ils remarquer, les deux

extrémités du tube digestif sont ramenées au voisinage l'une de l'autre;

le bassin se trouve rapproché de la nuque; les membres sont rassemblés à

l'une des extrémités du corps; l'animal, marchant sur ces membres,

présente «absolument la position d'un de ces bateleurs qui renversent

leurs épaules et leur tête en arrière pour marcher sur leur tête et

leurs mains.» L'intestin recourbé en anse des céphalopodes, l'existence

en arrière de leur cou de pièces cartilagineuses en rapport avec ce

qu'on nomme chez eux l'entonnoir, la présence autour de la tête de huit

ou dix bras sur lesquels se meut l'animal sont autant de caractères qui

s'expliquent dès lors assez naturellement et rapprochent d'une façon

inattendue les plus élevés des mollusques des vertébrés. Le bec de

perroquet des seiches, leurs gros yeux compliqués viennent fortifier

encore ces analogies. Si extraordinaire que puisse paraître

l'explication de Laurencet et Meyranx, elle n'était pas faite pour

étonner beaucoup les naturalistes; des savants nombreux, même parmi ceux

qui se rattachent le plus étroitement à l'école de Cuvier, ont eu bien

des fois recours à des moyens plus violents qu'une simple plicature pour

ramener de force au même type des êtres ne présentant que des analogies

lointaines; le développement embryogénique des animaux est d'ailleurs

fécond en phénomènes presque aussi étranges. L'Académie eût peut-être

adopté sans discussion le rapport de ses commissaires, si Geoffroy

Saint-Hilaire, insistant sur la confirmation que les travaux de

Laurencet et Meyranx semblaient apporter à ses idées, n'avait cité, dans

son travail, un passage où Cuvier, après avoir numéré tous les

caractères qui distinguent les céphalopodes des poissons, terminait en

ces termes: «En un mot, nous voyons ici, quoi qu'en aient dit Bonnet et

ses sectateurs, la nature passer d'un plan à un autre, faire un saut,

laisser entre ses productions un hiatus manifeste. Les céphalopodes ne

sont le passage de rien: ils ne sont pas résultés du développement

d'autres animaux, et leur propre développement n'a rien produit de

supérieur à eux.» Il parut à Cuvier que les conclusions du rapport de

son confrère à l'Académie étaient une attaque dirigée contre ses propres

écrits. Depuis longtemps, l'opposition des doctrines des deux illustres

naturalistes s'était plus ou moins nettement affirmée en maintes

circonstances. Plus d'une fois, Cuvier avait, dans ses rapports sur les

travaux de l'Académie, critiqué assez amèrement les vues de son ami

d'autrefois, et déjà, en 1820, Geoffroy terminait son mémoire sur les

animaux articulés par ces touchantes paroles, empreintes de la douleur

que lui causaient les appréciations du secrétaire perpétuel de

l'Académie des sciences:

«On pense bien que je ne rapporte pas ces faits pour qu'ils profitent

aux personnes qui sont dans la maturité de l'âge. Qui a reçu les leçons

d'une longue expérience est à l'abri de toute séduction. Je m'adresse à

la jeunesse, naturellement avide de nouveautés. Ma probité dans les

sciences, mon amour pour la vérité et les inquiétudes que je n'ai point

dissimulées tout à l'heure m'engagent à prémunir cette intéressante

jeunesse contre mes propres résultats. Je ne puis lui donner de plus

grandes marques d'égards qu'en l'avertissant que le motif pour elle de

ne se point passionner pour des vues qu'elle serait cependant disposée à

juger du plus haut intérêt en philosophie est une condamnation absolue

de ces mêmes vues, prononcée (avec quelque violence sans doute) par le

chef de l'école moderne, par le plus grand naturaliste de notre âge.»

Le moment était venu pour les deux adversaires de cesser les

escarmouches et de se livrer enfin une bataille en règle. Cuvier

répondit au rapport de Geoffroy Saint-Hilaire en attaquant de front,

cette fois, l'unité de plan de composition, et en cherchant à démontrer

que cette unité n'existait pas.

«Dans toute discussion scientifique, la première chose à faire, dit-il,

est de bien définir les expressions que l'on emploie... Commençons donc

par nous entendre sur ces grands mots d'_unité de composition_ et

d'_unité de plan_.

«La _composition_ d'une chose signifie, du moins dans le langage

ordinaire, les parties dans lesquelles cette chose consiste, dont elle

se compose; et le _plan_ signifie l'arrangement que ces parties gardent

entre elles.

«Ainsi, pour me servir d'un exemple trivial, mais qui rend bien les

idées, la _composition d'une maison_, c'est le nombre d'appartements ou

de chambres qui s'y trouvent, et son _plan_, c'est la disposition

réciproque de ces appartements et de ces chambres.

«Si deux maisons contenaient chacune un vestibule, une antichambre, une

chambre à coucher, un salon, une salle à manger, on dirait que leur

_composition est la même_; et si cette chambre, ce salon, etc., étaient

au même étage, arrangés dans le même ordre, si l'on passait de l'un dans

l'autre de la même manière, on dirait aussi que leur _plan est le même_.

«... Mais qu'est-ce que l'_unité de plan_, et surtout l'_unité de

composition_, qui doivent servir désormais de base nouvelle à la

zoologie?»

Ces mots ne peuvent évidemment être employés dans le sens ordinaire,

dans le sens d'_identité_; car un polype et même une baleine, une

couleuvre, ne possèdent pas tous les organes d'un homme semblablement

placés; les mots unité de plan, unité de composition signifient donc

seulement dans la bouche de ceux qui les emploient _ressemblance_,

_analogie_. Mais alors «ces termes extraordinaires une fois définis

ainsi, une fois dépouillés de ce nuage mystérieux, dont les enveloppe le

vague de leurs acceptions ou le sens détourné dans lequel on en use,

loin de fournir des bases nouvelles à la zoologie, des bases inconnues à

tous les hommes plus ou moins habiles qui l'ont cultivée jusqu'à

présent, restreints dans des limites convenables, forment au contraire

une des bases les plus essentielles sur lesquelles la zoologie repose

depuis son origine, une des principales sur lesquelles Aristote, son

créateur, l'a placée.»

Ainsi, pour Cuvier, non seulement l'unité de plan de composition

n'existe pas, mais la doctrine même de Geoffroy Saint-Hilaire, sa

méthode n'ont rien de nouveau et remontent jusqu'au père de la

philosophie. De ces deux propositions, l'une est incontestable, l'autre

est évidemment injuste. Sans doute l'unité de plan de composition dans

toute l'étendue du règne animal ne saurait être soutenue, au sens précis

où l'entendait son défenseur; l'affirmation de cette unité, lancée un

peu prématurément par Geoffroy Saint-Hilaire, est un boulet que son

argumentation traîne péniblement après elle; mais on ne saurait nier que

l'auteur de la _Philosophie anatomique_ aperçoit entre les animaux

considérés habituellement comme voisins des ressemblances autrement

étendues que celles auxquelles on s'arrêtait jusqu'à lui; ces

ressemblances ne résident pas seulement dans un petit nombre de

caractères communs; il s'agit de les retrouver dans le détail de leurs

parties, de suivre ces dernières dans leurs accroissements, leurs

réductions, leurs soudures, leurs transformations diverses; il s'agit de

comparer entre eux les animaux non seulement à l'état adulte, mais

encore à toutes les périodes de leur vie; et pour y parvenir Geoffroy

Saint-Hilaire donne une méthode, la _méthode des analogues_, dont les

règles n'ont réellement jamais été formulées avant lui. Cette méthode

elle-même, comme on l'a fait justement remarquer, est indépendante de la

doctrine de l'unité de plan de composition; qu'il existe un plan unique

d'organisation ou qu'il en existe plusieurs, elle s'applique à tous les

animaux construits sur le même plan et devient un guide si précieux que

les successeurs de Cuvier n'ont cessé d'en faire l'instrument ordinaire

de leurs découvertes. Elle seule peut permettre de reconnaître combien

il existe réellement de plans d'organisation dans la nature, et elle

comprend non seulement le principe général des connexions, mais encore

les comparaisons embryogéniques, dont Cuvier, partisan de la

préexistence des germes; ne pouvait apprécier toute l'importance. C'est

précisément l'embryogénie qui permet à Geoffroy d'étendre la notion du

plan d'organisation plus que ne le fait Cuvier et sans sortir cependant

de la définition si rigoureuse donnée par son adversaire.

Le principe des connexions, Geoffroy l'éclaire ou le justifie, en effet,

par cet autre principe, plus important peut-être, plus général encore,

sur lequel il fonde, en quelque sorte, l'embryogénie comparée: _tous les

organes d'un animal naissent les uns des autres dans un ordre déterminé

et constant_. Il suit de là que, chez les animaux adultes, ces organes

présenteront toujours nécessairement les mêmes rapports.

Mais, suivant Geoffroy, ce développement se poursuit, nous l'avons déjà

vu, sous la double influence du système nerveux et de l'appareil

circulatoire, dont l'action peut n'être pas la même en tous les points

de l'organisme; les conditions extérieures dans lesquelles s'accomplit

le développement interviennent aussi parfois pour en troubler les

résultats. Il pourra donc se faire que des organes demeurent à l'état de

bourgeon; que d'autres, après s'être montrés, s'atrophient et

disparaissent; que quelques-uns n'apparaissent pas du tout, tandis que

leurs voisins prendront un accroissement relativement exagéré; il en

résultera des déplacements, des soudures, des dissociations de divers

organes, des déviations apparentes du plan commun, qui pourra même

sembler complètement éludé. Mais le plan sera toujours retrouvé par une

application rigoureuse du principe des connexions non seulement à la

comparaison des animaux adultes, mais encore à celle de leurs embryons

aux divers degrés de développement. En d'autres termes, il faut, selon

Geoffroy, et cette idée est très nette chez lui, rechercher l'unité non

pas tant dans le résultat définitif du développement des animaux, que

dans la façon dont ce développement s'accomplit. Par là, Geoffroy

échappe en grande partie, à l'argumentation de Cuvier et recouvre le

droit d'appliquer sa théorie tout à la fois à des êtres d'une

organisation fort simple et à des êtres d'une organisation fort

compliquée: les premiers sont des organismes dont le développement est

demeuré incomplet dans une plus ou moins grande mesure. Aussi dit-il

très bien[59]: «Les mollusques avaient été trop haut remontés dans

l'échelle zoologique; mais si ce ne sont que des embryons de ses plus

bas degrés, s'ils ne sont que des êtres chez lesquels beaucoup moins

d'organes entrent enjeu, il ne s'ensuit pas que leurs organes manquent

aux relations voulues par le pouvoir des générations successives.

L'organe A sera dans une relation insolite avec l'organe C, si B n'a pas

été produit, si l'arrêt de développement, ayant frappé trop tôt

celui-ci, en a prévenu la production. Voilà comment il y a des

dispositions différentes, comment sont des constructions diverses pour

l'observation oculaire.»

Cette simple phrase marque l'importance que doit avoir, dans les

recherches zoologiques telles que les conçoit Geoffroy Saint-Hilaire,

une science née à peine de la veille, à laquelle Cuvier n'a jamais fait

que de rapides allusions: l'embryogénie comparée; et ce qu'en attendait

le fondateur de la philosophie anatomique, elle l'a tenu et au delà. À

la vérité, l'explication des phénomènes qu'elle étudie repose encore

pour Geoffroy Saint-Hilaire sur une sorte de finalité: la réalisation du

plan général sur lequel sont, d'après lui, construits les animaux; c'est

toujours ce plan qui est en jeu; la variété n'est obtenue que par des

arrêts ou des excès de développement d'un nombre plus ou moins grand de

parties; à la vérité, l'unité de plan, telle que Geoffroy l'a observée

chez les vertébrés, n'est qu'un _résultat_, et lorsqu'il en fait une

sorte d'objectif de la nature, Geoffroy prend, comme il le reproche

lui-même à Cuvier, l'effet pour la cause: mais une voie féconde est

désormais ouverte; l'observation fera bien vite reconnaître le véritable

point de vue d'où tous les faits peuvent être embrassés, et c'est à la

recherche du plan hypothétique de Geoffroy que l'on devra d'avoir

reconnu la nécessité, ou tout au moins l'importance, d'observations d'un

genre tout nouveau.

Un moment, ces observations poursuivies en Russie d'une manière

remarquable par Von Baër, semblent donner raison à Cuvier. Von Baër

croit lui aussi reconnaître quatre types de développement des animaux,

exactement correspondants à ceux que l'anatomie a indiqués à Cuvier. Et

cependant un des arguments _a priori_ invoqués par Cuvier contre l'unité

de plan de composition peut tout aussi bien se retourner contre son

système: «Si l'on remonte à l'auteur de toutes choses, dit-il[60],

quelle autre loi pouvait le gêner que la nécessité d'accorder à chaque

être qui devait durer les moyens d'assurer son existence, et pourquoi

n'aurait-il pas pu varier ses matériaux et ses instruments?» Sans doute,

mais pourquoi l'auteur de toutes choses se serait-il arrêté à quatre

plans distincts plutôt qu'à un seul? C'est ce que la science actuelle

commence à entrevoir; nous avons essayé de montrer dans notre ouvrage

sur les _Colonies animales_ qu'il y avait là des nécessités, en quelque

sorte géométriques; mais il a fallu pour cela modifier notablement la

conception de Cuvier. De même que Geoffroy avait, en somme, déduit le

principe de l'unité de composition de l'étude des seuls vertébrés,

Cuvier avait été amené à concevoir l'existence de quatre embranchements

par l'étude d'animaux relativement élevés; von Baër n'avait pas procédé

autrement; les quatre types, débarrassés des formes inférieures de

chacun d'eux, devaient donc lui paraître extrêmement nets et absolument

séparés. Cependant de nombreuses formes aberrantes ne tardèrent pas à se

révéler; quelques-unes ont pu être ramenées au type idéal auquel on les

rattachait; d'autres ont résisté, et il a bien fallu reconnaître que,

dans les formes inférieures, les caractères de l'embranchement pouvaient

s'effacer; qu'il existait de réelles transitions entre certains

embranchements; que des animaux réunis dans quelques-unes de ces grandes

divisions n'avaient au contraire de commun qu'une semblable disposition

de parties d'ailleurs dissemblables; que chaque série distincte pouvait

se rattacher à des formes simples, mais dénuées de type déterminé, et au

delà desquelles il n'y avait plus que des êtres de nature en quelque

sorte indécise; c'est le travail que nous verrons s'accomplir dans les

années qui vont suivre.

S'il se rapprochait plus de la réalité que Geoffroy Saint-Hilaire,

Cuvier, en soutenant l'existence de quatre types organiques distincts,

n'était donc pas non plus absolument dans le vrai.

Aussi bien le dissentiment entre les deux académiciens était-il en

réalité plus profond et portait-il sur de plus hautes questions. «Du

jour où, en 1806, écrit un savant autorisé[61], Geoffroy Saint-Hilaire

entreprit de démontrer l'unité de composition par sa méthode propre,

_par l'alliance de l'observation et du raisonnement_, du jour où il

donna place à la synthèse, à côté, disons mieux, au-dessus de

l'_analyse_, le germe de tous les dissentiments futurs entre Cuvier et

lui fut jeté dans la science; mais, comme la jeune plante à son origine,

il allait se développer à l'insu de tous. Les deux collègues se

croyaient encore en conformité de vues que déjà leur scission était

devenue inévitable dans l'avenir et pour ainsi dire commençait

virtuellement. L'un d'eux se faisant novateur, il fallait que l'autre se

fît ou, son disciple ou son adversaire. Disciple, Cuvier ne pouvait

l'être de personne et, par les tendances de son esprit, moins de

Geoffroy Saint-Hilaire que de tout autre; il devint donc son

adversaire.»

Cuvier ne s'était cependant pas toujours refusé à la synthèse, son

_Discours sur les révolutions du globe_, l'introduction de son _Règne

animal_ en sont la preuve irrécusable; mais peu à peu ses dissentiments

latents ou publics avec Geoffroy l'amènent à formuler d'une façon de

plus en plus nette, de plus en plus radicale son opposition aux idées de

son collègue. «Pour nous, dit-il en 1829[62], nous faisons dès longtemps

profession de nous en tenir à l'examen des faits positifs.» Plus tard,

il recommande aux naturalistes dignes de ce nom de s'en tenir à l'exposé

des faits, au détail des circonstances et de ne jamais s'aventurer au

delà de l'indication des conséquences immédiates des faits observés.

Nommer, classer, décrire, telles doivent être les seules préoccupations

du vrai naturaliste. C'est pour lui le seul moyen de se préserver de

l'erreur; et, cessant de discuter à l'Académie la doctrine de Geoffroy,

il se plaît à exposer au Collège de France, dans de brillantes leçons

sur l'histoire des sciences naturelles, les divers systèmes pour

lesquels l'esprit humain s'est successivement passionné, et qui,

fugitives lueurs, se sont évanouis pour jamais, après avoir

momentanément jeté un éclat trompeur sur le champ de la science.

De pareilles leçons, faites par un tel homme, devaient trouver un

puissant écho: réduire la science à la récolte des faits, c'était la

mettre à la portée des plus humbles intelligences; montrer les plus

puissantes conceptions venant se briser l'une après l'autre sur des

écueils inattendus, c'était mettre le génie sous les pieds de quiconque

tenait une loupe ou un scalpel; interdire le raisonnement, c'était

défendre contre les investigations indiscrètes de la science toutes les

croyances, tous les mystères, tous les dogmes; proscrire ce qu'il y a de

plus personnel dans l'homme, le droit de créer des idées, c'était

flatter toutes les vanités. Certainement de telles intentions étaient

bien loin de l'esprit de Cuvier; mais les actes ont leurs conséquences

nécessaires; l'aurait-il voulu, le grand homme qui s'était illustré par

de si magnifiques conceptions n'aurait pu empêcher que son nom ne servît

de drapeau à une _école des faits_, dont le dédain pour les disciples de

Geoffroy devait croître avec l'enthousiasme de ceux-ci.

Geoffroy lui-même ne peut rester indifférent. Il s'élève de toute son

énergie contre cette prétention affichée par l'école soi-disant

positive--le mot sera bientôt créé--de maintenir l'histoire naturelle

«dans les usages du passé».

«Pour de certains esprits, finit-il par dire[63], la conviction leur

doit arriver par les yeux du corps et non par des déductions

conséquentes... C'est un parti pris de repousser les idées pour

n'admettre _exclusivement_ que des reliefs corporels, seulement des

faits que l'on puisse pratiquer matériellement et, par conséquent, qui

ne cessent jamais d'être palpables à nos sens. Pour cette école, la

science du naturaliste doit se renfermer dans ces trois résultats:

_nommer, enregistrer et décrire_.

«Cette école, que de certains intérêts font en ce moment prévaloir,

enseigne que l'histoire des sciences apporte de toutes parts le

témoignage que les théories se sont successivement précipitées dans le

gouffre immense des erreurs humaines, que les idées ne sont rien en soi,

et que les faits seuls se défendent des révolutions et surnagent.

Cependant, au lieu de livrer ainsi l'enfance de l'humanité à la critique

moqueuse de la société actuelle, qui ne tient son plus d'instruction que

de la puissance du temps et d'une civilisation progressive, ne

vaudrait-il pas mieux expliquer ces vicissitudes naturelles autant que

nécessaires, pour les voir selon l'ordre des siècles? Et, quant à cette

affectation de présenter les faits comme constituant seuls le domaine de

la science, il serait aussi, je crois, plus juste de dire qu'ils

n'arrivent aux âges futurs que s'ils sont escortés et protégés par les

idées qui s'y rapportent et qui seules, par conséquent, en font la

principale valeur.

«Des faits, même très industrieusement façonnés par une observation

intelligente, ne peuvent jamais valoir, à l'égard de l'édifice des

sciences, s'ils restent isolés, qu'à titre de matériaux plus ou moins

heureusement amenés à pied d'œuvre. Or, comme on ne saurait porter trop

de lumière sur cette thèse, je ne craindrai pas d'employer le secours de

la parabole suivante:

«Paul a le désir et le moyen de se procurer toutes les jouissances de la

vie: il est intelligent, inventif, et il s'est appliqué à rechercher et

à rassembler tout ce qu'il suppose devoir lui être nécessaire. Il

approvisionne son cellier des meilleurs vins; il remplit son bûcher de

tout le bois que réclamera son chauffage; il agit avec le même

discernement pour tous les autres objets de sa consommation probable.

Les qualités sont bien choisies, les objets habilement rangés, et un

ordre savant règne partout. Mais, arrivé là, Paul s'arrête. De ce vin,

il ne boira pas; de ce bois, il ne se chauffera pas; de toutes les

autres pièces de son mobilier, il n'usera pas.--Mais, me direz-vous,

votre _Paul est un fou_.--Je l'accorde.»

Paul n'est pas toujours fou; mais il lui semble parfois que les biens

qu'il accumule ne seront jamais suffisants pour qu'il en puisse tirer le

parti rêvé; l'heure vient, sans qu'il y ait pris garde, où il ne peut

plus en jouir; ayant toute sa vie fait profession d'être sage, il

continue à voir la sagesse dans cette incessante accumulation, et ne

peut s'empêcher de traiter de téméraires ceux qui, ayant comme lui

rassemblé des matériaux, s'aperçoivent à temps que le moment est venu de

bâtir.

La lutte ouverte entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire ne fut pas de

longue durée. Le 13 mai 1832, Cuvier mourait presque subitement;

Geoffroy eut alors à se défendre contre ceux qui croyaient avoir hérité

de la pensée du maître; souvent il dut regretter de ne plus avoir devant

lui son illustre adversaire, et ce n'est pas sans tristesse qu'on lit

les pages tour à tour indignées ou contristées que lui arrachent des

oppositions trop souvent mesquines et tracassières. Que de souffrances

intimes révèle un passage tel que celui-ci:

«Je ne continuerai point ces fragments, commencés naguère sous de

meilleurs auspices; je suis aujourd'hui le jouet de forces majeures,

sans rien pouvoir opposer à une fatalité sombre qui m'atteint, qui

tourne à persécution et qui réserve mes derniers jours à l'excès des

disgrâces... Il m'est pénible de laisser ces feuilles imparfaites, que

je n'aurai pu amener à l'état d'un ouvrage achevé. Mais les tracasseries

qui me sont suscitées, les atteintes de l'âge et le découragement qui me

gagne me créent une situation d'impuissance, à laquelle il faut

désormais que je range ma conduite et les dernières heures de ma vie. À

de nouvelles luttes où l'on paraît vouloir m'engager, ma prudence et ma

débilité me conseillent de refuser[64].»

Geoffroy, plein de courage et d'ardeur, avait pourtant écrit trois ans

auparavant: «Ce n'est pas tout que d'établir des faits...; il faut que

le jugement s'exerce à les comprendre; puis on dira, comme je l'entends

dire autour de moi, que de tels jugements, c'est de la théorie. Je ne

m'épouvanterai point de cette augmentation plutôt bruyante que logique:

et je réponds à tout ce bavardage, fait pour étourdir et chercher à en

imposer, que le temps de crier à la poésie et de dresser de vagues

accusations est passé; ces cris se jugent et se nomment

_déclamation_[65].»

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 14 / 30 段