ces terrains d'eau douce, ou dans ces terrains de transport; et par
conséquent il y a tout lieu de croire que ces quadrupèdes n'ont commencé
à exister, ou du moins à laisser leurs dépouilles dans les couches que
nous pouvons sonder, que depuis l'avant-dernière retraite de la mer et
pendant l'état de choses qui a précédé sa dernière irruption.»
Cuvier pense donc ou, pour nous servir de sa formule, est tout au moins
disposé à penser que chacun des grands groupes zoologiques que nous
venons d'énumérer a été l'objet d'une création spéciale. Quant aux
espèces, elles sont pour lui immuables depuis leur création; il peut
considérer le fait comme expérimentalement démontré, puisqu'il croit
avoir établi que la période actuelle n'a encore que 6000 ans de durée,
et que réellement les animaux conservés depuis la plus haute antiquité
égyptienne ne diffèrent en rien des animaux actuels; mais l'argument
perd évidemment beaucoup de sa valeur si la durée de l'époque actuelle
doit être au moins décuplée, comme le pensent les géologues. D'ailleurs,
même à l'égard de la fixité de l'espèce, Cuvier fait ses réserves; si
elle est vraiment fixe chez les animaux supérieurs, elle pourrait bien
ne pas l'être chez les animaux à sang blanc. Voulant expliquer pourquoi
ses études paléontologiques ont principalement porté sur les mammifères,
il écrit: «Des coquilles annoncent bien que la mer existait où elles se
sont formées; mais leurs changements d'espèces pourraient à la rigueur
provenir de changements légers dans la nature du liquide ou seulement
dans sa température.» On peut entendre, il est vrai, ce passage comme
relatif à des migrations d'espèces plutôt qu'à des modifications
morphologiques, et ce qui suit semble donner plus de probabilité à la
première version. Mais, au début de son discours, Cuvier est plus
explicite quand il s'exprime ainsi:
«On comprend que, au milieu de telles variations dans la nature du
liquide, les animaux qu'ils nourrissaient ne pouvaient demeurer les
mêmes... Il y a donc eu dans la nature animale une succession de
variations qui ont été occasionnées par celles du liquide dans lequel
les animaux vivaient ou qui du moins leur ont correspondu; et ces
variations ont conduit par degrés les classes des animaux aquatiques à
leur état actuel.»
Nous reconnaissons sans peine que ce passage prête encore à la
discussion; mais, quand un écrivain aussi maître de sa plume que l'était
Cuvier laisse quelques équivoques dans sa phrase, il est permis de
croire que son opinion n'est pas complètement arrêtée dans son esprit,
et c'est la seule chose qu'il soit ici intéressante de retenir.
On retrouve des traces de la même indécision dans les considérations sur
l'espèce développées au début de son _Règne animal_[54]:
«On n'a aucune preuve que toutes les différences qui distinguent
aujourd'hui les êtres organisés soient de nature à avoir pu être ainsi
produites par les circonstances. Tout ce qu'on a avancé sur ce sujet est
hypothétique. L'expérience _paraît_ montrer, au contraire, que, dans
l'_état actuel du globe_, les variétés sont renfermées dans des limites
assez étroites, et, aussi loin que nous pouvons remonter dans
l'antiquité, nous voyons que ces limites étaient les mêmes
qu'aujourd'hui.»
Pour demeurer d'accord avec les faits, Cuvier aurait dû s'arrêter là;
mais il généralise aussitôt et arrive à cette conclusion, qui n'est
nullement la conséquence nécessaire du petit nombre de faits observés:
«_On est donc obligé_ d'admettre certaines formes qui se sont perpétuées
_depuis l'origine des choses_, sans excéder ces limites, et tous les
êtres appartenant à l'une de ces formes constituent une _espèce_. Les
variétés sont des divisions accidentelles de l'espèce.
«La génération étant le seul moyen de connaître les limites auxquelles
les variétés puissent s'étendre, on doit définir l'espèce, la réunion
des individus descendus l'un de l'autre ou de parents communs et de ceux
qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux.»
En résumé, Cuvier croit fermement à des bouleversements soudains et très
généraux de la surface du globe. Ces bouleversements détruisent la plus
grande partie des espèces vivant dans la région où ils se produisent.
Plus tard, ces espèces sont remplacées par d'autres, pouvant venir des
régions qui ont été épargnées. Une création nouvelle n'est donc pas
nécessaire après chaque cataclysme; cependant elle est possible, et il
est, en tout cas, certain que les différentes classes du règne animal
ont apparu ou, si l'on veut, ont été créées successivement. Les espèces
marines ont pu être en partie épargnées par les événements qui agitaient
la surface de la terre émergée; mais la composition des eaux ayant sans
aucun doute subi, dans la suite des temps, de nombreux changements,
l'ensemble des espèces habitant une localité donnée a éprouvé des
modifications correspondantes. Telle est la théorie de Cuvier; elle a
été exagérée, comme il arrive d'ordinaire, par quelques-uns de ses
disciples, dont plusieurs ont admis comme un dogme inébranlable
l'hypothèse de _créations successives_ ou plus exactement de créations
spéciales à chaque grande période géologique.
Peu importe, du reste, que les animaux et les plantes aient été créés
une fois pour toutes, ou que la puissance créatrice ait manifesté à
diverses reprises sa féconde activité; du moment qu'on admet, comme
Cuvier, que les espèces sont fixes, immuables, qu'elles ont dû être
chacune l'objet d'un acte créateur distinct, il n'y a plus à se
préoccuper de leur origine; toute l'activité de Cuvier se tourne vers
une autre direction: un très grand nombre d'animaux présentent, dans
leur organisation, des ressemblances incontestables; il en est d'autres
qui sont séparés par des différences profondes. Cuvier va s'efforcer de
formuler ces différences d'une façon précise; il va chercher à enchaîner
les ressemblances dans des lois qui seront les lois mêmes de
l'organisation; il va devenir d'une part le fondateur de la
classification naturelle des animaux, d'autre part l'un des créateurs de
l'anatomie comparée.
La période de Linné est, en quelque sorte, dominée par le besoin
impérieux de distinguer nettement les unes des autres les espèces,
considérées comme des formes fixes, immuables. On cherche avant tout le
moyen d'arriver à reconnaître rapidement celles qui sont décrites, afin
de pouvoir dénommer celles qui ne le sont pas. Ce dénombrement des êtres
vivants conduit nécessairement à reconnaître entre eux des degrés divers
de ressemblance. Tout en recherchant surtout des différences, on ne peut
éviter de reconnaître que les espèces animales et végétales se disposent
en longues séries dans lesquelles deux formes successives ne diffèrent
que par des caractères insignifiants, les formes extrêmes, si étrangères
qu'elles paraissent au premier abord les unes aux autres, se trouvant
ainsi réunies par une foule d'intermédiaires. C'est ce même fait qui se
traduit dans Bonnet par l'idée de l'échelle des êtres, dans Buffon et
Geoffroy Saint-Hilaire par celle de l'unité de plan de composition, dans
Lamarck par l'idée de l'évolution et la théorie de la descendance; c'est
lui aussi qui amène Linné, les de Jussieu et Cuvier à concevoir l'idée
qu'il existe une sorte de plan de création que nos procédés de
classification des animaux doivent reproduire; qu'il y a lieu de
rechercher une disposition de nos listes d'espèces, seule conforme à ce
plan de la nature, et dans laquelle chaque espèce a sa place marquée
entre les deux espèces qui lui ressemblent le plus. Cette place étant
connue, on doit pouvoir en conclure toute l'organisation du végétal ou
de l'animal qui l'occupe. Aussi distingue-t-on soigneusement ce procédé
idéal de classification, désigné sous le nom de _méthode naturelle_, des
_systèmes artificiels_ dont avaient dû se contenter, faute de mieux, les
premiers classificateurs.
La recherche de la méthode naturelle, désignée par Linné comme un des
grands problèmes à résoudre, est, depuis l'illustre Suédois, la
préoccupation dominante de nombreux naturalistes; les de Jussieu
s'efforcent d'établir les principes sur lesquels cette méthode doit
reposer chez les végétaux; Cuvier, persuadé qu'une bonne méthode, c'est
la science elle-même, définit et développe ces principes avec une rare
clarté en ce qui concerne le règne animal, auquel il en fait une
séduisante application. «Pour que la méthode soit bonne, dit-il, il faut
que chaque être porte son caractère avec lui; on ne peut donc prendre
les caractères dans des propriétés ou dans des habitudes dont l'exercice
soit momentané; mais ils doivent être tirés de la conformation.» Ces
simples mots éliminent complètement l'embryogénie, à qui l'on demande
cependant aujourd'hui la solution de tous les problèmes difficiles
d'affinité, et qui sera vraisemblablement, dans un avenir prochain, la
grande révélatrice des véritables rapports généalogiques des animaux.
L'anatomie devient la base exclusive de la classification.
Mais, parmi les caractères divers que l'organisation d'un animal peut
présenter, quels sont ceux que l'on choisira de préférence pour établir
les grandes divisions? Cuvier fait ici remarquer que tous les caractères
ne sauraient avoir la même valeur. «Il est, dit-il, tels traits de
conformation qui en excluent d'autres; il en est qui, au contraire, en
nécessitent. Quand on connaît donc tels ou tels traits dans un être, on
peut calculer ceux qui coexistent avec ceux-là ou ceux qui leur sont
incompatibles. Les parties, les propriétés ou les traits de conformation
qui ont le plus grand nombre de ces rapports d'incompatibilité ou
d'existence avec d'autres, en d'autres termes qui exercent sur
l'ensemble de l'être l'influence la plus marquée, sont ce qu'on appelle
les _caractères importants_, les _caractères dominateurs_; les autres
sont des _caractères subordonnés_, et il y en a ainsi de différents
degrés.»
Naturellement, ce sont les caractères les plus influents qui seront la
base des divisions les plus étendues; les autres viendront après, dans
leur ordre d'importance. Cela revient à dire, en somme, qu'il existe des
caractères d'embranchement, de classe, d'ordre, de genre ou d'espèce,
idée qui était évidemment dans l'esprit de Linné lorsqu'il établissait
sa hiérarchie des divisions zoologiques ou botaniques. Mais, outre ce
_principe de la subordination des caractères_, base de la méthode, le
passage que nous venons de citer contient l'exposé d'un autre principe
dont Cuvier fait la base de l'anatomie comparée: c'est le _principe de
la corrélation des formes_, exprimant cette double idée: 1° que les
parties d'un être vivant sont tellement liées entre elles «qu'aucune
d'elles ne peut changer sans que les autres changent aussi[55]»; 2°
qu'on peut, en conséquence, étant donnée la forme d'un organe d'un
animal, calculer les formes de tous les autres. Ce sont là des
propositions d'une hardiesse extrême et qui ne sont peut-être pas aussi
étroitement liées l'une à l'autre que le texte de Cuvier pourrait le
faire supposer. Si l'on considère, à l'exemple de Cuvier, le corps d'un
animal comme une fonction à plusieurs variables, la fonction paraît au
contraire _a priori_ tellement compliquée, le nombre des variables si
considérable qu'on ne peut se défendre de l'idée que les solutions
seront ordinairement multiples et souvent indéterminées. Aussi Cuvier
restreint-il d'avance le problème au moyen d'un autre principe, qui
paraît de nature à le déterminer, le _principe des conditions d
existence_, suivant lequel chaque animal possède tout ce qu'il lui faut
et rien que ce qu'il lui faut pour assurer son existence dans les
conditions où elle doit s'écouler. Cette proposition, dont le principe
de la corrélation des formes paraît, au premier abord, une conséquence
naturelle, n'est pas autre chose que le _principe des causes finales_,
principe que Cuvier considère comme particulier aux sciences naturelles
et qui est, suivant lui, le seul fondement sur lequel puissent s'appuyer
leurs inductions.
Dans l'application, Cuvier se trouve cependant obligé de descendre des
hauteurs où vient de l'entraîner un coup d'aile un peu trop vigoureux de
son génie, et il finit par dire du principe de la corrélation des
formes: «Ce principe est assez évident en lui-même, dans cette acception
générale, pour n'avoir pas besoin d'une plus ample démonstration; mais,
quand il s'agit de l'appliquer, il est un grand nombre de cas où notre
connaissance théorique des rapports des formes ne suffirait point, si
elle n'était appuyée sur l'observation... Puisque ces rapports sont
constants, il faut bien qu'ils aient une cause suffisante; mais, comme
nous ne la connaissons pas, nous devons suppléer au défaut de la théorie
par le moyen de l'observation; elle nous sert à établir des lois
empiriques, qui deviennent presque aussi certaines que les lois
rationnelles, quand elles reposent sur des observations assez répétées.»
Là se trouve exprimée la différence des méthodes de Geoffroy
Saint-Hilaire et de Cuvier; par là aussi on peut apprécier la différence
de leur portée. La cause suffisante des rapports des parties de
l'organisme, Geoffroy cherche à la deviner; Cuvier s'interdit une
pareille témérité. S'il ne connaît pas cette cause tout entière,
Geoffroy réussit néanmoins à la saisir en partie, et dès lors il peut
calculer et prévoir des combinaisons organiques très éloignées de celles
qui sont réalisées chez les êtres actuellement vivants. Cuvier au
contraire, dépourvu de ce guide, obligé de suivre pas à pas les faits
qu'il observe, ne peut s'avancer au delà; non seulement il se prive
volontairement d'un procédé précieux de découverte, mais sa foi
exclusive dans la valeur des faits actuels l'expose, en paléontologie
comme en géologie, à des erreurs contre lesquelles rien ne vient le
mettre en garde. Geoffroy prévoit, cherche et découvre des germes de
dents chez les embryons des baleines et des oiseaux; l'exhumation d'un
oiseau pourvu de dents, tel que l'_Hesperornis_ ou l'_Ichthyornis_ de la
craie d'Amérique, est pour lui un fait prévu; Cuvier au contraire non
seulement ne saurait pressentir une telle découverte, s'il demeurait
fidèle à sa méthode, mais encore, s'il lui eût été donné d'étudier une
mâchoire isolée d'un oiseau pourvu de dents, le principe de la
corrélation des formes lui eût interdit de rapporter cette mâchoire à
autre chose qu'à un reptile. Geoffroy, comme tous les hommes pénétrés
d'une idée générale coordinatrice, quelle qu'elle soit, est dans la
situation privilégiée d'un observateur placé sur un sommet élevé d'où il
peut découvrir un vaste panorama: dans ce panorama, les villages, les
bourgades, les hameaux, les forêts, les bois, les champs, les montagnes
et les vallées lui apparaissent non seulement avec les détails qui leur
sont propres, mais aussi avec leurs rapports de position et de grandeur
relativement aux autres objets. Cuvier, tout en s'élevant lui-même,
quand il lui plaît, recommande de ne jamais gravir de pareils sommets;
il faut, suivant lui, s'avancer les yeux constamment fixés sur l'objet
le plus prochain, marcher lentement, pas à pas et ne s'aventurer à
décrire le pays qu'après en avoir parcouru à pied tous les sentiers.
Lorsqu'il s'adresse à Geoffroy, on croirait entendre le lion conseillant
à l'aigle de ne jamais faire usage de ses ailes.
En réalité, le principe de la corrélation des formes est toujours
demeuré dans le domaine métaphysique; en paléontologie, la vraie méthode
pratiquée par Cuvier, celle qui l'a conduit à ses découvertes, résidait
simplement dans une comparaison rigoureuse des fragments des squelettes
fossiles qu'il avait à sa disposition avec les fragments correspondants
des squelettes des animaux actuels, comparaison exigeant une science
profonde que Cuvier pouvait mettre au service d'une merveilleuse
sagacité. En d'autres mains que les siennes, cette méthode, avec ses
allures dogmatiques, est, on l'a vu depuis bien des fois, pleine de
périls; Geoffroy laissait au contraire après lui, dans la théorie des
analogues, une méthode d'une telle précision qu'elle est devenue la
méthode habituelle d'investigation de tous les anatomistes.
En zoologie, Cuvier suit plus rigoureusement la voie indiquée par le
principe de la subordination des caractères. Lorsqu'il cherche «quels
sont les caractères les plus influents dont il faudra faire la base des
premières divisions», il procède cependant par un _a priori_. «Il est
clair, dit-il, que ce sont ceux qui se tirent des fonctions animales,
c'est-à-dire des sensations et du mouvement, car non seulement ils font
de l'être un animal, mais ils établissent encore le degré de son
animalité[56].»
Cuvier s'adresse donc tout d'abord au système nerveux, auquel il attache
une importance exceptionnelle, de qui il va même jusqu'à dire: «Le
système nerveux est, au fond, tout l'animal; les autres systèmes ne sont
là que pour l'entretenir et le servir[57].» Il reconnaît que le système
nerveux se présente sous quatre états différents dans le règne animal:
ou bien il constitue un ensemble formé du cerveau et de la moelle
épinière, enfermés l'un et l'autre dans une enveloppe osseuse; ou bien
il est formé de masses éparses parmi les viscères et réunies par des
filets nerveux; ou bien encore il est formé de deux longs cordons
ganglionnaires ventraux unis par un collier à deux ganglions situés
au-dessus de l'œsophage; enfin, chez certains animaux, le système
nerveux cesse d'être bien distinct. Fort de ses observations, Cuvier
résume enfin ses idées sur le règne animal dans le passage suivant:
«Si l'on considère le règne animal d'après les principes que nous venons
de poser, en se débarrassant des préjugés établis sur les divisions
anciennement admises, en n'ayant égard qu'à l'organisation et à la
nature des animaux et non pas à leur grandeur, à leur utilité ou au plus
ou moins degré de connaissance que nous en avons, ni à toutes les autres
circonstances accessoires, on trouvera qu'il existe quatre formes
principales, quatre plans généraux, si l'on peut s'exprimer ainsi,
d'après lesquels tous les animaux semblent avoir été modelés et dont les
divisions ultérieures, de quelque titre que les naturalistes les aient
décorées, ne sont que des modifications assez légères, fondées sur le
développement ou l'addition de quelques parties qui ne changent rien à
l'essence du plan.»
Ainsi l'unité de plan de composition est repoussée; il existe réellement
quatre plans distincts, entre lesquels on ne saurait trouver aucun
passage. Pourquoi quatre, pas un de plus, pas un de moins? Cuvier ne se
préoccupe pas de le rechercher; l'observation a parlé; le fait est là,
n'admettant ni discussion, ni explication, ni interprétation. Il y a
quatre types de disposition du système nerveux et partant quatre
embranchements; là est tout le raisonnement. Comment ne pas remarquer
cependant que ce raisonnement implique une hypothèse: c'est que
réellement _le système nerveux est au fond tout l'animal et que les
autres organes ne sont là que pour l'entretenir et le servir_. Cette
proposition, à laquelle aucun anatomiste, aucun embryogéniste ne saurait
aujourd'hui souscrire, Cuvier la regarde comme un axiome évident; mais
cela tient à ce qu'il la déduit lui-même, non pas tant de l'observation
que d'autres principes, essentiellement métaphysiques.
Les espèces étant immuables, ayant été créées isolément, il est naturel
d'admettre qu'un système d'organes régulateurs préside au développement
des parties constitutives et immuables de chaque individu; ce système
d'organes, fidèle gardien de la pensée créatrice, est le système
nerveux. C'est lui qui, présent dans le «germe», bien qu'encore
invisible, maintient chaque partie dans les rapports de grandeur et de
position qu'elle doit présenter avec l'ensemble durant son
accroissement; ces parties elles-mêmes existent déjà dans le germe,
simple réduction de l'individu dont il s'est détaché et qui n'a besoin
que de grandir et de développer celles de ses parties qui demeurent plus
ou moins longtemps cachées pour devenir identiques à son parent.
* * * * *
Ainsi, dans le système de Cuvier, tout gravite autour de cette idée que,
à part les révolutions subites, les cataclysmes qu'il croit avoir
démontrés, la nature entière est immuable. Les espèces éteintes voisines
de celles qui vivent de nos jours avaient les mêmes mœurs et vivaient
dans les mêmes climats; les espèces actuelles ont été de tout temps ce
que nous les voyons aujourd'hui; les individus eux-mêmes, malgré leurs
changements apparents, leurs métamorphoses, ne font, durant leur
accroissement, que laisser apparaître des parties plus ou moins
longtemps cachées, mais toutes contenues dans un germe, image réduite de
l'organisme d'où il s'est détaché; le système nerveux, dépositaire de la
forme fondamentale de chaque type, règle la croissance et l'ordre
d'apparition des parties qui ne peuvent s'écarter, dans leur évolution,
d'une voie tracée de toute éternité; les types organiques divers sont
traduits par les quatre dispositions différentes que présente le système
nerveux; quoi d'étonnant, si les espèces ne peuvent se modifier, qu'il
n'existe entre elles aucun passage, que ces quatre types soient
complètement isolés l'un de l'autre?
Combien ces idées sont différentes de celles de Geoffroy! Pour l'auteur
de la _Philosophie anatomique_, notre globe n'éprouve qu'une lente
évolution sans cataclysmes bien différents de ceux qui troublent la
période actuelle; à mesure que changent les climats et les conditions
extérieures, les espèces se modifient peu à peu; durant sa vie,
l'individu ne cesse lui-même de se transformer; dans l'œuf, ses parties
se forment peu à peu, engendrées les unes par les autres, comme sur un
arbre chaque rameau est produit par celui qui le porte; les
circonstances dans lesquelles s'accomplit ce développement peuvent
influer sur lui, donner lieu à l'apparition de formes nouvelles ou de
monstruosités, et toutes ces formes s'enchaînent les unes aux autres,
comme s'enchaînent celles que traverse successivement chaque animal.
Pour Cuvier, tout être vivant est l'œuvre miraculeuse d'une volonté,
œuvre aussitôt exécutée que conçue par elle; pour Geoffroy, c'est un
résultat, conséquence dernière d'une longue suite de phénomènes
étroitement reliés entre eux. Il était impossible que deux doctrines
aussi opposées n'entraînassent pas un conflit. Dans l'année 1830, un
solennel débat les mit aux prises, au sein de l'Académie des sciences.
CHAPITRE XI
DISCUSSION ENTRE CUVIER ET GEOFFROY SAINT-HILAIRE
Essai d'extension aux mollusques de la théorie de l'unité de plan de
composition.--Opposition de Cuvier; que doit-on entendre par unité de
plan?--Les connexions éclairées par l'embryogénie et
l'épigénèse.--Adhésion de Cuvier à l'hypothèse de la préexistence des
germes.--Von Baër et les quatre types de développement.--L'école des
idées et l'école des faits.--Influence respective de Geoffroy
Saint-Hilaire, de Cuvier et de Lamarck.