l'action combinée de la lumière et de l'oxygène, et les changements
corporels par la production de nouveaux vaisseaux sanguins, qui sont
alors soumis à la règle du balancement des organes, dans ce sens que, si
les fluides du système circulatoire se précipitent de préférence dans de
nouvelles voies, il en reste moins pour les anciennes. Ces vaisseaux
alternants, qui ici se contractent et qui là se dilatent, changent les
rapports des organes où ils se rendent; et, comme c'est successivement
sur tous les points du corps, la transformation devient générale, ici
par l'atrophie et la ruine de quelques parties, et là par l'hypertrophie
de plusieurs autres dont il y avait d'abord à peine le germe. M. le
docteur Edwards, en retenant sous l'eau des têtards, a retardé ou mieux
empêché leur métamorphose. Ce qui fut là expérimenté en petit, la nature
l'a pratiqué en grand à l'égard du protée, qui habite les lacs
souterrains de la Carniole. Ce reptile, privé d'y ressentir l'influence
de la lumière et d'y puiser l'énergie d'une libre pratique de la
respiration aérienne, reste perpétuellement à l'état de larve ou têtard;
mais d'ailleurs il peut toutefois transmettre sans difficulté à sa
descendance ces conditions restreintes d'organisation, conditions de son
espèce, qui furent peut-être celles du premier état de l'existence des
reptiles, quand le globe était partout submergé.»
Non seulement l'influence du milieu est constatée, mais Geoffroy, comme
autrefois Bacon, recommande de rechercher par des expériences quelles
sont les conditions qui peuvent amener dans les organismes des
modifications durables; il signale des expériences toutes faites, comme
les modifications de nos animaux domestiques, comme celles qu'ont subies
les animaux transportés en Amérique, expériences dont il resterait
simplement à tirer parti. «Les naturalistes de notre époque, dit-il[51],
si empressés à la description isolée des corps et des phénomènes
naturels, si habiles à porter leur scalpel scrutateur dans l'intérieur
labyrinthique des êtres organisés, semblent au contraire craindre de se
compromettre dans la recherche des rapports et des actions réciproques
des parties de l'univers, recherche difficile par elle-même, plus
difficile encore par sa nouveauté, mais éminemment philosophique et
féconde en progrès.»
C'est le programme dont Charles Darwin a si magnifiquement rempli une
partie, car Geoffroy, dans les actions réciproques des parties de
l'univers, comprend explicitement l'influence que les êtres vivants,
obligés de vivre côte à côte, exercent nécessairement les uns sur les
autres. Il prévoit aussi que les modifications subies par un organe ne
sauraient être isolées: il y a, pense-t-il, des organes qui grandissent
ensemble, d'autres qui sont réduits par cela seul que ceux-là
grandissent; de là de nombreuses corrélations à déterminer, d'autant
plus que toutes ces modifications concomitantes peuvent être dominées
par les modifications d'un organe unique; il y a donc lieu de
rechercher, «_parmi les organes qui parviennent ensemble à une grandeur
démesurée, lequel exerce toute l'influence quand les autres s'en
tiennent au rôle secondaire d'associés officieux_?» Geoffroy a donc
clairement la notion de ces modifications corrélatives auxquelles
Charles Darwin regrette dans ses dernières publications de n'avoir pas
attaché tout d'abord une importance suffisante. Il formule enfin, en
1835. dans ses _Études progressives d'un naturaliste_[52], son opinion
sur les êtres vivants et leur origine en disant: «Il n'est, suivant moi,
qu'un seul système de créations incessamment remaniées, et
successivement progressives, et remaniées avec de préalables changements
et sous l'influence toute-puissante du monde extérieur.»
À la même époque, un autre grand génie, Cuvier, soutient et défend avec
un incomparable talent des opinions exactement opposées. De là une lutte
ardente, dont nous devrons aussi écrire l'histoire, car elle ne fut pas
sans profit pour la philosophie naturelle et mit en pleine lumière la
valeur de doctrines qui fussent sans cela demeurées longtemps stériles.
CHAPITRE X
GEORGES CUVIER
Affinités avec Linné; influence des débuts de Cuvier sur son œuvre
scientifique; les révolutions du globe; théorie des créations
successives et des migrations.--Caractère des inductions de
Cuvier.--Ordre d'apparition des animaux; création spéciale des
principaux groupes.--La classification naturelle: adhésion au principe
des causes finales; principe des conditions d'existence; loi de la
corrélation des formes; loi de la subordination des caractères.--Les
quatre embranchements du règne animal.
Nous venons de voir quelle intime parenté intellectuelle unissait à
Buffon ces deux grands naturalistes Lamarck et Geoffroy. Presque tous
les aperçus de philosophie zoologique contenus dans l'histoire naturelle
sont repris, fécondés, développés, là avec une étonnante puissance de
synthèse et un savoir immense de zoologiste, ici avec une merveilleuse
pénétration, une logique admirable, un génie enfin qui sait élever
toutes les questions, tirer un parti inattendu de toutes les branches de
la science et les dominer toutes pour les faire concourir à ce but
suprême: la découverte du plan, du secret même de la création. Cuvier va
de même agrandir en quelque sorte Linné.
Les débuts de celui qui devait prendre un jour sur les sciences
naturelles une domination, que justifiaient les plus brillantes
découvertes et la plus haute intelligence, furent tout autres que ceux
de Geoffroy. Tandis que Geoffroy, encore étudiant, se livrait à Paris,
sous la direction de Daubenton, à l'étude des vertébrés supérieurs, le
jeune Georges Cuvier, alors précepteur dans la famille d'Héricy, fixée
au château de Fiquainville, près de Fécamp, occupait ses loisirs à
l'étude des animaux inférieurs, des animaux sans vertèbres que la mer
nourrit en si grande abondance. Là, point d'unité de plan qui séduise et
puisse entraîner dès l'abord. La classe des vers, dans laquelle Linné a
renfermé presque tous les invertébrés marins, sauf les Crustacés, se
présente au contraire comme un assemblage éminemment disparate d'êtres
entre lesquels il ne semble y avoir de ressemblance que leur commune
infériorité. Dès 1795, Cuvier, à peine âgé de vingt-six ans, propose de
supprimer cette classe, véritable chaos, et il distribue tous les
invertébrés, tous les animaux à sang blanc, comme on les appelait encore
d'après Aristote, en six classes, à savoir celles des _Mollusques_, des
_Insectes_, des _Crustacés_, des _Vers_, des _Echinodermes_ et des
_Zoophytes_. C'était montrer un sentiment profond des ressemblances et
des différences que ces animaux, jusque-là si peu connus, présentent
entre eux; il est même remarquable que la répartition actuellement
admise des animaux sans vertèbres se rapproche davantage de celle que
Cuvier proposait alors que de celle à laquelle il s'est définitivement
arrêté. Les impressions de la jeunesse sont les plus vives et souvent
aussi les plus justes que l'on ressente: Cuvier, pénétré dès lors des
différences considérables qui existent entre les animaux à sang blanc,
persuadé qu'ils sont séparés des vertébrés par un hiatus profond, ne
reviendra plus sur ce sentiment. Il est désormais inaccessible à ces
idées d'unité du règne animal que nous avons vu exercer jusqu'à la fin
de sa vie un charme irrésistible sur le génie de Geoffroy.
Déjà ce premier mémoire 1795 contient l'indication de quelques-unes de
ces corrélations que Cuvier, comme jadis Aristote, excellera plus tard à
découvrir; elles sont exprimées à peu près comme dans les œuvres du
précepteur d'Alexandre: Tous les animaux à sang blanc qui ont un cœur
sont signalés comme possédant aussi des branchies; ceux qui n'ont pas de
cœur, mais seulement un vaisseau dorsal, respirent à l'aide de trachées.
Tous ceux qui possèdent un cœur et des branchies possèdent également un
foie; les autres en manquent. Ces corrélations, Cuvier ne cherche pas à
les expliquer ni à les interpréter autrement qu'en les appliquant à la
classification; il les constate simplement comme des lois de la nature,
résultant de l'observation immédiate des faits, et cette circonspection
dans la façon de procéder ne fera que devenir plus grande à mesure qu'il
avancera dans sa carrière de naturaliste.
Ces premiers résultats, communiqués à Geoffroy Saint-Hilaire en 1794,
alors que Cuvier habite encore la Normandie, transportent d'enthousiasme
le jeune professeur au Muséum. «Venez, écrit-il à son futur rival, venez
jouer parmi nous le rôle d'un nouveau Linné.» C'est bien, en effet, un
autre Linné qui se révèle, mais un Linné qui doit embrasser dans son
vaste génie et les lois de la distribution méthodique des animaux et
celles de leur organisation, qui doit ressusciter un passé évanoui
depuis un nombre incalculable de siècles, qui doit faire revivre dans
l'imagination étonnée de ses contemporains tout un monde anéanti pour
jamais, qu'il n'a été donné à aucun œil humain de contempler et qui
semblait devoir demeurer éternellement enfoui dans les entrailles d'un
sol formé de ses débris.
Poursuivant ses recherches sur les animaux inférieurs, Cuvier donne
successivement ses mémoires sur l'anatomie de la patelle (1792), sur
l'anatomie de l'escargot (1795), sur la structure des mollusques et leur
division en ordres (1795), sur un nouveau genre de mollusques, les
phyllidies (1796), sur l'animal des lingules, sur l'anatomie des
ascidies (1797), sur les vaisseaux sanguins des sangsues (1798), sur les
vers à sang rouge (1802), sur l'aplysie, sur la vérétille et les coraux
en général (1803), sur les biphores (1804), sur divers mollusques
ptéropodes ou nudibranches. Il fait en même temps de nombreuses
incursions dans l'histoire des animaux vertébrés, rassemble de précieux
documents sur les os des êtres antédiluviens que l'on commence à exhumer
de toutes parts et réunit enfin en 1811, dans un ouvrage capital,
intitulé modestement _Recherches sur les ossements fossiles_, l'ensemble
de ses travaux sur les animaux disparus.
En tête de cet ouvrage il place une sorte de préface devenue célèbre
sous le nom de _Discours sur les révolutions du globe_, et il y expose
les conclusions générales auxquelles l'ont conduit ses études
relativement à l'origine et à l'ancienneté du règne animal. Écrit dans
un style plein d'élégance, de clarté et de grandeur, ce discours ne
pouvait manquer de faire une grande impression: il a réglé pendant
longtemps la direction des recherches des géologues et des
paléontologistes et, plus d'une fois, leur a dicté à leur insu les
conclusions de leurs travaux. Cuvier y accumule les faits; sans cesse il
se montre préoccupé de leur laisser exclusivement la parole; il fait
profession de n'énoncer que les plus prochaines des conséquences qu'ils
paraissent contenir; il rejette d'avance toutes les théories, nous fait
assister, non sans quelque complaisance, à l'écroulement de tous les
systèmes imaginés pour deviner le passé de notre globe, au moyen de
quelque induction hardie; il paraît enfin introduire dans l'histoire
naturelle une rigueur de démonstration inconnue jusque-là. À mesure que
l'on avance dans la lecture de ce chef-d'œuvre de style scientifique, on
se laisse envahir par l'idée que chaque pas est absolument assuré,
chaque progrès décisif, chaque affirmation désormais inébranlable. Cette
méthode, qui consiste à côtoyer les faits, à ne s'en écarter jamais pour
les coordonner à l'aide de quelque idée générale, est devenue la règle
d'une puissante école; elle a été présentée comme la méthode même de la
science; il est d'un haut intérêt philosophique de rechercher quels
résultats elle a donnés entre les mains du grand naturaliste qui en fut
l'initiateur, au commencement de ce siècle.
Les déchirures profondes qu'offrent les grandes chaînes de montagnes,
les discordances qui frappent dans la stratification des couches qui les
composent, les plissements, les failles qu'elles présentent inspirent
d'abord à Cuvier l'idée que notre globe a été le théâtre de révolutions
nombreuses, d'épouvantables cataclysmes, qui en ont à plusieurs reprises
bouleversé la surface. Qui donc ne ressentirait pas une semblable
impression en contemplant, par exemple, nos Pyrénées aux crêtes
tourmentées, aux couches redressées et tordues, aux gorges abruptes,
comme si quelque gigantesque épée avait taillé d'un coup des brèches
dans leurs flancs? Voilà le fait actuel, brutal, saisissant; il semble
que la nature se soit laissée surprendre par l'observateur, qu'elle
n'ait pas encore eu le temps de réparer le désordre dans lequel l'ont
jeté ses dernières convulsions. L'image de cataclysmes terribles
s'impose à l'esprit, qu'elle obsède comme l'inévitable conséquence de
l'observation, et Cuvier affirme que ces cataclysmes ont eu lieu.
Bien plus, ils ont été subits: la preuve en est fournie par les cadavres
de rhinocéros et de mammouth que les glaces de la Sibérie nous ont
conservés intacts avec leur chair et leur peau. Sans aucun doute ces
animaux ont été gelés aussitôt que tués; sans cela, la corruption se fût
emparée de leur corps et n'en eût laissé que le squelette. Mais où
vivent aujourd'hui les rhinocéros et les éléphants? Sous le climat
brûlant de l'Afrique. Le climat de la Sibérie était donc torride, au
moment où ces grands animaux y vivaient, et le même instant qui les a
fait périr a dû rendre glacial le pays qu'ils habitaient.
«Cet événement, ajoute Cuvier dans son magnifique style, a été subit,
instantané, sans aucune gradation, et ce qui est si clairement démontré
pour cette dernière catastrophe ne l'est guère moins pour celles qui
l'ont précédée. Les déchirements, les redressements, les renversements
des couches plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites
et violentes ne les aient mises dans l'état où nous les voyons; et même
la force des mouvements qu'éprouva la masse des eaux est encore attestée
par les amas de débris et de cailloux roulés qui s'interposent en
beaucoup d'endroits entre les couches solides. La vie a donc souvent été
troublée sur cette terre par des événements effroyables. Des êtres
vivants sans nombre ont été victimes de ces catastrophes: les uns,
habitants de la terre sèche, se sont vus engloutir par des déluges; les
autres, qui peuplaient le sein des eaux, ont été mis à sec avec le fond
des mers subitement relevé; leurs races même ont fini pour jamais et ne
laissent dans le monde que quelques débris à peine reconnaissables pour
le naturaliste.
«Telles sont les conséquences où conduisent nécessairement les objets
que nous rencontrons à chaque pas, que nous pourrions vérifier à chaque
instant, presque dans tous les pays. Ces grands événements sont
clairement empreints partout pour l'œil qui sait en lire l'histoire dans
leurs monuments.»
L'affirmation est énoncée sans aucune réserve: les faits ne
paraissent-ils pas absolument pressants, les raisonnements qu'ils
appuient ne sont-ils absolument rigoureux?
Une fois établie l'idée que des efforts violents et subits ont amené les
révolutions du globe, Cuvier cherche à démontrer que les phénomènes dont
notre Terre est actuellement le théâtre ne sauraient expliquer ces
terribles événements; les effets de la pluie, des vents, de la course
des eaux, du mouvement des vagues de la mer, des phénomènes volcaniques,
des tremblements de terre sont rapidement passés en revue et éliminés;
Cuvier ne s'arrête sur l'influence possible des modifications de
position de l'axe terrestre que pour dire: «Ces deux mouvements... n'ont
nulle proportion avec des effets tels que ceux dont nous venons de
constater la grandeur. Dans tous les cas, leur lenteur excessive
empêcherait qu'ils pussent expliquer des catastrophes que nous venons de
prouver avoir été subites.» Voilà donc les forces actuelles déclarées
insuffisantes pour expliquer l'état actuel de l'écorce terrestre, et les
causes des prétendues révolutions du globe plongées dans un mystère dont
elles auront bien de la peine à se dégager. Quant à la durée de la
période de tranquillité pendant laquelle s'est déroulée notre histoire,
Cuvier, s'appuyant cette fois sur une savante discussion de documents
historiques ou archéologiques, l'évalue à environ six mille ans.
On sait à quels résultats sont arrivés aujourd'hui les géologues. Tous
s'accordent à reconnaître que la période actuelle a une durée bien
voisine d'un demi-millier de siècles[53]; tous reconnaissent que c'est à
des phénomènes entièrement semblables à ceux qui s'accomplissent de nos
jours qu'est dû en grande partie l'aspect actuel de la surface du globe;
tous affirment que ces phénomènes ont été lents et graduels; qu'il n'y a
jamais eu ni cataclysmes généraux ni révolutions subites; il est enfin
démontré que les éléphants et les rhinocéros ensevelis dans les glaces
de Sibérie étaient organisés pour vivre dans les pays froids.
Toutes ces conclusions sont la contradiction formelle de celles
auxquelles était arrivé Cuvier. Comment expliquer que, à une époque où
Geoffroy et Lamarck soutenaient déjà les idées qui ont prévalu, l'esprit
éminemment logique et précis de Cuvier leur soit demeuré fermé? Ce qui
domine avant tout, dans le _Discours sur les révolutions du globe_,
c'est la persuasion que la science se trouve en présence d'énigmes pour
longtemps indéchiffrables et dont il est inutile de chercher le mot.
Cuvier se fait un jeu de montrer la fragilité des explications tentées
jusqu'à ce jour: les grands noms de Descartes, de Leibnitz, de Kepler,
de Buffon sont associés dans sa critique à ceux de Robinet et de
Telliamed. Les idées générales au moyen desquelles les faits déjà connus
peuvent être en partie coordonnés se trouvent ainsi complètement
écartées. Mais la raison humaine ne perd jamais ses droits; elle a un
besoin irrésistible de combiner et d'induire, besoin qui a existé de
tout temps, qui a été l'origine, la condition nécessaire du langage, qui
a fait de l'homme ce qu'il est, deux faits se présentent-ils à elle
simultanément, elle leur suppose involontairement une relation immédiate
de cause à effet, cette relation fût-elle de tous points inintelligible,
si aucune théorie ne la prévient qu'entre ces deux faits s'échelonnent
un grand nombre d'autres faits nécessaires pour établir leur véritable
liaison; devant elle se dresse alors, comme seule explication, la
volonté divine dans sa toute-puissance; rien ne lui semble plus
invraisemblable, et elle accepte dans toute leur étendue les
conséquences qui lui semblent se dégager du rapprochement des deux
faits, si absurdes qu'elles puissent paraître.
Sans aucun doute, si Cuvier avait été moins pénétré de l'infirmité de
notre intelligence aux prises avec la nature, s'il avait été moins
convaincu de l'inanité des systèmes de Leibnitz et de Buffon, dont il a
bien fallu, en définitive, reprendre quelque chose, s'il avait eu moins
de dédain pour les conceptions générales, Cuvier eût hésité à croire
qu'une région du globe avait pu être instantanément plongée d'une
température torride dans une température glaciale; il se serait demandé
si vraiment les éléphants et les rhinocéros trouvés en Sibérie étaient
bien organisés pour vivre dans les pays chauds où sont actuellement
confinées les espèces analogues; son attention se serait portée sur leur
épaisse toison; peut-être aurait-il découvert, comme on l'a
définitivement constaté aujourd'hui, que les mammouths vivaient au
milieu de troupeaux de rennes; que c'étaient des animaux des pays
froids, que par conséquent, au moment où ils étaient morts, la Sibérie
n'avait pas été brusquement couverte de glace, mais l'était déjà depuis
longtemps. Quelque doute serait entré dans son esprit relativement à la
soudaineté des cataclysmes qu'il croyait deviner; peut-être même ces
cataclysmes lui auraient-ils paru improbables; les idées de Lamarck et
de Geoffroy relativement à la lenteur des changements qui se sont
produits à la surface du globe auraient pu se faire jour, et l'on
n'aurait pas vu s'établir dans la science une méthode de raisonnement
qui pèse encore lourdement sur diverses branches de l'histoire
naturelle.
Personne n'admet plus aujourd'hui les grands cataclysmes, les
révolutions subites de notre globe; cependant on s'imagine souvent
encore qu'on ne peut progresser d'une façon assurée qu'en s'interdisant
tout essai de coordination quelque peu étendu, en se bornant à tirer des
conséquences du rapprochement immédiat de faits rigoureusement observés,
mais que rien ne relie à d'autres faits antérieurement connus et plus
éloignés en apparence. On conclut volontiers, par exemple, de ce que des
faunes se succèdent brusquement dans certaines suites de terrains, que
ces faunes se sont aussi subitement modifiées, sans se demander quelle
durée de temps peut bien représenter la simple fente qui sépare ces
couches; on constate l'uniformité de la faune et de la flore durant la
période primaire: on en conclut aussitôt que les climats étaient les
mêmes par toute la terre et que les mers avaient partout la même
constitution, sans se demander si l'uniformité ne tient pas simplement à
ce que des types variés, étroitement adaptés à des conditions
d'existence déterminées, n'avaient pas encore eu le temps d'apparaître.
Supprimez dans notre flore actuelle les plantes dicotylédones et
monocotylédones; supprimez, dans la faune, les mammifères, les oiseaux,
les reptiles, les batraciens, les poissons osseux, les insectes, la
faune et la flore de notre terre actuelle ne vous paraîtront-elles pas
aussi d'une désespérante uniformité? Les climats ne vous sembleront-ils
pas brusquement confondus? Vous n'aurez fait cependant qu'anéantir le
thermomètre au moyen duquel les différences de climat peuvent être
appréciées. Qui sait si les affirmations relatives à l'uniformité de
température de la période primaire méritent plus de confiance que celles
qui sembleraient dictées dans les circonstances hypothétiques où nous
nous sommes placés? Nous pourrions multiplier ces exemples, bien propres
à montrer tous les dangers que font courir à la science des défiances
exagérées qui, au lieu de laisser à l'esprit tout son essor, de lui
permettre de dominer de haut les questions, le maintiennent, les ailes
repliées, dans un labyrinthe de faits où il ne peut cheminer qu'en
rampant.
Mais, en présence des cataclysmes qui agiteraient périodiquement notre
globe, que deviennent les animaux et les plantes? Cuvier suppose que
chaque révolution fait disparaître un grand nombre d'espèces, bien
différent en cela de Lamarck, qui considère l'homme comme seul capable
de détruire les productions de la nature. Comment les espèces disparues
en un point du globe sont-elles remplacées? Une nouvelle création
est-elle nécessaire? On a souvent prêté à Cuvier cette opinion. Au moins
dans le _Discours sur les révolutions du globe_, elle n'est pas très
explicitement exprimée, et Cuvier même paraît s'en défendre. «Au reste,
dit-il, lorsque je soutiens que les bancs pierreux contiennent les os de
plusieurs genres, et les couches meubles ceux de plusieurs espèces qui
n'existent plus, je ne prétends pas qu'il ait fallu une création
nouvelle pour produire les espèces aujourd'hui existantes; je dis
seulement qu'elles n'existaient pas dans les lieux où on les voit à
présent et qu'elles ont dû y venir d'ailleurs.»
Mais ce passage s'applique surtout à l'homme et aux animaux supérieurs,
aux mammifères notamment; car Cuvier admet d'autre part que les diverses
classes d'animaux ont apparu successivement, ce qui suppose qu'elles ont
été chacune l'objet d'une création particulière. «Ainsi, dit-il après
avoir exposé l'ordre dans lequel se rencontrent les fossiles, comme il
est raisonnable de croire que les coquilles et les poissons n'existaient
pas à l'époque de la formation des terrains primordiaux, l'on doit
croire aussi que les quadrupèdes ovipares ont commencé avec les
poissons, et dès les premiers temps qui ont produit des terrains
secondaires, mais que les quadrupèdes terrestres ne sont venus, du moins
en nombre considérable, que longtemps après et lorsque les calcaires
grossiers eurent été déposés...»
Après ces calcaires grossiers, on ne trouve plus que «des terrains
meubles, des sables, des marnes, des grès, des argiles, qui indiquent
plutôt des transports plus ou moins tumultueux qu'une précipitation
tranquille; et, s'il y a quelques bancs pierreux et irréguliers un peu
considérables au-dessus ou au-dessous de ces terrains de transport, ils
donnent en général des marques d'avoir été déposés dans l'eau douce.