Si les monstruosités doivent être attribuées à des causes naturelles, si

elles ne résultent que d'une modification plus ou moins importante

apportée à la marche ordinaire du développement, n'est-il pas possible

que cette modification arrive à se produire régulièrement, à se

manifester non seulement sur tous les individus nés de mêmes parents,

mais aussi sur leur descendance? Si les lois du développement normal et

celles du développement tératologique ne sont que des cas particuliers

de lois plus générales, n'est-il pas possible que des individus,

monstrueux au moment de leur première apparition, se perpétuent, se

multiplient, prennent rang parmi les formes qui se renouvellent sans

cesse par la reproduction, deviennent, en un mot, des espèces normales,

des types zoologiques nouveaux? Cette idée de la _variation brusque_ des

types par voie tératologique devait se présenter à l'esprit de Geoffroy

Saint-Hilaire. C'est ainsi effectivement que, poursuivant la majestueuse

série de ses inductions, il arrive à concevoir que le type oiseau a pu

se dégager du type reptile[42]: «Qu'un reptile, dans l'âge des premiers

développements, éprouve une contraction vers le milieu du corps, de

manière à laisser à part tous les vaisseaux sanguins dans le thorax et

le fond du sac pulmonaire dans l'abdomen, c'est là une circonstance

propre à favoriser le développement de toute l'organisation d'un

oiseau.» Il ne semble pas aujourd'hui que ces modifications brusques des

types, un moment admises par des naturalistes qui comptent parmi les

plus éminents, aient été un procédé habituel de diversification des

formes vivantes. Mais, tout au moins en ce qui regarde les oiseaux, la

paléontologie a pleinement confirmé, nous l'avons dit, leur parenté

généalogique avec les reptiles, parenté indiquée presque simultanément

par Lamarck et Geoffroy.

* * * * *

Jusqu'ici, tous les efforts de Geoffroy Saint-Hilaire se sont tournés

vers l'étude des animaux vertébrés. Les poissons, les reptiles, les

oiseaux, les mammifères ont été l'objet de ses persévérantes recherches.

Pour cet embranchement du règne animal, considéré comme le plus

important de tous, l'unité de plan de composition est une loi

définitivement acquise; et, dans sa course héroïque vers le but,

Geoffroy n'a cessé de semer sur son chemin les aperçus nouveaux, les

découvertes inattendues. L'anatomie est dotée pour la première fois

d'une méthode d'investigation qui permet d'aller au-devant des

découvertes, au lieu de les attendre du hasard; des préceptes rigoureux

sont trouvés pour la comparaison des organes et leur détermination; la

morphologie se trouve affranchie de la servitude trop étroite dans

laquelle la tenait une certaine physiologie; l'embryogénie est

introduite de plain-pied, comme une source féconde de renseignements,

parmi les sciences sur lesquelles s'appuie la philosophie anatomique; la

structure des animaux supérieurs est ramenée à des lois précises, jusque

dans ces écarts qui semblaient à Geoffroy des produits «de

l'organisation dans des jours de saturnales», où, fatiguée d'avoir trop

longtemps industrieusement produit, elle cherchait des délassements en

s'abandonnant à ses caprices; une telle œuvre ne pouvait être bornée à

une portion du règne animal, si importante qu'on la suppose: elle devait

s'étendre au règne animal tout entier.

En 1820, Geoffroy Saint-Hilaire aborde l'étude des animaux articulés.

Déjà, sous l'empire des idées qu'il avait répandues dans la science,

peut-être sous son inspiration directe, de remarquables travaux avaient

été entrepris sur ces animaux: dans un mémoire devenu classique,

Savigny, l'ami et le compagnon de Geoffroy durant l'expédition d'Égypte,

avait montré que dans la bouche en apparence si variée des coléoptères,

des punaises, des abeilles, des mouches, des papillons, se trouvaient

toujours les mêmes pièces, semblablement placées et ne présentant, dans

les groupes les plus divers, que des différences de forme: propres à

broyer chez les coléoptères, à broyer et à lécher chez les abeilles, à

piquer chez les punaises et les mouches, à humer des sucs liquides chez

les papillons. Dans une série d'importantes recherches dont les

conclusions ont été publiées en 1820, Audouin, appliquant à toutes les

parties du corps des articulés la méthode des analogues, croyait pouvoir

établir que, chez tous les articulés, les mêmes pièces se retrouvaient

en même nombre dans toutes les parties du corps. «Ce n'est, disait-il,

que de l'accroissement semblable ou dissemblable des segments, de la

réunion ou de la division des pièces qui les composent, du maximum de

développement des unes, de l'état rudimentaire des autres, que dépendent

toutes les différences qui se remarquent dans la série des animaux

articulés[43]. Latreille venait de montrer de son côté que tous les

appendices des articulés n'étaient autre chose que des pattes modifiées

et faisait rentrer les ailes même des insectes dans cette définition,

les rapprochant ainsi des pattes respiratoires des crustacés ou

articulés aquatiques. L'unité de plan de composition des animaux

articulés ou plutôt des arthropodes prenait donc pied dans la science en

même temps que l'unité de plan de composition des vertébrés. Le moment

était venu d'essayer de montrer que ces deux unités n'en faisaient

qu'une.

Il y a au point de vue de la position relative du système nerveux des

différences profondes entre les vertébrés et les articulés. Chez les

premiers, le système nerveux est tout entier dorsal; chez les seconds,

il est en grande partie ventral, sauf à sa partie antérieure, où,

traversé par le tube digestif, il constitue autour de lui une sorte

d'anneau, le _collier œsophagien_. Abstraction faite du collier

œsophagien, il semble, au premier abord, qu'il y ait opposition absolue

entre les connexions du système nerveux chez les vertébrés et les

articulés, et qu'il soit par conséquent de toute impossibilité de les

ramener au même plan. Mais, se demande Geoffroy[44], la solution du

problème n'est-elle pas dans cette opposition même des connexions du

système nerveux? Comment sont définies les régions que nous nommons le

_dos_ et le _ventre_ chez un animal? Le ventre, c'est la région du corps

qui regarde le sol; le dos, celle qui regarde le ciel. Pour déterminer

ces deux régions, nous prenons nos points de repère non pas dans

l'animal lui-même, comme l'exigerait le principe des connexions, mais

dans le monde extérieur. Il peut donc se faire que l'opposition, au lieu

de se trouver dans les rapports réciproques des organes de l'articulé et

du vertébré, existe seulement dans l'attitude des deux animaux.

Effectivement, que l'on place un vertébré le dos en bas, le ventre en

haut, et que, dans cette nouvelle attitude, contraire à son attitude

normale, on le compare à un articulé, aussitôt l'opposition disparaît;

les différents organes se trouvent occuper les mêmes positions

relatives; il devient possible de comparer le vertébré et l'articulé, de

découvrir entre eux un grand nombre de dispositions communes: les trois

grands appareils organiques, le système nerveux, le tube digestif, le

centre circulatoire, se trouvent occuper, dans les deux cas, les uns par

rapport aux autres, exactement les mêmes positions. L'attitude ordinaire

des animaux est d'ailleurs loin d'être constante dans un même groupe:

Geoffroy cite un certain nombre d'exemples de poissons, d'insectes, de

crustacés, qui présentent habituellement une attitude exactement inverse

de celles de leurs congénères; nous aurons plus tard occasion d'étendre

considérablement cette liste. Il n'y a donc rien de contraire aux faits

bien constatés dans la supposition d'un reversement permanent de

l'attitude des vertébrés par rapport à l'attitude ordinaire des

articulés. À cet égard, l'embryogénie est venue donner encore pleinement

raison à Geoffroy.

L'illustre anatomiste est moins heureux lorsqu'il veut poursuivre ses

comparaisons dans le détail, découvrir la signification des pièces du

squelette des articulés, ou trouver chez les vertébrés les équivalents

de leurs membres. Chez les arthropodes, pensait Willis en 1692, les os

recouvrent les muscles. Également séduit par l'idée de retrouver chez

les insectes des parties solides analogues à celles qui semblaient

caractéristiques des vertébrés, frappé, du reste, de voir, chez les

articulés, les arceaux solides de la carapace qui protègent le corps se

répéter aussi régulièrement que les vertèbres du squelette des animaux

supérieurs, Geoffroy n'hésite pas à considérer ces parties comme

réellement analogues. Dès lors devient inévitable cette singulière

conséquence: tandis que les vertébrés vivent au dehors de leur colonne

vertébrale, les articulés sont enfermés au dedans de la leur. Comment

expliquer une aussi étrange disposition?

Geoffroy commence par faire remarquer qu'à tout prendre elle n'est pas

aussi spéciale aux articulés qu'on pourrait le croire. Chez les tortues,

certaines pièces évidemment analogues de pièces du squelette interne des

autres vertébrés sont étroitement soudées à la carapace, de sorte que

ces animaux sont aussi, à bien des égards, enfermés dans leur squelette

et peuvent être considérés comme formant, à ce point de vue, une

transition aux articulés. Mais Geoffroy sent bien que cette simple

comparaison ne sera pas convaincante, et il cherche une explication.

Tous les systèmes organiques se développent, pense-t-il, sous deux

influences, celle de l'appareil circulatoire, celle du système nerveux.

Chez les vertébrés, ces deux systèmes concourent simultanément et dans

une juste mesure au développement de tout l'organisme, qui acquiert

ainsi son plus haut degré de perfection; chez les mollusques, le système

sanguin prédomine, l'animal reste mou et comme pénétré de liquides; chez

les insectes, l'appareil circulatoire est rudimentaire; c'est donc le

système nerveux qui va prendre la direction du développement. Les

parties le plus immédiatement en rapport avec ce système--et le

squelette est du nombre--vont, en conséquence, se développer les

premières, se compléter longtemps avant que les autres aient pu se

constituer; celles-ci se formant elles-mêmes au voisinage du système

nerveux, et s'accroissant moins vite que le squelette, seront

nécessairement enveloppées par lui: de là l'articulé. Il ne faut

évidemment pas trop discuter cette explication _a priori_, proche

parente de celles que nous verrons érigées en système par Oken et les

_philosophes de la nature_; elle repose d'ailleurs sur une pure

hypothèse, l'intervention directe du système nerveux et de l'appareil

circulatoire dans les phénomènes de développement.

Quoi qu'il en soit, Geoffroy, ayant été conduit à considérer les

segments cutanés solides des articulés comme des corps de vertèbres, ne

peut voir autre chose que des côtes dans les membres de ces animaux. Les

articulés marcheraient donc sur leurs côtes, qui, au lieu de former un

cercle continu, comme chez le plus grand nombre des vertébrés, seraient

ouvertes et étalées. Ces côtes n'auraient d'analogues, suivant Geoffroy,

que celles des poissons pleuronectes, et dès lors les crustacés et les

insectes doivent être considérés, au point de vue de leur squelette,

comme marchant sur le flanc, tandis qu'au point de vue du système

nerveux ils marchent au contraire sur le dos. Il a toujours paru assez

difficile d'accorder ces deux manières de voir, que Geoffroy accepte

cependant simultanément, tant il est convaincu de la valeur de sa

méthode. Il signale d'ailleurs d'autres homologies entre les articulés

et les vertébrés inférieurs: la tête des insectes est formée de trois

segments, comme le crâne des vertébrés; leurs ailes, organes de

respiration modifiés, suivant Latreille, correspondent à la vessie

natatoire des poissons; leurs stigmates se retrouvent encore chez ces

derniers: ce sont les petits orifices régulièrement disposés qui

constituent la ligne latérale, et, fort de ces apparentes ressemblances,

il s'écrie:

«Oui, sans doute, je puis aujourd'hui l'affirmer, des êtres dits et crus

jusqu'ici sans vertèbres auront à figurer, dans nos séries naturelles,

parmi les animaux vertébrés.»

Cette conclusion, tout au moins, paraît séduisante à nombre d'esprits

éminents: Oken, Gœthe, en Allemagne, sont bien près de l'accepter; en

France, Latreille s'efforce lui aussi de comparer les crustacés aux

poissons; il lit devant l'Académie des sciences, le 10 janvier 1820, un

mémoire où il essaye de montrer qu'un crabe, considéré simplement à

l'extérieur, est une sorte de poisson dont la région operculaire ou

jugulaire s'est agrandie en manière de thorax, dont l'autre partie du

corps est divisée en segments. Ampère lui-même, l'illustre physicien à

qui l'on doit l'électro-magnétisme, s'émeut et publie en 1824, dans les

_Annales des sciences naturelles_, une lettre anonyme où il reprend,

pour la modifier et la perfectionner, l'idée mère de Geoffroy. Il voit

dans le squelette tégumentaire des articulés l'équivalent des côtes des

vertébrés; le canal rachidien de ces animaux est, suivant lui, demeuré

ouvert en dessus; la moelle épinière a disparu, et la chaîne ventrale,

qui en remplit les fonctions, correspond au système des ganglions

sympathiques des vertébrés. Toute contradiction, toute étrangeté

disparaît ainsi dans la comparaison entre le vertébré et l'articulé, et

l'assimilation entre les deux types prend une vraisemblance propre à la

faire plus facilement accepter. On pourrait en effet citer une longue

suite d'hommes illustres qui, tout en faisant telles ou telles réserves,

ne lui ont pas moins accordé leur assentiment.

Quand une idée suscite à ce point l'intérêt, quand elle laisse dans

l'esprit des hommes de science une trace tellement profonde qu'elle

survit, malgré les démentis partiels que les faits semblent infliger à

ses conséquences, c'est en général qu'elle est l'expression d'une vérité

entrevue, expression incomplète, parce que la vérité est encore mal

dégagée. Entre les vertébrés et les articulés, il y a deux points de

ressemblance certains, indiscutables: les vertèbres des premiers se

répètent exactement comme les anneaux des seconds; les organes

principaux présentent, chez les uns et les autres, la même disposition

relative, si, au lieu de considérer leur orientation par rapport au sol,

on considère seulement leur orientation par rapport à l'un d'entre eux,

le système nerveux, par exemple.

Voilà les faits. Il s'agit maintenant de découvrir leur explication ou,

si l'on veut, leur interprétation. Toujours préoccupé de cette idée que

les vertébrés sont les animaux typiques, Geoffroy et ses contemporains

les prennent pour point de départ et cherchent à retrouver toutes leurs

parties dans les animaux inférieurs; là est, en définitive, la source de

leurs erreurs de détail. Il n'y a pas plus à chercher dans les animaux

inférieurs tout ce que l'on trouve chez les animaux supérieurs, qu'il

n'y a à chercher dans l'œuf, ou même dans l'embryon, tous les organes

que l'on observera plus tard dans l'animal adulte. Mais, si nous le

savons aujourd'hui, c'est en partie à une méthode de comparaison

introduite par Geoffroy dans la science; c'est parce qu'il a songé à

rapprocher les animaux inférieurs des embryons des animaux supérieurs,

c'est parce qu'il a contribué plus que personne à renverser de fond en

comble la doctrine de l'emboîtement des germes, encore soutenue par

Cuvier, c'est parce qu'il a vaillamment défendu, avec Lamarck, l'idée de

la mutabilité des espèces, sans laquelle il n'y a pas d'évolution

possible, sans laquelle l'idée de gradation dans la complication

organique est condamnée à demeurer confuse et stérile. On peut

aujourd'hui considérer comme acquis, grâce surtout aux découvertes de

Semper et de Balfour, que le corps des vertébrés était primitivement

segmenté, comme celui des articulés; que les animaux articulés ont dû,

pour devenir vertébrés, renverser complètement leur attitude primitive:

on commence à discerner assez nettement[45] les raisons de ce

retournement; mais on est assuré qu'il n'y a aucune ressemblance

essentielle entre le squelette dermique des articulés et le squelette

profond des vertébrés; bien plus, ce n'est pas des animaux articulés qui

ont un squelette externe bien développé, ce n'est pas des arthropodes

que les vertébrés se rapprochent; comme pouvait le faire prévoir le

faible développement du squelette chez les Lamproies et chez

l'Amphioxus, c'est avec les animaux articulés mous, avec les vers

annelés que leurs affinités paraissent le plus intimes.

Profondément pénétré des ressemblances étroites que les animaux

supérieurs présentent entre eux, accoutumé par ses études sur les

monstres à mesurer l'influence que les conditions extérieures pouvaient

avoir sur le terme final de l'évolution, Geoffroy devait être

nécessairement partisan de la mutabilité des formes spécifiques. Au

moment où de toutes parts, grâce à l'impulsion de Cuvier, des formes

disparues pour toujours sont restituées à la science, le créateur de la

philosophie anatomique arrive, comme Lamarck, à se demander s'il ne faut

pas voir dans ces antiques habitants du globe les ancêtres probables des

animaux actuels. De 1825 à 1828, il publie plusieurs mémoires sur les

grands reptiles fossiles des environs de Caen et de Honfleur. Il

démontre que ces animaux, auxquels il donne les noms de _Teleosaurus_ et

de _Steneosaurus_, sont bien distincts des crocodiles actuels; mais, ce

premier point une fois acquis, se présente une autre question, savoir:

«si les prétendus crocodiles de Caen et de Honfleur, renfermés dans de

semblables terrains, ceux de la formation jurassique, avec les

_Plesiosaurus_, ne seraient point dans l'ordre des temps, aussi bien que

par les degrés de leur composition organique, un anneau de jonction qui

rattacherait sans interruption ces très anciens habitants de la terre

aux reptiles actuellement vivants et connus sous le nom de gavials[46].»

Sans l'affirmer d'une façon absolument positive, Geoffroy n'hésite pas,

au moins, à admettre la possibilité d'une semblable transformation, car,

dit-il, «le monde ambiant est tout-puissant pour une altération des

corps organisés[47],» et il ajoute quelques lignes plus bas: «La

respiration constitue, selon moi, une ordonnée si puissante pour la

disposition des formes animales qu'il n'est même point nécessaire que le

milieu des fluides respiratoires se modifie brusquement et fortement,

pour occasionner des formes très peu sensiblement altérées. La lente

action du temps, et c'est davantage sans doute, s'il survient un

cataclysme coïncidant, y pourvoit ordinairement. Les modifications

insensibles d'un siècle à un autre finissent par s'ajouter et se

réunissent en une somme quelconque: d'où il arrive que la respiration

devient d'une exécution difficile et finalement impossible, quant à de

certains systèmes d'organes: elle nécessite alors et se crée à elle-même

un autre arrangement, perfectionnant ou altérant les cellules

pulmonaires dans lesquelles elle opère, modifications _heureuses_ ou

_funestes_, qui se propagent et qui influent sur tout le reste de

l'organisation animale. _Car, si ces modifications amènent des effets

nuisibles, les animaux qui les éprouvent cessent d'exister, pour être

remplacés par d'autres, avec des formes un peu changées, et changées à

la convenance des nouvelles circonstances._»

Ce sont là d'importantes déclarations, car elles établissent nettement

la différence de doctrine entre Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire.

Lamarck ne voit le monde extérieur agir sur les êtres vivants que par

l'intermédiaire des habitudes qu'il détermine chez eux; tout organisme a

donc une part d'activité dans les modifications qu'il éprouve; Geoffroy,

sans condamner d'une façon absolue les idées de Lamarck[48], considère

au contraire l'organisme comme passif et voit dans les modifications

successives des êtres vivants l'effet de l'action directe des milieux.

Pour Lamarck, comme pour Buffon, le grand destructeur des formes

vivantes, c'est l'homme; ces deux grands naturalistes ne considèrent pas

comme probable que des espèces disparaissent en dehors de son action;

Geoffroy, au contraire, pense que les espèces disparaissent

naturellement, lorsque leur organisation n'est plus en rapport avec le

milieu dans lequel elles doivent vivre ou qu'elles ont subi des

modifications vicieuses, et les passages imprimés en italiques dans la

citation précédente montrent qu'il attribue cette disparition à une

véritable sélection naturelle; toutefois cette sélection est l'œuvre du

milieu lui-même, elle n'est pas provoquée ou plutôt stimulée par

l'accroissement rapide du nombre des individus et par la lutte pour la

vie qui en est la conséquence. Le grand fait de la disparition spontanée

des espèces, sans secousse, sans cataclysme, n'en est pas moins

nettement vu et placé à côté de cet autre grand phénomène, la formation

des espèces nouvelles.

Les causes de cette formation peuvent d'ailleurs être multiples. Aux

modifications insensibles dont il est question dans le passage cité plus

haut s'ajoutent, pour Geoffroy, des modifications brusques, telles que

celles auxquelles nous l'avons vu attribuer la transformation du reptile

en oiseau, modifications de même nature que celles qui aboutissent, en

temps ordinaire, aux monstruosités. En d'autres termes, un monstre dont

les caractères exceptionnels sont, par une heureuse coïncidence, en

rapport avec un mode d'existence nouveau et possible dans un milieu

donné, un tel monstre peut faire souche et devenir l'origine d'une

espèce nouvelle ou même d'un type nouveau, brusquement issu d'un type,

en apparence, différent. Pourquoi, pense Geoffroy, des phénomènes que

nous voyons se produire encore fréquemment sous nos yeux, au cours du

développement embryogénique, n'auraient-ils pas été utilisés par la

nature pour amener la diversification de ses types?

Ce rapprochement entre les phénomènes embryogéniques de l'individu et

les phénomènes d'évolution des types spécifiques, que l'on considère, à

bon droit, comme l'un des plus brillants résultats de la philosophie

zoologique, ce rapprochement, Geoffroy ne cesse de l'avoir présent à

l'esprit; écoutons-le décrivant et interprétant les métamorphoses des

batraciens:

«Nous assistons chaque année, dit-il[49], à un spectacle visible je ne

veux pas dire seulement pour les yeux de l'esprit, mais pour ceux du

corps, spectacle où nous voyons l'organisation se transformer et passer

des conditions organiques d'une classe d'animaux à celles d'une autre

classe: telle est l'organisation des batraciens. Un batracien est

d'abord un poisson sous le nom de têtard, puis un reptile sous celui de

grenouille. Or nous arrivons à savoir comment se fait cette merveilleuse

métamorphose. Là se réalise, dans ce fait observable, ce que nous avons

présenté plus haut comme une hypothèse, la transformation d'un degré

organique passant au degré immédiatement supérieur.

«Les faits physiologiques de la transformation du têtard ont été

recueillis et sont parfaitement mis en lumière par mon célèbre ami M.

Edwards[50], dans son ouvrage ayant pour titre: _De l'influence des

agents physiques sur la vie_; et les faits anatomiques par beaucoup de

naturalistes, et spécialement par M. le docteur Martin Saint-Ange...

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 11 / 30 段