Simple et sans amertume, empreinte d'une douce philosophie, cette phrase

n'en reflète pas moins le sentiment bien net qu'éprouvait Lamarck de

l'injustice de ses contemporains à son égard. Un d'eux a laissé sur

l'exemplaire de la _Philosophie zoologique_ qui appartient à la

bibliothèque du Muséum cette appréciation anonyme: «_homme assez

superficiel_». Ce lecteur expansif traduit assez exactement l'impression

que fit sur ceux qui ne le comprirent pas le grand naturaliste qui osa

le premier envisager d'un point de vue nouveau l'empire organique tout

entier. Lamarck s'était imposé aux zoologistes par son _Histoire

naturelle des animaux sans vertèbres_, qui lui fit décerner le nom de

Linné français. On lui pardonna, suivant le mot d'Isidore Geoffroy

Saint-Hilaire, la philosophie zoologique, en raison de son grand ouvrage

descriptif. Quant aux idées neuves et fécondes qu'il avait si

généreusement semées dans son œuvre, elles furent bientôt ensevelies

sous des sarcasmes auxquels on regrette que Cuvier lui-même se soit

associé. Elles devaient dormir un demi-siècle avant de s'offrir de

nouveau aux méditations des savants.

L'homme qui a le premier cherché à préciser scientifiquement quels liens

de parenté généalogique unissaient ensemble les animaux les plus simples

aux plus parfaits, qui le premier a pénétré l'importance du phénomène

d'hérédité, a osé affirmer que nous devions chercher l'explication de la

nature présente dans la nature passée; qui a posé comme une règle

générale du développement de notre globe, comme de celui des organismes,

une évolution lente et graduelle, sans secousses et cataclysmes; l'homme

qui a essayé le premier de sonder les mystères de la vie à la lumière

des sciences physiques, cet homme aura éternellement droit à

l'admiration de tous. Sans doute le mécanisme réel du perfectionnement

des organismes lui a échappé, mais Darwin ne l'a pas expliqué davantage.

La loi de sélection naturelle n'est pas l'indication d'un procédé de

transformation des animaux; c'est l'expression d'un ensemble de

résultats. Elle constate ces résultats sans nous montrer comment ils ont

été préparés. Nous voyons bien qu'elle conduit à la conservation des

organismes les plus parfaits; mais Darwin ne nous laisse pas voir

comment ces organismes eux-mêmes ont été obtenus. C'est une lacune qu'on

a seulement essayé de combler dans ces dernières années.

Peut-être les idées de Lamarck eussent plus rapidement conquis la place

qui leur revenait, si, à l'époque même où il les développait, l'arène

scientifique n'avait pas été presque entièrement occupée par deux

terribles champions, plus jeunes et plus ardents que lui: Geoffroy

Saint-Hilaire et Cuvier. Nous ne devons pas séparer dans cette esquisse

deux noms qui retentirent si souvent ensemble dans les débats

académiques de la première moitié de ce siècle, qui sont demeurés

inscrits sur les drapeaux de deux écoles rivales et que l'on peut

considérer comme l'expression la plus saisissante de deux tournures

opposées de l'esprit humain.

CHAPITRE IX

ÉTIENNE GEOFFROY SAINT-HILAIRE

Opposition des deux doctrines de la fixité et de la variabilité des

espèces.--L'unité de plan de composition.--Importance des organes

rudimentaires.--Balancement des organes.--Théorie des analogues;

principe des connexions.--Analogie des animaux inférieurs et des

embryons des animaux supérieurs.--Arrêts de développement.--Les monstres

et la tératologie.--Idées de Geoffroy sur la variabilité des espèces;

les transformations brusques; l'influence du milieu.--Extension de la

théorie de l'unité de plan de composition aux animaux articulés:

retournement du vertébré; idées d'Ampère.--Lien généalogique entre les

espèces fossiles et les espèces vivantes.

Désormais, deux opinions opposées relativement aux espèces sont établies

dans la science et vont compter chacune ses partisans. Linné avait

affirmé d'une manière absolue la fixité des formes spécifiques; Buffon

et surtout Lamarck proclament leur instabilité. Pour eux, l'espèce est

capable de subir des modifications sans nombre, que Buffon ne cherche

pas à poursuivre bien loin, mais dont Lamarck considère l'étendue comme

indéfinie, puisque, suivant lui, les espèces les plus élevées descendent

des plus simples par une suite ininterrompue de générations. La même

opposition va se retrouver dans les idées de Cuvier et de Geoffroy

Saint-Hilaire; mais cette fois c'est dans le même champ clos que les

deux écoles vont se trouver en présence; c'est au Jardin des plantes ou

devant l'Académie des sciences de Paris que deux esprits, l'un et

l'autre de la plus haute portée, vont entamer une lutte demeurée célèbre

dans l'histoire des sciences. Geoffroy Saint-Hilaire a en quelque sorte

pour patrie scientifique ce Jardin du roi, dont Buffon avait élevé si

haut la renommée. C'est là qu'il est initié à l'étude des sciences, et

c'est auprès de Daubenton lui-même, dans un milieu encore tout rempli du

souvenir et des idées de l'auteur illustre de l'_Histoire naturelle_,

qu'il fait son éducation d'anatomiste; c'est aussi grâce au vénérable

collaborateur de Buffon qu'il est nommé sous-garde et sous-démonstrateur

du cabinet d'histoire naturelle, en remplacement de Lacépède,

démissionnaire. Bientôt après, le décret de la Convention qui organisait

le _Muséum d'histoire naturelle_ lui donne, à lui minéralogiste et à

peine âgé de vingt et un ans, le titre de professeur de zoologie dans la

nouvelle «métropole des sciences de la nature». Il doit y enseigner

l'histoire des animaux vertébrés, tandis que Lamarck est chargé

d'exposer l'histoire des animaux sans vertèbres. Dès lors, le cercle des

études du jeune naturaliste se trouve nettement tracé. Les vertébrés

sont encore de son temps considérés comme les animaux par excellence; ce

sont, en quelque sorte, les animaux typiques. Geoffroy se livre avec

passion à des recherches sur leur organisation; il demeure frappé de la

grande généralité des ressemblances qu'ils présentent entre eux et que

Buffon n'avait pas manqué de signaler. Ce dessein, toujours le même,

que, suivant l'expression de Buffon, la nature semble suivre «de l'homme

aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux,

des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux poissons,» Geoffroy

entreprend d'en démontrer la réalité, d'en déterminer exactement toute

l'économie.

À qui avait parcouru cette longue série d'organismes qui s'échelonnent

de l'homme aux poissons, il devait sembler, à cette époque, que rien au

delà ne pouvait présenter un haut intérêt. Geoffroy pensa bien vite que

ce plan commun, dont les objets favoris de ses études lui révélaient

l'existence, se retrouvait dans la nature entière. Dès 1795, à peine âgé

de vingt-trois ans, à une époque où il vivait dans la plus grande

intimité avec Cuvier, qu'il venait d'introduire au Muséum d'histoire

naturelle, il écrivait dans son _Mémoire sur les rapports naturels des

Makis_: «La nature n'a formé tous les êtres vivants que sur un plan

unique, essentiellement le même dans son principe, mais qu'elle a varié

de mille manières dans toutes ses parties accessoires. Si nous

considérons particulièrement une classe d'animaux, c'est là surtout que

son plan nous paraîtra évident; nous trouverons que les formes diverses

sous lesquelles elle s'est plue à faire exister chaque espèce dérivent

toutes les unes des autres; il lui suffit de changer quelques-unes des

proportions des organes pour les rendre propres à de nouvelles

fonctions, pour en étendre ou restreindre les usages... Toutes les

différences les plus essentielles qui affectent chaque famille,

dépendant d'une même classe, viennent seulement d'un autre arrangement,

d'une autre complication, d'une modification enfin de ces mêmes

organes.»

Buffon avait dit: _un très grand nombre_ d'animaux sont construits sur

le même plan; Geoffroy affirme ici que _tous les animaux_ ont la même

structure fondamentale. Cette idée de l'_unité de plan de composition_

des animaux, si simple et si grande, doit présider désormais à presque

tous ses travaux; la démontrer doit être la préoccupation constante de

sa vie. Ce qu'il recherche dans l'étude des animaux, ce ne sont pas,

comme le font les disciples de Linné, les différences qui les séparent,

ce sont les ressemblances qui peuvent exister entre eux, et cette

préoccupation l'amène déjà en 1796 à un résultat intéressant. Dans les

conclusions de ses _Recherches sur les rapports naturels des animaux à

bourse_, il signale les ressemblances des dasyures avec les civettes,

des phalangers avec les écureuils, des kanguroos avec les gerboises; il

établit ainsi une sorte de parallélisme entre les mammifères marsupiaux

et les mammifères ordinaires; c'est la première indication de l'idée des

_classifications paralléliques_ qu'Isidore Geoffroy, son fils,

développera plus tard, et dont nous aurons à apprécier l'importance.

Mais, selon Geoffroy, «il est pour l'histoire naturelle quelque chose de

plus important que des classifications»: c'est l'étude des rapports,

étude qui le remplit d'enthousiasme et dans laquelle il croit trouver la

voie qui doit conduire à l'explication des phénomènes de la nature. Un

instant, la séduisante idée de l'enchaînement universel des êtres

l'attire vers Bonnet, mais il est trop zoologiste pour s'y arrêter.

«Cette chaîne universelle est une véritable chimère,» dit-il en 1794.

Mais il sait trop bien que les êtres vivants ne sont pas isolés les uns

des autres, qu'un lien intime les relie étroitement, malgré leur

diversité, pour ne pas chercher à remplacer l'hypothèse du naturaliste

genevois, et il croit à son tour avoir trouvé dans l'unité de plan de

composition la loi même de la nature. Qu'on le remarque: cette idée, qui

a fait la gloire de Geoffroy, qui a suscité toutes ses études, qui l'a

conduit à la découverte de principes dont l'application a dominé les

travaux de naturalistes des écoles les plus opposées, cette idée

féconde, en raison de la part de vérité qu'elle contient, ce n'est pas à

la fin d'une longue carrière de zoologiste praticien, après une longue

accumulation de recherches sans but, qu'elle s'est présentée à son

esprit; c'est dès le début de ses investigations, dès sa première

jeunesse, et il en est presque toujours ainsi. Les idées générales ne

surgissent pas quand l'esprit, fatigué de parcourir le dédale des petits

faits et des minuties, arrive à son déclin; pourquoi ces fées

bienfaisantes viendraient-elles illuminer les derniers travaux de ceux

qui durant toute leur vie n'ont eu pour elles que méfiance et dédain?

Elles ont d'ailleurs leurs caprices, se montrent coquettement, se

laissent voir à demi, puis s'envolent; reviennent illuminer, comme de

charmants feux follets, l'esprit doucement bercé, qui les prend pour un

rêve et néglige, tant qu'il le peut encore, d'enchaîner ces sylphes

légers, plus subtils en apparence que l'éther. Bientôt le sylphe se

lasse; ses apparitions sont plus rares; il se montre sous des traits

moins séduisants; enfin la douce vision s'évanouit sans retour, laissant

à ceux qui n'ont pas su la fixer le douloureux souvenir du charme rompu.

Et cependant ces riens aux formes mouvantes, ces prétendus fantômes sont

la force même de l'esprit humain; c'est à eux qu'il appartient de lui

communiquer le génie qui sait découvrir les voies nouvelles, les

jalonner de ses conquêtes et traîner enfin le vieux monde à sa remorque

jusqu'aux brillants sommets où s'ouvrent les nouveaux horizons. Mais ils

sont justement jaloux; en retour de leurs bienfaits, ils exigent de

celui auquel ils se livrent une constante fidélité. Souvent aussi, ils

ne se laissent conquérir qu'à moitié, ne laissent prendre qu'une de

leurs formes; mais qu'importe s'ils n'en ont pas moins permis à celui

qui croyait les posséder de faire, au profit de l'humanité, une riche

moisson.

Tel fut le cas de Geoffroy Saint-Hilaire. Il rêvait de trouver une

solution au problème que posent les ressemblances étroites des animaux;

cette solution, il croit la voir apparaître dans l'idée de l'unité de

plan de composition. La fée ne s'était laissé prendre qu'à demi; mais

elle sut largement payer la part d'hospitalité qu'elle accepta. Déjà

elle avait montré le bout de ses ailes à Aristote, à Galien, à Ambroise

Paré, à Belon, à Newton[39], à Vicq-d'Azyr[40], à Buffon, à Gœthe, à

Herder, à Pinel; seul Geoffroy eut assez de persévérance pour la fixer

un instant et lui arracher de précieux secrets.

Durant l'expédition d'Égypte, des observations sur l'aile de l'autruche

lui font déjà entrevoir l'importance des organes rudimentaires: chez cet

oiseau, l'os bien connu sous le nom de fourchette est très peu

développé. «Ces rudiments de fourchette n'ont pas été supprimés, dit

Geoffroy, parce que la nature ne marche jamais par sauts rapides et

qu'elle laisse toujours des vestiges d'un organe, lors même qu'il est

tout à fait superflu, si cet organe a joué un rôle important dans les

autres espèces de la même famille. Ainsi se retrouvent, sous la peau des

flancs, les vestiges de l'aile du casoar; ainsi se voit, chez l'homme, à

l'angle interne de l'œil, un boursouflement de la peau qu'on reconnaît

pour le rudiment de la membrane incitante dont beaucoup de quadrupèdes

et d'oiseaux sont pourvus.»

Vers cette même époque, en 1800, il écrit encore: «Les germes de tous

les organes que l'on observe, par exemple, dans les différentes familles

d'animaux à respiration pulmonaire, existent à la fois dans toutes les

espèces, et la cause de la diversité infinie des formes qui sont propres

à chacune, et de l'existence de tant d'organes à demi effacés ou

totalement oblitérés, doit se rapporter au développement

proportionnellement plus considérable de quelques-uns, _développement

qui s'opère toujours aux dépens de ceux qui sont dans le voisinage_.» Ce

dernier aperçu n'est autre chose que la première indication de ce que

Geoffroy Saint-Hilaire appellera plus tard le _principe du balancement

des organes_; et ce principe lui fournira l'explication de l'existence

des organes rudimentaires, produits incomplets de germes qui ont avorté,

parce que d'autres organes voisins se sont emparés de la nourriture qui

leur était destinée.

Il est rare d'ailleurs que l'avortement soit complet; les rudiments,

pour demeurer imparfaits, n'en existent pas moins à la place même

qu'auraient dû occuper les organes qu'ils représentent; c'est là un fait

important pour la démonstration de l'unité de plan de composition.

Une semblable unité suppose, nous l'avons vu, que _tous les animaux d'un

même groupe_--Geoffroy semble restreindre ici l'affirmation absolue

qu'il avait émise dans son mémoire sur les Makis--possèdent les mêmes

organes. Mais comment reconnaître, dans la série innombrable des formes,

les organes qui se correspondent? Ici, Geoffroy imagine une méthode

d'investigation, indépendante de l'hypothèse de l'unité de plan de

composition, applicable toutes les fois que des animaux sont construits

sur le même plan, quel que soit le nombre des plans suivis par la

nature, et qui, sous le nom de _théorie des analogues_, est devenue

entre les mains des anatomistes de toutes les écoles l'un des

instruments les plus féconds de découvertes.

On peut considérer les organes à divers points de vue, notamment au

point de vue de leur forme, au point de vue de leur fonction, au point

de vue de leur position relative. Lorsque chez deux animaux différents

deux organes ont une forme voisine, une même fonction, une semblable

position, tout le monde les appelle du même nom; personne n'émet un

doute sur leur identité fondamentale: ce sont deux _organes analogues_.

Mais l'observation apprend bientôt que, chez des organes dont l'analogie

est cependant évidente, la forme et la fonction peuvent considérablement

varier. Chez les vertébrés, par exemple, le membre antérieur peut être

une patte locomotrice, une aile ou une nageoire; sa forme a changé, sa

fonction s'est modifiée; mais il demeure très longtemps formé des mêmes

parties, et, lors même que ces parties ont éprouvé certaines

modifications, la position du membre, ses rapports avec les autres

organes sont demeurés essentiellement les mêmes. Ce qui est évident des

membres antérieurs, Geoffroy Saint-Hilaire le suppose vrai pour tous les

autres organes. Il se laisse d'abord guider par son hypothèse pour

identifier, en 1806, la structure de la nageoire antérieure des poissons

avec celle des pattes des autres vertébrés, pour ramener à un type

commun la composition du crâne de tous ces animaux. Assuré par ses

découvertes successives de la haute valeur du guide qu'il a choisi, il

énonce enfin le _principe des connexions_. «Un organe, dit-il, est

plutôt altéré, atrophié, anéanti que transposé[41].» L'_anatomie

philosophique_ est essentiellement le développement de ce principe, qui

implique une conception de l'organe toute nouvelle.

On disait volontiers jusqu'à Geoffroy: Tel organe est destiné à telle

fonction. Geoffroy dit, au contraire: L'organe est indépendant de la

fonction. Pour lui, la notion du plan de structure, la notion

_morphologique_, comme on dirait aujourd'hui, est supérieure à la notion

_physiologique_. L'animal existe avec une structure, toujours la même,

quel que soit le rôle qu'il aura à jouer dans le monde. C'est le conflit

de ses facultés et des conditions dans lesquelles il doit les exercer

qui détermine les fonctions et la forme même de ses organes. On doit

voir, dans cette façon d'envisager les êtres vivants, un progrès

considérable et définitif.

Une voie féconde est ouverte désormais à l'anatomie, à qui Geoffroy

Saint-Hilaire ne tarde pas à donner comme auxiliaire l'embryogénie. À

comparer la tête des poissons osseux avec celle des mammifères adultes,

on reconnaît bien vite qu'il y a dans la tête des premiers un grand

nombre d'os sans analogues évidents dans la tête des seconds. Ce paraît

être une pierre d'achoppement inévitable pour la théorie de l'unité de

plan de composition. Geoffroy a l'idée lumineuse de comparer la tête des

poissons non plus à celle des mammifères adultes, mais à celle des

embryons de mammifère; de déterminer chez ces animaux non pas les os,

mais les centres d'ossification et leurs rapports. Dès lors, la

comparaison devient possible, et des ressemblances incontestables sont

établies entre les modes de constitution, différents en apparence, de la

tête des poissons osseux, de celle des reptiles, de celle des oiseaux et

de celle des mammifères. Chemin faisant, Geoffroy découvre des rudiments

de dents dans la mâchoire des très jeunes baleines, dans celle des

embryons d'oiseaux qui en sont dépourvus à l'état adulte. Quelle joie

eût été celle du grand anatomiste s'il avait pu prévoir que la

paléontologie exhumerait un jour de véritables oiseaux dont les dents

étaient non seulement aussi développées à l'état adulte que celles des

mammifères, mais présentaient comme elles une mue!

Le poisson avec ses os crâniens multiples, l'oiseau avec ses dents qui

n'apparaissent que pour se fondre presque aussitôt avec les tissus

environnants, peuvent être considérés comme s'étant arrêtés dans leur

évolution à un état de développement que les mammifères ne font que

traverser pour arriver à leur état définitif. À ces divers points de

vue, Geoffroy les considérait comme des embryons permanents des animaux

supérieurs. Bonnet, Erasme Darwin, Diderot avaient pressenti une sorte

de parallélisme entre le développement embryogénique des animaux et les

modifications successives des espèces; la comparaison de Geoffroy entre

les animaux inférieurs et les embryons des animaux supérieurs détermine

d'une façon précise l'interprétation que l'on peut donner de ce

parallélisme sur lequel insisteront bientôt Serres et M. Henri Milne

Edwards; et c'est, en définitive, la même idée qu'ont exprimée Fritz

Müller et les embryogénistes partisans de la doctrine de la descendance

en disant: «Les formes successives que présente un animal durant son

développement embryogénique ne sont que la répétition abrégée de formes

traversées par son espèce pour arriver à son état actuel.» C'est là une

formule trop absolue, sans doute: les formes embryonnaires d'un animal

ne sauraient bien souvent vivre en dehors de l'œuf; elles sont

ordinairement modifiées par la présence d'un vitellus nutritif plus ou

moins volumineux, par des adaptations diverses et surtout par les

phénomènes accessoires que détermine la rapidité avec laquelle

l'évolution s'accomplit, par ce que nous avons appelé l'_accélération

embryogénique_. Mais la loi de Fritz Müller n'en demeure pas moins une

des lois fondamentales de l'embryogénie comparée, et elle n'est, à tout

prendre, qu'une généralisation des faits énoncés par Geoffroy

Saint-Hilaire.

Mais si les animaux inférieurs rappellent, à beaucoup d'égards, les

embryons des animaux supérieurs du même groupe, que, pour une raison

quelconque, ces derniers soient frappés d'arrêt de développement dans

quelques-unes de leurs parties, ils devront, dans ces parties, présenter

les caractères propres aux formes inférieures de leur famille.

En 1820, cette idée devient pour Geoffroy le fondement d'une science

nouvelle, la _tératologie_, grâce à laquelle sont pour la première fois

classées, expliquées et ramenées aux lois ordinaires de l'embryogénie

ces formes animales accidentelles, tantôt effrayantes, tantôt simplement

étranges, qui ont à toutes les époques vivement frappé l'imagination

populaire, et ont depuis longtemps reçu le nom de _monstruosités_. Pour

toujours, les monstres sont enlevés à la légende; loin de les considérer

comme des exceptions aux lois de la nature, Geoffroy les fait servir à

la découverte, à l'extension, à la vérification de ces lois. Il démontre

que les monstruosités tiennent toujours à quelque cause physique,

déterminable, et va même jusqu'à indiquer comment on pourrait créer

expérimentalement telle ou telle catégorie de monstres. Cette étude

_expérimentale des monstruosités_ a été de nos jours poursuivie non sans

succès par M. Camille Dareste.

La plupart des monstruosités dites _par défaut_ sont dues effectivement

à un simple arrêt de développement de certaines parties de l'animal qui

les présente; mais il en est aussi qui résultent de la soudure d'organes

demeurant habituellement séparés dans les individus normaux. L'étude de

ces dernières conduit encore Geoffroy à une loi importante, aussi vraie,

aussi féconde en anatomie comparée qu'en tératologie et qu'on peut

énoncer ainsi: «Les soudures n'ont jamais lieu qu'entre parties de même

nature.» Il paraît à Geoffroy que ces parties exercent les unes sur les

autres une sorte d'attraction réciproque que l'illustre anatomiste

appelle l'_attraction du soi pour soi_, loi dont il a été si vivement

frappé qu'il en a voulu faire, à la fin de sa vie, l'un des principes

fondamentaux qui régissent les combinaisons de la matière. Il crut

entrevoir, dans l'attraction du soi pour soi, la cause déterminante de

tous les phénomènes qui s'accomplissent dans l'intimité des corps, comme

l'attraction universelle paraît être la cause des grands phénomènes

astronomiques.

Malheureusement, si les faits qui lui servaient de point de départ

étaient exacts, la cause à laquelle il cherchait à les rattacher n'était

guère qu'une illusion. Les organes de même nature n'exercent aucune

attraction particulière les uns sur les autres; s'ils se soudent

fréquemment, cela tient à ce qu'ils naissent symétriquement de chaque

côté du corps, ou qu'ils se disposent sur une partie plus ou moins

grande de sa longueur. Il arrive alors fréquemment qu'ils se trouvent en

contact, si pour une raison quelconque leur accroissement est plus

rapide que celui des parties qui les séparent; dès lors leurs tissus se

confondent en raison même de leur homogénéité, absolument comme, dans le

règne végétal, le tissu du greffon se confond avec celui de la souche

sur laquelle on l'a placé.

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La philosophie zoologique avant Darwin · 第 10 / 30 段