Les espèces, étant l'œuvre des conditions d'existence dans lesquelles

elles vivent, doivent demeurer immuables, tant que ces conditions

demeurent les mêmes. Lamarck répond par là victorieusement à une

objection que l'on a cru un moment devoir renverser tout son système et

qu'on a plusieurs fois reproduite contre Darwin. Durant l'expédition

d'Égypte, Geoffroy Saint-Hilaire avait recueilli dans les nécropoles un

grand nombre de momies d'animaux qu'il étudia à son retour de concert

avec Cuvier. Ces animaux, qui étaient morts depuis plusieurs milliers

d'années, furent trouvés identiques aux animaux actuels de l'Égypte.

Cuvier crut voir là une preuve de l'immuabilité des espèces. On ignorait

à cette époque quelle avait pu être la durée des périodes géologiques;

pour qui admettait, au lieu de ce siècle de millions d'années que la

géologie assigne aujourd'hui à notre monde, une création remontant à

peine à six mille ans, les momies des hypogées de l'Égypte pouvaient

paraître des représentants des premiers âges du monde. On sait au

contraire aujourd'hui que leur ancienneté n'est qu'une illusion, que

rien, pas même l'homme, n'a changé autour d'elles, et que l'espace de

temps qui nous sépare de l'époque où elles ont vécu a la durée d'un

éclair par rapport à celui qu'emploie habituellement la nature pour

constituer un âge nouveau. D'ailleurs, comme on l'a dit fort justement,

la persistance même des formes des momies prouve plus qu'il ne faudrait;

car ce ne sont pas seulement les espèces contemporaines des anciens qui

ont été conservées, mais aussi les races de leurs animaux domestiques,

races dont la variabilité n'est cependant pas douteuse.

Familiarisé avec l'étude des mollusques fossiles, qui sont extrêmement

nombreux et dont on peut suivre les variations successives beaucoup plus

facilement que celles des mammifères, Lamarck, qui aperçoit de

nombreuses séries de formes de transition entre les espèces que l'on

considère comme disparues et les espèces actuelles, n'admet pas que les

espèces s'éteignent; il suppose qu'elles se transforment toutes.

«S'il y a, dit-il[27], des espèces réellement perdues, ce ne peut être

sans doute que parmi les grands animaux qui vivent sur les parties

sèches du globe, où l'homme, par l'empire absolu qu'il y exerce, a pu

parvenir à détruire tous les individus de quelques-unes qu'il n'a pas

voulu conserver ni réduire à la domesticité. De là naît la possibilité

que les animaux des genres _Palæotherium_, _Anoplotherium_, _Megalonyx_,

_Mastodon_ de M. Cuvier et quelques autres espèces de genres déjà

connus, ne soient plus existant dans la nature; _néanmoins il n'y a là

qu'une possibilité_.

«Mais les animaux qui vivent dans le sein des eaux, surtout des eaux

marines, et, en outre, toutes les races de petite taille qui habitent la

surface de la terre et qui respirent à l'air, sont à l'abri de la

destruction de leur espèce de la part de l'homme; leur multiplication

est si grande et les moyens de se soustraire à ses poursuites et à ses

pièges sont tels qu'il n'y a aucune apparence qu'il puisse détruire

l'espèce entière d'aucun de ces animaux.»

Pénétré, comme Buffon, de l'importance du rôle de l'homme dans la

nature, Lamarck ne voit pas d'autre cause de destruction des espèces que

l'homme lui-même. Il n'aperçoit pas que la guerre déclarée par notre

espèce aux animaux n'est qu'un cas particulier de la grande lutte qu'ils

se livrent entre eux et dont les premières conséquences ne lui ont

cependant pas échappé, car il écrit[28]:

«Par suite de la multiplication des petites espèces, et surtout des

animaux les plus imparfaits, la multiplicité des individus pouvait nuire

à la conservation des races, à celle des progrès acquis dans le

perfectionnement de l'organisation, en un mot à l'ordre général, si la

nature n'eût pris des précautions pour restreindre cette multiplication

dans des limites qu'elle ne peut jamais franchir.

«Les animaux se mangent les uns les autres, sauf ceux qui vivent de

végétaux; mais ceux-ci sont exposés à être dévorés par les animaux

carnassiers.

«On sait que ce sont les plus forts et les mieux armés qui mangent les

plus faibles, et que les grandes espèces dévorent les plus petites.»

Ici, nous sommes bien près, semble-t-il, non seulement de la lutte pour

la vie telle que la concevra Darwin, mais même de la sélection

naturelle. Malheureusement, au lieu de poursuivre l'idée, Lamarck

aussitôt s'engage dans une autre voie; il n'a pas vu les conséquences de

l'ardente concurrence qui s'établit entre les animaux de même espèce dès

que les vivres ne sont plus que juste suffisants; bien au contraire, il

croit «que les individus d'une même race se mangent rarement entre eux

et font la guerre à d'autres races». Puis il revient sans le vouloir aux

causes finales lorsqu'il développe les précautions prises par la nature

pour empêcher les grosses espèces de se multiplier au point de devenir

un danger pour l'existence des petites. Darwin a pris ici exactement le

contrepied de Lamarck; mais on ne peut blâmer ce dernier de n'avoir pas

cherché à résoudre un problème qui n'était même pas posé de son temps,

celui de l'extinction graduelle et du renouvellement, en dehors de

l'influence de l'homme, de la plupart des espèces animales et végétales.

* * * * *

Partisan de la fixité des espèces, Cuvier n'hésitait pas à affirmer que

de nombreux animaux avaient disparu depuis un temps plus ou moins long,

et il attribuait volontiers, nous le verrons bientôt, leur disparition à

d'immenses catastrophes, à des cataclysmes généraux, bouleversant la

surface entière du globe. Lamarck, frappé au contraire des

transformations graduelles que semblent avoir éprouvées les mollusques,

conteste la réalité de ces révolutions du globe, dont sir Charles Lyell

et ses disciples démontreront plus tard l'inanité.

«Pourquoi, dit-il fort bien[29], supposer sans preuve une catastrophe

universelle, lorsque la marche de la nature, mieux connue, suffit pour

rendre raison de tous les faits que nous observons dans toutes ses

parties? Si l'on considère, d'une part, que dans tout ce que la nature

opère elle ne fait rien brusquement, et que partout elle agit avec

lenteur et par degrés successifs, et d'autre part que les causes

particulières ou locales des désordres, des bouleversements, des

déplacements peuvent rendre raison de tout ce que l'on observe à la

surface du globe, on reconnaîtra qu'il n'est nullement nécessaire de

supposer qu'une catastrophe universelle est venue tout culbuter et

détruire une grande partie des opérations mêmes de la nature.»

C'est la doctrine des _causes actuelles_ soutenue et développée à

l'aurore même de la géologie; c'est l'indication du programme qu'a si

bien rempli depuis toute une grande école de géologues.

Appliquant aux classifications la théorie de la descendance, Lamarck

semblait devoir être ramené vers l'échelle des êtres de Bonnet; mais il

s'aperçoit bien vite qu'on ne saurait disposer les animaux en une série

linéaire unique. Il les divise, en effet, en deux lignées dont les

progéniteurs sont dus à la génération spontanée; mais les uns se sont

formés librement; les autres, plus élevés, ont pris naissance dans des

corps déjà vivants, dont les humeurs se sont organisées; ils ont vécu

d'abord en parasites, constituant ainsi la classe des helminthes. La

première série n'a présenté qu'une évolution très bornée: la seconde a

abouti aux vertébrés. Lamarck est le premier qui, au lieu de placer ces

derniers en tête du règne animal, procède, au contraire, du simple au

composé, et s'élève graduellement des infusoires ou des helminthes les

plus simples jusqu'aux formes les plus parfaites sous lesquelles se

manifeste la vie.

«L'ordre de la nature, dit-il, c'est l'ordre même dans lequel les corps

ont été formés depuis l'origine,» et, comme ces corps paraissent tous

procéder les uns des autres, il est évident qu'ils doivent former des

séries ininterrompues, dans lesquelles il n'est possible de tracer

aucune ligne de démarcation séparant les uns des autres des groupes plus

ou moins compréhensifs: «La nature n'a réellement formé ni classes, ni

ordres, ni familles, ni genres, ni espèces constantes, mais seulement

des individus qui se succèdent les uns aux autres et qui ressemblent à

ceux qui les ont produits.» Ceux de ces individus qui se ressemblent le

plus et qui se conservent dans le même état, de génération en

génération, depuis qu'on les connaît, constituent des _espèces_. Mais

les individus constituant les espèces ne présentent de caractères

constants que si les circonstances dans lesquelles ils sont placés

demeurent invariables; dès que ces circonstances varient, les individus

changent: de là les intermédiaires, pour ainsi dire en nombre indéfini,

qui relient entre elles les formes animales les plus disparates au

premier abord. Il n'y a donc pas d'espèce invariable.

À la vérité, Lamarck exagère le nombre des formes de passages qui, dans

la nature actuelle, existent entre les espèces[30]; il exagère aussi la

facilité avec laquelle les espèces peuvent se croiser; l'instabilité de

l'espèce lui apparaît trop grande; mais cela tient à ce qu'il n'est pas

encore en possession du grand fait de la disparition des espèces et que,

dès lors, il lui paraît impossible qu'il puisse y avoir de lacune dans

la nature. Toutefois Lamarck est loin d'admettre que la gradation soit

absolue, comme on l'a quelquefois supposé; il voit un _hiatus_ profond

entre les corps bruts et les corps organisés[31], et il suppose un

semblable hiatus entre les animaux et les plantes, les animaux possédant

une faculté, l'_irritabilité_, qui manque entièrement à tous les

végétaux. À leur tour, au point de vue de leur complication organique,

et si l'on ne tient compte que des classes, les animaux et les plantes

forment respectivement dans chaque règne une série unique, une véritable

_échelle_, dont les degrés sont caractérisés par le développement de

systèmes d'organes de plus en plus compliqués. Cette échelle représente

«l'ordre qui appartient à la nature et qui résulte, ainsi que les objets

que cet ordre fait exister, des moyens qu'elle a reçus de l'Auteur

suprême de toute chose. Elle n'est elle-même que l'ordre général et

immuable que ce sublime Auteur a créé dans tout, et que l'ensemble des

lois générales et particulières auxquelles cet ordre est assujetti. Par

ces moyens, dont elle continue sans altération l'usage, elle a donné et

donne perpétuellement l'existence à ses productions; elle les varie et

les renouvelle sans cesse et conserve ainsi partout l'ordre entier qui

en est l'effet[32].»

Les formes diverses des animaux et des plantes résultent, en définitive,

pour Lamarck, de deux causes:

1° Un certain ordre naturel, directement institué par le Créateur, et

qui se manifeste dans la série unique et graduellement nuancée, dans

l'échelle que forment respectivement les animaux et les plantes;

2° L'influence des conditions extérieures qui, sans altérer cet ordre

dans ce qu'il a d'essentiel, agit pour varier à l'infini les productions

naturelles et pour créer autour de l'échelle unique qui représente

chaque règne une infinité de petites séries rameuses, dont quelques

branches peuvent même paraître complètement isolées.

Ceci est important: on représente souvent Lamarck comme ayant

exclusivement attribué aux forces naturelles l'évolution de l'univers;

Hæckel, dans son _Histoire de la création naturelle_[33] reproduit cette

opinion. Telle n'était cependant pas la pensée de l'illustre auteur de

la _Philosophie zoologique_. Sans doute la matière et ses «fluides

subtils», que nous nommons aujourd'hui les forces physico-chimiques, ont

suffi, selon Lamarck, à former les plus simples des êtres vivants; sans

doute l'influence des circonstances extérieures a joué un rôle

prépondérant dans la production des formes organiques; mais ces formes

néanmoins se sont compliquées suivant un plan assigné d'avance par «le

sublime Auteur de toutes choses», et que traduit la gradation successive

des organismes. Il semble que Lamarck greffe en quelque sorte sa théorie

des actions de milieu sur l'idée de l'échelle des êtres de Bonnet, dont

il n'arrive pas à se dégager complètement, parce qu'elle lui paraît sans

doute conforme à sa conception particulière de la majesté du Créateur.

Ce sont, en définitive, les causes finales qui reviennent dans l'esprit

de Lamarck, malgré lui, et qui lui font dire ailleurs[34]: «Ainsi, _par

ces sages précautions, tout se conserve dans l'ordre établi_; les

changements et les renouvellements perpétuels qui s'observent dans cet

ordre sont maintenus dans des bornes qu'ils ne sauraient dépasser; les

races des corps vivants subsistent toutes, malgré leurs variations; les

progrès acquis dans le perfectionnement de l'organisation ne se perdent

point; tout ce qui paraît désordre, anomalie rentre sans cesse dans

l'ordre général et même y concourt; _et partout, et toujours, la volonté

du suprême Auteur de la nature et de tout ce qui existe est

invariablement exécutée_.»

On ne saurait mieux exposer la théorie des causes finales, car si Dieu a

tout fait, tout coordonné, tout agencé, de manière que sa volonté soit

partout et toujours exécutée, c'est qu'il a tout prévu, que par tous les

moyens dont il a doté la nature celle-ci court inconsciemment, comme le

veulent les finalistes, vers un but déterminé: l'accomplissement de la

volonté créatrice.

Cependant, par une étonnante contradiction, Lamarck, finaliste dans

l'ensemble, se montre, dans le détail, adversaire résolu des causes

finales. Les ouvrages des naturalistes et des philosophes sont remplis

de l'étonnement que leur cause le merveilleux outillage dont les animaux

sont pourvus, la merveilleuse appropriation de chacun de leurs outils

aux fonctions qu'il remplit; c'est pour la plupart d'entre eux une

preuve indiscutable de l'intelligence, de la sagesse qui ont présidé à

la création.

«Le fait est, dit Lamarck[35], que les divers animaux ont, chacun

suivant leur genre et leur espèce, des habitudes particulières et

toujours une organisation qui se trouve parfaitement en rapport avec ces

habitudes.

«De la considération de ce fait, il semble qu'on soit libre d'admettre,

soit l'une, soit l'autre des deux conclusions suivantes, et qu'aucune

d'elles ne puisse être prouvée.

«_Conclusion admise jusqu'à ce jour_: La nature (ou son Auteur), en

créant les animaux, a prévu toutes les sortes possibles de circonstances

dans lesquelles ils auraient à vivre et a donné à chaque espèce une

organisation constante, ainsi qu'une forme déterminée et invariable dans

ses parties qui force chaque espèce à vivre dans les lieux et les

climats où on la trouve et à y conserver les habitudes qu'on lui

connaît.

«_Ma conclusion particulière_: La nature, en produisant successivement

toutes les espèces d'animaux, en commençant par les plus imparfaits et

les plus simples, pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a

compliqué graduellement leur organisation; et, ces animaux se répandant

généralement dans toutes les régions habitables du globe, chaque espèce

a reçu de l'influence des circonstances dans lesquelles elle s'est

rencontrée les habitudes que nous lui connaissons et les modifications

dans ses parties que l'observation nous montre en elle.»

Entre ces deux conclusions, Lamarck n'hésite pas. La première suppose

que les espèces sont fixées et ont été de tout temps aussi étroitement

adaptées que nous le voyons aux conditions dans lesquelles elles ont

vécu; mais cette fixité des espèces suppose, à son tour, la fixité des

conditions d'existence dans lesquelles elles sont placées. Or ce dernier

fait est absolument contraire à tout ce que l'observation nous démontre;

il y a plus: nous avons volontairement changé les conditions d'existence

d'un certain nombre d'animaux, ce sont les animaux domestiques; or ces

animaux se sont eux-mêmes modifiés avec les conditions qui leur ont été

imposées. Aucun d'eux ne ressemble plus aux animaux de la souche sauvage

dont il descend, et nous pouvons encore les modifier à notre gré.

L'argument est irrésistible; quelque effort que l'on ait fait depuis

pour en diminuer la portée, il se dresse toujours aussi solide contre

tous les raisonnements qui voudraient établir la fixité des espèces.

Ces arguments se réduisent d'ailleurs à ceci: les modifications imposées

aux animaux domestiques n'ont pas dépassé certaines limites. À quoi l'on

peut répondre que personne n'a jusqu'ici essayé de modifier complètement

les conditions primitives; l'homme s'est toujours borné à tirer parti de

l'œuvre de la nature, à profiter des résultats obtenus par elle, à

s'avancer plus loin dans la voie où elle s'était engagée, et dans la

mesure que lui indiquait la satisfaction de ses besoins; il ne s'est pas

proposé de transformer les animaux, de leur imposer des changements

profonds; il a voulu conserver et perfectionner à son profit, plutôt que

créer; et, se fût-il proposé ce dernier but, il y a encore un facteur

dont il lui aurait fallu tenir compte: le temps. Aux six mille années

dont il a pu disposer, depuis qu'il est civilisé la nature oppose

l'œuvre de cent millions d'années: c'est cette œuvre que l'homme

s'étonne modestement de n'avoir pas encore bouleversée!

Lamarck accepte donc pleinement l'opinion que les espèces anciennes se

sont graduellement modifiées pour produire les espèces actuelles. Les

infusoires, nés directement par génération spontanée, ont produit, en se

perfectionnant, les radiaires; les vers qui se sont formés dans des

corps déjà organisés ont eu une évolution plus rapide et sont montés

plus haut. Ils se sont divisés en deux branches, dont l'une a fourni les

insectes, ensuite les arachnides, puis les crustacés; l'autre a donné

successivement, et dans l'ordre où leurs noms sont énoncés, les

annélides, les cirrhipèdes, les mollusques, les poissons et les

reptiles. Là, nouvelle bifurcation: les reptiles engendrent d'une part

les oiseaux, d'où naissent ensuite les mammifères monotrèmes; d'autres

reptiles produisent les mammifères amphibies, et ces derniers forment

une souche d'où se détachent d'abord les cétacés, puis les mammifères

ordinaires, qui se divisent enfin en onguiculés et ongulés. Voici

d'ailleurs ce tableau généalogique du règne animal, le premier qui ait

été dressé sur des données scientifiques:

TABLEAU

Servant à montrer l'origine des différents animaux.

Vers |Infusoires

| |Polypes

| |Radiaires

+---------------+-----------------+

|Annélides | |Insectes |

|Cirrhipèdes | |Arachnides|

|Mollusques | |Crustacés |

|

|Poissons |

|Reptiles |

|

+-----------+----------------------------+

|Oiseaux | |Mammifères amphibies|

| +-----------------+---------------+

|Monotrèmes| |M. Onguiculés| |M. Ongulés| |M. Cétacés|

Beaucoup des documents qui pourraient servir aujourd'hui à établir un

arbre semblable manquaient à Lamarck. Il n'y a donc pas lieu de

s'étonner qu'il ait renversé l'ordre dans lequel s'est probablement

faite l'évolution des animaux articulés; qu'il ait à tort intercalé les

cirrhipèdes, qui sont des crustacés, entre les annélides et les

mollusques; qu'il ait fait descendre les monotrèmes des oiseaux, au lieu

de les réunir aux autres mammifères; qu'enfin il ait cherché à tirer les

mammifères ordinaires des amphibies, au lieu de faire descendre ces

animaux des premiers, comme on le ferait aujourd'hui. Ce sont là des

renversements qui sont inévitables tant que les connaissances sont

incomplètes, qui se sont produits plusieurs fois depuis, mais que les

progrès de la science rendent chaque jour plus rares. L'essentiel était

d'avoir reconnu entre les différents types organiques une parenté qui a

presque toujours été confirmée depuis.

On remarquera que l'homme n'est pas compris dans ce tableau. La pensée

de Lamarck, à l'égard de l'origine de l'homme, a été présentée de façons

diverses; il est intéressant de citer ses propres paroles:

«Si l'homme n'était distingué des animaux que relativement à son

organisation, il serait aisé de montrer que les caractères

d'organisation dont on se sert pour en former, avec ses variétés, une

famille à part, sont tous le produit d'anciens changements dans ses

actions, et des habitudes qu'il a prises et qui sont devenues

particulières aux individus de son espèce[36].»

Effectivement, Lamarck montre comment une race perfectionnée de

quadrumanes, cessant de grimper, a pu devenir bimane; comment elle a

acquis l'attitude verticale, par suite de la nécessité d'explorer au

loin le pays pour assurer sa sécurité; comment elle s'est associée à ses

semblables pour dominer le monde et parquer dans les forêts les espèces

rivales; comment, des besoins nouveaux créés par cette association, a dû

naître le langage.

«Ainsi, ajoute-t-il, à cet égard, les besoins seuls ont tout fait; ils

auront fait naître les efforts; et les organes propres aux articulations

des sons se seront développés par leur emploi habituel.

«Telles seraient les réflexions que l'on pourrait faire si l'homme,

considéré ici comme la race prééminente en question, n'était distingué

des animaux que par les caractères de son organisation _et si son

origine n'était pas différente de la leur_[37].»

Cette opinion peut se résumer ainsi: naturaliste, Lamarck n'hésite pas à

considérer l'homme comme un singe modifié; philosophe et psychologue, il

voit entre l'homme et les animaux un abîme, et l'homme lui apparaît dès

lors comme une émanation directe du Créateur. Cette concession serait

encore aujourd'hui suffisante pour rallier au transformisme bien des

esprits que dominent de respectables croyances. Mais quel intérêt

pourrait avoir la doctrine de la descendance si elle s'arrêtait

précisément au point qu'il nous importe le plus d'élucider, si, après

avoir prétendu nous révéler l'origine de tous les animaux, elle nous

laissait complètement ignorants du passé de notre espèce?

Et cependant, même au point de vue psychologique, la barrière que

Lamarck établit entre l'homme et les animaux est bien faible. Dans la

doctrine de l'illustre naturaliste, les milieux extérieurs, on s'en

souvient, n'agissent pas directement sur les organismes; ils ne les

modifient qu'en excitant chez eux des besoins, puis des habitudes

provoquant l'usage ou le défaut d'usage des organes, et déterminent

ainsi leur accroissement ou leur atrophie. Les besoins sont intimement

liés aux sensations, celles-ci aux facultés intellectuelles; aussi

Lamarck attache-t-il une grande importance au développement plus ou

moins grand de ces facultés chez les animaux, qu'il divise dans sa

classification définitive[38] en _animaux apathiques_, _animaux

sensibles_ et _animaux intelligents_. Le simple énoncé de cette

classification suffît à montrer que Lamarck admet un développement

graduel des facultés intellectuelles. Il s'efforce du reste de démontrer

que «tous les actes de l'entendement exigent un système d'organes

particuliers pour pouvoir s'exécuter», et, comme ces organes sont les

mêmes chez l'homme et les animaux supérieurs, qu'il n'y a entre eux

qu'une différence de degré, il s'ensuit nécessairement que, si les

animaux les plus élevés sont issus des plus simples, l'homme doit à son

tour être issu des formes supérieures du règne animal. Après avoir

développé toutes ses idées sur la nature de l'entendement, qu'il regarde

simplement comme un ensemble de phénomènes mécaniques, Lamarck ne

revient cependant pas sur le problème de la place de l'homme dans la

nature.

On se demande s'il n'a pas craint par une dernière et suprême hardiesse

de compromettre le succès d'une œuvre qui lui avait coûté une incroyable

dépense de génie et qu'il savait être de beaucoup en avance sur son

époque. Aussi termine-t-il son livre par cette mélancolique réflexion,

qui n'a malheureusement pas cessé d'être vraie:

«Les hommes qui s'efforcent par leurs travaux de reculer les limites des

connaissances humaines savent assez qu'il ne leur suffit pas de

découvrir et de montrer une vérité utile qu'on ignorait, et qu'il faut

encore pouvoir la répandre et la faire reconnaître; or la _raison

individuelle_ et la _raison publique_, qui se trouvent dans le cas d'en

éprouver quelque changement, y mettent en général un obstacle tel qu'il

est souvent plus difficile de faire reconnaître une vérité que de la

découvrir. Je laisse ce sujet sans développement, parce que je sais que

mes lecteurs y suppléeront suffisamment, pour peu qu'ils aient

d'expérience dans l'observation des causes qui déterminent les actions

des hommes.»

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 9 / 30 段