L'idée que Buffon se fait du végétal ne diffère pas de l'idée que s'en

fait Bonnet; tous deux expriment cette idée presque dans les mêmes

termes. Mais Buffon proteste tout aussitôt contre l'opinion qui voudrait

que tous les petits arbres qui sont assemblés pour en faire un grand

étaient contenus dans la graine et que l'ordre de leur développement y

était tracé. Expliquer la génération par l'hypothèse de l'emboîtement

des germes, c'est répondre à la question par la question même. «Lorsque

nous demandons, dit Buffon, comment on peut, concevoir que se fait la

reproduction des êtres, et qu'on nous répond que dans le premier être

cette reproduction était toute faite, c'est non seulement avouer qu'on

ignore comment elle se fait, mais encore renoncer à la volonté de le

concevoir.» Il dit exactement la même chose de l'hypothèse de la fixité

des espèces. Dire à ceux qui cherchent comment les espèces se sont

produites, qu'elles ont toujours été ce qu'elles sont, c'est renoncer à

la volonté de découvrir leur origine, et, au point de vue scientifique,

n'importe quelle opinion est préférable à cette décourageante doctrine.

Buffon repousse de même, à l'égard de la génération, toutes les

hypothèses qui supposent la chose faite; il repousse encore, toutes

celles qui ont pour objet les causes finales, parce que ces hypothèses,

au lieu de rouler sur les causes physiques de l'effet qu'on cherche à

expliquer, ne portent que sur des rapports arbitraires et sur des

convenances morales, et il s'arrête finalement à cette fameuse hypothèse

du _moule intérieur_, dans laquelle il suppose que la nature peut faire

des moules par lesquels elle donne aux êtres vivants non seulement leur

figure extérieure, mais aussi leur forme intérieure.

Ces mots de «moule intérieur» paraissent, au premier abord, peu faits

pour aller ensemble, attendu qu'un moule est habituellement destiné à

reproduire une surface et non les particularités de structure d'une

substance massive; mais Buffon déclare employer ces mots faute de mieux.

Pour lui, tout être vivant est donc un moule intérieur, dans lequel des

forces spéciales font pénétrer les molécules organiques de sorte que

chacune des parties du corps s'accroisse en dimension et en poids, sans

changer ni de formes ni de structure. C'est grâce à cette pénétration

des molécules organiques dans le moule intérieur, grâce à cette

«susception» que l'être vivant se développe; mais la force qui produit

le développement est aussi celle qui détermine la génération.

Il suffit, en effet, qu'il y ait dans un être vivant quelque partie

semblable au tout pour que cette partie, convenablement nourrie, soit

capable, si elle est détachée, de produire un tout indépendant identique

à celui dont elle faisait primitivement partie.

«Ainsi, dans les saules et dans les polypes, comme il y a plus de

parties organiques semblables au tout que d'autres parties, chaque

morceau de saule ou de polype qu'on retranche du corps entier devient un

saule ou un polype.

«Or, ajoute Buffon, un corps organisé dont toutes les parties seraient

semblables à lui-même, comme ceux que nous venons de citer, est un corps

dont l'organisation est la plus simple de toutes, car ce n'est que la

répétition de la même forme et une composition de figures semblables

toutes organisées de même; et c'est par cette raison que les corps les

plus simples, les espèces les plus imparfaites sont celles qui se

reproduisent, au lieu que, si un corps organisé ne contient que quelques

parties semblables à lui-même, la reproduction ne sera ni aussi facile

ni aussi abondante dans ces espèces qu'elle l'est dans celles dont

toutes les parties sont semblables au tout; mais aussi l'organisation de

ces corps sera plus composée que celle des corps dont toutes les parties

sont semblables, parce que le corps entier sera composé de parties, à la

vérité toutes organiques, mais différemment organisées; et plus il y

aura dans le corps organisé de parties différentes du tout et

différentes entre elles, plus l'organisation de ce corps sera parfaite,

et plus la reproduction sera difficile.»

Nous retrouvons ici les mêmes idées sur la perfection organique que nous

avons déjà trouvées dans Aristote et qui conduisent plus tard M. Milne

Edwards à concevoir la théorie de la division du travail physiologique.

Par la nutrition, l'être vivant ajoute sans cesse à lui-même de

nouvelles molécules, de nouvelles parties organiques; il arrive un

moment où ces nouvelles parties sont surabondantes; alors elles se

rendent de toutes les régions du corps, de tous les organes dans les

testicules du mâle, dans les ovaires de la femelle, et y forment des

liqueurs dont le mélange préalable est nécessaire à la production d'un

nouvel être vivant. Dans l'être vivant primitif, une force inconnue

faisait pénétrer dans les organes les molécules organiques les plus

propres à le grossir, celles qui ressemblaient le plus aux molécules

dont il était déjà constitué; des molécules organiques représentant les

divers organes de l'individu vont, en conséquence, se trouver réunies

dans sa semence; la même force qui les faisait pénétrer dans les organes

qui leur correspondent les agencera dans le même ordre que dans

l'individu primitif. Cette théorie de la génération fut publiée par

Buffon en 1746; Maupertuis, en 1751, n'avait fait que la reproduire,

mais les facultés intellectuelles dont il dotait toutes les particules

matérielles indistinctement lui permettaient de supprimer la force

coordinatrice de Buffon.

Dans sa théorie de la génération, Buffon n'avait pas épargné les

hypothèses; mais le grand écrivain ne se borne pas à raisonner. S'il a

des idées, c'est que les faits les lui ont suggérées. «Cherchons des

faits, dit-il, pour nous donner des idées.» Les faits, il les demande

non seulement à l'observation, mais aussi à l'expérimentation. Directeur

du Jardin des Plantes, il y rassemble des collections d'animaux de

toutes les parties du monde et les observe, toutes les fois qu'il le

peut, à l'état vivant. Entre les espèces, l'infécondité des croisements

établit une barrière incontestable; dans quelle mesure est-il possible

de franchir cette barrière? Quelle part les croisements ont-ils pu

prendre à la formation d'espèces nouvelles? Quelles sont les espèces

sauvages que l'on peut considérer comme ayant fourni à l'homme ses

espèces domestiques? Toutes ces questions, Buffon les attaque par

l'expérimentation. Le temps lui paraît un élément indispensable pour les

résoudre, et il conçoit le plan d'un établissement modèle où ces études

séculaires pourraient être poursuivies. Cet établissement, réalisé

depuis et qui, dès son origine, répand un vif éclat dans le domaine

scientifique, c'est le Muséum d'histoire naturelle.

Trois grands hommes y vont poursuivre, par des voies diverses, l'œuvre

de Buffon: Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier.

CHAPITRE VIII

LAMARCK

Importance attribuée aux animaux inférieurs.--Génération

spontanée.--Perfectionnement graduel des organismes; influence des

besoins et de l'habitude.--L'hérédité et l'adaptation.--Transformation

des espèces appartenant aux périodes géologiques antérieures.--Inanité

des cataclysmes généraux.--Importance des causes actuelles.--Généalogie

du règne animal.--Origine de l'homme.

Familier de la maison de Buffon, qui en avait fait le compagnon de

voyages et le guide de son fils, Lamarck peut être considéré comme le

continuateur immédiat de la philosophie de l'illustre auteur des

_Époques de la nature_. S'il n'a pas l'ampleur de son style, il a comme

lui, au plus haut degré, l'art de grouper les faits et de les enchaîner

par de lumineuses conceptions. Tout autre est son éducation

scientifique, tout différents les objets ordinaires de ses études.

Buffon, qui s'adresse parfois de préférence aux _physiciens_ plutôt

qu'aux _naturalistes_, a puisé dans ses connaissances étendues en

mathématiques et en physique, en même temps que l'art de généraliser les

observations et de remonter aux causes, une précision et une prudence

qu'on ne trouve pas toujours au même degré dans Lamarck. Lamarck doit à

l'étude approfondie qu'il a faite des plantes et des animaux inférieurs

une sûreté dans sa manière d'envisager les rapports des êtres vivants,

une ampleur dans sa conception de la vie que Buffon n'a pas atteintes.

L'étude de l'homme, celle des animaux supérieurs présentent, en effet,

la vie sous des apparences trop complexes et trop mystérieuses pour que

ceux qui s'y sont livrés exclusivement puissent pressentir une

explication prochaine des phénomènes si variés qu'ils observent. La vie

leur apparaît avec un cortège d'organes et de fonctions, propre à leur

dissimuler sa véritable nature; toute tentative pour en pénétrer les

secrets, toute spéculation sur ses causes leur semble d'avance inutile

et essentiellement téméraire. Aussi Lamarck a-t-il bien raison de dire:

«Ce qu'il y a de singulier, c'est que les phénomènes les plus importants

à considérer n'ont été offerts à nos méditations que depuis l'époque où

l'on s'est attaché principalement à l'étude des animaux les moins

parfaits, et où les recherches sur les différentes complications de

l'organisation de ces animaux sont devenues le principal fondement de

leur étude. Il n'est pas moins singulier de reconnaître que ce fut

presque toujours de l'examen suivi des plus petits objets que nous

présente la nature, et de celui des considérations qui paraissent les

plus minutieuses, qu'on a obtenu les connaissances les plus importantes

pour arriver à la découverte de ses lois et pour déterminer sa marche.»

C'est, en effet, la considération des conditions simples sous lesquelles

se manifeste la vie dans les organismes inférieurs qui conduit Lamarck à

penser que ces organismes ont été les premiers formés, qu'ils ont été

produits spontanément et que de leur perfectionnement graduel sont

résultées toutes les autres formes vivantes. Des «fluides subtils» mis

en mouvement par la chaleur et la lumière du soleil ont pénétré de

petites particules de matière mucilagineuse inerte qui se sont trouvées

aptes à recevoir leur action, les ont animées et ont ainsi constitué les

premiers êtres vivants; ces fluides n'ont nullement perdu la faculté

d'animer la matière inerte; de nouveaux organismes, des infusoires, se

forment sans cesse par ce procédé et naissent ainsi par _génération

spontanée_. C'est depuis cette supposition de Lamarck qu'il s'est établi

une sorte de solidarité entre l'hypothèse d'une évolution graduelle des

êtres vivants et celle des générations spontanées. Cette solidarité

n'est nullement nécessaire. De ce que, à un certain moment de

l'évolution de la terre, se sont trouvées réalisées des conditions

propres à permettre la formation de substances agitées de ces mouvements

spéciaux qui constituent la vie, capables de transmettre ces mouvements

plus ou moins modifiés à des substances inertes et de les transformer

ainsi en substances vivantes, il ne résulte nullement que ces conditions

durent encore, et les recherches expérimentales si étendues de M.

Pasteur ont depuis longtemps montré que, dans les conditions habituelles

des milieux inertes qui nous entourent, il n'y avait jamais de

générations spontanées. Quant à l'origine des organismes primitifs,

Lamarck ne fait que dire, dans le langage de son temps, qu'il a fallu

douer la matière de mouvements spéciaux pour les réaliser; qu'ils se

sont produits sous des formes très simples, que l'action persistante des

fluides subtils, c'est-à-dire des mouvements moléculaires auxquels ils

devaient leur origine, a graduellement perfectionnées. Dans ces

organismes, Lamarck suppose, comme Erasme Darwin, qu'ont alors apparu

des stimulants nouveaux, les _besoins_, qui se sont multipliés pour

chaque être vivant à mesure que son organisme se compliquait, que ses

rapports avec le monde extérieur se diversifiaient. Mais, tandis que son

émule anglais admet que l'irritation produite dans les organes par les

besoins suffit à déterminer la formation d'organes nouveaux ou la

modification d'organes déjà existants, Lamarck introduit un

intermédiaire entre la production des besoins et les modifications

qu'ils déterminent. Suivant lui, ces besoins persistants ont déterminé

la répétition incessante de certains actes, la production de certaines

habitudes qui sont devenues à leur tour des causes nouvelles de

modification. En effet, tout organe dont un animal fait un fréquent

usage, un usage habituel, se développe et se perfectionne; tout organe

dont l'animal cesse de se servir s'atrophie, au contraire, et disparaît.

Ainsi, grâce aux habitudes, certains, organes peuvent disparaître,

d'autres se perfectionner. Il est incontestable, par exemple, que les

yeux des animaux vivant habituellement dans l'obscurité tendent à

disparaître, et l'observation journalière ne permet pas de douter que la

plupart des organes se perfectionnent par l'exercice. Mais ce procédé de

diversification suppose que les organes dont il s'agit existent déjà;

comment des organes nouveaux peuvent-ils se constituer de toutes pièces?

Ici, Lamarck dépasse la hardiesse permise à l'hypothèse, lorsqu'il

suppose que le seul fait du besoin d'un organe peut en déterminer

l'apparition chez un animal; l'on admettra difficilement pour expliquer,

par exemple, comment les ruminants ont acquis des cornes, que «dans

leurs accès de colère, qui sont fréquents, surtout chez les mâles, leur

sentiment intérieur, par ces efforts, dirige plus fortement les fluides

vers cette partie de leur tête; où il se fait une sécrétion de matière

cornée dans les uns et de matière osseuse mélangée de matière cornée

dans les autres, qui donne lieu à des protubérances solides.» Ce n'est

pas seulement au cas particulier des ruminants que Lamarck applique sa

doctrine de l'_effort intérieur_ dirigeant vers telle ou telle partie du

corps les fluides qui doivent y porter un surcroît d'activité. «Lorsque

la volonté détermine un animal à une action quelconque, les organes qui

doivent exécuter cette action y sont aussitôt provoqués par l'affluence

des fluides subtils qui y deviennent la cause déterminante des

mouvements qu'exige l'action dont il s'agit...; il en résulte que des

répétitions multipliées de ces actes d'organisation fortifient,

étendent, développent et même _créent_ les organes qui y sont

nécessaires.» Cela revient à dire qu'un animal arrive forcément à

posséder un organe qui lui est nécessaire ou simplement utile, dans les

conditions biologiques où il est placé. On a durement reproché à Lamarck

cette affirmation, véritablement un peu téméraire et qu'on a quelquefois

malicieusement remplacée par cette autre: «Un animal finit toujours par

posséder un organe quand il le veut.» Telle n'est pas la pensée de

Lamarck, qui attribue simplement les transformations des espèces à

l'action stimulante des conditions extérieures se traduisant sous la

forme de besoins et explique par là tout ce que nous appelons

aujourd'hui des _adaptations_. Ainsi le long cou de la girafe résulte de

ce que l'animal habite un pays où les feuilles sont portées au sommet de

troncs élevés; les longues pattes des échassiers proviennent de ce que

ces oiseaux ont besoin de chercher sans se mouiller leur nourriture dans

l'eau, etc. Ces interprétations n'enlèvent rien de leur valeur à ces

deux lois énoncées par Lamarck:

«1° _Dans tout animal qui n'a point dépassé le terme de ses

développements, l'emploi plus fréquent et plus soutenu d'un organe

quelconque fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit et

lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi; tandis

que le défaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit insensiblement,

le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire

disparaître._

«2° _Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par

l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps

exposée et, par conséquent, par l'influence de l'emploi prédominant de

tel organe ou par celle d'un défaut constant d'usage de telle partie,

elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en

proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux

sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus._»

* * * * *

De nombreux exemples peuvent être ajoutés aujourd'hui à ceux que Lamarck

avait réunis pour appuyer la première de ces lois; le seul point qui

puisse, en ce qui la concerne, prêter à la discussion, c'est l'étendue

des changements qu'un organe peut subir, en raison de l'usage qu'en fait

l'animal qui le possède. C'est là une simple question de mesure. La

possibilité de la création d'un organe par suite des excitations

extérieures est elle-même un point qui mériterait d'être étudié, qu'on

n'a pas le droit de rejeter sans examen, sans observations, sans

expériences, et de traiter comme une ridicule rêverie; Lamarck l'aurait

sans doute plus facilement fait accepter s'il n'avait pas cru utile de

passer par l'intermédiaire des besoins. Il est incontestable que par

défaut d'excitation, les organes s'atrophient et disparaissent: nous

l'avons déjà dit, les animaux des cavernes obscures et des grandes

profondeurs de la mer sont fréquemment aveugles; le protée des lacs

souterrains de la Caroline est blanc; sous l'action de la lumière, ses

téguments se pigmentent, il devient brun; la lumière est

incontestablement nécessaire à l'apparition de la chlorophylle dans les

plantes. Dans les deux cas, quel que soit le mécanisme intime par lequel

sont produits le pigment et la chlorophylle, ils n'apparaissent que sous

l'influence d'une excitation extérieure.

L'idée que Lamarck se fait de la vie se lie d'ailleurs très intimement à

son hypothèse sur le mode de formation et de développement des organes,

et cette hypothèse, considérée à ce point de vue, perd tout ce qu'elle

peut avoir d'apparence déraisonnable. Elle commande le respect, comme

l'effort infructueux d'un grand esprit cherchant à deviner, en

s'appuyant sur toutes les connaissances acquises de son temps, la

solution d'un problème que, malgré tous les progrès accomplis, nous

n'avons encore pu forcer la nature à nous livrer.

Deux fluides, selon Lamarck, pénètrent les molécules aptes à vivre: la

_chaleur_ et l'_électricité_. La chaleur distend les molécules vivantes,

les éloigne les unes des autres, sans détruire leur cohésion, et

maintient ainsi les tissus vivants dans un état spécial de tension que

Lamarck désigne sous le nom d'_orgasme_. Cet orgasme est un état de

lutte entre la cohésion des molécules vivantes et la chaleur; de cet

état naît l'_irritabilité_ des tissus. Vienne, en effet, se manifester

sur un point l'influence de l'électricité, sans cesse en mouvement, et

que les influences extérieures peuvent attirer sur ce point ou que la

volonté peut y diriger, l'équilibre entre la cohésion et la chaleur est

détruit, l'orgasme cesse; le tissu qui n'est plus en état de tension se

contracte sur le point où la chaleur a faibli, pour reprendre l'instant

d'après son état primitif. Le tissu réagit ainsi contre les excitations

extérieures. Un muscle non contracté manifeste son état d'orgasme par ce

qu'on a appelé le _ton_ musculaire. Dans les muscles, les nerfs,

instruments de la volonté, apportent-ils l'électricité qui fait cesser

l'orgasme, le muscle se contracte pour reprendre bientôt son volume.

Sans doute, nous expliquerions autrement aujourd'hui tous les phénomènes

que Lamarck attribue à l'orgasme; mais sommes-nous beaucoup plus avancés

sur les causes mêmes de la vie? Quand nous disons qu'on doit la

considérer comme une sorte de mouvement des particules protoplasmiques,

mouvement que nous ne sommes pas en état de définir, exprimons-nous une

idée essentiellement différente de celle de Lamarck, puisque la chaleur

n'est, en définitive, qu'une sorte de mouvement?

Avons-nous été plus heureux dans la détermination des causes des

modifications des organismes? Si personne n'admet plus que les besoins

et les désirs qu'ils provoquent soient suffisants, à eux seuls, pour

amener l'apparition d'organes nouveaux ou de modifications plus ou moins

importantes dans les organes déjà existants, on ne conteste guère les

effets de l'usage et du non-usage des organes; on ne révoque plus en

doute l'action directe des milieux; on croit à des modifications

corrélatives des organes telles que, lorsqu'un organe se transforme,

plusieurs autres subissent le contre-coup de ses modifications, soit

qu'ils se développent avec lui, soit qu'ils se réduisent au contraire en

raison de son développement; beaucoup de faits conduisent à penser que

la rapidité croissante avec laquelle s'effectue le développement à

mesure que les organismes se compliquent et que leurs parties se

solidarisent peut intervenir dans les changements que les parties du

corps présentent dans leurs rapports. On admet aussi une certaine

spontanéité dans la variation des organismes; on fait enfin quelquefois

intervenir les croisements, mais les caractères qui résultent des unions

croisées ne viennent que de la transmission par hérédité des caractères

produits par les diverses causes que nous venons d'énumérer. D'ailleurs

jusqu'ici aucune étude systématique de l'influence propre à ces diverses

causes modificatrices n'a pu être faite, et Darwin lui-même se borne à

constater que les espèces varient sans se demander pourquoi; la théorie

de la sélection naturelle peut admettre, en effet, dans une première

approximation, ce simple fait, comme un point de départ, dont on pourra

renvoyer l'examen à plus tard.

* * * * *

La seconde loi de Lamarck, la loi de l'_hérédité_ des caractères, est

demeurée la clef de voûte de l'édifice de Darwin. Seulement Darwin, en

démontrant que la lutte pour la vie a nécessairement pour conséquence

d'éliminer les formes stationnaires et celles qui ne présentent que des

variations inutiles, pour ne laisser subsister que celles qui sont

avantageuses à un titre quelconque, a pu expliquer comment il se fait

qu'il n'existe pas une continuité absolue entre toutes les formes

simultanément vivantes, comment un grand nombre ont disparu, et comment

celles qui restent, qu'elles aient en apparence dégénéré ou qu'elles se

soient perfectionnées, sont tellement adaptées aux conditions

d'existence dans lesquelles elles vivent, qu'on a pu les croire créées

spécialement en vue de ces circonstances et appuyer la théorie des

_causes finales_ sur l'harmonie merveilleuse qu'elles présentent avec le

milieu ambiant.

Comme Buffon, Lamarck est absolument opposé à la doctrine aristotélique

de la finalité; loin de considérer les espèces vivantes comme créées

_pour_ un genre de vie déterminé, il affirme qu'elles sont créées _par_

le genre de vie que leur ont imposé les circonstances dans lesquelles

elles se sont trouvées placées; les adaptations sont pour lui la preuve

de l'action directe des milieux; sa théorie du transformisme, au lieu de

les expliquer, comme le fait celle de Darwin, les prend pour point de

départ; il y a là entre les méthodes des deux grands naturalistes une

opposition qui mérite d'être signalée.

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 8 / 30 段