l'homme, le singe, les quadrupèdes et tous les animaux pourraient être
considérés comme ne formant qu'une seule et même _famille_; mais en
doit-on conclure que, dans cette grande et nombreuse famille que Dieu
seul a conçue et tirée du néant, il y ait d'autres petites _familles_
projetées par la nature et produites par le temps, dont les unes ne
seraient composées que de deux individus, comme le cheval et l'âne;
d'autres de plusieurs individus, comme celle de la belette, de la
martre, du furet, de la fouine, etc., et de même que, dans les végétaux,
il y ait des familles de dix, vingt, trente, etc., plantes? Si ces
familles existaient, en effet, elles n'auraient pu se former que par le
mélange, la variation et la dégénération des espèces originaires. _Si
l'on admet une fois qu'il y ait des familles dans les plantes et dans
les animaux, que l'âne soit de la famille du cheval, et qu'il n'en
diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra dire également que le
singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dégénéré, que
l'homme et le singe ont une origine commune, comme le cheval et l'âne_;
que chaque famille, tant dans les animaux que dans les végétaux, n'a eu
qu'une seule souche; _et même que tous les animaux ne sont venus que
d'un seul animal, qui, dans la succession des temps, a produit, en se
perfectionnant et en dégénérant, toutes les races des autres animaux_.
«Les naturalistes qui établissent si légèrement des familles dans les
animaux et dans les végétaux ne paraissent pas avoir senti toute
l'étendue de ces conséquences, qui réduisaient le produit de la création
à un nombre d'individus aussi petit qu'on voudra... Mais non; il est
certain, _par la révélation_, que tous les animaux ont également
participé à la grâce de la création; que les deux premiers de chaque
espèce, et de toutes les espèces, sont sortis tout formés des mains du
Créateur; et l'on doit croire qu'ils étaient tels à peu près qu'ils nous
sont aujourd'hui représentés par leurs descendants.»
Ce passage est important à plus d'un titre: on y voit d'abord nettement
et complètement exposée la théorie de l'unité de plan de composition du
règne animal, que Geoffroy Saint-Hilaire devait plus tard pousser
jusqu'à ses dernières conséquences; la fixité des espèces, que Buffon
rejettera plus tard, s'y trouve affirmée sans réserves et presque dans
les mêmes termes que par Linné; enfin, ce que Buffon condamne, ce n'est
pas tant, en définitive, les classifications en elles-mêmes que la
tendance des classificateurs à représenter leurs systèmes comme l'image
fidèle de la nature; ce qu'il repousse surtout, ce sont les familles
dites _naturelles_ et il repousse ces familles parce qu'on les prétend
naturelles; on ne peut les comprendre que comme résultant de
modifications subies par l'une des espèces qu'elles contiennent, et
alors «il n'y aurait plus de bornes à la puissance de la nature, et l'on
n'aurait pas tort de supposer que d'un seul être elle a su tirer, avec
le temps, tous les autres êtres organisés.»
Buffon est d'ailleurs bien loin de nier l'utilité des systèmes. «Il faut
de plus considérer, dit-il, que, quoique la marche de la nature se fasse
par nuances et par degrés souvent imperceptibles, les intervalles de ces
nuances et de ces degrés ne sont pas égaux à beaucoup près; que plus les
espèces sont élevées, moins elles sont nombreuses, et plus les
intervalles des nuances qui les séparent y sont grands; que les petites
espèces, au contraire, sont très nombreuses et en même temps plus
voisines les unes des autres, en sorte qu'on est d'autant plus tenté de
les confondre ensemble dans une même _famille_, qu'elles nous
embarrassent et nous fatiguent davantage par leur multitude et par leurs
petites différences, dont nous sommes obligés de nous charger la
mémoire. Mais il ne faut pas oublier que ces _familles_ sont notre
ouvrage, que nous ne les avons faites que pour le soulagement de notre
esprit; que, s'il ne peut comprendre la suite réelle de tous les êtres,
c'est notre faute et non pas celle de la nature, qui ne connaît point
les prétendues familles et ne contient, en effet, que des individus.»
Voilà nettement tracée la marche suivie par Buffon dans l'_Histoire
naturelle des animaux_. Si l'on n'admet pas que les êtres vivants
descendent d'un ancêtre primitif unique, si l'on n'admet pas, comme nous
dirions maintenant, le _transformisme_, les classifications ne sont que
des artifices de notre esprit; elles sont inutiles là où nous pouvons
embrasser le détail des faits, et comme leurs auteurs, on ne l'a que
trop vu depuis, prétendent les substituer à la vraie science, elles sont
dangereuses; Buffon n'en fait que peu d'usage tant qu'il traite des gros
mammifères: il rapproche cependant les animaux voisins, le cheval et
l'âne, le bœuf et le mouton, les diverses espèces de cochons; le cerf,
le daim et le chevreuil; le loup et le renard; la loutre, la
saricovienne, les fouines, les martres, le putois, le furet, le touan,
l'hermine et le grison, les diverses espèces de rongeurs, etc. Les
séries naturelles sont parfaitement saisies; mais Buffon les rompt de
propos délibéré, par les raisons qu'il a lui-même exposées. Il n'y
revient à peu près complètement que lorsqu'il s'agit des oiseaux, dont
la multiplicité est telle qu'on risquerait de s'égarer à chaque instant,
si leur histoire n'était pas faite avec ordre et méthode. C'est le
moment d'avoir recours à l'instrument imaginé par les nomenclateurs, et
Buffon en a si bien compris le mécanisme que la plupart de ses groupes
naturels n'ont été modifiés que dans le détail.
La détermination de Buffon de ne pas s'astreindre à suivre une méthode
de classification a eu d'ailleurs d'heureuses conséquences. Il faut bien
adopter dans l'exposition un ordre quelconque. Buffon décrit d'abord les
animaux domestiques, puis les animaux sauvages d'Europe, les animaux
sauvages de l'ancien continent et enfin ceux du nouveau continent. En
d'autres termes, quand il n'a pas de motifs de faire autrement, il
procède par _faunes_; son attention est ainsi appelée sur les caractères
généraux que présentent ces faunes, sur la distribution géographique des
animaux et les causes qui l'ont déterminée; là, Buffon a mérité d'être
considéré comme le fondateur de la géographie zoologique; mais ces
études successives l'ont amené à modifier profondément ses idées sur
l'origine des espèces. En comparant les faunes des deux continents, il
est conduit à croire à la variabilité des espèces, contre laquelle il
s'était d'abord élevé; il devient transformiste. De même, un siècle plus
tard, Darwin, durant son célèbre voyage autour du monde, concevra la
doctrine qui devait immortaliser son nom, en voyant se succéder sous ses
yeux les faunes à la fois diverses et intimement unies des grandes
régions du globe.
Après avoir montré que les animaux communs à l'Europe et à l'Amérique
sont peu nombreux, Buffon fait remarquer que la plupart des animaux
européens n'en ont pas moins leurs analogues en Amérique, mais que les
animaux du nouveau monde sont toujours plus petits que ceux qui leur
correspondent dans l'ancien, et il se résume en disant:
«En tirant des conséquences générales de tout ce que nous avons dit,
nous trouverons que l'homme est le seul des êtres vivants dont la nature
soit assez forte, assez étendue, assez flexible pour pouvoir subsister,
se multiplier partout et se prêter aux influences de tous les climats de
la terre; nous verrons évidemment qu'aucun des animaux n'a obtenu ce
grand privilège; que, loin de pouvoir se multiplier partout, la plupart
sont bornés et confinés dans de certains climats et même dans des
contrées particulières. L'homme est en tout l'ouvrage du ciel; les
animaux ne sont à beaucoup d'égards que des productions de la terre;
ceux d'un continent ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y
trouvent sont altérés, rapetisses, changés au point d'être
méconnaissables. En faut-il plus pour être convaincu que l'empreinte de
leur forme n'est pas inaltérable? que leur nature, beaucoup moins
constante que celle de l'homme, peut varier et même se changer
absolument avec le temps; que, par la même raison, les espèces les moins
parfaites, les plus délicates, les plus pesantes, les moins agissantes,
les moins armées, etc., ont déjà disparu ou disparaîtront avec le temps?
Leur état, leur vie, leur être dépendent de la forme que l'homme donne
ou laisse à la surface de la terre.»
Une évolution considérable s'est donc faite dans les idées de Buffon:
l'espèce est maintenant variable; son état dépend de celui du milieu où
elle vit, et, si une part trop grande est encore attribuée à l'influence
de l'homme, ce grand fait de la disparition spontanée des espèces les
moins bien douées par rapport au milieu où elles vivent, ce grand
phénomène, de la _sélection naturelle_ est déjà entrevu: «Le prodigieux
_mammouth_ n'existe plus nulle part. Cette espèce était certainement la
première, la plus grande, la plus forte de tous les quadrupèdes;
puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus petites, plus faibles et
moins remarquables, ont dû périr sans nous avoir laissé ni témoignages,
ni renseignements sur leur existence passée! Combien d'autres espèces
s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées ou dégradées par les
grandes vicissitudes de la terre et des eaux, par l'abandon ou la
culture de la nature, par la longue influence d'un climat devenu
contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles étaient
autrefois!»
Non seulement des espèces disparaissent, mais il en apparaît aussi de
nouvelles: Buffon, qui l'avait d'abord énergiquement nié, l'admet
aujourd'hui, puisque tous les animaux d'Amérique se sont formés
récemment: «Il ne serait donc pas impossible que, même sans intervertir
l'ordre de la nature, tous les animaux du nouveau monde ne fussent, en
définitive, les mêmes que ceux de l'ancien, desquels ils auraient
autrefois tiré leur origine; on pourrait dire que, en ayant été séparés
dans la suite par des mers immenses ou des terres impraticables, ils
auront avec le temps reçu toutes les impressions, subi tous les effets
d'un climat devenu nouveau lui-même et qui aurait aussi changé de
qualité par les causes qui ont produit la séparation; que, par
conséquent, ils se seront avec le temps rapetissés, dénaturés. Mais cela
ne doit pas nous empêcher de les regarder aujourd'hui comme des animaux
d'espèces différentes: de quelque cause que vienne cette différence,
qu'elle ait été produite par le temps, le climat et la terre ou qu'elle
soit de même date que la création, elle n'en est pas moins réelle. La
nature, je l'avoue, est dans un mouvement de flux continuel; mais c'est
assez pour l'homme de la saisir dans l'instant de son siècle et de jeter
quelques regards en arrière et en avant pour tâcher d'entrevoir ce que
jadis elle pouvait être et ce que dans la suite elle pourra
devenir[23].»
Dans ce discours, Buffon s'élève encore contre les classifications; mais
cette fois c'est surtout à cause de l'abus qu'en font les nomenclateurs,
qui, au lieu de rechercher les modifications dont chaque forme
spécifique est susceptible, multiplient indéfiniment les espèces pour le
vain plaisir d'accoler leur nom à ces futiles découvertes; Buffon n'en
est pas moins sur le chemin de la conversion. D'abord partisan de la
fixité des espèces, et, pour cette raison, opposé aux classifications,
il est devenu transformiste; l'évolution qui s'est faite dans ses idées
est d'autant plus complète qu'il a pris soin lui-même de montrer, nous
l'avons vu, qu'on ne saurait être transformiste à demi; dès lors, son
opposition à une distribution méthodique des animaux n'a plus de raison
d'être, et il écrit[24]:
«En comparant ainsi tous les animaux et en les rapportant chacun à leur
genre, nous trouverons que les deux cents espèces dont nous avons donné
l'histoire peuvent se réduire à un assez petit nombre de familles ou
souches principales desquelles il n'est pas impossible que toutes les
autres soient issues.
«Et, pour mettre de l'ordre dans cette réduction, nous séparerons
d'abord les animaux des deux continents et nous observerons qu'on peut
réduire à quinze genres et à neuf espèces isolées non seulement tous les
animaux qui sont communs aux deux continents, mais encore tous ceux qui
sont propres et particuliers à l'ancien.»
Onze de ces genres correspondent exactement à nos groupes des solipèdes,
des ruminants à cornes creuses, des ruminants à cornes pleines, des
porcins, des chiens, des viverridés, des mustélidés, des rongeurs, des
édentés, des quadrumanes, des cheiroptères; les quatre autres sont moins
heureux: Buffon isole, en effet, complètement les bœufs, réunit les
porcs-épics et les hérissons, considère comme des amphibies de même
nature les loutres, les castors et les phoques. Mais, à part cela, ses
groupes sont aussi bien délimités que ceux des autres nomenclateurs; en
fait, c'est une véritable classification des mammifères que Buffon
propose là, mais une classification généalogique, car l'auteur du
chapitre sur l'âne n'a pas oublié que les espèces composant une même
famille peuvent être considérées comme issues d'une souche commune, et
il revient sur l'idée que plusieurs espèces du Nouveau-Monde descendent
de celles de l'Ancien. Dans cette généalogie, il devient intéressant de
connaître le degré de parenté des espèces. Buffon a recours, pour le
déterminer, aux croisements, et quel programme il trace aux naturalistes
de l'avenir: «Comment pourra-t-on connaître autrement que par les
résultats de l'union mille et mille fois tentée des animaux d'espèces
différentes leur degré de parenté? L'âne est-il plus proche parent du
cheval que du zèbre? Le loup est-il plus près du chien que le renard ou
le chacal? À quelle distance de l'homme mettrons-nous les grands singes
qui lui ressemblent si parfaitement par la conformation du corps? Toutes
les espèces animales étaient-elles autrefois ce qu'elles sont
aujourd'hui? Leur nombre n'a-t-il pas augmenté ou plutôt diminué? _Les
espèces faibles n'ont-elles pas été détruites par les plus fortes_ ou
plutôt par la tyrannie de l'homme, dont le nombre est devenu mille fois
plus grand que celui d'aucune autre espèce d'animaux puissants? Quel
rapport pourrions-nous établir entre cette parenté des espèces et une
autre plus connue, qui est celle de différentes races de la même espèce?
La race, en général, ne provient-elle pas, comme l'espèce mixte, d'une
disconvenance à l'espèce pure dans les individus qui ont formé la
première souche de la race?... Combien d'autres questions à faire sur
cette seule matière, et qu'il y en a peu que nous soyons en état de
résoudre!» Qui ne reconnaît, dans ces questions de Buffon, les questions
mêmes qui sont aujourd'hui si passionnément agitées dans le monde
savant? Pour Linné, que des doutes sérieux venaient cependant assaillir
parfois, il n'y avait pas, pour ainsi dire, de question de l'espèce;
pour Buffon, l'espèce est au contraire aujourd'hui la grande énigme que
pose la nature à l'intelligence humaine, et il s'efforce de la résoudre.
Ces mêmes questions seront bientôt reprises et traitées plus
complètement; à Buffon revient l'honneur de les avoir soulevées et
hardiment abordées; il a été de la sorte l'heureux précurseur de
Lamarck, son élève enthousiaste, et d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire.
L'idée d'une filiation des êtres vivants, qui implique la variabilité
des espèces, était d'ailleurs bien plus conforme que toute autre à la
philosophie générale de Buffon. Si dans son _Premier discours sur la
manière d'étudier et de traiter l'histoire naturelle_ il n'est pas
encore dégagé de toutes les idées qui ont cours de son temps dans ce que
nous appelons le «grand public», il se montre déjà bien différent de
lui-même dans ses études sur la génération des animaux. La continuité
lui apparaît partout dans la nature; il n'admet pas même la démarcation
entre les animaux et végétaux:
«Nos idées générales ne sont que des méthodes artificielles que nous
nous sommes formées pour rassembler une grande quantité d'objets dans le
même point de vue; et elles ont, comme les méthodes artificielles dont
nous avons parlé, le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre; elles
sont de même opposées à la marche de la nature, qui se fait
uniformément, insensiblement et toujours particulièrement, en sorte que
c'est pour vouloir comprendre un trop grand nombre d'idées particulières
dans un seul mot que nous n'avons plus une idée claire de ce que ce mot
signifie, parce que, ce mot étant reçu, on s'imagine que ce mot est une
ligne qu'on peut tirer entre les productions de la nature, que tout ce
qui est au-dessus de cette ligne est en effet _animal_, et que tout ce
qui est au-dessous ne peut être que _végétal_, autre mot aussi général
que le premier, qu'on emploie de même comme une ligne de séparation
entre les corps organisés et les corps bruts. Mais, comme nous l'avons
déjà dit plus d'une fois, ces lignes de séparation n'existent point dans
la nature; il y a des êtres qui ne sont ni animaux, ni végétaux, ni
minéraux, et qu'on tenterait en vain de rapporter aux uns ou aux
autres... Nous avons dit que la marche de la nature se fait par degrés
nuancés et souvent imperceptibles; aussi passe-t-elle par des nuances
insensibles de l'animal au végétal; mais, du végétal au minéral, le
passage est brusque[25].»
De ce dernier fait, Buffon conclut qu'on trouvera des intermédiaires aux
êtres organisés et aux minéraux; quant aux intermédiaires entre les
animaux et les végétaux, il en signale déjà un: c'est cette hydre d'eau
douce, ce polype de la lentille d'eau, qui fut l'objet des immortelles
expériences de Trembley.
Admettre dans le règne animal un plan général auquel sont conformes
toutes les productions naturelles, admettre que ces productions passent
de l'une à l'autre par des transitions insensibles, ne saurait que
difficilement se concilier avec l'idée que tout, dans ce monde, a un
but. Aussi Buffon s'élève-t-il énergiquement contre la doctrine des
_causes finales_, qui domine la science depuis Aristote. C'est un sujet
bien modeste, l'organisation de la patte du cochon, qui lui fournit
l'occasion de combattre la tyrannie de cette doctrine: il remarque que,
des quatre doigts qui terminent cette patte, deux seulement sont
utilisés par l'animal, et il écrit: «La nature est donc bien éloignée de
s'assujettir à des causes finales dans la composition des êtres;
pourquoi n'y mettrait-elle pas quelquefois des parties surabondantes,
puisqu'elle manque si souvent d'y mettre des parties essentielles?...
Pourquoi veut-on que dans chaque individu toute partie soit utile aux
autres et nécessaire au tout? Ne suffit-il pas, pour qu'elles se
trouvent ensemble, qu'elles ne se nuisent pas, qu'elles puissent croître
sans obstacles et se développer sans s'oblitérer mutuellement? Tout ce
qui ne se nuit point assez pour se détruire, tout ce qui peut subsister
ensemble, subsiste... Mais, comme nous voulons tout rapporter à un
certain but, lorsque les parties n'ont pas des usages apparents, nous
leur supposons des usages cachés; nous imaginons des rapports qui n'ont
aucun fondement, qui n'existent pas dans la nature des choses, qui ne
servent qu'à l'obscurcir. Nous ne faisons pas attention que nous
altérons la philosophie, que nous en dénaturons l'objet, qui est de
connaître le _comment_ des choses, la manière dont la nature agit, et
que nous substituons à cet objet réel une idée vaine, en cherchant à
deviner le _pourquoi_ des faits, la fin qu'elle se propose.»
Ainsi surgissent, posés par Buffon lui-même, ce partisan d'abord si
résolu de la fixité des espèces, tous les problèmes dont la solution
aura été sans aucun doute la pensée dominante de la seconde moitié de ce
siècle: l'unité d'origine de tous les êtres vivants, animaux ou
végétaux; l'unité d'origine des animaux de même type; le peuplement par
migration des continents; la disparition des espèces anciennes, vaincues
dans ce que Darwin appellera plus tard la lutte pour la vie;
l'apparition d'espèces nouvelles par dégénérescence ou perfectionnement
des espèces déjà existantes; l'évolution graduelle de l'espèce humaine;
voilà ce qu'entrevoit Buffon à la fin de sa carrière. Et toutes ces
grandes idées que Buffon devine en quelque sorte, vers lesquelles il est
invinciblement entraîné par la puissante et rigoureuse logique de son
génie, sont précisément celles qui commencent aujourd'hui, appuyées sur
un ensemble imposant de recherches, à triompher de tous les scrupules.
Nous sommes à l'époque où l'insuffisance des moyens d'observation force
les naturalistes à demander malgré eux à des hypothèses plus ou moins
plausibles une explication provisoire des phénomènes les plus intimes de
la vie et du mystère de la reproduction. Il était impossible, dans cette
voie, d'innover beaucoup après tout ce qu'avaient tenté les anciens. En
imaginant l'existence de _molécules organiques_, indestructibles, qui
s'associent temporairement pour former les individus végétaux ou
animaux, se dissocient par la mort de chaque individu et entrent ensuite
dans la constitution d'autres organismes, Buffon se rapproche beaucoup
d'Anaxagore. Les molécules organiques n'ont rien de commun avec les
molécules des corps bruts. Il y a deux catégories de matières, la
_matière morte_ et la _matière vivante_, qui sont incapables de passer
l'une à l'autre; mais les molécules vivantes sont répandues partout, et,
quand l'animal se nourrit, il se borne à prendre là où elles se trouvent
des molécules organiques semblables à celles qui le constituent et
propres à remplacer celles qu'il peut avoir perdues.
«Un être organisé, dit-il[26], est un tout composé de parties organiques
semblables, aussi bien que nous supposons qu'un cube est composé
d'autres cubes: nous n'avons pour en juger d'autre règle que
l'expérience; de la même façon que nous voyons qu'un cube de sel marin
est composé d'autres cubes, nous voyons aussi qu'un orme est composé
d'autres petits ormes, puisqu'en prenant un bout de branche, ou un bout
de racine, ou un morceau de bois séparé du tronc, ou la graine, il
envient également un orme; il en est de même des polypes et de quelques
autres espèces d'animaux qu'on peut couper et séparer dans tous les sens
en différentes parties pour les multiplier; et, puisque c'est nôtre
règle pour juger, pourquoi jugerions-nous différemment?
«Il me paraît donc très vraisemblable, par les raisonnements que nous
venons de faire, qu'il existe réellement dans la nature une infinité de
petits êtres organisés, semblables en tout aux grands êtres organiques
qui figurent dans le monde; que ces petits êtres organisés sont composés
de parties organiques vivantes qui sont communes aux animaux et aux
végétaux; que ces parties organiques sont des parties primitives et
incorruptibles; que l'assemblage de ces parties forme à nos yeux des
êtres organisés, et que par conséquent la reproduction ou la génération
n'est qu'un changement de forme qui s'opère par la seule addition de ces
parties semblables, comme la destruction de l'être organisé se fait par
la division de ces mêmes parties... Si nous réfléchissons sur la manière
dont les arbres croissent, et si nous examinons comment d'une quantité
qui est si petite ils arrivent à un volume si considérable, nous
trouverons que c'est par la simple addition de petits êtres organisés
semblables entre eux et au tout. La graine produit d'abord un petit
arbre qu'elle contenait en raccourci; au sommet de ce petit arbre, il se
forme un bouton qui contient le petit arbre de l'année suivante, et le
bouton est une partie organique semblable au petit arbre de la première
année; au sommet du petit arbre de la seconde année, il se forme de même
un bouton qui contient le petit arbre de la troisième année; et ainsi de
suite tant que l'arbre croît en hauteur, et même, tant qu'il végète, il
se forme à l'extrémité de toutes les branches des boutons qui
contiennent en raccourci de petits arbres semblables à celui de la
première année.»