lignées animales avait en lui une sorte de devenir résultant de
propriétés dont il avait été originairement doué; mais son évolution,
dans chaque cas particulier, a été réglée, en partie, par les sensations
éprouvées par l'animal parvenu à un stade déterminé, par la peine ou le
plaisir qu'il a éprouvé, les efforts qu'il a faits pour prolonger son
bonheur ou se soustraire à ses souffrances. L'eau et l'air étant fournis
aux animaux à profusion, trois ordres de besoins ont surtout excité les
convoitises des animaux et par conséquent contribué à changer leurs
formes: le besoin de se reproduire, le besoin de se nourrir, le besoin
de vivre en sûreté. Ils ont acquis les armes nécessaires pour défendre
contre leurs rivaux les compagnes, la nourriture, les retraites qu'ils
avaient conquises. Erasme Darwin, décrivant cette évolution, s'élève
presque à la conception de la lutte par la vie et de la sélection
naturelle car il finit par dire: «Le but de ces batailles entre les
mâles paraît être d'assurer la conservation de l'espèce par le moyen des
individus les plus forts et les plus actifs[19].» Au lieu de dire le
_but_, Charles Darwin aurait dit la _conséquence_; cette différence doit
être signalée. Sur la réalité de la sélection naturelle, le grand-père
et le petit-fils sont d'accord; mais le point de vue philosophique
auquel ils se placent est fort différent: pour Erasme Darwin, comme pour
Lamarck, les animaux acquièrent des organes en vue de la satisfaction de
tel ou tel besoin; pour Charles Darwin, ces organes apparaissent
accidentellement; la sélection naturelle conserve et perfectionne ceux
qui sont utiles et laisse s'éteindre ceux qui ne le sont pas. Ainsi les
animaux et les végétaux s'adaptent à des conditions d'existence
déterminées sans que ces conditions agissent sur les individus pour les
modifier, sans que ces individus eux-mêmes soient soumis à la nécessité
de chercher à se mettre en harmonie avec elles.
Si ingénieuses qu'elles soient, les hypothèses d'Erasme Darwin nous
laissent profondément ignorants sur la cause première de l'apparition
des organismes. Elles nous font remonter jusqu'à la création des
filaments vivants primitifs et s'arrêtent là. Une telle solution devait
paraître insuffisante à bien des penseurs du XVIIIe siècle. Déjà, au
XVIIe, Descartes avait cherché, sans grand succès, il est vrai, à
expliquer par la seule étendue et le seul mouvement la formation des
animaux et de l'homme. Maupertuis[20] constate cet échec; mais, en
dehors de là il n'y a plus pour lui que deux systèmes: douer la matière
de propriétés spéciales qui, venant s'ajouter à celles qu'on lui accorde
déjà, l'auront rendue capable de produire spontanément les formes
vivantes avec toutes leurs facultés y compris les facultés
intellectuelles; ou bien admettre que tous les animaux, toutes les
plantes sont aussi anciennes que le monde, et que tout ce que nous
prenons, dans ce genre, pour des productions nouvelles, résulte
simplement du développement et de l'accroissement de parties que leur
petitesse avait tenue jusque-là cachées. C'est le système de
l'emboîtement des germes adopté par Vallisneri, Leibnitz et Bonnet.
«Par ce système d'une formation simultanée, qui ne demandait plus que le
développement successif et l'accroissement des parties d'individus tout
formés et contenus les uns dans les autres, on crut s'être mis en état
de résoudre toutes les difficultés; on ne fut plus en peine que de
savoir où placer ces magasins inépuisables d'individus. Les uns les
placèrent dans un sexe, les autres dans l'autre; et chacun pendant
longtemps fut content de ses idées.
«Cependant si l'on examine avec plus d'attention ce système, on voit
qu'au fond il n'explique rien; que supposer tous les individus formés
par le Créateur dans un même jour de la création est plutôt raconter un
miracle que donner une explication physique; qu'on ne gagne rien par
cette simultanéité, puisque ce qui nous paraît successif est toujours
pour Dieu simultané.»
La doctrine de l'emboîtement des germes étant ainsi repoussée,
Maupertuis se range à la doctrine du transformisme, entendue, il est
vrai, d'une façon assez particulière. Par un procédé familier aux
théoriciens mais qui est plutôt un moyen de se mettre l'esprit en repos
qu'une véritable explication, il transporte aux particules matérielles
invisibles les propriétés intellectuelles les plus importantes des corps
vivants: le désir, l'aversion, la mémoire, l'habitude, etc., et il
déduit, de ces propriétés gratuitement attribuées à toutes les
particules matérielles, tout un système d'évolution:
«Les éléments propres à former le fœtus nagent dans les semences des
animaux père et mère; mais chacun, extrait de la partie semblable à
celle qu'il doit former, conserve une espèce de _souvenir_ de son
ancienne situation et l'ira reprendre toutes les fois qu'il le pourra
pour former dans le fœtus la même partie. De là, dans l'ordre ordinaire,
la conservation des espèces et la ressemblance aux parents.»
C'est, à bien peu de chose près, l'hypothèse que Charles Darwin a
développée de nouveau, sous le nom de _pangénèse_, dans son livre sur
les _Variations des animaux et des plantes sous l'action de la
domestication_.
«Si quelques éléments manquent dans les semences, ou qu'ils ne puissent
s'unir, ajoute Maupertuis, il naît de ces monstres auxquels il manque
quelque partie. Si les éléments se trouvent en trop grande quantité, ou
qu'après leur union ordinaire quelque partie restée découverte permette
à une autre de venir s'y appliquer, il naît un monstre à parties
superflues.
«Si les éléments partent d'animaux de différentes espèces, dans
lesquelles il reste encore assez de rapport entre les éléments, les uns
plus attachés à la forme du père, les autres à la forme de la mère, ces
éléments par leur union feront des métis...
«C'est une chose assez ordinaire de voir un enfant ressembler plus à
quelqu'un de ses aïeux qu'à ses plus proches parents. Les éléments qui
forment quelques-uns de ses traits peuvent avoir mieux conservé
l'_habitude_ de leur situation dans l'aïeul que dans le père, soit parce
qu'ils auront été dans l'un plus longtemps unis qu'ils ne l'auront été
dans l'autre, soit par quelque degré de force de plus pour s'unir, et
alors ils se seront placés dans le fœtus comme ils l'étaient dans
l'aïeul.»
Voilà encore des explications de l'hérédité, de l'atavisme, des
caractères des métis, peu différentes de celles auxquelles, de nos
jours, s'arrêtera _provisoirement_ Charles Darwin. Mais Maupertuis
demande, en outre, à son hypothèse l'explication de l'origine des
espèces nouvelles.
«Ne pourrait-on pas expliquer, dit-il, comment de deux seuls individus
la multiplication des espèces dissemblables aurait pu s'ensuivre? Elles
n'auraient dû leur première origine qu'à quelques productions fortuites,
dans lesquelles les parties élémentaires n'auraient pas retenu l'ordre
qu'elles tenaient dans les animaux pères et mères; chaque degré d'erreur
aurait fait une nouvelle espèce; et à force d'écarts répétés serait
venue la diversité infinie des animaux que nous voyons aujourd'hui,
diversité qui s'accroîtra peut-être encore avec le temps, mais à
laquelle peut-être la suite des siècles n'apporte que des accroissements
imperceptibles.»
C'est la théorie de la descendance nettement exposée. Maupertuis a même
cherché à expliquer par une sorte d'incompatibilité née d'habitudes
différentes cette singulière stérilité des métis, qui maintient séparées
les espèces et empêche les formes animales de varier au delà de
certaines limites. Il ne nous enseigne pas, à la vérité, comment ces
habitudes différentes ont été acquises, et la démonstration de cette
conséquence, à peine entrevue jusque-là de la sélection naturelle,
demeure la grande nouveauté contenue dans l'œuvre de Charles Darwin.
Maupertuis considère d'ailleurs le mode de développement des animaux et
des plantes comme ne différant pas essentiellement, dans le fond, de
celui que nous montrent les cristaux. Ainsi le monde vivant et le monde
minéral sont étroitement unis, ce qui devait être, du moment qu'on
supposait à la matière une sensibilité, une mémoire, des affections et
des haines, toutes facultés ordinairement considérées comme appartenant
en propre aux plus élevés des êtres vivants.
* * * * *
C'est une dissertation de Maupertuis, publiée en 1751 sous le nom du
docteur Baumann d'Erlang, que Diderot[21] discute dans ses _Pensées sur
l'interprétation de la nature_. Il ne se prononce pas sur la question de
savoir si la matière est inerte ou vivante, et si la matière inerte peut
spontanément devenir vivante; mais il pense qu'il suffit, pour expliquer
l'animal, de douer les molécules organiques d'une sorte de sensibilité
rudimentaire qui les pousse à rechercher sans cesse la situation qui
est, pour elles, la plus commode de toutes. L'animal est alors «un
système de différentes molécules organiques, qui, par l'impulsion d'une
sensation semblable à un toucher obtus et sourd, que celui qui a créé la
matière en général leur a donné, se sont combinées jusqu'à ce que
chacune ait rencontré la place la plus convenable à sa figure et à son
repos[22].» Cette place, la plus convenable de toutes, peut changer avec
les modifications sans nombre qu'apportent dans les relations des
molécules la course incessante de celles qui ne sont pas parvenues à
conquérir le repos. Aussi Diderot se demande-t-il «si les plantes ont
toujours été et seront toujours telles qu'elles sont; si les animaux ont
toujours été et seront toujours tels qu'ils sont, et il ajoute:
«De même que, dans les règnes animal et végétal, un individu commence
pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, n'en serait-il pas
de même des espèces entières? Si la foi ne nous apprenait que les
animaux sont sortis des mains du créateur tels que nous les voyons, et
s'il était permis d'avoir le moindre doute sur leur commencement et sur
leur fin, le philosophe, abandonné à ses conjectures, ne pourrait-il pas
soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments
particuliers épars et confondus dans la masse de la matière; qu'il est
arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela
se fît; que l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité
d'organisations et de développements; qu'il a eu par succession du
mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée, de la réflexion, de
la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des
sons, des sons articulés, une langue, des lois, des sciences et des
arts; qu'il s'est écoulé des millions d'années entre chacun de ces
développements; qu'il a peut-être encore d'autres développements à
prendre et d'autres accroissements à subir qui nous sont inconnus; qu'il
a eu ou qu'il aura un état stationnaire; qu'il s'éloigne ou qu'il
s'éloignera de cet état par un dépérissement éternel, pendant lequel ses
facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées; qu'il
disparaîtra peut-être de la nature ou plutôt qu'il continuera d'y
exister, mais sous une forme et avec des facultés tout autres que celles
qu'on lui remarque dans cet instant de la durée?»
À côté de Linné, naturaliste et observateur, voilà donc presque de son
temps le problème de la transformation graduelle des espèces nettement
posé par les philosophes du XVIIIe siècle. Aucun d'eux ne réussit à
découvrir la voie qu'il fallait parcourir pour la résoudre. Mais un
autre naturaliste, aussi puissamment doué que Linné, quoique d'un génie
bien différent, libre d'ailleurs de toute attache dogmatique, assez fort
pour se dégager de toute idée préconçue, s'engage dans une direction où
le suivront bientôt une succession ininterrompue de brillants disciples.
Cet homme, c'est Buffon. Avec lui s'ouvre pour la philosophie zoologique
une ère nouvelle. Tout va désormais se préciser, et le progrès se
précipitera à ce point qu'un demi-siècle fera plus pour la conquête de
la vérité que tous les siècles écoulés depuis Aristote.
CHAPITRE VII
BUFFON
Opposition de Buffon aux classifications; elles conduisent
nécessairement au transformisme.--Utilité des systèmes
artificiels.--Distribution géographique des animaux.--Probabilité de
modifications dans les espèces.--Espèces éteintes: lutte pour la
vie.--Opposition à la doctrine des causes finales.--Principe de la
continuité.
L'œuvre de Buffon est inspirée par une conception de la zoologie tout
autre que celle dont l'œuvre de Linné représente le plus complet
développement. Pour Linné, la classification résume, pour ainsi dire,
toute la philosophie zoologique. La recherche de la _méthode naturelle_
est, pour lui, le but suprême vers lequel doivent tendre tous les
efforts; il conçoit la nature immuable, il n'y a donc rien à expliquer;
le naturaliste doit simplement chercher à comprendre le dessein de la
création et tâcher d'en reproduire le plan dans ses systèmes. Buffon
laisse entièrement de côté tout l'appareil de divisions et de
subdivisions plus ou moins symétriquement ordonnées dans lequel les
élèves de Linné tendent déjà à enfermer la science; il étudie chaque
espèce animale en elle-même, et, au lieu de fermer, comme l'illustre
Suédois, la question de l'espèce par une définition dogmatique, il
laisse, au contraire, la porte toute grande ouverte aux études et aux
interprétations, en se demandant tout d'abord si l'espèce est variable,
pourquoi elle varie et dans quelles limites peuvent être comprises ses
variations.
On a donné diverses explications de l'aversion de Buffon pour les
systèmes. Le président Lamoignon de Malesherbes l'accuse de les rejeter,
parce qu'il ne les connaît pas; Daubenton le représente comme n'ayant
pas bien entendu la méthode de Linné; Plourens accepte tous ces
reproches et laisse entrevoir qu'il soupçonne Buffon d'une jalousie
quelque peu haineuse à l'égard du grand naturaliste suédois. Malgré
l'autorité qui s'attache à ces trois noms, dont deux appartiennent à des
hommes éminents, amis et collaborateurs de Buffon, on regretterait
d'être obligé de croire à leurs assertions. Reprocher à un homme du
savoir et de la haute intelligence de Buffon de repousser les systèmes
parce qu'il ne les connaît pas, paraîtra bien étonnant, si l'on
considère que le _système de la nature_ était loin d'être aussi
compliqué du temps de Linné que de nos jours. Il eût suffi de quelques
semaines à Buffon pour se mettre entièrement au courant de tout ce qui
touche les mammifères, et peut-on croire qu'il n'aurait pas consenti, en
commençant son _Histoire naturelle_, à consacrer quelques semaines à ce
travail, s'il l'avait jugé nécessaire à la perfection de son œuvre?
D'autre part, quand on voit Buffon se corriger sans cesse, chercher à
rendre toujours plus claires et plus précises ses idées, abandonner
celles qui ne lui paraissent plus exactes, reprendre celles qu'il avait
d'abord repoussées, mettre sans fausse honte ses nombreux lecteurs au
courant de tout le travail intime de sa pensée, peut-on admettre qu'une
simple question d'amour-propre lui aurait fait condamner les méthodes
s'il avait vu en elles l'expression vraie de la science? Quant au
reproche de jalousie, en quoi le comte de Buffon, riche, comblé
d'honneurs et de gloire, considéré par tous comme un savant de premier
ordre, comme un littérateur de génie, habitant la plus belle capitale,
admis à la cour la plus brillante de l'Europe, pouvait-il envier un
professeur de l'université d'Upsal, illustre sans doute, mais d'une
illustration bien modeste par rapport au bruyant renom du noble
académicien, surintendant du jardin du roi et du cabinet d'histoire
naturelle de Paris? Faut-il enfin penser, avec Daubenton, que Buffon
n'ait pas entendu la méthode de Linné, lorsqu'il écrit: «Classer l'homme
avec le singe, le lion avec le chat, dire que le lion est un chat à
crinière et à queue longue, c'est dégrader, défigurer la nature, au lieu
de la décrire et de la dénommer?»
«Buffon, dit Daubenton, veut jeter du ridicule sur les naturalistes qui
ont mis le chat et le lion sous un même genre. Il fait dire à Linné que
le lion est chat à crinière et à longue queue. Certainement le chat
n'est pas un lion, et ce n'est pas ce que Linné a voulu dire. L'auteur
qui le critique n'a pas bien entendu la méthode de Linné; s'il avait
seulement parcouru les espèces rapportées sous le genre appelé _felis_,
chat, il y aurait trouvé l'espèce du lion et celle du chat... Cette
équivoque est venue de la manière de dénommer les genres, en leur
donnant le nom de l'une des espèces qu'ils comprennent.» L'avenir a
montré que Buffon avait beaucoup mieux compris que ne le suppose
Daubenton les conséquences nécessaires du système de Linné et des
classifications en général; peut-être même Buffon avait-il mieux vu que
Linné lui-même dans quelle direction les nomenclateurs devaient
entraîner la zoologie; ce sont ces conséquences, c'est cette direction
que Buffon redoute, au moins momentanément; il le dit en termes exprès
et qui montrent que les raisons de son opposition à Linné sont d'un
ordre incomparablement plus relevé que celles indiquées par Lamoignon de
Malesherbes et Flourens.
Avant d'aborder l'histoire des animaux, Buffon a écrit, avec une largeur
de vues inconnue jusqu'à lui, l'histoire naturelle de l'homme. Il
l'avait placé si haut dans la nature qu'il en faisait presque un dieu.
L'une des premières conséquences des classifications était de faire
rentrer l'homme dans le règne animal. L'homme, pour Linné, n'était que
le représentant le plus élevé de l'ordre des Primates, dans lequel il se
trouvait rapproché des singes. D'autre part, voulant exprimer les degrés
divers de ressemblances des animaux, les élèves de Linné avaient comparé
les êtres vivants à une grande famille et, afin de rendre plus sensible
à l'esprit la similitude d'organisation des animaux d'un même groupe,
employé pour dénommer les différentes divisions du règne animal les
termes mêmes qui, dans le langage ordinaire, désignent un ensemble
d'hommes ayant entre eux un certain degré de parenté, tels que les mots
_famille_ et _tribu_. Le mot _genre_ lui-même ne saurait s'appliquer, si
on le prend à la lettre, qu'à des animaux ayant un progéniteur commun.
Il n'y a là bien certainement, dans l'esprit de Linné et de ses
disciples, que de simples comparaisons, des métaphores destinées à
rendre plus facilement intelligible l'économie de l'arrangement
méthodique des animaux; à cela Linné qui, «compte autant d'espèces qu'il
est sorti de couples des mains du Créateur», Linné, qui admet comme un
axiome l'immuabilité de la nature, ne saurait voir aucun danger.
Beaucoup moins biblique, habitué déjà par ses études sur la terre, par
ses études sur l'homme à compter avec les modifications graduelles et de
notre globe et de notre espèce, Buffon pressent que les choses ne se
sont pas passées aussi simplement que le veut Linné; il craint que des
esprits trop aventureux, cédant à un entraînement qu'il commence déjà à
éprouver lui-même, ne veuillent scruter l'origine même des êtres
vivants, qu'ils ne prennent dans leur sens absolu les termes imagés de
Linné, qu'ils ne considèrent comme réellement unis par les liens du sang
les animaux rapprochés dans une même famille par les nomenclateurs; dès
lors, l'homme sera pour le moins un cousin des singes, et Buffon recule
devant l'énormité de cette conclusion. Tout cela, il le dit lui-même et
il est assez étonnant qu'on ait accepté les diverses explications qui
ont été données de son oppositions aux classifications linéennes, sans
s'arrêter à la sienne qui est cependant la seule conforme à son génie.
Le passage où le grand naturaliste exprime sa façon de penser, à cet
égard, mérite d'être cité en entier; il se trouve presque au début de
l'histoire naturelle des Quadrupèdes; c'est l'exorde d'un chapitre,
remarquable de tout point, consacré à l'un des plus humbles de nos
animaux domestiques, l'âne.
«À considérer cet animal, dit Buffon, même avec des yeux attentifs et
dans un assez grand détail, il paraît n'être qu'un cheval dégénéré... On
pourrait attribuer les légères différences qui se trouvent entre ces
deux animaux à l'influence très ancienne du climat, de la nourriture et
à la succession fortuite de plusieurs générations de petits chevaux
sauvages à demi dégénérés, qui peu à peu auraient dégénéré davantage, se
seraient ensuite dégradés autant qu'il est possible, et auraient à la
fin produit à nos yeux une espèce nouvelle et constante, ou plutôt une
succession d'individus semblables, tous constamment viciés de la même
façon, et assez différents des chevaux pour pouvoir être regardés comme
formant une autre espèce. Ce qui paraît favoriser cette idée, c'est que
les chevaux varient beaucoup plus que les ânes par la couleur de leur
poil, qu'ils sont par conséquent plus anciennement domestiqués, puisque
tous les animaux domestiques varient par la couleur beaucoup plus que
les animaux sauvages de la même espèce... D'autre côté, si l'on
considère la différence du tempérament, du naturel, des mœurs, du
résultat, en un mot de l'organisation de ces deux animaux et surtout
l'impossibilité de les mêler pour en faire une espèce commune ou même
une espèce intermédiaire qui puisse se renouveler, on paraît encore
mieux fondé à croire que ces deux animaux sont chacun d'une espèce aussi
ancienne que l'autre et originairement aussi essentiellement différents
qu'ils le sont aujourd'hui... L'âne et le cheval viennent-ils donc
originairement de la même souche? Sont-ils, comme le disent les
nomenclateurs, de la même _famille_? ou n'ont-ils pas toujours été des
animaux différents?
«Cette question, dont les physiciens sentiront bien la généralité, les
difficultés, les conséquences, et que nous avons cru devoir traiter dans
cet article, parce qu'elle se présente pour la première fois, tient à la
production des êtres de plus près qu'aucune autre et demande, pour être
éclaircie, que nous considérions la nature sous un point de vue nouveau.
Si, dans l'immense variété que nous présentent tous les êtres animés qui
peuplent l'univers, nous choisissons un animal, ou même le corps de
l'homme, pour servir de base à nos connaissances, nous trouverons que,
quoique tous ces êtres existent solitairement et que tous varient par
des différences graduées à l'infini, _il existe en même temps un dessein
primitif et général qu'on peut suivre très loin_ et dont les
dégradations sont bien plus lentes que celles des figures et des autres
rapports apparents, car, sans parler des organes de la digestion, de la
circulation et de la génération, qui appartiennent à tous les animaux et
sans lesquels l'animal cesserait d'être animal et ne pourrait ni
subsister ni se reproduire, il y a, dans les parties mêmes qui
contribuent le plus à la variété de la forme extérieure, une prodigieuse
ressemblance qui nous rappelle nécessairement l'idée d'un premier
dessein, sur lequel tout semble avoir été conçu... Que l'on considère
séparément quelques parties essentielles à la forme, les côtes, par
exemple; on les trouvera dans tous les quadrupèdes, dans les oiseaux,
dans les poissons, et on en suivra les vestiges jusque dans la tortue;
que l'on considère, comme l'a remarqué M. Daubenton, que le pied d'un
cheval, en apparence si différent de la main de l'homme, est cependant
composé des mêmes os, et l'on jugera si cette ressemblance cachée n'est
pas plus merveilleuse que les différences apparentes, si cette
conformité constante et ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes, des
quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux
reptiles, des reptiles aux poissons, etc., dans lesquels les parties
essentielles, comme le cœur, les intestins, l'épine du dos, les sens,
etc., se trouvent toujours, ne semblent pas indiquer qu'_en créant les
animaux l'Être suprême n'a voulu employer qu'une seule idée et la varier
en même temps de toutes les manières possibles_, afin que l'homme pût
admirer également et la magnificence de l'exécution et la simplicité du
dessein.