Certes, dans cette longue énumération d'êtres entre lesquels sont

établies des liaisons basées sur les ressemblances les plus

superficielles, on aurait peine à reconnaître l'œuvre de l'ingénieux et

sagace observateur, qui sut parfois égaler Réaumur et Trembley, de

l'expérimentateur précis auquel la science est redevable d'avoir

nettement déterminé les conditions de la parthénogenèse des pucerons,

d'avoir découvert et étudié la reproduction des naïs par division et la

restauration des parties mutilées chez les vers de terre, d'avoir

observé les phénomènes de la reproduction chez les bryozoaires d'eau

douce, les vorticelles et les stentors; Bonnet était évidemment peu

pénétré de la nécessité de fonder sur la structure anatomique les

rapprochements à établir entre les êtres vivants; aussi bien ne

s'embarrasse-t-il pas de pénétrer dans le détail des classifications; il

prend le règne animal en bloc, et, sans rechercher quels liens

pourraient unir entre eux les groupes secondaires, il se pose d'emblée

et discute longuement une question que Linné considère comme résolue _a

priori_: Les êtres qui forment la population actuelle de notre globe

ont-ils toujours été ce que nous les voyons? demeureront-ils

éternellement ce qu'ils sont[11]? Avec une remarquable indépendance

d'esprit, le philosophe de Genève se dégage des liens que la lettre de

la Genèse avait imposés à Linné. Le globe a été, suivant lui, le théâtre

de révolutions dont nous ignorons le nombre et qui peuvent encore se

renouveler; le chaos décrit par Moïse est le résultat de la dernière de

ces révolutions; la création dont il nous fait le récit n'est autre

chose, comme l'avait déjà dit Whiston, que la résurrection des animaux

qu'elle a détruits. De même que le monde qui précéda la période de la

Genèse était très différent du monde actuel, les animaux anciens ne

ressemblaient pas à ceux qui vivent de nos jours; ceux qui habiteront

notre planète, lorsque la nouvelle révolution prédite par la Bible se

sera accomplie, différeront aussi des animaux des deux périodes

précédentes. Les êtres vivants subissent donc à chaque révolution du

globe des transformations profondes. À la fin de chaque période, les

formes vivantes sont anéanties; des formes différentes leur succèdent;

il n'y a pas cependant, à proprement parler, de création nouvelle: les

animaux nouveaux procèdent des germes contenus dans les animaux anciens,

et ce sont ces germes, supposés indestructibles, qui établissent un lien

entre la faune et la flore de chaque période et celles de la période

suivante. Que sont eux-mêmes ces germes? En quoi consistent les

modifications des formes vivantes? Quel est l'agent de ces

modifications? C'est ce que nous avons maintenant à examiner.

Le transformisme de Bonnet, il faut se hâter de le dire, ne ressemble en

rien au transformisme moderne. S'il est dit au chapitre IV de la

_Palingénésie philosophique_ que lorsque, dans l'œuf, «le poulet

commence à devenir visible, il apparaît sous la forme d'un très petit

ver;» que, «si l'imperfection de notre vue et de nos instruments nous

permettait de remonter plus haut dans l'origine du poulet, nous le

trouverions, sans doute, bien plus déguisé encore;» que «les

différentes, phases sous lesquelles il se montre à nous successivement

peuvent nous faire juger des diverses révolutions que les corps

organisés ont eu à subir pour parvenir à cette dernière forme sous

laquelle ils nous sont connus,» et qu'enfin «tout ceci nous aide à

concevoir les nouvelles formes que les animaux revêtiront dans leur état

futur»; si ces phrases rapprochées témoignent que Bonnet songeait déjà à

une sorte de parallélisme entre les transformations embryogéniques de

l'individu et les transformations subies par l'espèce à laquelle il

appartient, l'idée que se fait notre philosophe du développement des

êtres vivants est telle qu'elle ne peut apporter aucun éclaircissement

sur l'origine des êtres organisés. Il existe entre les diverses parties

d'un même animal une si complète harmonie, ces parties «conspirent si

évidemment vers un même but général: la formation de cette unité qu'on

nomme un animal, de ce tout organisé qui vit, croît, sent, se meut, se

conserve, se reproduit,» qu'on demeure convaincu, écrit Bonnet, «qu'un

tout si prodigieusement composé et pourtant si harmonique n'a pu être

formé, comme une montre, de pièces de rapport ou de l'engrainement d'une

infinité de molécules diverses réunies par apposition successive; un

pareil tout porte l'empreinte indélébile d'un ouvrage fait d'un seul

coup[12].» Bonnet se prononce donc contre tout essai d'explication

mécanique des animaux; il se déclare adversaire résolu de l'épigénèse et

admet qu'à tout être vivant préexistait un germe organisé. C'est le

procédé de raisonnement au moyen duquel on a souvent tenté de démontrer

l'impossibilité de l'évolution, en s'appuyant sur l'adaptation parfois

si complète des animaux et des plantes à leurs conditions particulières

d'existence. Il semble impossible, en effet, quand on se contente de

porter à ces questions une attention superficielle, quand on les examine

avec des idées préconçues, quand on est décidé à ne tenir compte

d'aucune des propriétés fondamentales des animaux et des plantes, que

l'admirable harmonie dans laquelle s'écoule leur existence, n'ait pas

été soigneusement méditée et organisée, jusque dans ses détails les plus

minutieux, par une intelligence d'une profondeur infinie et d'une

prévoyance bien propre à confondre notre imagination.

L'hypothèse de la préexistence des germes conduit Bonnet à nier avec

raison les générations équivoques; il s'étonne que Rédi ait pu admettre

ce mode de génération pour les vers que l'on trouve dans les fruits et

pour les helminthes, alors qu'on peut expliquer de bien des façons plus

naturelles leur présence dans le lieu où on les observe, et qu'en

particulier nombre de faits semblent parler «en faveur des

transmigrations du Tænia[13]». Les vers intestinaux, comme tous les

autres êtres vivants, sont issus d'un germe, et Bonnet entend par germe

«toute préordination, toute préformation de parties, capable par

elle-même de déterminer l'existence d'une plante ou d'un animal.» Les

œufs, malgré l'extrême simplicité de composition que nous leur

connaissons aujourd'hui, rentrent parfaitement dans cette

définition[14], d'autant plus que Bonnet ajoute qu'on ne doit pas

s'imaginer que «toutes les parties d'un corps organisé sont en petit

dans le germe, précisément comme elles paraissent en grand dans le tout

développé[15].» Mais ce sont là des concessions faites aux observations

nombreuses déjà, qui ont porté sur les métamorphoses des insectes. Au

fond, Bonnet voit dans le germe un être organisé fort complexe, et il

est manifestement heureux toutes les fois qu'il peut montrer qu'on a

découvert dans un œuf ou dans un embryon quelques parties qu'on n'y

soupçonnait pas d'abord.

Les germes, étant presque aussi compliqués que les animaux adultes, ne

sauraient avoir été formés, comme eux, que d'un seul coup et par un acte

de création. Bonnet admet qu'ils ont été créés tous ensemble et enfermés

dans des corps vivants, au sein desquels ils sont emboîtés les uns dans

les autres, comme Vallisneri l'avait le premier supposé, attendant que

leur tour arrive de croître et de se développer.

À proprement parler, il n'y a jamais _génération_, c'est-à-dire

production d'un être vivant nouveau; il n'y a jamais qu'_évolution_ d'un

germe préexistant. La nécessité de supposer que les germes des êtres

vivants sont, au moins dans un grand nombre de cas, enfermés les uns

dans les autres, conduit à supposer aux derniers d'entre eux une

petitesse hors de proportion avec tout ce que nous pouvons imaginer.

Mais cela n'a rien qui puisse effrayer la raison, et Bonnet supprime

d'avance toutes les objections qu'on lui opposera en déclarant que la

doctrine de l'emboîtement lui paraît «une des plus belles victoires que

l'entendement pur ait remporté sur les sens. J'ai montré, ajoute-t-il,

combien il est absurde d'opposer à cette hypothèse des calculs qui

n'effrayent que l'imagination et qu'une raison éclairée réduit

facilement à leur juste valeur... Il ne faut pas que l'imagination, qui

veut tout peindre et tout palper, entreprenne de juger des choses qui

sont uniquement du ressort de la raison et qui ne peuvent être aperçues

que par un œil philosophique[16].»

Une fois admise cette distinction entre l'œil organique et l'œil

philosophique, entre les sens qui peuvent tromper et la raison qui ne

saurait nous égarer, les faits n'ont plus rien de bien embarrassant.

L'image la plus saisissante de l'épigenèse est celle que nous offrent

les Végétaux, avec leurs branches, leurs rameaux, leurs feuilles,

véritables individus indépendants, que notre œil organique voit pousser

les uns sur les autres. Bonnet ne se fait pas du végétal une autre idée

que nous. «Un arbre, dit-il, n'est pas un tout unique; il est réellement

composé d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches et de

rameaux. Tous ces arbres et tous ces arbrisseaux sont, pour ainsi dire,

greffés les uns sur les autres et tiennent ainsi à l'arbre principal par

une infinité de communications. Chaque arbre secondaire, chaque

arbrisseau, chaque sous-arbrisseau a ses organes et sa vie propre; il

est en lui-même un petit tout individuel qui représente plus ou moins en

raccourci le grand tout dont il fait partie[17].» Les polypes, dont le

bourgeonnement a été si bien étudié par Trembley, le ténia, composé

d'anneaux semblables entre eux, les nais, les tubifex, les vers de

terre, dont Bonnet a si bien étudié les modes de reproduction et de

segmentation, se rapprochent des plantes, à cet égard; ce sont de vrais

«zoophytes». La même explication suffit pour ramener les phénomènes de

reproduction des zoophytes et des plantes à la théorie de l'emboîtement:

des germes sont répandus dans toutes les parties de leur corps, qui est

ainsi transformé en une sorte «d'ovaire universel». Dans un végétal qui

pousse, dans un polype qui bourgeonne, ces germes se développent

spontanément en individus qui peuvent demeurer unis ou se séparer; il

faut un accident pour amener leur évolution chez les vers, dont les

parties ne deviennent de nouveaux individus qu'après avoir été séparées

les unes des autres. Ainsi, grâce à l'hypothèse des germes invisibles,

les faits d'épigénèse les plus évidents sont tournés au profit de

l'évolution.

On peut douer des corps invisibles, de toutes les propriétés qu'on

voudra, sans crainte d'être contredit par les sens. Bonnet suppose donc

que ses germes invisibles sont également indestructibles. Quand un corps

vivant, fût-ce même un œuf, se détruit, les germes indestructibles qu'il

contient sont mis en liberté et se logent où ils peuvent. «Des germes

indestructibles peuvent être dispersés sans inconvénient dans tous les

corps particuliers qui nous environnent. Ils peuvent séjourner dans tel

ou tel corps jusqu'au moment de sa décomposition, passer ensuite sans la

moindre altération dans un autre corps, de celui-ci dans un troisième,

etc. Je conçois avec la plus grande facilité que le germe d'un éléphant

peut loger d'abord dans une molécule de terre, passer de là dans le

bouton d'un fruit, de celui-ci dans la cuisse d'une mite, etc.[18]» Ces

germes, créés dès l'origine de notre monde, «bravent donc les efforts de

tous les éléments, de tous les siècles.» Rien ne s'oppose à ce que «la

puissance absolue ait pu renfermer dans le premier germe de chaque être

organisé la suite des germes correspondant aux dernières révolutions que

notre planète était appelée à subir.» De même que Leibnitz admettait une

harmonie préétablie entre les pensées de notre âme et les mouvements de

notre corps, de manière que les mouvements de l'un correspondissent en

tout temps aux pensées de l'autre, de même Bonnet admet un parallélisme

parfait entre le système astronomique et le système organique, entre les

divers états de la terre considérée comme planète ou comme monde et les

divers états des êtres qui devaient peupler sa surface. Les germes créés

pour chaque période attendent, cachés dans les organismes qui les

abritent, que l'avènement de ces périodes amène les conditions

nécessaires à leur développement. De la sorte, les êtres propres à

chaque période sont à la fois reliés à ceux de la période précédente qui

ont abrité leurs germes, et ils en sont indépendants puisque tous les

germes ont été créés en même temps; grâce à l'harmonie établie entre

l'évolution des germes organiques et les révolutions de notre planète,

des faunes et des flores nouvelles apparaissent sans qu'il soit besoin

d'une création nouvelle.

Malgré sa hardiesse ordinaire, Bonnet croit d'ailleurs devoir se borner

à considérer trois périodes dans l'histoire de notre globe, celle qui a

précédé la révolution décrite dans la Genèse, celle qui suivra la fin du

monde, produite par le feu, qu'ont annoncée les prophètes, et il est

important d'ajouter qu'il se fait une étrange idée de l'état futur des

animaux. Les germes d'où ils naîtront n'échapperaient pas à la

destruction s'ils n'étaient formés d'une matière plus subtile que la

matière ordinaire, d'une sorte d'éther; «si nous partons de la

supposition du petit corps éthéré qui renferme en petit tous les organes

de l'animal futur, nous conjecturerons que le corps des animaux dans

leur nouvel état sera composé, d'une matière dont la rareté et

l'organisation le mettent à l'abri des altérations qui surviennent aux

corps grossiers et qui tendent continuellement à le détruire de tant de

manières différentes. Le nouveau corps n'exigera pas sans doute les

mêmes réparations que le corps actuel exige. Il aura une mécanique bien

supérieure à celle que nous admirons dans ce dernier. Il n'y a pas

d'apparence que les animaux propagent dans leur état futur.»

Nous arrivons ainsi dans le monde des esprits et de l'immortalité; nous

sommes en pleine fantaisie. Une alliance singulière d'un raisonnement

rigoureux, s'appuyant sur des faits mal connus, trop peu nombreux, avec

les affirmations bibliques prises au pied de la lettre, conduit un des

esprits les plus ingénieux d'une époque où le génie était commun, un

observateur éminent, à des rêveries dans lesquelles son imagination ne

connaît plus d'obstacle, où non seulement le contrôle expérimental des

idées n'est plus possible, mais où les témoignages des sens sont

d'avance récusés quand ils sont en désaccord avec les conceptions que le

penseur attribue à sa raison.

* * * * *

Bonnet n'est pas le seul philosophe qui se soit engagé dans cette voie.

L'origine des animaux, celle de l'homme préoccupaient à juste titre les

hommes de science, les philosophes et même les simples rêveurs de son

temps.

Robinet, dans ses livres _De la nature_ (1766) et _Considérations

philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'être_ (1768),

émet des idées qui, bien qu'elles aient été ridiculisées par Cuvier, ne

sont pas très éloignées de celles de Bonnet. Son point de départ est

aussi la loi de continuité de Leibnitz. Poussant de suite ce principe à

l'extrême, il admet que toute la matière est vivante; que les étoiles,

le soleil, la terre, les planètes sont des animaux; que tous les êtres

forment une chaîne continue; qu'il n'y a ni classes, ni ordres, ni

genres, ni espèces, mais seulement des individus que l'imperfection

seule de nos sens nous conduit à considérer comme spécifiquement

identiques. Les individus naissent de germes qui se développent

successivement; ils sont directement formés par la nature. Le monde

matériel est gouverné par un monde invisible, composé de forces. La

nature ne se répète jamais, et il pourra y avoir un temps auquel il n'y

ait pas un seul être conformé comme nous sommes aujourd'hui; les formes

vivantes se sont constituées par un perfectionnement progressif, allant

du simple au composé; il pourrait y avoir au-dessus de l'homme des

créatures immatérielles; mais l'homme se rattache par une infinité de

formes présentant une infinité de différences graduelles à un prototype

simple. Toutes ces formes intermédiaires sont des œuvres séparées de la

nature s'essayant à faire l'homme, son œuvre actuellement la plus

parfaite; cette œuvre pourra être perfectionnée dans l'avenir si

l'homme, devenant hermaphrodite, réunit les beautés de Vénus à celles

d'Apollon. Au demeurant, ce perfectionnement de l'humanité n'est pas

beaucoup plus étrange que celui rêvé pour elle par Bonnet.

* * * * *

De Maillet, plus connu sous le pseudonyme choisi par lui de Telliamed,

avait cherché, comme Bonnet et comme Robinet, dans la création d'une

infinité de germes l'explication de l'origine des êtres vivants; mais il

avait fait de la mer le réservoir commun de tous ces germes. Tous les

animaux, les hommes même avaient donc été primitivement marins. La mer

avait eu d'ailleurs autrefois une beaucoup plus vaste extension, et de

Maillet en donnait pour preuve l'énorme quantité de coquilles marines

que l'on trouve enfouies dans le sol, jusque sur les plus hautes

montagnes. À mesure que les continents s'étaient accrus, un certain

nombre d'animaux marins avaient été accidentellement entraînés hors de

l'eau, sur des rivages gardant encore une certaine humidité, et de là

sur la terre ferme. Les individus ainsi dépaysés s'habituèrent au

nouveau genre de vie qui leur était imposé par les circonstances et

transmirent à leurs descendants les habitudes et les organes nouveaux

qu'ils avaient acquis. Il est inutile d'insister sur les arguments

bizarres qu'emploie de Maillet pour soutenir son hypothèse; mais on doit

lui laisser le mérite d'avoir reconnu la véritable nature des fossiles

et d'en avoir saisi la signification, à une époque où de nombreux

savants refusaient encore d'y voir les restes d'êtres ayant jadis vécu;

d'avoir pensé que les organismes vivants susceptibles de se modifier,

étaient capables de transmettre leurs modifications à leur descendance,

et d'avoir compris, par conséquent, l'importance des phénomènes si

connus, mais si négligés, de l'hérédité.

* * * * *

En admettant la possibilité de changements héréditaires dans la

structure des êtres vivants, de Maillet réalise un progrès sur Bonnet et

sur Robinet, qui ne voient dans les modifications présentées par la

population de la terre qu'une continuation du miracle primitif de la

création. Le Dr Erasme Darwin, grand-père de l'illustre réformateur du

transformisme, va, à son tour, plus loin que de Maillet. Il a exposé

dans sa _Zoonomia_ un système où l'on trouve soutenues, à l'aide

d'arguments qui témoignent d'une grande perspicacité, quelques idées peu

différentes de celles que développera plus tard Lamarck. Pour rendre son

système intelligible, Erasme Darwin, par une inspiration heureuse,

recherche d'abord comment s'accomplit le développement embryogénique de

l'individu et suppose que l'espèce à laquelle il appartient a subi, dans

la série des temps, une évolution analogue, mais de beaucoup plus longue

durée. Il rejette la doctrine de l'emboîtement des germes, qui conduit à

supposer l'existence de corps vivants infiniment plus petits «que les

diables qui tentèrent saint Antoine et dont 20 000 pouvaient, sans se

gêner aucunement, danser une sarabande échevelée sur la pointe de la

plus fine aiguille.» L'embryon est, pour lui, un filament constitué

probablement par l'extrémité d'une fibre nerveuse motrice. Ce filament

est doué de certaines propriétés: les unes lui sont personnelles; les

autres lui ont été transmises par ses parents, dont il n'est en réalité

qu'une branche, une élongation, puisqu'il a fait, à un certain moment,

partie de leur substance. Le filament embryonnaire est doué

d'irritabilité, de sensibilité, de volonté; il possède aussi la faculté

de se nourrir, et on le voit grandir, se compliquer, se perfectionner

par l'addition de parties nouvelles, résultant de ce qu'une quantité

plus ou moins grande de matière vivante est venue s'ajouter à la sienne.

Cette addition de matière vivante a lieu d'abord sous l'influence des

propriétés primitives des filaments embryonnaires; mais, à mesure

qu'elle se produit des organes nouveaux apparaissent et avec eux des

facultés nouvelles. Ces facultés créent des besoins, ces besoins des

façons de vivre, des habitudes qui interviennent, pour une certaine

part, dans les transformations que subit chaque individu au cours de son

existence.

Telle a été aussi la marche de l'évolution des espèces: les organismes

vivants ont été créés sous des formes extrêmement simples, rappelant

celle des filaments vivants, qui sont encore la forme première de chaque

individu. Ces filaments étaient très peu nombreux en espèces, et, de

même que chaque corps chimique est doué d'affinités particulières qui

déterminent la nature des composés qu'il produira dans les diverses

circonstances où il sera placé, de même les filaments vivants primitifs

étaient doués de facultés différentes, qui ont déterminé, dans une large

mesure, la marche de leur évolution ultérieure. Étant données les

ressemblances manifestes que présentent tous les animaux à sang chaud,

il est probable que tous ces animaux descendent d'une même sorte de

filament primitif; peut-être les mêmes filaments ont-ils aussi donné

naissance aux autres animaux à sang rouge, mais froid. Les habitudes

spéciales des poissons semblent autoriser à leur attribuer une origine

particulière; mais les intermédiaires qui les unissent aux animaux à

sang chaud plaident cependant en faveur de leur parenté avec ces

derniers.

«Les insectes sans ailes, de l'araignée au scorpion ou de la puce au

homard, les insectes ailés, du moustique ou de la fourmi à la guêpe ou à

la libellule, diffèrent, au contraire, si complètement les uns des

autres et sont si éloignés des animaux à sang rouge, aussi bien sous le

rapport de la forme du corps que sous celui du genre de vie, qu'on ne

peut guère admettre qu'ils proviennent d'un filament vivant de même

sorte que celui qui a produit les classes diverses d'animaux à sang

rouge... Il y a encore une autre classe d'animaux, que Linné a désignés

sous le nom de vers, qui présentent une structure plus simple que ceux

déjà mentionnés. La simplicité de leur structure n'apporte cependant

aucun argument contre l'hypothèse qu'ils aient été produits par un seul

filament vivant.» En d'autres termes Erasme Darwin considère les

vertébrés, les articulés et les vers comme trois types organiques qui se

sont développés simultanément et parallèlement et qui sont, tous les

trois, partis de formes organiques également simples, mais douées de

propriétés différentes.

Si les trois lignées admises par le savant anglais ne correspondent pas

à ce que nous connaissons aujourd'hui des rapports des organismes,

l'idée première que plusieurs types organiques se sont constitués et

développés d'une façon indépendante doit être encore, de nos jours,

considérée comme la seule forme du transformisme qui soit d'accord avec

les données de la paléontologie. La réduction de toutes les formes

animales à trois lignées distinctes témoigne que, dès 1794, plusieurs

années par conséquent avant la publication des premiers travaux de

Cuvier, Erasme Darwin avait déjà saisi l'intime parenté des animaux

composant les quatre premières classes de Linné et les différences

considérables qui les séparent de ceux de la cinquième classe; mais le

philosophe anglais laissait la sixième dans le chaos d'où Cuvier devait

peu d'années après la tirer.

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 5 / 30 段