certaine catégorie ayant entre eux quelque ressemblance; former ces
catégories, c'était déjà reconnaître l'existence de groupes naturels;
c'est ainsi que Martin Lister s'occupa des coquilles, Breyn des oursins,
Linck des étoiles de mer, etc. Ces divers travaux monographiques ne
pouvaient conduire à des idées bien générales; mais ils demandaient une
étude suivie des formes vivantes; ces formes étaient nettement définies,
parfois soigneusement figurées, comme dans l'ouvrage de Linck sur les
étoiles de mer, qui date de 1733. Parmi elles, celles qui se ressemblent
le plus sont groupées en _genres_ qui apparaissent ainsi comme des
divisions secondaires des groupes plus étendus dont l'auteur se fait
l'historien, groupes auxquels on n'a pas encore songé à attribuer de
dénomination marquant leur degré de généralité. Dans les ouvrages de
Breyn et de Linck, chaque genre reçoit un nom particulier, chaque espèce
est distinguée de celles du même genre par une ou deux épithètes
accolées au nom générique, de telle façon qu'un système de dénomination
semblable à celui qui est en usage dans notre état civil tend de plus en
plus à s'introduire dans la langue zoologique. D'abord l'usage de cette
nomenclature est en quelque sorte accidentel; souvent on emploie
plusieurs prénoms pour désigner une même espèce. Linné comprend enfin la
nécessité de formuler les règles de la langue du naturaliste. Après
s'être servi accidentellement en 1749, pour désigner les espèces
communes en Scandinavie, d'un nom et d'un unique prénom dans un discours
inaugural devenu célèbre sous le nom de _Pan suecica_, il montra en
1751, dans sa _Philosophie botanique_, les avantages de ce mode de
dénomination; en fit en 1753 une première application aux plantes, dans
son _Species plantarum_, et l'étendit à l'ensemble des espèces des deux
règnes dans la 12e édition de son _Systema naturæ_, qui date de 1766.
Cette façon de désigner les espèces, adoptée depuis par tous les
naturalistes, est ce qu'on a appelé la _nomenclature binaire_.
Par un phénomène inverse de celui qui avait empêché Aristote d'atteindre
à la notion de l'espèce, les groupes spécifiques nettement définis, et
désignés chacun désormais par un nom particulier, facile à retenir, ne
devaient pas tarder à être pris pour autant de réalités malgré ce que
leur détermination présentait d'évidemment artificiel. Dans la période
qui s'ouvre on voit, en effet, les naturalistes oublier peu à peu que
les espèces ont été constituées par eux-mêmes à l'aide de groupes
d'individus, pour ne plus voir que la forme abstraite à laquelle se
rattachent tous les individus d'un même groupe. On s'applique à
dénombrer ces formes, devenues autant d'êtres quasi réels; connaître
toutes les formes vivantes, en donner un catalogue aussi complet que
possible paraît à de nombreux zoologistes le but définitif de la
science. On peut citer Klein comme le représentant le plus accompli de
cette doctrine; ses travaux ont uniquement pour but de dresser un
catalogue des animaux commode à consulter, et l'on doit y parvenir,
suivant lui, au moyen d'un système de classification empruntant
exclusivement ses caractères à l'extérieur de l'animal. Il est certain
que, si l'on se propose seulement de dresser un inventaire du règne
animal et d'arriver le plus rapidement possible à déterminer à quel
chapitre de cet inventaire se rattache un animal donné, les caractères
qui sont le plus apparents, le plus faciles à constater ont quelque
droit à avoir la préférence; non seulement la nature des caractères
employés, mais encore les façons dont ils sont mis en œuvre, ce qu'on
pourrait appeler les _procédés de classification_, prennent une
importance considérable. C'est ainsi que l'on est amené à considérer
comme des inventions éminemment utiles des artifices, tels que ces
tables dichotomiques des botanistes, qui permettent d'abréger le temps à
dépenser pour trouver un nom. En soutenant qu'on ne devait pas obliger
les naturalistes qui veulent trouver le nom d'un animal, à en ouvrir la
bouche pour compter combien il possède de dents, Klein devait avoir pour
lui tous les naturalistes descripteurs, et l'on en voit encore de nos
jours regretter que toutes nos méthodes de classification n'aient pas
été basées sur de tels principes.
Ce fut Linné qui eut l'honneur de limiter l'influence de Klein et
d'affirmer que l'histoire naturelle devait atteindre un but plus élevé
que celui auquel menaçaient de la restreindre les simples nomenclateurs.
Pour son esprit poétique, il devait exister dans la nature une harmonie
dont le naturaliste digne de ce nom devait être l'interprète. Que les
conditions particulières à une science en voie de formation imposassent
la nécessité d'avoir recours à des procédés plus ou moins artificiels
pour parvenir à dresser un inventaire des êtres vivants, inventaire au
moyen duquel on pût déterminer facilement les formes déjà connues et
dans lequel il fût aisé d'assigner une place aux formes nouvelles, il ne
le contestait pas; il dut lui-même, en partie, sa brillante réputation à
l'invention et à l'emploi général de procédés de ce genre,
particulièrement ingénieux, il est vrai; mais ces procédés, qu'il
nommait des _systèmes_, n'étaient pour lui qu'une concession faite
momentanément aux besoins de la nomenclature et ne représentaient
nullement la science elle-même. Tout dans la nature lui paraissait
rigoureusement ordonné; il était persuadé que, de même que nos pensées
forment une chaîne ininterrompue, tous les êtres devaient se relier les
uns aux autres d'une façon déterminée. Aussi s'était-il approprié cet
aphorisme de Leibnitz: _Natura non facit saltum_: La nature ne fait
point de saut. Dans la longue série des formes vivantes, chaque espèce
devait être exactement intermédiaire entre deux autres. La science ne
devait s'arrêter qu'après avoir permis de les disposer toutes dans un
ordre tel que cette condition fût réalisée; seulement alors elle
pourrait se considérer comme possédant un système de classification
définitif; ce système définitif était nécessairement _unique_; c'est à
lui qu'il fallait réserver le nom de _méthode naturelle_, et Linné
pensait qu'on parviendrait à le réaliser en imaginant une suite de
systèmes, destinés à être sans cesse perfectionnés par des retouches
successives, de manière à se rapprocher de plus en plus du système
définitif. Ainsi chacun de ces systèmes devait être comme nos théories,
qui ne fournissent que des explications approximatives des phénomènes
qu'elles se proposent de relier entre eux, jusqu'à ce que des
perfectionnements progressifs, portant sur des points de détail, leur
aient donné une inaltérable cohésion.
Cette méthode, image de la nature, traduction fidèle de la pensée du
créateur, devait tenir compte de tous les faits que peut présenter
l'histoire des animaux: non seulement leurs caractères extérieurs, mais
leur structure anatomique, leurs facultés, leur genre de vie, devaient
être pris en considération pour arriver à rapprocher les espèces suivant
leur ordre naturel, et Linné, tout en se bornant à constituer ce qu'il
appelle un _système de la nature_, introduit, autant que cela est
possible de son temps, la notion de la structure dans ses divisions du
règne animal; il ouvre de la sorte une voie nouvelle, que Cuvier
poursuivra plus tard.
L'illustre Suédois a rendu à la philosophie zoologique un service plus
important encore.
La première condition pour se rapprocher autant que possible d'un but
aussi élevé que celui qu'il devait atteindre, était d'introduire dans la
science une précision qui lui avait manqué jusque-là. Aussi le
voyons-nous prendre le plus grand soin de définir tout ce dont il a à
parler. Il semble qu'il soit inutile de dire ce que peuvent être les
minéraux, les végétaux et les plantes; depuis longtemps, l'observation
vulgaire a donné à chacun une notion précise de là signification de ces
termes. Linné insiste cependant:
Mineralia crescunt.
Vegetalia crescunt et vivunt.
Animalia crescunt, vivunt et sentiunt.
Les trois règnes sont ainsi caractérisés, et leurs caractères présentent
une séduisante gradation. Les formes à classer ne sont pas définies avec
moins de netteté:
«Nous comptons, dit Linné, autant d'espèces qu'il est sorti de couples
des mains du Créateur.»
Ici, la définition pèche même par trop de précision, car elle juge, dans
sa forme concise, une foule de questions qu'il eût été peut-être prudent
de ne pas résoudre aussi vite. Linné paraît savoir, en effet, que les
animaux sont sortis par couples des mains divines; que tous les animaux
de même espèce que nous observons aujourd'hui sont descendus de ces
couples, auxquels les relient une série ininterrompue de générations;
qu'aucune des familles naturelles ainsi constituées ne s'est éteinte;
qu'aucune n'a subi de mélange; qu'aucune ne s'est perfectionnée,
dégradée ou même modifiée. Ce savoir, il ne pouvait le tenir ni de
l'observation, ni de l'expérience; il se place donc, par cette
définition de l'espèce, hors du terrain scientifique. C'est évidemment
du récit de la création fait par la Genèse qu'il s'inspire; nous nous
trouvons en présence non plus d'un fait rigoureusement déterminé, mais
d'une croyance religieuse, d'un dogme. Et c'est bien un dogme en effet,
que Linné vient d'introduire dans la science. S'il n'y attache pas
lui-même une importance excessive, s'il entreprend des recherches
propres à déterminer de quelles variations les êtres vivants sont
susceptibles, s'il suppose plus tard que les espèces primitives de
plantes ont été peu nombreuses et que leur nombre s'est accrue par suite
de croisements entre les espèces fondamentales, si l'on peut croire, en
un mot, qu'en définissant l'espèce comme il l'a fait, Linné a surtout
cédé au besoin de donner une forme saisissante à la notion de l'espèce,
encore vague pour le plus grand nombre de ses lecteurs, il n'en sera
plus de même de ses successeurs et de ses élèves, qui prendront ce qu'il
y a de plus absolu dans cette définition, et feront du principe, plus
théologique que scientifique, de l'invariabilité des espèces la pierre
angulaire de la zoologie. Linné avait dit: «toute espèce est exactement
intermédiaire entre deux autres;» il avait dit aussi: «la nature ne fait
point de saut» et ces deux propositions impliquaient, chez lui, un
sentiment profond de la continuité du règne animal comme du règne
végétal, qui tempérait la rigueur de ses définitions; ses successeurs
affirmeront exclusivement la discontinuité.
On a souvent accusé l'école de Linné d'avoir enrayé toutes les études
qui pouvaient nous éclairer relativement à l'origine et aux
modifications possibles des êtres vivants. Ce reproche n'est pas
absolument fondé. Les observations précises, quel que soit l'esprit dans
lequel elles sont faites, finissent toujours, par cela seul qu'elles
sont précises, par conduire à la vérité. Or Linné dotait l'histoire
naturelle d'une précision inconnue jusqu'à lui. S'il était vrai que les
formes vivantes étaient invariables et en nombre limité, l'accord devait
rapidement se faire entre les naturalistes sur le nombre et les
caractères de ces formes nettement séparées les unes des autres; si ces
formes étaient au contraire variables, le zèle mis par chacun à décrire
de prétendues espèces nouvelles devait augmenter indéfiniment le nombre
des espèces, établir peu à peu entre les formes les plus différentes les
transitions les plus graduées, soit par l'intermédiaire de formes
actuellement existantes, soit par l'intermédiaire de formes ayant vécu,
mais aujourd'hui disparues. Est-il besoin de dire ce qui est arrivé? Le
nombre des espèces décrites depuis Linné s'est si rapidement augmenté,
que les descripteurs, effrayés de leur œuvre, ont fini par se renvoyer
réciproquement l'accusation de constituer des espèces de fantaisie, les
uns multipliant à l'infini les dénominations différentes, les autres
désignant au contraire sous un même nom des formes que l'on trouverait,
sans aucun doute, fort disparates si l'on ne connaissait les formes
intermédiaires qui les unissent. De par les divergences mêmes de ceux
qui la prétendaient fixe, l'espèce est devenue un groupe aux limites
flottantes, toutes conventionnelles, d'individus plus ou moins
semblables entre eux. On n'a pu manquer d'être frappé de tout ce
qu'avait d'arbitraire la délimitation de ces groupes; mais, quand on a
voulu en fixer nettement les limites, on s'est heurté à de telles
difficultés que chacun a donné de l'espèce une définition différente et
qu'il a fallu avoir recours, pour trouver un terrain de conciliation,
non à des caractères extérieurs, tels que ceux dont Klein demandait
l'usage exclusif, non pas même à des caractères anatomiques, tels que
ceux dont Linné commençait à faire usage, mais à un caractère
exclusivement physiologique, nécessitant, pour être déterminé, des
expériences souvent impraticables, le caractère même que le bon sens
populaire, bien plus que son observation personnelle, avait dicté à
Aristote: la fécondité ou l'infécondité des unions entre les individus
dont l'identité spécifique était douteuse.
En serrant de plus près qu'on ne l'avait fait avant lui la notion de
l'espèce, en conduisant ses élèves à adopter nettement une manière de
voir déterminée, en donnant un corps à une conception vaporeuse
jusque-là, Linné forçait l'attention des hommes de science à se porter
sur des phénomènes qu'ils auraient sans doute longtemps encore négligés,
à chercher la solution de problèmes difficiles à résoudre et qu'on eût
peut-être éludés au lieu de les envisager de front. La multiplication
même des prétendues formes spécifiques, dont on a accusé les
naturalistes linnéens d'avoir encombré les sciences, est donc demeurée
un bien, car plus ces formes devenaient nombreuses, plus il était
nécessaire de les décrire avec précision, pour les distinguer les unes
des autres, et plus devaient s'étendre nos connaissances relatives aux
modifications diverses dont sont respectivement susceptibles les
individus de même espèce.
* * * * *
Les prédécesseurs de Linné réunissaient dans des groupes plus ou moins
étendus, qu'ils désignaient sous le nom de genre ou auxquels ils ne
donnaient pas du tout de nom, les espèces qui, tout en étant distinctes,
présentaient quelques similitudes. Linné définit le premier les
différents degrés de ressemblance: dans ses ouvrages, les espèces les
plus voisines furent constamment groupées en _genres_; les genres entre
lesquels il existait des caractères communs furent réunis en _ordres_,
les ordres en _classes_. Les rapports réciproques de ces diverses
divisions furent établis par le tableau suivant, indiquant plusieurs
sortes de hiérarchie et dans lequel les termes correspondants sont
placés sur une même ligne verticale:
+------------+------------+------------------------+---------+---------+
|Classe. |Genre. |Ordre. |Espèce. |Variété. |
+------------+------------+------------------------+---------+---------+
|Genre le |Genre moyen.|Genre le plus restreint.|Espèce. |Individu.|
|plus étendu.| | | | |
+------------+------------+------------------------+---------+---------+
|Province. |Département.|Commune. |Bourg. |Maison. |
+------------+------------+------------------------+---------+---------+
|Régiment. |Bataillon. |Compagnie. |Escouade.|Soldat. |
+------------+------------+------------------------+---------+---------+
La dernière édition du _Systema naturæ_ est de 1766; plus tard, en 1780,
entre l'ordre et le genre, Batsch introduisit une division nouvelle,
dont l'importance est presque devenue prédominante, la _famille_. Il est
évident que cette gradation des ressemblances présentées par les animaux
devait rapidement éveiller l'idée d'un degré plus ou moins grand de
parenté entre eux. Déjà Linné avait emprunté à l'état civil le système
de la nomenclature binaire, désignant par un même nom les êtres de même
genre, qu'il comparait par conséquent implicitement aux membres d'une
même lignée; le mot de _famille_, choisi par Batsch, implique que la
même comparaison est dans son esprit, et le mot _tribu_, qu'on emploiera
également plus tard, précise encore cette assimilation. Mais ces
comparaisons sont, pour ainsi dire, inconscientes; elles sont suscitées
par la nature même de phénomènes qu'il s'agit de faire comprendre; on
constate des ressemblances de divers degrés entre les animaux; on a
constaté de même des ressemblances décroissantes entre les membres d'une
même famille humaine à mesure qu'ils s'éloignent de leur souche commune:
on rapproche ces deux faits; mais on demande si peu au second
l'explication du premier qu'au lieu de se représenter la classification
comme un arbre généalogique aux rameaux multiples, on en cherche
l'image, soit comme Linné, dans les rapports que présentent entre elles
les bourgades, les villes et les provinces inscrites sur une carte
géographique, soit même, comme Bonnet, dans les rapports que présentent
les anneaux d'une chaîne, les degrés d'une échelle. Cette doctrine de
l'échelle des êtres, issue de la philosophie de Leibnitz, a vivement
frappé l'esprit des philosophes; elle s'est conservée, sous des formes
diverses, pendant de longues années; il est nécessaire de montrer
comment la présentait celui qui en fut le plus ardent promoteur, Charles
Bonnet.
CHAPITRE VI
LES PHILOSOPHES DU XVIIIe SIÈCLE
C. Bonnet: la chaîne des êtres; les révolutions du globe; l'état passé
et l'état futur des plantes, des animaux et de l'homme; l'emboitement
des germes.--Robinet: ses idées sur l'évolution.--De Maillet: les
fossiles.--Erasme Darwin: le transformisme fondé sur
l'épigénèse.--Transformation des animaux sous l'influence de l'habitude;
analogie avec Lamarck et Charles Darwin.--Maupertuis: la sensibilité de
la matière et le transformisme.--Diderot: la vie de l'espèce et la vie
de l'individu.
Linné était avant tout un savant; s'il avait de brillantes échappées
vers la philosophie, il faisait hautement profession de borner son
ambition à la connaissance et à la contemplation des œuvres de la
nature; Charles Bonnet est avant tout un philosophe qui interroge la
nature pour y trouver des problèmes à résoudre, qui expérimente et
observe, pour s'élever aussitôt des faits qu'il découvre aux plus hautes
spéculations métaphysiques. Comme philosophe, Bonnet est un fervent
disciple de Leibnitz: tous ses efforts tendent à démontrer la
possibilité d'appliquer aux corps matériels et même aux êtres
immatériels dont il admet l'existence, cette _loi de continuité_ que
nous avons déjà vue acceptée par Linné. Pour lui, tous les êtres forment
une chaîne continue en dehors de laquelle il n'y a que Dieu.
Graduellement, les minéraux passent aux êtres organisés et ceux-ci sont
reliés entre eux par une foule d'insensibles transitions. Les diverses
divisions de nos systèmes et de nos méthodes, les espèces mêmes n'ont
qu'en apparence des limites fixes. En réalité, grâce aux innombrables
variations que les individus peuvent présenter, les espèces sont
étroitement reliées les unes aux autres: «Les intelligences qui nous
sont supérieures découvrent peut-être entre deux individus que nous
rangeons dans la même espèce plus de variétés que nous n'en découvrons
entre deux individus de genres éloignés. Ainsi ces intelligences voient
dans l'échelle de notre monde autant d'échelons qu'il y a d'individus.
Il en est de même de l'échelle de chaque monde, et toutes ne composent
qu'une seule suite, qui a pour premier terme l'atome et pour dernier
terme le plus élevé des chérubins[6].» Comme conséquence de ces idées,
Bonnet accepte l'opinion qu'il existe plusieurs mondes habités, que ces
mondes présentent au point de vue de leur perfection une véritable
gradation, qu'il en est d'inférieurs au nôtre et aussi de supérieurs.
«Les êtres terrestres viennent se ranger naturellement sous quatre
classes générales: 1° les êtres _bruts_ ou _inorganisés_; 2° les êtres
_organisés_ et _inanimés_; 3° les êtres _organisés_ et _animés_; 4° les
êtres _organisés_, _animés_ et _raisonnables_[7]... L'assortiment
d'êtres qui est propre à notre globe ne se rencontre vraisemblablement
dans aucun autre. Chaque globe a son économie particulière, ses lois,
ses productions. Il est peut-être des mondes si imparfaits relativement
au nôtre qu'il ne s'y trouve que des êtres de la première ou de la
seconde classe. D'autres mondes peuvent être au contraire si parfaits,
qu'il n'y ait que des êtres propres aux classes supérieures. Dans ces
derniers mondes, les rochers sont organisés, les plantes sentent, les
animaux raisonnent, les hommes sont des anges.
«Quelle est donc l'excellence de la Jérusalem céleste, où l'ange est le
moindre des êtres intelligents[8]?»
Bonnet passe, comme on voit, de la science à la théologie, des êtres
matériels aux esprits. Ses tentatives de constituer par les inductions
que lui inspire la loi de continuité une sorte d'histoire naturelle des
créatures célestes peuvent paraître aujourd'hui bien naïves. Mais, si
l'application d'un principe tiré de l'étude du monde tangible à un monde
qui échappe totalement à nos sens conduit à des conclusions que rien ne
saurait distinguer des rêves de notre imagination, l'application de ce
même principe à la détermination des rapports réciproques des êtres
organisés est, au contraire, féconde en conséquences intéressantes.
C'est ainsi que Bonnet, après une comparaison longuement développée de
la plante et de l'animal, arrive à cette conclusion, si éloquemment mise
en lumière par Claude Bernard dans les dernières années de sa vie, qu'il
n'existe entre les deux grands règnes organiques aucun caractère
distinctif absolu: «Dites au vulgaire que les philosophes ont de la
peine à distinguer un chat d'un rosier; il rira des philosophes et
demandera s'il est rien dans le monde qui soit plus facile à distinguer?
C'est que le vulgaire, qui ignore l'art d'abstraire, juge sur des idées
_particulières_ et que les philosophes jugent sur des idées générales.
Retranchez de la notion du chat et de celle du rosier toutes les
propriétés qui constituent, dans l'une et dans l'autre, l'espèce, le
genre, la classe, pour ne retenir que les propriétés les plus générales
qui caractérisent l'animal ou la plante, et il ne vous restera aucune
marque distinctive entre le chat et le rosier[9]... Les plantes et les
animaux ne sont que des modifications de la matière organisée. Ils
participent tous à une même essence, et l'attribut distinctif nous est
inconnu[10].»
La plante est donc une sorte d'animal inférieur; on passe par degrés de
l'homme à l'animal, de l'animal à la plante, de la plante au minéral.
Beaucoup de ces degrés sont encore à découvrir; ceux d'entre eux qui
paraissent connus sont résumés par Bonnet dans cette échelle fameuse que
nous reproduisons textuellement ci-dessous:
L'homme.
Orang-outang.
Singe.
Quadrupèdes.
Écureuil volant.
Chauve-souris.
Autruche.
Oiseaux.
Oiseaux aquatiques.
Oiseaux amphibies.
Poissons volants.
Poissons.
Poissons rampants.
Anguilles.
Serpents d'eau.
Serpents.
Limaces.
Limaçons.
Coquillages.
Vers à tuyaux.
Teignes.
Insectes.
Gallinsectes.
Tænia ou solitaire.
Polypes.
Orties de mer.
Sensitives.
Plantes.
Lichens.
Moisissures.
Champignons, agarics.
Truffes.
Coraux et coralloïdes.
Lithophytes.
Amiante.
Talcs, gypses, sélénites.
Ardoises.
Pierres.
Pierres figurées.
Cristallisations.
Sels.
Vitriols.
Métaux.
Demi-métaux.
Soufres.
Bitumes.
Terres.
Terre pure.
Eau.
Air.
Feu.
Matières plus subtiles.