Ne pouvant disséquer de cadavres humains, il étudie les singes et

notamment le _magot_. Il indique à ses lecteurs les moyens d'observer,

sans s'exposer aux rigueurs des lois, le squelette, qu'il désigne le

premier sous ce nom; il leur conseille d'explorer les vieux tombeaux

écroulés, les vallées où l'on peut trouver des cadavres desséchés de

brigands, et finalement d'aller à Alexandrie, où des squelettes sont

livrés à l'étude. Il veut qu'on étudie successivement les os, les

muscles, les artères, les veines, les nerfs et enfin les viscères. On

lui doit d'avoir distingué les nerfs des tendons, d'avoir montré que les

premiers viennent tous du cerveau ou de la moelle épinière et d'en avoir

établi les fonctions par de véritables expériences; il voit dans

l'existence des nerfs le caractère essentiellement distinctif de

l'animal et de la plante; il sait que les artères et les veines

contiennent également du sang, et donne sur l'usage des organes des

renseignements qui constituent un incontestable progrès sur ce que l'on

enseignait avant lui.

L'obligation où il se trouve d'étudier les animaux, par suite de

l'impossibilité de disséquer méthodiquement le corps humain, le conduit

à d'intéressantes comparaisons; il arrive même à constater chez tous les

êtres qu'il a étudiés une remarquable uniformité de structure. «Ce que

nous avons à dire ici, dit-il à propos des organes de nutrition,

semblera incroyable; mais, dès que vous l'aurez étudié, vous n'en

douterez pas davantage, et vous admirerez _comment ces parties

démontrent qu'un seul artiste a construit tous les animaux et a voulu

que tous leurs organes fussent appropriés à leurs usages_.» Galien voit

donc lui aussi l'unité dans la diversité.

Il est naturellement partisan des causes finales, mais il conclut du

rapport qui existe entre l'organe et la fonction à un rapport entre la

forme extérieure et l'organisation interne, entre les mœurs des animaux

et leur structure: «Les parties qui remplissent une fonction semblable,

et qui ont la même forme extérieure, doivent nécessairement présenter la

même structure interne; aussi tous les animaux qui accomplissent les

mêmes actions et qui ont les mêmes formes extérieures possèdent la même

organisation. La nature, en effet, a donné à chaque animal un corps en

rapport avec les facultés de son âme, et c'est pourquoi chacun, dès sa

naissance, se sert de ses organes comme s'il avait été instruit par un

maître. Je n'ai jamais disséqué de petits animaux, tels que les fourmis,

les cousins, les puces; mais j'ai disséqué ceux qui se traînent, comme

les belettes, les rats, et ceux qui rampent, comme les serpents, et en

outre un grand nombre d'espèces d'oiseaux et de poissons, et je suis

arrivé de la sorte à la conviction qu'une même intelligence les produit

tous et que dans tous le corps est en conformité avec les mœurs. _Par

une semblable étude, en examinant un animal pour la première fois, on

peut, sans dissection, deviner sa structure intérieure, et cela sera

bien plus facile encore si l'on peut le suivre dans l'accomplissement de

ses fonctions._

C'est, à peu de chose près, le principe des conditions d'existence que

Cuvier exposera plus tard presque dans les mêmes termes, qu'il

combinera, comme Galien, avec le principe des causes finales, dont il se

servira pour établir les règles de corrélation que Galien aperçoit

nettement entre la forme extérieure d'un animal et sa structure. Ce sont

ces règles étendues par Cuvier aux rapports réciproques des organes qui

lui serviront ensuite à reconstruire entièrement les animaux fossiles

d'après la considération de quelques-unes de leurs parties. Ainsi les

érudits qui ont attribué l'œuvre d'Aristote à ses prédécesseurs

pourraient avec autant de raison reporter à Galien l'honneur des travaux

de Cuvier. Ils pourraient même faire remonter jusqu'à lui, nous venons

de le voir, l'honneur d'avoir inspiré à Geoffroy Saint-Hilaire, le

principe de l'unité de plan de composition.

CHAPITRE IV

LE MOYEN ÂGE ET LA RENAISSANCE

Les médecins arabes.--Les alchimistes.--Albert-le-Grand.--Premiers

grands voyages.--Renaissance de l'anatomie.--Belon, Rondelet.--François

Bacon.--Progrès de la physiologie et de l'anatomie.--Les premiers

micrographes.--Préjugés encore régnants au XVIe siècle.

Galien est la dernière grande intelligence, le dernier philosophe qui

jette quelque éclat au milieu de la décadence générale de l'empire.

Bientôt les barbares surgissant de toutes parts ruinent la civilisation

romaine; le paganisme s'écroule; l'établissement du christianisme

absorbe les efforts intellectuels de tous ceux à qui la guerre laisse

des loisirs. Toute culture scientifique s'efface dans l'Occident, et ce

sont les hommes de l'extrême Orient qui conservent à l'humanité, dans la

mesure où il répond aux besoins de leur race, le trésor de connaissances

amassé durant l'antiquité. Durant tout le moyen âge, les Arabes

conservent la prépondérance scientifique. À partir du IXe siècle, on

voit les sciences médicales prendre chez eux un épanouissement

remarquable. Hippocrate, Aristote sont traduits en langue vulgaire. El

Kindi (860), El Dchâdidh, auteur d'une histoire des animaux, Abou

Hanifa, savant botaniste, Ibn Wahchjid sont les plus célèbres de cette

période étonnante, où la magie se trouve sans cesse alliée à la science

et à la métaphysique. Rhazès (850--923), Avicenne, Avenzoar

(1070--1161), Averrhoès (1120--1198), son élève, ont laissé la

réputation de médecins fort habiles et fort savants; néanmoins ils

s'abandonnent beaucoup plus à la spéculation qu'à l'observation

véritable; le philosophe domine ordinairement en eux le savant, et,

s'ils ont largement contribué à nous conserver la tradition scientifique

des anciens, il faut reconnaître qu'ils n'ont fait faire à l'anatomie, à

la physiologie et au diagnostic de maladies que peu de progrès réels.

Ils avaient cependant une connaissance approfondie des propriétés des

plantes, et on leur doit l'introduction dans la thérapeutique d'un assez

grand nombre de médicaments. Kazwyny (1283), Ibn el Doreihim, El Demiri,

qui vivaient au XIVe siècle, El Calcachendi (1418), El Schebi et El

Sojuti (1445) ont composé sur l'histoire des animaux des traités

remarquables. El Demiri en particulier a écrit une sorte de dictionnaire

d'histoire naturelle qui comprend la description de 931 animaux.

C'est aux Arabes que les lettrés européens du moyen âge empruntèrent

leurs premières connaissances scientifiques; c'est à leur influence en

grande partie qu'il faut attribuer le mélange singulier, que l'on

observe constamment à cette époque, de l'astrologie et de l'alchimie

avec la science véritable, mélange dont les plus grandes intelligences

ne surent pas toujours se garder et qui eut pour résultat d'amener dans

l'esprit du vulgaire une confusion complète entre les savants et les

sorciers. Roger Bacon (1214-1292) lui-même, quoique protestant de la

_nullité de la magie_, sacrifia largement à l'alchimie. C'était un vaste

esprit, un chercheur ingénieux, et un expérimentateur habile. À lire

certains passages de son _Opus majus_, on croirait qu'il a deviné les

plus belles inventions modernes; il paraît même avoir connu l'art de

fabriquer des poudres explosibles. Il compte parmi les hommes qui

contribuèrent le plus à ramener les savants à l'observation de la

nature. Les investigateurs de cette époque cultivaient d'ailleurs

simultanément toutes les sciences: ils unissaient étroitement la

pratique de la médecine, les discussions philosophiques ou même

théologiques à la recherche de la pierre philosophale et de la

transmutation des métaux. La plupart, en histoire naturelle, se bornent

à faire sur le texte d'Aristote des commentaires théologiques, et s'ils

ajoutent quelques observations de leur cru, elles témoignent d'ordinaire

d'une telle conception de la nature, à qui tout semble possible, d'une

telle inhabileté à démêler les premières apparences de la réalité, qu'on

regrette presque que ces laborieux écrivains ne s'en soient pas tenus

aux textes de l'antiquité. Tels sont, malgré la réputation que leur

valurent leurs ouvrages et leurs travaux dans d'autres directions, les

alchimistes Arnaud de Villeneuve (1238-1314), qui découvrit l'alcool,

Raymond Lulle (1235-1315), à qui nous devons l'acide azotique ou

_eau-forte_, Albert le Grand (1153-1280), dominicain, puis évêque de

Ratisbonne, dignité qu'il abandonna pour se livrer exclusivement à la

culture et à l'enseignement des sciences. Albert le Grand exerce

cependant une réelle influence par ses nombreux ouvrages d'alchimie et

d'histoire naturelle qui constituent une sorte d'encyclopédie où domine

le point de vue théologique. On compte parmi ses disciples le fameux

saint Thomas d'Aquin (1227-1274), à qui Pic de La Mirandole attribue un

ouvrage d'alchimie et que l'Église catholique place encore au rang le

plus élevé parmi ses hommes de science.

Durant le XIIIe siècle, quelques voyages, tels que ceux de Guillaume

Rubruquis et de Marco Polo, firent connaître l'Asie orientale; Marco

Polo est le premier qui ait pénétré en Chine et au Japon; mais le récit

de ses voyages, qui ne cadrait pas toujours avec les affirmations

d'Aristote, fut longtemps considéré comme une œuvre d'imagination.

Malgré l'invention de l'imprimerie (1431), malgré les grands voyages de

Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique (1492), le XVe siècle

poursuit encore longtemps les errements scientifiques du XIIIe et du

XIVe siècle; mais au XVIe siècle la lumière commence à se faire dans les

esprits et d'importantes recherches scientifiques sont entreprises.

André Vésale (1514-1564) régénère l'anatomie; Fallope, Eustache,

Spiegel, Ingrassias, Botal, Varole ont tous attaché leur nom à la

découverte de quelque organe ou de quelque particularité de structure du

corps humain. Les recherches de Fabrizio d'Aquapendente (1537-1619),

celles de Colombo et de Césalpin, qui fut aussi un botaniste

remarquable, préparent la découverte de la circulation; Césalpin en

donne même une description générale fort exacte, tandis que la

circulation pulmonaire est nettement entrevue par le malheureux Michel

Servet (1509-1555), qui fut brûlé à Genève, comme hérétique, par Calvin.

À cette époque vécut aussi le célèbre chirurgien de Henri II, Ambroise

Paré (1517-1590), qui, en dehors de son mérite comme praticien, songea

le premier à comparer le squelette des oiseaux à celui des mammifères. À

côté de cette renaissance de l'anatomie se manifeste aussi une

renaissance évidente de la botanique et de la zoologie. Jean et Gaspard

Bauhin, morts le premier en 1613, le second en 1624, publient, tout en

s'occupant de médecine, d'importants ouvrages sur les plantes; Pierre

Belon né en 1518, assassiné au bois de Boulogne en 1564, écrivit une

_Histoire naturelle des animaux marins_ et une _Histoire des oiseaux_;

il compara entre eux les organes des divers animaux qui avaient fait

l'objet de ses études, ouvrit ainsi la voie à l'anatomie comparée, et

figurant en tête de son Ornithologie un squelette d'oiseau et un

squelette humain, désigna par les mêmes lettres les parties qui lui

semblaient se correspondre dans ces deux squelettes. À la même époque,

Rondelet (1507-1566) dota l'histoire naturelle d'une fort belle

_Histoire universelle des poissons_, où l'on trouve un véritable essai

de classification naturelle. Mais les naturalistes de ce siècle les plus

remarquables par leur savoir furent Conrad Gessner (1516-1565) et

Aldrovande (1527-1605). Gessner publia, outre divers travaux

philosophiques et scientifiques, une _Histoire des animaux_ en 4 volumes

in-folio et divers écrits de botanique dans lesquels il établit, sur les

organes de fructification, la première classification scientifique des

végétaux; il traite aussi des cristaux et dit que les fossiles

pourraient bien être les dépouilles d'êtres vivants. Aldrovande est

l'auteur d'une vaste histoire naturelle dans laquelle il traite des

trois règnes de la nature, et qui fut imprimée, en partie, sous les

auspices du sénat de Bologne.

Ce fut aussi un des titres de gloire du grand artiste Bernard de Palissy

(1500-1589) d'avoir énergiquement soutenu que les fossiles étaient des

restes d'animaux pour la plupart marins, et qu'en conséquence les mers

avaient autrefois couvert une vaste étendue des continents, opinion déjà

émise au commencement du siècle par Léonard de Vinci. La foi dans

l'observation, dans l'expérience, dans la raison, se substitue ainsi peu

à peu à la foi dans l'autorité et aux discussions sans fin sur les

opinions des maîtres dont la philosophie scolastique nous offre le

triste tableau. Résultat nécessairement impuissant de la direction

imprimée aux esprits par le christianisme et de la forte constitution

que s'était donnée le clergé, gardien des dogmes, la scolastique

commence à inspirer un mépris mal déguisé; on comprend enfin combien

sont stériles ses vaines disputes; et l'on prêche le retour vers

l'observation de la nature qu'Aristote ne contient évidemment pas tout

entière. Tandis que de nombreux investigateurs prêchent d'exemple et

ajoutent à nos connaissances dans toutes les directions, sans trop de

souci de l'autorité, quelques hommes hardis, comme Argentier, proclament

leur confiance exclusive dans la raison et préparent ainsi l'avènement

de François Bacon (1561-1626), dont l'_Instauratio magna_ rétablit, pour

la première fois, depuis Aristote, les vrais principes de la philosophie

et de la méthode scientifique.

Bacon déclare que l'homme de science doit avant tout appuyer ce qu'il

affirme sur l'expérience, et il étend même la méthode expérimentale à la

recherche de l'origine des êtres. Dans sa _Nova Atlantis_, sorte de

projet d'un établissement uniquement consacré au progrès des sciences

naturelles, comme l'est notre Muséum d'histoire naturelle, il recommande

de _tenter les métamorphoses des organes et de rechercher, en faisant

varier les espèces, comment elles se sont multipliées et diversifiées_.

C'est la première expression scientifique de l'idée que les formes des

plantes et des animaux ne sont pas immuables et en nombre fini, que le

monde vivant n'est parvenu à son état actuel que par une série de lentes

et graduelles modifications. L'illustre philosophe put connaître avant

de mourir l'une des plus belles découvertes dues à la méthode

expérimentale, celle de la circulation du sang, annoncée dès 1619 par

Harwey, médecin de Jacques Ier et de Charles Ier et élève de Fabrizio

d'Aquapendente, qu'il avait assisté dans ses recherches sur les valvules

des veines. Cette découverte donna un nouvel élan aux recherches

anatomiques. Aselli retrouve les vaisseaux chylifères. Pecquet montre

qu'ils sont destinés à puiser dans les entrailles les matières

assimilables et qu'ils les transportent dans le canal thoracique, par

lequel elles sont versées dans la circulation. Rudbeck et Bartholin se

disputent la découverte des vaisseaux lymphatiques; Wirsung fait

connaître le canal pancréatique; Bartholin et Sténon complètent l'étude

des glandes salivaires. Wepfer, Schneider, Willis, Vieussens étendent

les connaissances acquises sur le cerveau, dont ils précisent le rôle;

enfin Ruysch, par l'application aux recherches anatomiques du procédé

qui consiste à injecter des liquides colorés dans les vaisseaux et les

cavités, fait faire de grands progrès à l'histoire de l'appareil

vasculaire.

Vers la même époque, l'application à l'étude des organismes d'une autre

méthode d'investigation fut encore plus féconde. Presque en même temps,

Malpighi, professeur de médecine à Bologne (1628-1694), Leuwenhoek

(1632-1723), de Delft, et Swammerdamm (1637-1680) introduisent l'emploi

des verres grossissants dans les recherches d'histoire naturelle; ils

sont aussitôt récompensés par de magnifiques découvertes. Malpighi fait

connaître un grand nombre de particularités de structure des organes

humains, découvre les trachées des insectes et étudie le développement

du poulet; on doit à Leuwenhoek d'avoir révélé aux naturalistes

l'existence des infusoires et d'avoir coopéré à la découverte des

spermatozoïdes; il paraît aussi avoir connu la reproduction des pucerons

sans le secours de l'accouplement, dont la réalité fut mise hors de

doute, bien plus tard, par Bonnet, de Genève, et il fit sur la

génération des polypes par bourgeonnement des observations qui devaient

demeurer oubliées jusqu'aux recherches de Trembley. Swammerdamm, qui

publia une grande partie de ses travaux sous le titre de _Biblia

naturæ_, est surtout célèbre par ses recherches sur les métamorphoses

des insectes.

Dès cette époque se posent les grandes questions qui ont depuis agité le

monde savant: Rédi (1626-1698) combat par des expériences d'une réelle

précision l'hypothèse, aujourd'hui ramenée à un problème de chimie, des

générations spontanées. Il continue cependant à admettre la possibilité

de ce mode de génération pour les vers que l'on trouve à l'intérieur des

fruits et pour ceux qui vivent dans les viscères de l'homme et des

animaux, mais c'est sous l'influence des forces vitales elles-mêmes,

d'âmes embryons, d'_âmes végétatives_, que ces vers sont engendrés.

Newton signale déjà à la fin de son _Optique_ cette uniformité de

structure des animaux, à la démonstration de laquelle Geoffroy

Saint-Hilaire devait consacrer sa vie scientifique, et Pascal, dépassant

Bacon, croit que _les êtres animés n'étaient à leur début que des

individus informes et ambigus, dont les circonstances permanentes au

milieu desquelles ils vivaient ont décidé originairement la

constitution_[5]; Sylvius Leboë, de Leyde, soutient que tous les

phénomènes qui se produisent dans les viscères sont analogues aux

réactions qu'on voit s'accomplir dans les cornues des laboratoires de

chimie; tandis que Vallisneri cherche à expliquer la génération, par la

doctrine de l'emboîtement des germes dont Cuvier sera l'un des derniers

partisans. Swammerdamm établit les bases de la doctrine du développement

des animaux par formation successive des parties, par _épigénèse_. Mais

les esprits sont loin d'être préparés à comprendre la portée de ces

découvertes. En 1595, Frey, pasteur à Schweinfurth, considère encore les

animaux comme des «précepteurs», qui nous auraient été donnés par Dieu;

Wolfgang Franz, en 1612, dans son _Histoire sacrée des animaux_, qui eut

plusieurs éditions et contient une assez ingénieuse classification des

animaux, décrit les dragons naturels, qui ont trois rangées de dents à

chaque mâchoire, et il ajoute avec une ineffable sérénité: «Le principal

dragon est le diable;» le P. Kircher, physicien distingué cependant,

recherche quels animaux Noé fit entrer dans l'arche; il figure parmi eux

des sirènes et des griffons, et nous sommes en 1675! Il s'agit, à la

vérité, d'écrivains religieux plutôt que de savants; mais quel monde de

préjugés devait à une pareille époque affronter la moindre découverte!

CHAPITRE V

ÉVOLUTION DE L'IDÉE D'ESPÈCE

Les grands travaux descriptifs: Wotton, Gessner, Aldrovande.--Ray:

définition de l'espèce.--Premiers essais de nomenclature.--Linné: la

fixité de l'espèce; la nomenclature binaire.

Cependant la zoologie descriptive avait fait de réels progrès. Wotton

avait tiré, en 1552, des œuvres d'Aristote un premier essai de

disposition systématique des animaux. La même année, Conrad Gessner

avait réuni, dans son _Histoire des animaux_, tout ce que l'on savait de

son temps sur ces êtres vivants, et en avait rendu facile l'étude

comparative, en adoptant pour ses descriptions un plan méthodique; à

partir de 1599, Aldrovande avait publié sur les animaux une série

d'ouvrages importants, et les matériaux s'étaient déjà tellement accrus

qu'il avait fallu de toute nécessité recourir, pour mener cette œuvre à

bonne fin, à une classification rigoureuse, en partie empruntée à Wotton

et en partie nouvelle; des animaux fabuleux, des harpies, des griffons,

se trouvent encore mêlés aux animaux réels; l'histoire de l'oie qui naît

des glands d'un chêne est encore racontée; mais le progrès n'en est pas

moins accusé. Jonston compose, à son tour, après d'autres ouvrages

d'histoire naturelle qui en étaient la préparation, son _Théâtre

universel des animaux_; partout la méthode est la même: Les animaux sont

décrits d'après leur habitat ordinaire, leur genre de nourriture, leurs

mœurs.

Mais les formes animales connues sont de plus en plus nombreuses; il

devient de plus en plus difficile de les reconnaître dans les longues et

confuses descriptions qu'on en fait. Sperling a le premier l'idée de les

définir au moyen de courtes diagnoses qu'il nomme des _préceptes_

(1661). Toutefois les groupes d'individus auxquels correspondent ces

diagnoses, bien que nettement définis dans l'esprit des zoologistes,

n'ont pas encore reçu de dénomination particulière. Comme le faisait

jadis Aristote, on emploie indifféremment les mots _genre_ et _espèce_

pour désigner des groupes d'étendue variable. On dit ainsi: l'espèce des

oiseaux en comprend un grand nombre d'autres; l'espèce des mammifères se

divise en plusieurs genres; on n'a pas non plus beaucoup réfléchi sur

les caractères de ce que nous nommerions aujourd'hui une _espèce_. On

admet sans trop de peine, malgré les efforts de Redi pour démontrer

l'inanité de la génération spontanée des insectes, que des animaux

peuvent exceptionnellement engendrer d'autres animaux tout différents et

que beaucoup peuvent naître de la rosée, de la pourriture ou du limon.

Cependant le besoin de plus de précision se fait graduellement sentir.

Ray entre enfin hardiment dans la voie que nous suivons aujourd'hui, en

déterminant d'une manière définitive la signification qu'il faut donner

au mot _espèce_ et en fixant ainsi pour tous une idée qui jusque-là

était demeurée quelque peu flottante. L'espèce, c'est désormais le plus

restreint des groupes auxquels on appliquait jusque-là ce mot; toute

réunion d'espèces ayant quelques caractères communs portera le nom de

_genre_. Le genre pourra donc se diviser en espèces, mais l'espèce est

maintenant une unité indivisible. Sa définition est tout entière basée

sur la généralisation d'un fait d'observation journalière. Les animaux

et les plantes que nous connaissons le mieux tirent tous leur origine

d'animaux et de plantes semblables à eux; ces animaux et ces plantes

ainsi liés généalogiquement sont ce qu'on appellera des espèces. L'idée

était déjà dans Aristote, mais le mot n'y était pas, et l'idée même

était moins précise, car Aristote n'en parle guère qu'incidemment, à

propos des difficultés que soulève l'origine de certains animaux; Ray

dit, au contraire, expressément: «Les formes spécifiquement différentes

conservent toujours la même apparence; jamais une espèce ne naît de la

semence d'une autre, ni réciproquement.» Il semble que Ray détermine non

seulement de la façon la plus nette le critérium de l'espèce, mais qu'il

affirme de plus la fixité absolue des formes spécifiques: il ne va

cependant pas jusque-là. Il remarque d'abord qu'il existe entre les

animaux de même espèce des différences sexuelles qui peuvent être assez

considérables, et il ajoute que son «caractère de l'espèce n'est pas

absolument infaillible. Les expérience montrent, en effet, que quelques

semences peuvent dégénérer, que des plantes d'espèce différente peuvent,

dans des cas exceptionnels, naître de la semence d'une plante d'espèce

donnée et donner lieu, par conséquent, à une transmutation des espèces.»

Ces réserves devront bientôt disparaître.

Ray embrassait dans le cercle de ses études la botanique et presque

toutes les branches de la zoologie qu'il avait étudiées soit seul, soit

avec le concours de son ami Willoughby, mort prématurément et dont il

publia les travaux. Peu à peu, l'accroissement considérable du nombre

des animaux recueillis dans toutes les parties du monde obligea les

naturalistes à se restreindre à l'étude de collections particulières qui

étaient minutieusement décrites, comme on décrit de nos jours des

cabinets de curiosités. Ce fut l'origine de livres tels que le

_Thésaurus_ de Seba, l'ouvrage de Rumphius sur les raretés d'Amboine

(1705), le _Gazophylacium naturæ et artis_ de Pétiver (1711) et autres

publications analogues.

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 3 / 30 段