Il ne s'agit donc point ici de groupes naturels fondés sur des

ressemblances que l'on puisse considérer comme fondamentales; aussi bien

Aristote ne se propose-t-il pas pour but de faire connaître et de

distinguer les différentes sortes d'animaux; son livre est tout à la

fois une anatomie et une physiologie comparées plutôt qu'une zoologie,

et il ne définit que les divisions qui sont nécessaires à ses

comparaisons. Il traite séparément des animaux qui ont du sang et de

ceux qui n'en ont pas et divise ces deux groupes principaux en groupes

secondaires et remarquablement naturels, dont quelques-uns ont déjà été

dénommés dans le langage vulgaire; c'est ce qu'il appelle les grands

genres γενη μεγεστα των ζωων: tels sont les oiseaux, les poissons, les

coquillages, les mollusques qui sont nos céphalopodes, ou encore les

insectes. Pour ces derniers Aristote a créé le nom nouveau d'εντoμα;

c'est là une hardiesse qu'il se permet rarement. Il se sert, en effet,

des mots de la langue usuelle, et, quand il n'existe pas de mots

correspondant aux groupes qu'il définit, il se borne à le regretter. Il

signale ainsi l'absence d'une dénomination commune pour les mollusques à

coquille, qu'il qualifie, en formant un mot composé, d'_Ostracodermes_,

pour les langoustes, les crabes et les écrevisses qu'il réunit sous le

nom, également composé, de _Malacostracés_. Cette insuffisance de la

langue vulgaire l'embarrasse d'ailleurs visiblement. Il a nettement

conçu un grand «genre» des mammifères; mais le peuple est en retard sur

lui et confond les mammifères avec les autres quadrupèdes, tels que les

lézards. Ce mot de quadrupèdes ne saurait être le nom d'un groupe

naturel, car il y a des quadrupèdes vivipares et d'autres ovipares;

Aristote, après cette remarque, l'abandonne donc sans le remplacer.

Parmi les quadrupèdes vivipares, il aperçoit de même des groupes

naturels, mais constate qu'ils n'ont pas reçu de nom, sauf un seul,

celui des λoφοuροi, correspondant à nos solipèdes, caractérisés par le

bouquet de crins qu'ils portent au bout de la queue.

Il semble que cette pénurie de mots ait été le principal obstacle qui

ait empêché Aristote d'arriver à une définition claire de l'_espèce_

telle que nous l'entendons aujourd'hui, et d'instituer un système

coordonné de divisions zoologiques. La langue usuelle ne fournit, en

effet, que deux mots pour exprimer les différents degrés de

ressemblance: εiδος, qui veut dire _forme_ ou _espèce_, et γενος que

l'on traduit par genre. Les genres contiennent, en général, un assez

grand nombre d'espèces; il y en a de grands γενη μεγαλα et de très

grands γενη μεγιστα; mais, les espèces contenues dans ces genres peuvent

se subdiviser aussi en espèces d'ordre inférieur et deviennent alors des

genres. Quand il considère l'espèce d'une façon absolue sans la

rapporter à un groupe plus étendu, Aristote la désigne d'ailleurs,

constamment, sous le nom de γενος. On voit quelle confusion doit

produire, dans un échafaudage quelque peu compliqué de divisions n'ayant

pas la même valeur, l'emploi perpétuel de deux mots dont la

signification change suivant le point de vue d'où l'on considère chaque

division. Cependant s'il n'a pas pu définir et surtout dénommer

l'espèce, Aristote en a bien vu le caractère essentiel, le même que nous

employons comme criterium et qui est tiré de la reproduction. Après

avoir défini le genre des Lophures λοφουροι, il y place, en effet, le

cheval, l'âne, le mulet, le bidet et le bardeau et il ajoute: «Joignez-y

les hémiones (demi-ânes) de Syrie qui ne portent ce nom qu'à raison de

leur apparence, car ils constituent une espèce distincte _puisqu'ils

s'accouplent entre eux et que leur accouplement est fécond_.» Il est

certain, d'autre part, qu'Aristote n'a considéré comme de même espèce

que les animaux descendus de parents communs, car il désigne aussi sous

le nom d'_homophyles_ les animaux de forme semblable. Voilà donc

l'espèce définie par l'accouplement et la fécondité, absolument comme

elle l'est de nos jours. Malheureusement Aristote ne tire pas tout le

parti qu'il devrait de cette notion évidemment vulgaire; aussi bien, son

opinion doit-elle être troublée par sa confiance dans les récits

mensongers qui lui ont été faits des mœurs des animaux exotiques. Il

admet, par exemple, qu'en Lybie les formes sauvages sont plus sujettes à

varier et il ajoute: «En Lybie, où il ne pleut point, les animaux se

rencontrent dans le petit nombre d'endroits où il y a de l'eau. Là, les

mâles s'accouplent avec les femelles d'espèces différentes μv δμωφυλα,

et ces familles nouvelles font souche si la taille des deux individus

n'est pas trop différente et la durée de la gestation trop inégale dans

les deux espèces.» Un peu plus bas, il accueille la tradition qui fait

descendre les chiens de l'Inde d'une chienne et d'un tigre. Quand il

s'agit d'animaux habitant les pays lointains, l'attrait du merveilleux a

évidemment obscurci, dans l'esprit d'Aristote, l'idée de l'espèce telle

qu'elle résulte de l'observation journalière. Quoi d'étonnant à ce que

les choses ne se passent exactement comme en Grèce dans cette Lybie qui

a la réputation «de produire toujours quelque monstre nouveau».

Lorsqu'il se produit, en Grèce, des phénomènes plus ou moins analogues à

ces merveilles qu'il signale en d'autres points du globe, Aristote en

dit seulement qu'on les considère comme des présages.

Les connaissances d'Aristote relativement aux différents modes de

reproduction des animaux sont trop incomplètes pour lui permettre aucune

généralisation relativement à l'espèce. En ce qui concerne les animaux

inférieurs, malgré des observations précises, il ne réussit pas à

s'affranchir complètement des opinions qui ont cours de son temps.

Ainsi, il connaît les œufs des papillons, des poux, des mouches, les

capsules nidamentaires des pourpres, des murex, etc., et cependant il

déclare que ces œufs demeurent stériles. Les ostracodermes, en général,

les orties de mer, les éponges naissent des matières demi putréfiées qui

forment le fond de la mer et sont différentes suivant la nature de ce

fond; les papillons naissent des chenilles, et celles-ci sont formées

par les feuilles vertes; il se produit de même, dans le bois, les

excréments des animaux, et dans d'autres conditions, des vers qui plus

tard se changent en insectes. N'est-il pas étonnant que les

métamorphoses des insectes ayant été bien observées, ainsi que leur

accouplement et leur ponte, le cycle n'ait pu être fermé, et qu'un

observateur aussi patient soit demeuré dans le doute relativement à la

véritable origine des vers qui ne sont que le jeune âge, les larves

d'animaux qu'il connaissait si bien? Aristote admet d'ailleurs que des

animaux qui sont ordinairement produits par des œufs peuvent aussi se

former spontanément dans la vase de certains marais.

Ces idées ne laissent pas que d'être parfaitement d'accord avec la

doctrine de la continuité des œuvres de la nature, continuité qu'ont

toujours plus ou moins cherchée les philosophes de tous les temps et

qu'Aristote considère comme une loi fondamentale.

«Dans la nature, dit-il (liv. VIII), le passage des êtres inanimés aux

animaux se fait peu à peu et d'une façon tellement insensible qu'il est

impossible de tracer une limite entre ces deux classes. Après les êtres

inanimés viennent les plantes, qui diffèrent entre elles par l'inégalité

de la quantité de vie qu'elles possèdent. Comparées aux corps bruts, les

plantes paraissent douées de vie; elles paraissent inanimées

comparativement aux animaux. Des plantes aux animaux le passage n'est

point subit et brusque; on trouve dans la mer des êtres dont on

douterait si ce sont des animaux ou des plantes; ils sont adhérents aux

autres corps, et beaucoup ne peuvent être détachés sans périr des corps

auxquels ils sont attachés.» Les pinnes, le solens et beaucoup d'autres

ostracodermes, les ascidies, les anémones ou orties de mer, mais surtout

les éponges sont énumérés parmi ces êtres ambigus, animaux par certains

caractères, végétaux par leur apparente inertie.

La recherche des animaux intermédiaires entre les animaux aquatiques et

les animaux terrestres conduit Aristote à se demander en quoi ces

animaux diffèrent essentiellement les uns des autres; c'est pour lui

l'occasion de considérations philosophiques, auxquelles les zoologistes

modernes doivent toute leur admiration. Les animaux qui vivent dans

l'eau recherchent ce milieu pour différentes raisons: il en est qui ne

peuvent respirer que dans cet élément; d'autres qui respirent l'air

libre, mais ne trouvent leur nourriture que dans l'eau; d'autres enfin

qui ont besoin d'eau pour respirer, mais vont chercher leur nourriture à

terre.

«Dans les animaux de ces deux dernières catégories, dit Aristote, la

nature est contrariée, si l'on peut parler ainsi. On voit ainsi des

mâles qui ont l'air féminin et des femelles qui ont l'air mâle. Une

différence réelle dans de petites parties suffit à faire paraître des

différences aussi considérables dans l'ensemble du corps de l'animal.

L'effet de la castration en est une preuve. On ne retranche par cette

opération qu'une petite partie du corps de l'animal; néanmoins ce

retranchement change sa nature et fait qu'elle se rapproche de celle de

l'autre sexe. Ainsi il est sensible qu'au moment de la formation

première un rien dont la grandeur varie dans une des parties qui

constituent le principe des corps fera de l'animal un mâle ou une

femelle. C'est donc de la disposition de petites parties que résulte la

différence d'animal terrestre et d'animal aquatique, dans les deux sens

que j'ai distingués.»

Aristote pense donc que les animaux terrestres ont pu devenir aquatiques

ou inversement, et il attribue ce changement de mœurs à quelques

accidents survenus durant le développement embryogénique des animaux qui

l'ont présenté. D'illustres naturalistes de notre temps ont de même

admis qu'on pouvait attribuer aux monstruosités accidentelles une part

importante dans la diversification des espèces. D'après ce passage,

Aristote pourrait être considéré comme transformiste; mais la question

du transformisme ne pouvait évidemment être posée à une époque où l'on

n'avait pas encore songé à se demander s'il existait des espèces.

Considérant les animaux à tous les points de vue que lui suggère son

esprit éminemment philosophique, Aristote effleure bien d'autres idées

importantes, sans en tirer cependant toutes les conséquences qu'elles

ont fournies quand nos connaissances relatives aux animaux ont été plus

étendues. C'est ainsi qu'on peut voir, avec M. Jules Geoffroy, comme une

intuition de la loi de la _division du travail physiologique_,

développée seulement en 1827 par M. H. Milne Edwards, dans cette phrase

du livre IV des _Parties des animaux_: «La nature emploie toujours, si

rien ne l'en empêche, deux organes spéciaux pour deux fonctions

différentes; mais, quand cela ne se peut, elle se sert du même

instrument pour plusieurs usages; cependant il est mieux qu'un même

organe ne serve pas à plusieurs fonctions.» D'autre part, la «lutte pour

l'existence» que se livrent une foule d'animaux ne lui a pas échappé.

«Les animaux, dit-il au livre IX, sont en guerre les uns contre les

autres quand ils habitent les mêmes lieux et qu'ils usent de la même

nourriture. Si la nourriture n'est pas assez abondante, ils se battent,

fussent-ils de la même espèce.» Aristote n'a pas vu cependant que de

cette lutte pouvait résulter l'extinction d'une ou plusieurs formes

vivantes. Il est, au contraire, comme presque tous les philosophes de

l'antiquité, pénétré de l'idée que le monde est immuable et que les

ressources de la nature sont assez grandes pour rendre impossible la

destruction d'une de ses œuvres. D'ailleurs tous les animaux ne sont pas

en lutte; il en est qui sont amis, et ce n'est pas un des livres les

moins brillants de l'_Histoire des animaux_ que celui où le grand

philosophe décrit les mœurs des êtres qu'il a étudiés et se montre aussi

patient observateur que nous l'avons vu jusqu'ici habile anatomiste.

En résumé, l'œuvre immense dont nous venons d'esquisser les traits

généraux est avant tout de celles auxquelles peut s'appliquer le plus

justement le titre de «Philosophie zoologique». Aristote n'y accumule

les faits que pour arriver à des lois, et son esprit pénétrant discerne

avec un rare bonheur les rapports généraux. Plusieurs de ceux qui sont

exprimés dans l'_Histoire des animaux_ sont définitivement entrés dans

la science tels qu'Aristote les avait formulés; d'autres ne sont

qu'entrevus; mais ce qui est plus merveilleux peut-être, c'est

qu'Aristote avait saisi du premier coup les différents points de vue

auxquels le règne animal pouvait et devait être étudié. L'anatomie

comparée, la physiologie, l'embryogénie, les mœurs des animaux, leur

répartition géographique, les relations qui existent entre eux font

également l'objet de ses études et ses recherches forment le plus riche

trésor de connaissances que l'esprit d'un homme ait jamais possédé.

CHAPITRE III

LA PÉRIODE ROMAINE

Lucrèce: la formation des premiers organismes; la lutte pour la

vie.--Pline: attributs merveilleux des animaux; nature et mode de

formation des monstres marins; notions d'anatomie.--Élien;

Oppien.--Galien: progrès de l'anatomie; corrélation entre la forme

extérieure des animaux, leur organisation et leurs mœurs.

Il semblerait qu'après Aristote la science, mise par lui dans sa voie

véritable, n'avait plus qu'à marcher. On voudrait voir un merveilleux

épanouissement scientifique suivre de près l'apparition de ce grand

homme; malheureusement les divisions politiques, les guerres, les

invasions, ne permettent pas de continuer, en Orient, l'œuvre commencée.

Aristote ne tarde pas à être oublié, et, chose étonnante, quand il

reparaît, loin de susciter une renaissance scientifique, il devient un

obstacle aux progrès. Son œuvre gigantesque inspire une telle admiration

qu'on s'incline devant elle sans chercher toujours à la comprendre. Les

opinions du maître deviennent autant de dogmes; on discute sur le sens

littéral qu'il faut attribuer à chacune de ses phrases, mais on oublie

le grand exemple qu'il a donné, et l'on ne songe pas un seul instant,

quand une difficulté se présente, à interroger, comme lui, la nature,

seule capable de mettre un terme aux argumentations sans fin qu'elle

provoque et qui ont alimenté la scolastique au moyen âge. Durant cette

singulière époque, on se représente Aristote comme une sorte de Moïse

payen, dont la parole est aussi infaillible que celle des Livres saints;

un violent effort est nécessaire avant que la science puisse recouvrer

sa libre et indépendante allure.

Rome aurait pu, à la fin de l'antiquité, reprendre le rôle de la Grèce

et transmettre à l'Occident un écho des brillants essais philosophiques

de ce pays privilégié; mais Rome était trop agitée par la vie du forum,

trop préoccupée de multiplier et d'étendre ses conquêtes pour que ses

philosophes pussent trouver le loisir d'observer la nature. Parmi eux

cependant se trouvèrent quelques esprits d'une étonnante pénétration:

tel fut Lucrèce; son magnifique poème contient plus d'une vue

prophétique à qui la science moderne est venue apporter une confirmation

imprévue. La terre est pour Lucrèce la mère de tous les êtres vivants.

Comme tous les organismes, elle a eu une période de fécondité, durant

laquelle elle a produit la plupart des animaux et des végétaux; elle

arrive aujourd'hui à une période de stérilité relative.

«D'abord la terre revêtit les collines d'une fraîche parure, uniquement

formée par les herbes, et, dans toutes les campagnes, les prairies

verdoyantes s'émaillèrent de fleurs. Puis s'établit entre les arbres

variés une lutte magnifique, chacun s'efforçant de porter plus haut ses

rameaux dans les airs. De même que le duvet, le poil et les soies

naissent d'abord sur les membres des quadrupèdes et le corps des

oiseaux, ainsi la jeune terre se couvrit d'abord d'herbes et

d'arbrisseaux; elle créa plus tard, par des procédés divers,

l'innombrable cohorte des êtres mortels, car les animaux ne peuvent être

tombés du ciel et les plantes ne purent sortir des abîmes de la mer.

Laissons donc à la terre ce nom de mère, qu'elle mérite si bien, puisque

tout a été tiré de son sein. Aujourd'hui encore, beaucoup d'êtres

vivants se forment dans la terre à l'aide des pluies et de la chaleur du

soleil... Dans les premiers siècles, beaucoup de races d'animaux ont

nécessairement dû disparaître, sans pouvoir se reproduire et se

perpétuer. Car tous ceux que nous voyons vivre autour de nous ne sont

protégés contre la destruction que par la ruse, la force ou l'agilité

qu'ils ont reçues en naissant. Beaucoup qui se recommandent par leur

utilité pour nous, ne persistent qu'en raison de la défense que nous

leur accordons. La race cruelle des lions et les autres espèces de bêtes

féroces sont protégées par leur force, le renard par sa ruse, le cerf

par la rapidité de sa course. La gent fidèle et vigilante des chiens,

toute la progéniture des bêtes de somme, les troupeaux producteurs de

laine et les bêtes à cornes ont été confiés à la protection des

hommes... Mais pourquoi aurions-nous protégé les animaux inutiles, que

la nature n'avait pas doués des qualités nécessaires pour mener une

existence indépendante? Enchaînés par les liens de la fatalité, ces

êtres ont servi de proie à leurs rivaux, jusqu'à ce que la nature ait

entièrement détruit leurs espèces[3].»

Ce passage n'est-il pas une brillante exposition de la doctrine de la

_lutte pour la vie_, de l'extinction des espèces insuffisamment douées

et de la _sélection naturelle_ qui en est la conséquence? Lucrèce

croyait à une production naturelle des êtres vivants; il pensait que les

plus simples avaient paru les premiers, que tous ceux qui étaient

imparfaits étaient destinés à disparaître, que des êtres nouveaux

apparaissaient sans cesse. N'est-il pas étonnant qu'il se soit arrêté

dans cette voie et qu'il n'ait pas songé à faire naître des espèces plus

simples des premiers temps, les espèces plus compliquées qui les ont

suivies? Mais le poète ne connaissait pas la véritable nature des

fossiles; il ne s'était pas rendu compte de l'activité puissante de cet

agent de destruction: la lutte pour la vie; il pensait que ses effets

avaient dû se produire rapidement, porter principalement sur des êtres

monstrueux, produits par la terre dans l'exubérante fécondité de sa

jeunesse et presque aussitôt disparus, et qu'elle n'avait pu intervenir

de nos jours. Bien qu'il emploie pour désigner les espèces des termes

impliquant une série d'êtres continue, tels que les mots _corda_ ou

_sæcla_, il ne lui semble pas qu'aucun intermédiaire ait été nécessaire

entre la mère commune et ses premiers enfants. En somme, les formes

actuellement vivantes lui paraissent immuables; il n'a pas eu, comme

Aristote, l'intuition de leur variabilité.

Lucrèce ne descend pas, du reste, dans le détail des faits. Tout autre

est Pline, en qui l'on se plaît à voir ordinairement le plus grand

naturaliste de l'antiquité après Aristote. Les premiers philosophes

avaient imaginé de toutes pièces des systèmes d'explication du monde.

Pour nous servir d'une expression que Buffon s'appliquait à lui-même,

Aristote rassemblait des faits pour en tirer des idées; Pline se borne à

rassembler des faits. Il les prend partout où il les trouve, excepté

peut-être dans la nature, et produit ainsi une vaste compilation où

toutes les fables de la période mythologique et de son temps se trouvent

mêlées, presque sans critique, aux observations justes de ses

prédécesseurs.

L'idée que les animaux sont intimement liés aux ressorts les plus cachés

de la nature se trouve à chacune des pages de l'_Histoire naturelle_:

ils connaissent une foule de médicaments, savent observer le ciel[4],

pronostiquer les vents, les pluies et les tempêtes, et fournissent

toutes sortes de présages; quand une maison menace ruine, les rats s'en

vont et les araignées tombent avec leur toile; les oiseaux annoncent les

moindres événements de la vie humaine; le renard est pour les Thraces un

excellent conseiller; l'hyène est une véritable magicienne; la chair des

ours continue à pousser après la cuisson; il y a des juments qui peuvent

être fécondées par le vent. Ce dernier trait n'a rien de bien étonnant

pour Pline, car il admet que les germes de toutes choses tombent du haut

du ciel, et c'est ainsi qu'il explique pourquoi la mer nourrit les

animaux les plus grands et les monstres les plus étonnants. Les germes

s'accumulant dans son immensité, fournissent une nourriture abondante

aux habitants de ses eaux; se mêlant sans règle et de toute façon, ils

donnent naissance à toutes sortes d'êtres qui simulent les animaux ou

les objets inanimés qu'on observe sur la terre, ou présentent les

assemblages les plus incohérents; c'est ainsi que d'infimes coquilles,

les hippocampes, possèdent une tête de cheval.

À côté de cette singulière doctrine sont développées de fort justes

remarques, telles que celles-ci: Beaucoup d'auteurs refusent aux

poissons la faculté de respirer, parce qu'ils n'ont pas de poumons;

mais, dit Pline, «je ne dissimule pas que je ne puis accepter leur

opinion, parce que certains animaux peuvent avoir, si la nature le veut,

d'autres organes respiratoires que des poumons, de même que chez

beaucoup d'animaux une humeur particulière remplace le sang. Qui peut

s'étonner d'ailleurs que l'air respirable puisse pénétrer dans l'eau

quand on l'en voit sortir?»

Parmi les animaux marins, Pline ne s'arrête pas seulement aux poissons;

il décrit aussi les poulpes et divers mollusques, insiste sur le

commensalisme des moules et des pinnothères, déjà signalé par Aristote,

et se demande si les orties de mer ou méduses et les éponges ne

participent pas à la fois de la nature des plantes et de celle des

animaux. Moins perspicace qu'Aristote, il range les baleines parmi les

poissons, et les chauves-souris parmi les oiseaux, montrant ainsi qu'il

est surtout frappé non des ressemblances et des dissemblances de

structure des animaux, mais des analogies et des différences qu'ils

présentent dans leur manière de vivre.

Les insectes décrits par Pline sont assez nombreux; les abeilles

tiennent parmi eux la place d'honneur. Viennent ensuite les guêpes, les

frelons, les bourdons, les araignées, les scorpions, les cigales, les

scarabées ou coléoptères d'Aristote, les sauterelles, les fourmis et, au

milieu de tous ces animaux articulés, les geckos, qui sont des reptiles.

Bien entendu, Pline admet la génération spontanée de beaucoup de ces

êtres: les gouttes de rosée, se condensant sur les feuilles de chou en

une gouttelette grosse comme un grain de mil, produisent une chenille,

qui devient ensuite chrysalide, puis papillon; les teignes naissent de

la poussière, et des mouches, les pyrales, sont produites par le feu.

La coutume de sacrifier des victimes pour en tirer des présages avait

donné aux Romains une connaissance assez précise de l'organisation des

animaux. Pline consacre une partie importante de son _Histoire des

animaux_ à décrire les principaux viscères et signale en même temps

leurs fonctions. Quelques-unes de ses notions physiologiques sont assez

exactes; mais mélangées d'une foule de fables. Il cite, à propos des

présages, des oiseaux qui ont deux cœurs, d'autres qui n'en ont pas du

tout; chez les rats, le nombre des lobes du foie varie de manière à être

constamment égal au nombre de jours de la lune. Au delà des viscères,

les connaissances anatomiques disparaissent: les veines, les artères,

les nerfs, les tendons, quoique distingués en gros, sont à chaque

instant confondus les uns avec les autres, et Pline ne sait rien de

leurs fonctions: les oiseaux n'ont ni veines ni artères; les ongles sont

les extrémités des nerfs, etc.

Malgré toutes ces imperfections, Pline est le seul auteur latin à qui

l'on puisse avec quelque raison donner la qualité de naturaliste. Élien

est, plus que lui encore, un simple compilateur, et, si les ouvrages

d'Oppien démontrent que les Romains possédaient des renseignements

intéressants sur les mœurs des animaux, les titres de ses poèmes: les

_Cynégétiques_, les _Halieutiques_, les _Ixeutiques_, montrent assez

dans quel but ils avaient été composés.

Une seule grande figure apparaît avant la décadence définitive de

l'empire romain, celle de Galien (131--200 ap. J.-C). Galien est surtout

un médecin; mais il montre un remarquable esprit philosophique, trace un

véritable programme d'éducation scientifique et réalise ce programme en

écrivant une série de traités qui conduisent graduellement de l'art de

parler à l'art de raisonner et enfin à la médecine. Il ne cesse de

recommander l'alliance étroite de l'observation et du raisonnement;

donnant lui-même l'exemple, il ne perd aucune occasion d'observer.

La philosophie zoologique avant Darwin · 第 2 / 30 段