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LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN
PAR
EDMOND PERRIER
Professeur au Muséum d'histoire naturelle
PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET Cie
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
1884
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE
CHAPITRE PREMIER.--Introduction.
Idées premières sur la place des animaux dans la nature.--Les
mythologies et les philosophies de l'antiquité.
CHAPITRE II.--Aristote.
Premières notions sur les analogies et les homologies des
organes.--Formes corrélatives.--Divisions établies parmi les
animaux.--Idée de l'espèce.--Principe de continuité.--Degrés de
perfection organique.--Possibilité d'une transformation des formes
animales.
CHAPITRE III.--La période romaine.
Lucrèce: la formation des premiers organismes; la lutte pour la
vie.--Pline: attributs merveilleux des animaux; nature et mode de
formation des monstres marins; notions d'anatomie.--Elien;
Oppien.--Galien: progrès de l'anatomie; corrélation entre la forme
extérieure des animaux, leur organisation et leurs mœurs.
CHAPITRE IV.--Le moyen âge et la renaissance.
Les médecins arabes.--Les alchimistes.--Albert le Grand.--Premiers
grands voyages.--Renaissance de l'anatomie.--Belon, Rondelet.--François
Bacon.--Progrès de la physiologie et de l'anatomie.--Les premiers
micrographes.--Préjugés encore régnant au XVIe siècle.
CHAPITRE V.--Évolution de l'idée de l'espèce.
Les grands travaux descriptifs: Wotton, Gessner, Aldrovande.--Ray:
définition de l'espèce.--Premiers essais de nomenclature.--Linné: la
fixité des espèces; la nomenclature binaire.
CHAPITRE VI.--Les philosophes du XVIIIe siècle.
E. Bonnet: la chaîne des êtres; les révolutions du globe; l'état passé
et l'état futur les plantes, des animaux et de l'homme; l'emboîtement
des germes.--Robinet: ses idées sur l'évolution.--De Maillet: les
fossiles.--Erasme Darwin: le transformisme fondé sur
l'épigénèse.--Transformation des animaux sous l'influence des habitudes;
analogie avec Lamarck et Charles Darwin.--Maupertuis: la sensibilité de
la matière et le transformisme.--Diderot: la vie de l'espèce et la vie
de l'individu.
CHAPITRE VII.--Buffon.
Opposition de Buffon aux classifications; elles conduisent
nécessairement au transformisme.--Utilité des systèmes
artificiels.--Distribution géographique des animaux.--Probabilité de
modifications dans les espèces.--Espèces éteintes; lutte pour la
vie.--Opposition à la doctrine des causes finales.--Principe de
continuité.
CHAPITRE VIII.--Lamarck.
Importance attribuée aux animaux inférieurs.--Génération
spontanée.--Perfectionnement graduel des organismes; influence des
besoins, des habitudes.--L'hérédité et l'adaptation.--Transformation des
espèces appartenant aux périodes géologiques antérieures.--Opposition à
la théorie des cataclysmes généraux.--Importance des causes
actuelles.--Généalogie du règne animal.--Origine de l'homme.
CHAPITRE IX.--Étienne Geoffroy Saint-Hilaire.
Opposition des deux doctrines de la fixité et de la variabilité des
espèces.--L'unité de plan de composition.--Importance des organes
rudimentaires.--Balancement des organes.--Théorie des analogues;
principe des connexions.--Analogie des animaux inférieurs et des
embryons des animaux supérieurs.--Arrêts de développement.--Les monstres
et la tératologie.--Idées de Geoffroy sur la variabilité des espèces;
les transformations brusques; l'influence du milieu.--Extension de
l'unité de plan de composition aux animaux articulés; retournement du
vertébré; idées d'Ampère.--Lien généalogique entre les espèces fossiles
et les espèces vivantes.
CHAPITRE X.--Georges Cuvier.
Affinités avec Linné; influence des débuts de Cuvier sur son œuvre
scientifique; les révolutions du globe; théories des créations
successives et des migrations.--Création de la paléontologie.--Caractère
des inductions de Cuvier.--Ordre d'apparition des animaux; création
spéciale des principaux groupes.--La classification naturelle; adhésion
au principe des causes finales; principe des conditions d'existence; loi
de la corrélation des formes; loi de la subordination des
caractères.--Les quatre embranchements du règne animal.
CHAPITRE XI.--Discussion entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire.
Essai d'extension aux mollusques de la théorie de l'unité de plan de
composition.--Opposition de Cuvier; que doit-on entendre par unité de
plan?--Les connexions éclairées par l'embryogénie et
l'épigénèse.--Adhésion de Cuvier à l'hypothèse de la préexistence des
germes.--Von Baër et les quatre types de développement.--L'école des
idées et l'école des faits.--Influence respective de Geoffroy
Saint-Hilaire, de Cuvier et de Lamarck.
CHAPITRE XII.--Gœthe.
Idées de Gœthe sur l'unité des types organiques.--La métamorphose des
plantes; la structure des végétaux, le végétal idéal.--Travaux
d'anatomie comparée; recherche du type idéal du
squelette.--Transformisme de Gœthe.
CHAPITRE XIII.--Dugès.
Essai de conciliation des idées de Cuvier et de Geoffroy.--La conformité
organique dans l'échelle animale.--Moquin-Tandon et la théorie du
zoonite.--Généralisation de cette théorie par Dugès.--Théorie de la
constitution des organismes; loi de multiplicité ou de répétition des
parties; loi de disposition, loi de modification et de complication; loi
de coalescence.--Idées de Dugès sur les types organiques.
CHAPITRE XIV.--Les philosophes de la nature.
Idées de Schelling.--Oken: les polarités et la genèse de l'univers.--Le
mucus primitif.--Génération équivoque des infusoires; les éléments
anatomiques.--Loi de répétition déduite de la philosophie de la
nature.--L'homme et le microcosme.--Les degrés d'organisation.--Théorie
de la vertèbre; constitution vertébrale du crâne.--Spix: application de
la loi de répétition à l'anatomie comparée.--Carus: extension de la
théorie de la vertèbre.
CHAPITRE XV.--La théorie des types organiques et ses conséquences.
Richard Owen: le squelette archétype.--Analogie, homologie,
homotypie.--Théorie du segment vertébral.--Le vertébré idéal et
l'existence de Dieu.--Transformisme de R. Owen.--Savigny: l'unité de
composition de la bouche des insectes.--Audouin: unité de composition du
squelette des animaux articulés.--H. Milne Edwards: le type articulé;
identité fondamentale des zoonites; signification des régions du corps;
loi de la division du travail physiologique, son importance
générale.--L'accroissement du corps et la reproduction agame chez les
articulés; identité des deux phénomènes; signification des zoonites;
parallèle entre les lois de la constitution des animaux et les lois de
l'économie politique.--Suite des recherches sur les animaux inférieurs:
MM. de Quatrefages, Blanchard, de Lacaze-Duthiers.
CHAPITRE XVI.--Louis Agassiz.
Conséquences philosophiques de l'hypothèse de la fixité des espèces.--La
possibilité d'une classification démontre l'existence de
Dieu.--L'existence d'un plan de la création et la doctrine du
transformisme.--Arguments en faveur de la fixité des espèces.--Faiblesse
de ces arguments.--Nature des caractères des divisions zoologiques des
divers degrés.--Définition nouvelle des espèces. Désaccord de cette
définition avec les faits.--Réalité de l'espèce.--Causes de l'isolement
physiologique des espèces.
CHAPITRE XVII.--Les animaux inférieurs.
Progrès successifs des découvertes relatives aux animaux
inférieurs.--Trembley: l'Hydre d'eau douce.--Peyssonnel: le
Corail.--Cuvier: la Pennatule.--Lesueur: les Siphonophores.--De
Chamisso: la génération alternante des Salpes.--Sars: la génération
alternante des Hydroméduses.--Steenstrup: théorie de la génération
alternante.--Van Beneden: la digénèse.--Leuckart: le
polymorphisme.--Owen: la parthénogenèse et la métagénèse.--Théorie de la
reproduction, par M. H. Milne Edwards.--Théorie générale de la
reproduction agame.
CHAPITRE XVIII.--La théorie cellulaire et la constitution de l'individu.
Pinel: les membranes.--Bichat: les tissus, leurs propriétés
générales.--Dujardin: le sarcode.--Schleiden: les cellules
végétales.--Schwann: extension aux animaux de la théorie
cellulaire.--Prévost et Dumas: la segmentation du vitellus de
l'œuf.--Recherches relatives à l'origine des cellules, ou éléments
anatomiques de l'organisme; signification de l'œuf.--Définition de la
cellule; le protoplasme et les plastides.--Constitution des individus
les plus simples.--Colonies animales; nombreuses transitions entre les
colonies et les individus d'ordre supérieur.--Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire: la vie coloniale, signe d'infériorité.--M. de
Lacaze-Duthiers: opposition entre les invertébrés et les
vertébrés.--Théorie générale de l'individualité animale.
CHAPITRE XIX.--L'embryogénie.
L'épigénèse et l'embryogénie.--Harvey: Influence de la théorie
cellulaire.--L'œuf considéré comme cellule.--Théorie des feuillets
blastodermiques.--Généralisation exagérée des résultats obtenus par
l'étude des vertébrés.--L'embryogénie au point de vue de l'histogenèse
et l'organogénèse.--Serres et l'anatomie transcendante.--L'embryogénie
considérée comme une anatomie comparée transitoire.--Arguments à l'appui
de cette théorie.--Classifications embryogéniques; causes de leur
insuffisance.--L'embryogénie d'un organisme en est la généalogie
abrégée.--Accélération embryogénique; phénomènes perturbateurs qui en
résultent.--Liens réels entre l'embryogénie, la morphologie générale et
la paléontologie.
CHAPITRE XX.--L'espèce et ses modifications.
Revue rapide des idées relatives à l'espèce.--Position véritable du
problème de l'espèce; manières directes de résoudre ce problème.--Essais
de solution indirecte.--Opposition de la race et de l'espèce.--Prétendus
critérium de l'espèce: fécondité limitée; instabilité des formes
hybrides.--Théorie de Godron.--Expériences et théorie de M. Ch.
Naudin.--Identité de la race et de l'espèce.--Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire: théorie de la variabilité limitée.--Comparaison des
doctrines d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et de Charles
Darwin.--Conclusion.
NOTES
PRÉFACE
L'évolution des idées est assez semblable à celle des êtres vivants.
Elles naissent ordinairement humbles et cachées parmi les idées plus
anciennes, grandissent plus ou moins confondues avec leurs aînées, au
milieu desquelles il est souvent difficile de les distinguer, se
différencient peu à peu, atteignent un certain degré de puissance, se
transforment et meurent, après avoir engendré d'autres idées qui auront
un sort semblable.
La même destinée n'attend pas toutes celles qui appartiennent à une même
famille; les unes s'éteignent sans avoir joué aucun rôle, exercé aucune
influence, provoqué aucun mouvement; d'autres, qui leur ressemblaient
d'abord presque entièrement, deviennent, pour un temps, les grandes
directrices de l'esprit humain. Chacun croit alors les reconnaître,
s'imagine les avoir vues toutes petites et s'en avouerait volontiers le
père. C'est pourquoi il est presque impossible d'écrire une histoire des
idées que tout le monde s'accorde à déclarer impartiale; c'est pourquoi
tout homme qui croit apporter une idée neuve au trésor de l'humanité se
voit aussitôt assailli par les réclamations d'une foule de soi-disant
précurseurs à qui il n'a manqué pour assurer le règne de leur pensée que
le talent de la faire vivre.
C'est aussi pourquoi, en écrivant ce petit livre, dont nos auditeurs au
Jardin des Plantes connaissent déjà quelques chapitres, nous n'avons
jamais eu l'intention de présenter un exposé complet des conceptions
diverses auxquelles l'étude des animaux a conduit les zoologistes.
L'historien laisse aux chroniqueurs les menus faits, aux biographes les
détails relatifs à l'enfance des grands hommes. De même, nous avons
négligé les aperçus nuageux, les idées mal nées, infirmes, toutes celles
qui n'ont laissé aucune postérité, pour nous attacher surtout à celles
qui, fortes et vigoureuses, ont contribué, pour une part plus ou moins
grande, à l'établissement de la Philosophie zoologique actuelle; nous
avons pris ces idées dans la période où elles ont accompli la partie
durable de leur œuvre, au moment où elles ont remué et fécondé les
intelligences.
C'était, pensons-nous, le seul moyen d'écrire un livre clair, précis,
utile et court.
Avec la complicité de quelques Français mal inspirés, on a beaucoup trop
médit de la science française, beaucoup trop rabaissé le rôle qu'elle a
joué dans l'épanouissement de cette splendide science biologique qui
rayonne aujourd'hui, même sur les conceptions des hommes politiques. La
France n'est pas, Dieu merci! demeurée aussi étrangère qu'on a bien
voulu le dire à la constitution de la Philosophie zoologique. Peu de
pays ont fourni autant de savants ayant eu au même degré le souci des
idées générales, ayant exposé leurs idées avec plus de clarté et de
mesure. Nous avons eu l'agréable devoir de le constater, et nous osons
espérer l'avoir fait avec la plus grande impartialité, autant vis-à-vis
des savants étrangers que vis-à-vis de ceux de nos contemporains dont
nous avons eu à discuter les doctrines.
Traitant de la Philosophie zoologique avant Darwin, nous avons dû
préciser cependant en quoi les idées actuelles sont en progrès sur
celles qui les ont précédées et dont elles procèdent en grande partie;
nous avons dû conserver les tendances de la biologie moderne, le but
qu'elle poursuit, la méthode à laquelle elle doit s'astreindre pour y
parvenir. Cette méthode, elle est à peine arrivée aujourd'hui à s'en
rendre maîtresse.
Si l'adoption du transformisme est en voie d'accomplir une révolution
profonde dans la direction des travaux des naturalistes, dans leur façon
de raisonner, dans leur manière d'exposer les faits et de les enchaîner
entre eux, cette révolution est loin d'être faite. La vieille méthode,
que les physiciens appelaient un peu dédaigneusement jadis la _méthode
des naturalistes_, intervient trop souvent encore pour établir un
désaccord entre la conception maîtresse et les conceptions secondaires
qu'on cherche à y rattacher. On demeure frappé en étudiant les écrits
des plus grands naturalistes de voir combien leur méthode diffère de la
méthode des physiciens, et la différence réside beaucoup moins dans
l'opposition entre l'observation et l'expérimentation proprement dite
que dans l'effort constant du physicien pour remonter du simple au
composé, pour rattacher les effets à leur cause.
Longtemps les naturalistes se sont bornés à _comparer_, tandis que les
physiciens s'efforçaient d'_expliquer_. Aujourd'hui, les naturalistes
cherchent eux aussi à expliquer, à leur tour, les phénomènes qu'ils
observent; ils renoncent à faire incessamment appel à la métaphysique
dans cette science de la nature qu'ils cultivent et qui, par une étrange
fortune, a cédé son vrai nom à d'autres sciences qui lui auront au moins
rendu le service de créer la méthode dont elle n'aurait jamais dû se
départir. Mais, jusqu'à la période contemporaine, c'est malheureusement
toujours à la métaphysique que demeure la parole lorsqu'il s'agit de
s'élever à quelque conception un peu générale des rapports des êtres
vivants. Quand Aristote introduit dans la science le _principe des
causes finales_, dont Cuvier fait encore le pivot de l'histoire
naturelle, il ne fait en somme que chercher la raison de tout ce qui
existe dans une harmonie établie par une volonté extérieure au monde
qu'il étudie. Le _principe de continuité_ de Leibnitz ne suppose dans
l'esprit de ses disciples Linné et Bonnet aucune relation de cause à
effet entre les phénomènes qu'il doit relier entre eux; la continuité
des phénomènes, les gradations que présentent les organismes, l'échelle
des êtres en un mot, ne sont autre chose que le reflet de la continuité
qui existe dans la pensée de l'intelligence directe de l'univers.
Étienne Geoffroy Saint-Hilaire ne peut donner à son tour--et Cuvier ne
s'y méprend pas--d'autre raison de l'_unité de plan de composition_
qu'il admet dans le règne animal qu'une sorte de rapport mystérieux
entre les êtres vivants et leur Créateur. En proclamant l'existence de
quatre plans distincts suivant lesquels les animaux seraient construits,
Cuvier ne s'écarte pas davantage de ces errements; aussi se trouve-t-il
ramené, dès qu'il veut remonter tant soit peu au delà des faits, au
principe des causes finales ou à l'hypothèse de la préexistence de
l'animal dans son germe. Les disciples les plus immédiats de Cuvier,
Richard Owen, en exposant sa _théorie des archétypes_, Louis Agassiz, en
développant la série de ses idées sur l'_espèce_ et sur la
_classification_, ne font d'ailleurs nullement mystère de leurs
tendances: l'histoire naturelle n'est en somme pour eux qu'une série de
tableaux présentant sous ses divers aspects la pensée de Dieu. Il est
d'ailleurs bien difficile d'arriver à une autre conception du monde
vivant dès qu'on se range à cette hypothèse, toute métaphysique elle
aussi, de la _fixité des espèces_, née à une époque où l'on savait bien
peu de choses du règne animal et que les connaissances acquises ont
depuis si bien battue en brèche que l'espèce fixe supposée ne peut plus
recevoir de définition satisfaisante. Comme il n'y a plus, dans cette
hypothèse, de relation nécessaire ni entre les formes vivantes, ni entre
les formes et le milieu dans lequel elles sont placées, ce que les
naturalistes considèrent comme des explications sont tantôt de simples
généralisations, comme la _loi de conformité organique_ de Dugès, la
_loi des générations alternantes_ de Steenstrup, tantôt la constatation
des moyens employés par la nature pour perfectionner ses œuvres, comme
cette loi, _division du travail physiologique_, dont M. H. Milne Edwards
a tiré un si brillant parti, mais qui ne cesse d'être un _moyen_ de la
nature pour devenir un _procédé réel_ que si l'on admet pour les êtres
vivants la possibilité de se compliquer graduellement et par conséquent
de se transformer.
En vain les naturalistes de la première moitié de ce siècle espèrent-ils
échapper à ce reproche de se laisser induire en métaphysique en évoquant
à chacune des plus belles pages de leurs écrits un être indéfini qu'ils
décorent du nom de _Nature_, et auquel ils consacrent des articles
spéciaux dans leurs encyclopédies et leurs dictionnaires. La Nature,
c'est l'Univers, c'est Dieu, et, si ce n'est pas cela, ce n'est rien. De
toutes façons, partout où la Nature intervient, il ne saurait y avoir
explication, au sens où les physiciens entendent ce mot.
Expliquer un ensemble de phénomènes, c'est découvrir un élément simple
qui leur est commun, en déterminer exactement les propriétés et
démontrer que les divers phénomènes considérés résultent des
modifications diverses que subit cet élément sous l'action de causes,
elles-mêmes connues. C'est assez dire qu'en zoologie toute méthode
d'exposition qui prend l'homme ou les vertébrés comme point de départ
pour descendre ensuite aux autres organismes ne saurait comporter
d'explication; c'est assez dire que chercher à «expliquer» les groupes
inférieurs du règne animal au moyen de conceptions résultant de l'étude
des seuls vertébrés, c'est prendre le contre-pied du procédé
qu'emploient toutes _les sciences expérimentales_. Toutes les
difficultés que l'on éprouve encore à définir l'_individu_, à définir
l'_espèce_ sont des difficultés en quelque sorte artificielles, en ce
sens que nous les avons créées nous-mêmes; elles résultent des
conceptions trop étroites suggérées jadis par une étude trop exclusive
des animaux supérieurs, et dont nous n'avons pas encore su nous dégager
suffisamment.
Aujourd'hui que, grâce au perfectionnement de nos moyens
d'investigation, il a été possible de réduire les êtres vivants en des
éléments qui leur sont communs, et qui ont eux-mêmes en commun tout un
ensemble de substances ayant des propriétés fondamentales identiques,
les _protoplasmes_, aujourd'hui qu'il a été possible d'établir une
chaîne continue entre les êtres formés d'un seul de ces éléments et ceux
qui en contiennent des milliards, à une époque où l'embryogénie démontre
que même les plus compliqués de ces derniers résultent de la
multiplication d'un élément d'abord unique, l'_œuf_, les véritables
explications, les explications telles que les conçoivent les physiciens
et les chimistes, paraissent prochaines. Il n'est plus téméraire
d'espérer que l'histoire des êtres vivants pourra être présentée sous la
forme didactique, propre aux sciences expérimentales, et nous avons fait
un premier essai dans ce sens en écrivant notre livre: _Les colonies
animales et la formation des organismes_. Mais, pour atteindre ce
résultat, il faut avant tout demeurer persuadé que les êtres vivants, en
tant qu'organismes naturels, doivent trouver dans la nature actuelle
leur explication, s'efforcer de rechercher et de mettre en évidence les
liens de causalité qui unissent les phénomènes complexes à ceux d'un
degré moindre de complexité, former ainsi des ensembles de plus en plus
étendus, et ne pas s'illusionner sur la portée d'un système de
critiques, actuellement fort en vogue dans les sciences naturelles, et
dans lequel on s'imagine avoir établi la vanité des explications, en
choisissant habilement un point inexpliqué ou dont l'explication
délicate n'a pas été comprise pour l'opposer à l'ensemble des faits
expliqués.
Puissions-nous, en écrivant l'histoire des anciens systèmes, avoir
contribué à montrer dans quel sens se trouve la voie véritable!
Edmond Perrier.
LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN
CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION
Idées premières sur la place des animaux dans la nature.--Les
mythologies et les philosophies de l'antiquité.
De tout temps, l'homme a essayé de pénétrer l'origine des êtres vivants
qui l'entourent, de se donner une explication, si grossière fût-elle,
des liens qui les rattachent entre eux, des rapports qui les unissent à
lui. Dès l'éveil de son intelligence, il a examiné d'un œil
particulièrement curieux les animaux qui, sans cesse agités, venaient
indiscrètement mêler leur existence à la sienne. Ne pouvant comprendre
la raison d'être de ces muets qui n'avaient pour lui que des secrets,
tour à tour étonné de leurs merveilleux instincts, effrayé de leur force
redoutable, charmé de l'éclat de leurs couleurs, de la grâce de leurs
mouvements, de l'élégance de leurs formes, il a commencé par en faire
les messagers des puissances invisibles qui régissent l'univers et
souvent même des dieux. Dans toutes les mythologies primitives, les
animaux jouent un rôle considérable. Obligé à un combat sans trêve par
les animaux qui lui disputaient ses moyens d'existence, l'homme, avant
de se donner la place d'honneur dans le monde, avait commencé par
l'offrir modestement à ses rivaux; les Hindous et beaucoup de peuplades
sauvages la leur conservent encore.
Toute l'antiquité, tout le moyen âge demeurent imprégnés de cette idée
que les animaux touchent de près au surnaturel. L'imagination païenne en
invente de plus terribles encore que tous ceux qui existent: et la
renommée de ses Sphynx, de ses Tritons, de ses Centaures, se conserve
longtemps dans les contes et dans les fables des peuples chrétiens. Un
livre, le _Physiologus_, qui, malgré l'anathème qui l'accueillit
d'abord, est demeuré pendant près de mille ans le seul livre d'histoire
naturelle de l'Église, n'est autre chose qu'une sorte de «morale en
action» des animaux. Chacun d'eux est l'incarnation d'une vertu, que le
vrai chrétien doit imiter ou d'un vice qu'il doit fuir. Le moyen âge
conserve du reste la croyance antique que les animaux jouissent d'une
puissance occulte particulière, qui n'est pas sans analogie avec celle
des sorcières. Roger Bacon croit encore que le regard du basilic est
mortel, que le loup peut enrouer un homme s'il le voit le premier, que
l'ombre de l'hyène empêche les chiens d'aboyer. À un homme admettant
sans difficulté que l'oie bernache naît des glands d'une espèce de
chêne, rien ne devait sembler impossible. Cette crédulité est moins
étonnante encore que celle de Pierre Rommel affirmant en 1680, il y a
deux cents ans à peine, avoir vu à Fribourg un chat qui avait été conçu
dans l'estomac d'une femme et avoir connu une autre femme qui avait
donné naissance à une oie vivante.
Plus de semblables assertions nous paraissent aujourd'hui burlesques,
plus elles sont intéressantes à rappeler, car elles nous montrent
combien était encore confuse il y a peu de temps cette notion de
l'espèce animale devenue aujourd'hui si vulgaire. On allait souvent plus
loin; on n'admettait pas seulement que, sous des influences
mystérieuses, un animal pût donner naissance à des animaux tout
différents, ou se transformer lui-même à la façon des loups-garous; on
douait aussi la matière inerte de la faculté de s'organiser
spontanément: les grenouilles pouvaient naître de la vase des étangs; de
vieux chiffons, enfermés dans un coffre avec un peu de blé, pouvaient se
transformer en souris; les vers intestinaux n'étaient qu'une
métamorphose des humeurs de notre organisme, et cette opinion a compté,
même de nos jours, quelques partisans.
Ce n'est d'ailleurs pas sans peine que la notion même de la vie arrive à
se dégager, que la démarcation s'établit entre ce qui est vivant et ce
qui ne l'est pas. Pour les anciens philosophes, la vie, c'est, avant
tout, le mouvement, la force. Tout ce qui se meut est plus ou moins
considéré comme vivant.
Thalès de Milet appelle âme tout ce qui est cause de mouvement. L'aimant
a une âme comme l'homme; le monde a une âme, qui est Dieu, et il peut y
avoir des âmes sans corps, des démons. C'est Dieu qui a fait toutes
choses en employant une matière première unique, l'eau.
Au-dessous du Dieu créateur, Anaximandre conçoit des dieux mortels, qui
sont les astres.
Anaximène considère l'air, capable de se mouvoir plus aisément encore
que l'eau, comme l'origine de toutes choses. L'air est l'âme du monde;
il est Dieu; il tient le monde en vie, comme l'âme tient en vie notre
corps.
Anaxagore n'admet plus qu'un Dieu coordonnateur de toutes choses dont il
se fait une idée très élevée; il considère les végétaux comme ayant
toutes les facultés des animaux et voit dans les êtres vivants les
enfants de la Terre et du Soleil, astres qu'il suppose par conséquent
vivants, mais auxquels il refuse la qualité de dieux. Les âmes des
hommes passent après leur mort dans le corps des animaux.
Ainsi, pour la plupart des philosophes de l'antiquité, la conception
même de l'être organisé est confuse. Il existe dans l'univers une cause
de mouvement, qui est Dieu; tout ce qui se meut possède en soi la vie et
est capable de la donner. Les animaux et les végétaux, entre lesquels
des points de ressemblance sont entrevus, sont engendrés par l'eau
suivant quelques-uns, par l'air suivant d'autres, par les astres suivant
d'autres encore. On cherche en même temps à rattacher tout ce qui existe
à une cause commune ou à un ensemble de causes communes. Pour Thalès et
Anaximandre, tout a été tiré de l'eau; Anaximène et Diogène préfèrent
tout faire sortir de l'air. Empédocle met à son tour la terre au rang
des causes primordiales; Leucippe et Démocrite admettent une substance
primitive, l'éther, en qui Anaxagore voyait déjà la cause de la foudre.
Les transformations diverses de l'éther auraient produit tout ce qui
est. Pour Héraclite, le principe commun de toutes choses n'est autre que
le feu. Ainsi se constitue pièce à pièce cette hypothèse des quatre
éléments: la terre, l'eau, l'air et le feu, qui se retrouve jusqu'aux
temps modernes au fond de toutes les conceptions scientifiques.
Il n'y avait place dans toute cette philosophie que pour l'observation
la plus superficielle. En général, on considère les animaux et les
végétaux en bloc. L'imagination tient la place première dans les
systèmes; les sciences n'existent pas à proprement parler; les
observations justes sont trop peu nombreuses et mêlées de trop de fables
pour qu'on en puisse constituer un corps de doctrine; il n'y a pas de
zoologie, et il ne saurait être question par conséquent de philosophie
zoologique.
Quelques essais d'explication plus précise méritent d'être cités. Telle
est cette idée d'Anaxagore que tous les corps sont formés de parties
semblables entre elles, ayant existé de toute éternité et que Dieu n'a
fait que coordonner. Le mélange de toutes ces parties est ce qu'il
appelle le chaos. Dans ce chaos existent des os, des viscères, des
muscles, mais avec des dimensions si petites que toutes ces parties sont
invisibles; elles ne sont devenues visibles qu'en s'unissant à des
parties semblables. Elles ont alors constitué les os, les viscères, les
muscles des animaux. Quand un animal meurt, toutes ses parties
constitutives se dissolvent, se résolvent en leurs éléments invisibles.
Ces éléments divers se mélangent entre eux jusqu'à ce qu'ils
redeviennent parties intégrantes de quelque autre organisme. Ainsi les
animaux et les plantes sont formés d'éléments permanents et éternels,
qui s'associent temporairement pour constituer des organismes, puis se
séparent, pour entrer dans des organismes nouveaux. Les éléments propres
à entrer dans la constitution des organismes sont en quantité constante;
mais ils circulent pour ainsi dire perpétuellement, passant d'un être
vivant à un autre et s'associant de toutes les manières possibles.
Les éléments des êtres vivants, comme ceux de tous les autres corps,
ayant existé de toute éternité et étant indestructibles, rien
d'essentiel ne paraît distinguer la matière vivante de la matière
inerte, dans la conception d'Anaxagore, qui n'est pas sans intérêt, car
on pourrait lui trouver plus d'un trait de ressemblance avec la célèbre
doctrine de l'emboîtement des germes que nous rencontrerons plus tard,
avec l'hypothèse des molécules vivantes de Buffon, celle de l'attraction
du soi pour soi de Geoffroy Saint-Hilaire et même avec la fameuse
théorie de la panspermie de Darwin.
Ces rapports entre les doctrines des philosophes anciens et les
doctrines qui ont apparu plus récemment sous d'autres formes se
rencontrent plus d'une fois. Pythagore et les pythagoriciens admettaient
par exemple, à côté des nombres régulateurs de la nature, divers
principes contraires deux à deux et desquels tout résultait: le fini et
l'infini, l'impur et le pur, l'unité et la dualité ou la pluralité, la
droite et la gauche, le masculin et le féminin, le repos et le
mouvement, le droit et le courbe, la lumière et les ténèbres, le bien et
le mal, Dieu et le démon, l'esprit et la matière, etc. Ils étaient en
cela les précurseurs de Schelling et des philosophes de la nature; ils
avaient vu le monde sous le même point de vue des oppositions et n'ont
fait que développer d'une manière appropriée aux connaissances acquises
de leur temps la cause première, les liens et les conséquences de ces
oppositions. Cette idée des oppositions avait conduit Pythagore à
admettre l'existence des antipodes. Héraclite pensait également, comme
les philosophes de la nature, que notre âme n'est qu'une émanation de
l'âme du monde qui est Dieu. Démocrite croit comme eux que nous avons
deux manières d'acquérir des connaissances: par les sens et par la
pensée. Les sens peuvent nous tromper, mais la pensée ne nous donne que
des connaissances précises; Héraclite et Démocrite eussent été, de notre
temps, rangés parmi les membres de «l'école des idées». Cependant pour
eux, comme pour les matérialistes modernes, rien n'existe en dehors des
atomes et du vide. Les apparences diverses que présente le monde
extérieur sont le résultat du mouvement: nous ne percevons que des
changements, des oppositions, et non des objets réels.
À côté de ces doctrines générales, de ces tentatives de divination de la
nature des choses, si, comme nous le disions tout à l'heure,
l'observation tient peu de place, le besoin d'observer a été cependant
reconnu. Alcméon de Crotone (520 av. J.-C.) a disséqué des animaux; il
compare le blanc de l'œuf des oiseaux au lait des mammifères; mais il
croit que les chèvres respirent par les oreilles. Anaxagore considère le
cerveau comme le siège de la pensée; il se rend compte de la façon dont
se nourrissent les fœtus; mais il prétend que les fouines enfantent par
la bouche et que les ibis et les corneilles s'accouplent par le bec. Ces
deux philosophes et plus tard Polybe ont fait quelques recherches
d'embryogénie. Mais on voit combien leurs affirmations sont encore
sujettes à caution.
Démocrite fait plus de progrès que ses prédécesseurs dans la
connaissance des organes des animaux et des fonctions qu'ils
remplissent; Hippocrate s'applique surtout à la connaissance de
l'anatomie humaine; il arrive à définir un certain nombre de maladies et
à en reconnaître la marche; mais l'art d'observer comme l'art même de
raisonner sont encore dans l'enfance; partout, nous venons de le voir,
les erreurs les plus grossières se mêlent aux observations justes et
viennent déparer les plus nobles efforts des intelligences qui cherchent
à créer une voie dans les régions encore inexplorées de la science. La
science demeurant inséparable de la philosophie, chaque progrès des
philosophes dans l'art de manier la pensée est suivi d'un progrès dans
l'art d'arriver à la connaissance. Peu à peu, l'imagination tient une
place moins exclusive dans les spéculations, et l'on apprend à établir
entre les idées des distinctions plus rigoureuses. Socrate les enchaîne
le premier dans des définitions suffisamment précises et perfectionne la
méthode inductive au point qu'on peut lui attribuer l'honneur de sa
création. Platon montre tout le parti que l'on peut tirer de la méthode
qui s'élève du particulier au général en passant à travers toute une
hiérarchie d'idées de plus en plus étendues. Mais sa méthode, il
l'applique surtout aux idées et rend ainsi nécessaire une réaction,
grâce à laquelle un accord plus rigoureux puisse s'établir entre les
faits et les idées. On comprend peu à peu que les faits bien observés
sont les véritables générateurs des idées; mais il fallait un génie
puissant pour faire redescendre les philosophes aux méthodes ordinaires
dont le sens commun ne s'était pas écarté. Ce génie, duquel date la
fondation des sciences et de la méthode scientifique, fut Aristote.
Quelques critiques ont dit que la science d'Aristote venait en grande
partie de ses devanciers et surtout de Démocrite; qu'il a fait de
nombreux emprunts à ses prédécesseurs, sans les citer. De tout temps on
a si amèrement reproché à ceux qui ont essayé quelques nouveautés,
d'avoir puisé leurs idées dans Aristote ou ailleurs, qu'il est assez
piquant de voir accuser, à son tour, de plagiat celui qu'on se plaît
d'ordinaire à appeler le père de la philosophie. Aristote s'est-il aidé
des travaux de ses devanciers? Cela est possible, probable même; il est
incontestable que son érudition était considérable, et l'on peut croire
qu'il en a tiré parti. Le nombre des faits qu'il annonce dans ses livres
est tel qu'il dépasse, sensiblement, peut-être, ce qu'il lui avait été
donné d'acquérir par son expérience personnelle. Doit-on pour cela
l'accuser d'avoir cherché à s'approprier le bien d'autrui? De telles
insinuations ne sont fâcheuses que pour ceux qui les émettent
complaisamment. L'idée est ce qu'il y a de plus personnel à l'homme et
surtout à l'homme de science: c'est pourquoi le génie est si admiré;
c'est pourquoi tout effort d'une intelligence qui la rapproche du génie
est si impatiemment supporté par celles qui s'en reconnaissent
incapables; c'est pourquoi tout homme qui possède ou développe une idée
doit s'attendre à voir s'élever, parmi tous les obstacles qu'on lui
oppose, cette accusation, de tout temps renouvelée, qu'il n'a rien fait
de nouveau. En somme, peu importe à l'humanité le degré plus ou moins
grand de nouveauté des faits ou des idées; ils ne sont rien pour elle
tant qu'ils n'ont pas été embrassés par quelque puissant esprit qui
sache lui en montrer la portée et lui dire: «Voici les conquêtes qui ont
été faites, voici le parti qu'on en peut tirer.» Tel fut au moins le
mérite d'Aristote, qui résuma dans ses œuvres tout ce que savait
l'antiquité, sut faire un départ presque toujours judicieux entre le bon
et le mauvais, le vrai et le faux, accrut considérablement les limites
du savoir humain, indiqua la voie à suivre pour arriver avec plus de
certitude à la conquête de la vérité et légua au moyen âge une somme
telle de connaissances, que sans lui la science eût été tout entière à
recommencer.
CHAPITRE II
ARISTOTE
Premières notions sur les analogies et les homologies des
organes.--Formes corrélatives.--Divisions établies parmi les
animaux.--Idée de l'espèce.--Principe de continuité.--Degrés de
perfection organique.--Possibilité d'une transformation des formes
animales.
On a tant écrit sur Aristote, on a tant cité, commenté, interprété les
œuvres de ce grand homme, que plus d'un lecteur sera sans doute tenté de
nous reprocher de revenir, à notre tour, sur un sujet qui semble épuisé.
C'est cependant jusqu'à l'illustre précepteur d'Alexandre qu'il faut
faire remonter les origines de la philosophie zoologique. Lui seul, dans
l'antiquité, sut allier une observation incessante et presque toujours
rigoureuse des faits avec l'art de grouper les connaissances acquises de
manière à en faire ressortir toutes les conséquences générales. Plus
d'un passage de son _Histoire des animaux_ pourrait être signé Cuvier ou
Geoffroy Saint-Hilaire. Ce sont les principes mêmes de l'anatomie
comparée, telle qu'on l'entend de nos jours, que développe Aristote
lorsqu'il écrit dès les premières pages de l'œuvre mémorable que nous
venons de citer les lignes suivantes:
«Il y a des animaux tels que toutes les parties des uns sont semblables
aux parties correspondantes des autres; il y en a entre lesquels cette
ressemblance ne se trouve pas. Les parties peuvent se ressembler, comme
étant de la même forme; par exemple, le nez, l'œil, la chair, les os
d'un homme ressemblent au nez, à l'œil, à la chair, aux os d'un autre
homme; et ainsi des chevaux et des autres animaux que nous disons être
de même espèce... Une autre sorte de ressemblance est celle des animaux
qui sont de même genre et qui diffèrent par excès ou par défaut: les
oiseaux, les poissons sont des genres dont chacun comprend un grand
nombre d'espèces.
«Dans un même genre, les parties ne sont communément distinguées que par
des qualités différentes, telles que la couleur et la figure...
«Il y a d'autres animaux dont on ne peut pas dire que les parties soient
de même figure ni qu'elles diffèrent entre elles du plus au moins; on
peut seulement établir une analogie entre les unes et les autres; c'est
ainsi que, la plume étant à l'oiseau ce que l'écaille est au poisson, on
peut comparer les plumes et les écailles, et de même les os et les
arêtes, les ongles et la corne, la main et la pince de l'écrevisse.
Voilà de quelle manière les parties qui composent les individus sont les
mêmes et sont différentes. Il faut encore remarquer leur position.
Plusieurs animaux ont les mêmes parties, mais ne les ont pas
semblablement placées. Aussi les mamelles peuvent être placées sur la
poitrine ou dans la région inguinale.»
Et l'on trouve plus loin:
«En général, entre les animaux de genre différent, la plupart des
parties ont une forme différente: les unes n'ont entre elles qu'une
ressemblance de rapport et d'usage et sont, au fond, de nature
différente; d'autres sont de même nature, mais de forme différente;
beaucoup se trouvent dans certains animaux et ne se trouvent pas dans
d'autres.»
Ainsi ces diverses sortes de ressemblance des animaux que Geoffroy
Saint-Hilaire et ses successeurs devaient désigner sous le nom
d'_analogies_ et d'_homologies_ sont déjà en partie distinguées et
définies par Aristote. Le philosophe de Stagyre n'est pas davantage
étranger à ce que Cuvier devait plus tard appeler la _corrélation des
formes_; il cite un grand nombre de ces corrélations qui sont depuis
définitivement demeurées dans la science et sont encore employées dans
la définition des groupes zoologiques. Voici les plus importantes:
«Tous les animaux ont du sang ou un liquide qui en tient lieu, la
lymphe. Les animaux sans pieds, à deux pieds ou à quatre pieds ont du
sang[1]. Tous ceux qui ont plus de quatre pieds[2] ont de la lymphe. Les
animaux à sang sont plus grands que les animaux à lymphe, car ces
derniers grandissent avec le climat.
«Les animaux pourvus de poils, les cétacés, les sélaciens, sont
vivipares; ces derniers seuls ont des ouïes; ils produisent d'abord un
œuf au dedans d'eux-mêmes.»
Le mode de viviparité des sélaciens, qui sont des poissons, est
nettement distingué de celui des «animaux couverts de poils» et des
cétacés, qui constituent notre classe des mammifères.
Plus loin, les animaux volants sont répartis en trois catégories, ceux
qui ont des ailes garnies de plumes, ceux qui ont des ailes constituées
par un repli de la peau, des _ailes dermiques_, ceux enfin qui ont des
ailes sèches, minces, membraneuses. Les ailes dermiques et les ailes à
plumes sont propres aux animaux qui ont du sang, et les ailes
membraneuses sèches aux insectes. Les insectes peuvent avoir quatre
ailes ou deux ailes. Les insectes coléoptères (le mot est dans
Aristote), dont les ailes antérieures ont la forme d'étuis, n'ont pas
d'aiguillon. Les insectes à quatre ailes ont un aiguillon en arrière: ce
sont nos hyménoptères; les insectes à deux ailes ont un aiguillon en
avant. Aristote ne se méprend d'ailleurs nullement sur la nature
différente de ce qu'il appelle l'aiguillon chez les insectes à quatre
ailes et chez les insectes à deux ailes, car il écrit en parlant de ces
derniers: «La langue remplace l'aiguillon chez les diptères,» et il
remarque que les insectes qui ont une langue n'ont point de mâchoires,
comme s'il devinait dans la _langue_, que nous appelons aujourd'hui une
_trompe_, le résultat d'une transformation des mâchoires.
Voilà donc, dans un seul groupe, celui des insectes, toute une série de
corrélations nettement définies. Le mode de constitution de ces animaux
est aussi bien saisi; ils sont représentés comme formés de parties,
d'anneaux, de segments, paraissant avoir chacun leur vie propre; ces
parties, ces segments sont ce qu'on a appelé depuis des _régions du
corps_, des _zoonites_.
Aristote ne se montre pas moins perspicace lorsqu'il parle des
mammifères. Après avoir placé parmi les animaux vivipares tous les
animaux couverts de poils, il semble craindre qu'une confusion ne
s'établisse entre ces derniers et les lézards, qui sont quadrupèdes
comme eux, et fait observer que seuls les quadrupèdes couverts de poils
sont vivipares. Les mammifères sont de la sorte nettement distingués des
lézards, dont Aristote met d'ailleurs en évidence la ressemblance avec
les serpents dépourvus de pieds. Un seul mot à inventer, et le groupe
des reptiles se trouverait constitué.
Parmi les quadrupèdes vivipares, d'autres relations non moins
remarquables sont établies. Ces quadrupèdes peuvent avoir des cornes ou
en être dépourvus. Ceux dont la dentition forme une sorte de scie n'ont
jamais de cornes; les cornes manquent encore aux quadrupèdes pourvus de
défenses; tous les quadrupèdes cornus manquent d'incisives à la mâchoire
supérieure. Tous les quadrupèdes vivipares, cornus, dépourvus
d'incisives supérieures, possèdent quatre estomacs et jouissent de la
faculté de ruminer. Rien ne manque, à cette caractéristique de l'ordre
des ruminants, et la corrélation, si remarquable chez ces animaux, entre
l'absence de cornes et la présence de canines, est même exprimée d'une
façon précise; elle n'a été expliquée que de nos jours.
Bien qu'Aristote connût un assez grand nombre d'animaux, l'idée de les
grouper dans un ordre déterminé, permettant d'exprimer leur degré plus
ou moins grand de ressemblance ne paraît pas s'être présentée à son
esprit. Il n'a donc pas tenté ce que nous appelons une _classification_.
Il compare de toutes les façons possibles les animaux les uns aux autres
et cherche à réduire en propositions générales le résultat de ses
comparaisons. Il arrive ainsi à indiquer des rapprochements parfaitement
naturels, qui peuvent encore aujourd'hui, prendre place dans nos
méthodes; mais, tout à côté, des comparaisons d'un autre ordre le
conduisent à de nouveaux rapprochements de moindre importance cette
fois, et qui paraissent cependant avoir pour lui autant de valeur que
les premiers, à des caractères qui auraient pu être utilisés, à leur
tour, si l'idée d'une certaine hiérarchie dans ces rapprochements
secondaires s'était dégagée, si les comparaisons, au lieu de s'étendre à
l'ensemble des animaux, n'avaient été faites qu'entre organismes
présentant la même structure anatomique, entre organismes «de même
genre», comme il aurait dit lui-même.
Plus loin notre philosophe ayant épuisé l'étude des ressemblances se
préoccupe seulement de rechercher les différences que les animaux
présentent entre eux. Ces différences, «relatives à leur manière de
vivre, leurs actions, leur caractère, leurs parties,» sont également
toutes mises sur le même plan.
Ainsi Aristote distingue des animaux aquatiques et des animaux
terrestres, des animaux sociaux et des animaux solitaires, des animaux
migrateurs et des animaux sédentaires, des animaux diurnes et des
animaux nocturnes, des animaux privés et des animaux sauvages. Les mêmes
animaux peuvent se retrouver bien entendu dans ces diverses catégories;
relativement aux deux dernières, Aristote fait d'ailleurs remarquer
qu'une espèce donnée peut appartenir à toutes deux à la fois.