Le lendemain, dans l'après-midi, Désirée se rendit à l'hospice. En si
peu de temps, comme tout avait poussé! Les dalhias de la cour
dépassaient d'un pied leur tuteurs, des roses grimpantes, ouvertes
toutes ensemble au soleil de juin, débordaient, à flots roses et jaunes,
l'arête moussue des murs. En apercevant la visiteuse, son ancienne
maîtresse, le coq de Barbarie, qui jouissait, vu sa petite taille, du
droit de libre parcours, sortit de l'abri d'un fusain, et suivit la
jeune fille, comme si elle eût encore du menu grain dans son tablier.
Désirée, qui était de bonne humeur, se détourna vers lui, et demanda:
--Petit, sais-tu où est le père Le Bolloche?
Il répondit un tel kirikiki, d'un ton si drôle et si décidé, qu'elle ne
put s'empêcher de rire.
--Sorti! reprit-elle, que chantes-tu là? Il est tout au plus dans le
verger, n'est-ce pas, ma soeur?
--Ma foi, mademoiselle, dit la religieuse qui passait, je ne sais trop:
de ce temps-ci, tous nos petits bonshommes sont en l'air.
Le soleil vivifiait, en effet, les pensionnaires de Jeanne Jughan. A
l'exception de quelques-uns, trop fanés pour reverdir, qui les aurait
reconnus? Ils ratissaient les allées, sarclaient des massifs, se
promenaient d'une allure double de celle d'hiver. Plusieurs faisaient
des dessins sur le sable avec leurs béquilles. Il y en avait un qui
cueillait des cerises, à califourchon sur une branche.
Tous portaient une veste claire, faite en chiffons de coutil par des
mains qui ne laissent rien perdre. Jour de trêve, illusion que répand
sur les souffrances humaines la grande lumière douce.
Désirée interrogea celui qui cueillait des cerises.
--Tu demandes le sergent, ma jolie fille?
--Mais oui, le père Le Bolloche.
--A faucher dans le pré.
--Vous dites?
--Je dis qu'il est à faucher dans le pré. Même il commande l'escouade.
C'est qu'il est rudement jeune, lui!
Et, galamment, le bonhomme se laissa glisser à terre pour conduire la
fille d'Étienne Le Bolloche.
--Tu ne sais pas la route, dit-il sérieusement, et nous autres, vois-tu
bien, nous ne sommes pas à l'heure ici; on a toujours le temps de faire
l'ouvrage.
Ils remontèrent la pente, prirent à droite de l'hospice, et, par une
barrière qui coupait le mur d'enceinte, pénétrèrent dans un pré long et
tournant autour de l'enclos. Ce pré formait comme une couronne, comme un
anneau vert enserrant le domaine des soeurs, et confinait, par une haie
vive, au tertre du meunier.
Arrivée là, Désirée vit un spectacle nouveau. Huit vieux, armés de huit
faulx, les manches de chemises retroussées, taillaient en ligne dans
l'herbe haute. Au milieu, Le Bolloche, le plus grand de tous, sa jambe
de bois en avant, travaillait comme un jeune homme. C'était merveille de
voir l'ampleur de l'entaille circulaire qui se creusait devant lui à
chaque coup de sa faulx. Il ne s'arrêtait pas, comme faisaient les
autres qui, sous prétexte de redresser une brèche, tapotaient un petit
quart-d'heure sur leur lame. Il était de corvée, et prenait la chose au
sérieux. Chef d'escouade, songez donc! Il mettait de la vanité à
paraître infatigable, à largement arrondir ses bras, à ne pas se laisser
distraire surtout, non, pas même quand une vieille soeur passait
derrière la ligne des faucheurs, un pichet de cidre à la main, et
disait:
--Allons, mes petits bonshommes, ne travaillez pas trop, buvez un peu,
il fait si chaud!
Désirée s'approcha. Il la regarda d'un air contrarié.
--Tu vois bien, dit-il, que j'ai de la besogne à abattre! Va m'attendre
là-bas. La fauche, mon enfant, c'est comme l'astiquage: ça ne
s'interrompt pas!
Et, disant cela, il était superbe, la tête droite, la main appuyée sur
sa faulx relevée; il se sentait admiré par les camarades, ruines plus
effondrées que lui.
--Là-bas! répéta-t-il.
Désirée gagna la place qu'indiquait le geste du bonhomme, un peu loin
dans le pré, à côté de la haie.
Là elle s'assit dans l'herbe, non sans avoir observé, en elle-même, que
le moulin était proche, et qu'il ne virait pas. La pensée du meunier ne
l'avait guère quittée. Elle l'avait occupée le long du chemin, à présent
elle faisait battre son coeur, plus vite que de coutume, sous sa taille
de coutil à fleurs. Et la pensée qui nous tient, vous le savez, nous
pose et nous modèle à sa guise. La jeune fille ne regardait pas la haie,
sans doute, mais elle la surveillait du coin de ses yeux clairs errant
sur la prairie. Elle attendait quelque chose qui devait venir de là.
Elle se sentait toute voisine d'une heure grave et mystérieuse encore de
sa vie. Pour un souffle d'air dans les ronces, elle tressaillait. La
coulée d'un mulot sur les feuilles mortes du fossé lui paraissait un pas
qui s'approche.
Parfois elle fermait les yeux pour se ressaisir elle-même, pour ne pas
céder à je ne sais quel vertige qui la prenait. Elle avait envie de dire
aux marguerites,--voyez ces idées folles qu'elle n'avait jamais
eues!--«Ne me fixez pas ainsi, toutes ensemble, avec vos yeux d'or. Je
suis une pauvre fille que vous ne regardiez pas d'ordinaire.» Il lui
semblait que ces milliers de témoins observaient son air troublé. Elle
serrait alors, de sa main gantée, l'ombrelle, qui baignait ses joues,
son front, toute sa blonde personne, d'un reflet rose. L'idée que son
ombrelle la rendait plus jolie, qu'elle lui donnait l'air d'une
demoiselle, lui traversait l'esprit. Et, souriante, heureuse et inquiète
à la fois, parmi les herbes qui l'enveloppaient de leurs fleurs ou
semaient sur sa robe le duvet de leurs graines, elle était plus
charmante encore. La grande rayée de deux heures chauffait le pré. Le
parfum du foin s'en élevait comme l'encens de l'été. Et les faucheurs
s'avançaient en balançant leurs bras.
Combien de temps elle demeura ainsi? Elle n'en savait rien. L'amour ne
compte pas la durée de ses rêves.
Tout à coup, sans qu'elle eut perçu le moindre bruit de pas ou de
feuilles remuées, elle entendit une voix qui disait, de l'autre côté de
la haie:
--Désirée!
Tout le sang de ses veines reflua vers son coeur. Elle resta immobile,
pâle comme si elle allait s'évanouir.
A travers l'aubépine, la même voix répéta:
--Désirée!
Alors, elle se leva doucement, et se détourna.
C'était lui. Il était venu, ainsi qu'elle l'avait pressenti. Il la
regardait, à moitié caché par la haie. Et dans ses yeux il y avait
l'aveu de son amour, et la fierté de se sentir aimé. Un brin de genêt
pendait au ruban de son chapeau. Il n'avait pas fait toilette. Il était
accouru en l'apercevant, lui riche, dans ses vêtements de travail, comme
un brave garçon qui ne cherche pas à en imposer.
Chose étrange, ce fut ce contraste entre elle et lui qui frappa d'abord
Désirée, et son trouble s'en augmenta. Elle s'était attifée, elle qui
gagnait à peine sa vie, elle dont les parents, faute de pain, avaient dû
recourir à la charité des soeurs. Son ombrelle et ses gants de fil, deux
luxes qu'elle n'avait jamais eus, lui firent l'effet d'un mensonge. Elle
en fut gênée. Elle eut honte. Sa joie de tout à l'heure, sa gloriole
d'être bien mise, lui parurent ridicules, coupables même.
Elle se prit à se détester. Sans cesser de regarder vers la haie, sans
rien dire, elle enleva ses gants de fil, et les laissa tomber à terre.
L'ombrelle rose échappa à ses mains, et roula sur l'herbe. Puis, quand
elle fut redevenue la simple ouvrière, aux mains nues, les joues
exposées au soleil, dans la robe qu'elle portait depuis longtemps, sans
plus rien d'apprêté, la vraie fille enfin du pailleur de chaises, un
seul mot lui monta aux lèvres, un mot d'amour humble et triste.
--C'est que je suis très pauvre! dit-elle.
Mais lui se prit à sourire, d'un bon sourire tendre. Pauvre? il savait
bien qu'elle l'était. Il la voulait ainsi. Et comme elle demeurait
immobile, toute rouge à présent, dans la joie grandissante de l'amour
accueilli, il écarta les branches, pour la mieux voir, et dit:
--Viens, Désirée!
Elle obéit, comme, s'il eût été en droit de la commander. Elle lui
appartenait déjà.
A quelques mètres de là elle trouva une brèche, il lui tendit la main,
elle passa la haie. Toute une volée de papillons la passa devant elle.
Une fois de l'autre côté, Désirée ne retira pas la main qu'elle avait
donnée, et se tenant ainsi, tous deux, elle et son ami commencèrent
autour du moulin une promenade, la meilleure qu'ils eussent faite l'un
et l'autre.
Cependant Le Bolloche, arrivé à l'endroit du pré qu'il avait désigné à
sa fille, s'arrêta devant l'ombrelle qui n'abritait plus, posée sur son
manche et deux de ses baleines, qu'une touffe de marguerites et de
boutons d'or. Il en conclut naturellement que Désirée n'était pas loin,
chercha dans le pré, n'y trouva rien, regarda par-dessus la haie, et
l'aperçut au bras du meunier.
Il ne s'en émut pas plus que de raison, sachant que sa fille était sage
trouvant à l'autre l'air honnête. Son premier mouvement fut de les
héler.. il y avait trop de monde autour de lui. Il préféra les aller
trouver. Si bien que cinq minutes après, le père Le Bolloche, Désirée et
le meunier causaient tous trois.
Dix minutes plus tard il en était de même. Une heure s'écoula sans que
le sujet, paraît-il, fut épuisé. L'ombre du moulin s'allongeait sur le
tertre. Les sept faucheurs restants se reposaient de plus en plus. Le
chef d'escouade ne rentrait pas. Il fallut qu'une soeur le rappelât en
disant: «Eh bien! père Le Bolloche, ce n'est pas jour de sortie,
aujourd'hui!» Alors le groupe se sépara: le vieux revint vers l'hospice,
Désirée reprit le chemin de la ville, et le meunier monta son
échelle....
Quand la nuit fut arrivée, et que les petits vieux furent couchés, Le
Bolloche, qu'un rayon de lune empêchait de dormir, éveilla son voisin de
lui dire:
--Père Lizourette, je marie ma fille!
--Désirée? avec un zouave?
--Non.
--Avec un cavalier, alors?
--Non.
--Ce n'est qu'un lignard? reprit le voisin avec un air de commisération.
Tu la maries dans la ligne?
--Pas même. Il n'a fait que deux mois comme fils de veuve. Je sais bien
que ce n'est guère. Mais, que veux-tu, il joue du fifre dans une musique
où il y a beaucoup d'anciens soldats.
--Ah! il joue du fifre!
--Oui.
--Joli instrument!
--Un peu petit, répondit Le Bolloche. Seulement les enfants se
convenaient. J'ai vu ça, et alors....
--T'as bien fait, dit Lizourette sentencieusement, faut pas être dur
avec la jeunesse.
Et les deux vieux braves, satisfaits, ayant épuisé toutes leurs idées,
s'endormirent.
Le rayon de lune qui donnait sur Le Bolloche se promena sur Lizourette,
puis sur les lits voisins dont l'alignement avait l'air d'une rangée de
pierres blanches.
Quand la soeur Dorothée, en tournée d'inspection, passa près de Le
Bolloche:
--Ce bon petit vieux, pensa-t-elle, a-t-il l'air content! Ça fait
plaisir!
A la même heure, le jeune meunier, accoudé à sa fenêtre ronde, songeait,
la tête baignée dans l'air vif qui soufflait de la rivière, et si joyeux
d'être au monde que lui, tranquille et taciturne de nature et pas poète
du tout, il avait envie de chanter. Il regardait au loin, par-dessus la
ville, un point de l'horizon où les petites lumières des becs de gaz,
plus espacées qu'ailleurs, indiquaient le commencement de la campagne.
Là, son coeur lui montrait, radieuse, étendant la paille au soleil, la
fille qu'il avait choisie, celle qui tantôt lui avait donné la main,
celle qui bientôt serait sa femme.
Et cependant il faisait tout nuit, et dans l'enclos Désirée n'éparait
point la paille de seigle.
Elle était debout, près du lit de la grand'mère, qui avait bien voulu se
coucher comme à l'ordinaire, mais qui ne voulait pas dormir.
--Raconte-moi encore quelque chose de lui, disait l'aveugle. Est-ce
qu'il est blond de cheveux?
--Plutôt brun, répondait en riant Désirée.
--Un visage réjoui?
--Assez.
--J'aime ça, reprenait la vieille. Mon défunt était de même. Cause-t-il
beaucoup?
--C'est selon. Avec moi, il ne s'arrêtait guère.
--Voyez-vous, cette petite, comme c'est fier d'être jeune! Et tu dis
qu'il a du bien?
--Oh! beaucoup, grand'mère, bien plus que nous.
--Mais sais-tu que je n'en reviens pas, ma fille! Comment as-tu fait
pour lui plaire?
Désirée riait de tout son coeur, d'un rire qui signifiait: «Dame,
grand'mère, si vous pouviez me voir!»
Et, de fait, elle était belle ainsi, toute rayonnante de joie profonde
et calme, l'humble pailleuse de chaises. Et quand la grand'mère eut
cessé de bavarder, quand elle-même, aux premières heures du matin,
parvint à s'endormir, elle rêva des rêves charmants: que le moulin avait
des ailes neuves, qu'il y avait au bout quatre bouquets d'oranger,
qu'elle se tenait, en beaux habits, sur le seuil de la porte, et qu'en
sortant de l'école les enfants passaient devant elle, et la saluaient,
disant:
--Bonjour, madame!