La grand'mère avait raison de se réjouir, car il avait été convenu, de
convention expresse, sur la demande de Désirée, que le jeune ménage
habiterait la maison du pré. Sa vieillesse allait se trouver bien
abritée entre ces deux mariés qui la soigneraient. Elle aurait
assurément sa part de leur bonheur, comme dans un verger un vieil arbre
étêté, sur qui d'autres pleins de sève laissent tomber leurs fleurs, si
bien qu'on s'imagine encore qu'il a fleuri. Ce meunier du moulin blanc
était un honnête garçon, accommodant et très amoureux, puisqu'il
consentait à faire ainsi, chaque matin et chaque soir, la route qui
séparait son moulin du faubourg.
De ce côté là, tout était rose; il n'y avait point de gens si contents
d'être jeunes que Désirée et son fiancé, ni de vieille femme moins
triste d'être vieille que la grand'mère Le Bolloche.
Mais aux Petites Soeurs un nuage assombrissait l'humeur de l'ancien
sergent. Après quelques jours de parfaite satisfaction, il était tout à
coup tombé dans une mélancolie noire. Qu'avait-il? Du chagrin de quitter
sa fille? Eh non! le sacrifice était consommé. Même il s'habituait de
plus en plus à la vie de l'hospice, aux camarades, au café abondant des
soeurs, à leurs soins, au _far niente_ ensoleillé du champ de seigle.
Son futur gendre l'avait-il offensé? En aucune façon. Le Bolloche
souffrait de ce qui, dans sa vie, avait tenu et tenait encore une si
grande place: du besoin du panache. C'était un glorieux.
Dans sa pensée étroite d'ancien sergent galonné, chevronné, il roulait
maintenant, à toute heure du jour, la même plainte qu'il ne contait à
personne:
«Quelle mine aurai-je, à la noce de Désirée, nippé comme je suis, avec
une veste loqueteuse, mon pantalon trop court, mes sabots, ma chéchia de
zouave usée par plaques et sans fond? Est-ce là une tenue? Je ferai rire
de moi les parents et les amis qu'on invitera en nombre,--car ce sera
une belle fête;--ceux qui m'ont vu il y a vingt ans auront honte de me
connaître, et Désirée elle-même, toute bonne fille qu'elle soit, ne sera
pas flattée, elle, dans sa robe neuve de mariée, d'avoir à côté d'elle
un tel bonhomme de père. Il vaut mieux n'y pas aller. Non, je n'irai
pas!» Et il avait déjà commencé à préparer ses compagnons d'armes et de
dernier asile à cette résolution désespérée. «Je n'irai probablement
pas, leur disait-il. J'ai un diantre de rhumatisme à l'épaule!...»
Mais ils n'en croyaient rien. Un rhumatisme, lui! Allons donc! Quand il
se promenait seul, ils le voyaient, de loin, faire le moulinet avec sa
canne et couper d'un coup sec les têtes des laiterons poussés au bord du
champ. La vigueur seule du moulinet aurait suffi à prouver que Le
Bolloche mentait; elle indiquait aussi un état violent de l'âme que les
soeurs, naturellement, n'étaient pas sans remarquer.
--Je ne sais pas ce qu'a notre petit père Le Bolloche, disait soeur
Dorothée: il mange bien, il boit bien, il dort bien, il a eu, avant-hier
encore, sa provision de tabac. Et il n'a pas l'air heureux!
En effet, d'ordinaire, les petits bonshommes qui ont tous ces biens-là
ne se trouvent pas à plaindre!
Comme elle était femme et très fine,--ce qu'aucun voeu n'empêche,--elle
voulait savoir. Un matin qu'elle habillait un de ses compagnons
d'armes,--car Le Bolloche s'habillait tout seul,--elle pressa celui-ci
de questions adroitement posées. Elle ne lui demanda pas:
--Qu'avez-vous?
Non, mais, soupçonnant bien que la peine avait pour cause le mariage de
Désirée, elle dit:
--J'espère que vous serez content, mon petit père, de voir votre fille
en mariée.
--Sans doute, grogna Le Bolloche.
--Et la noce, où se fera-t-elle? Dans le pré, je parie?
--Oui.
--On dansera?
--Oui.
--Et vous ouvrirez la danse, n'est-ce pas?
Le Bolloche ne se contint plus.
--F... comme ça, oui, n'est-ce pas? s'écria-t-il. Un ancien
sous-officier de zouaves! Plus souvent que j'y danserai... Je n'irai
même pas!
--Oh! mon petit père, dit la soeur en riant, que vous êtes coquet!
Elle qui ne l'avait jamais été!
Le Bolloche prit mal la plaisanterie. Le pli de sa bouche, aux deux
coins, se creusa.
--Je ne suis plus qu'un mendiant ici, dit-il; mon temps est fini, fini;
je ne veux plus paraître en société, et voilà!
Il s'en alla à grands pas, en maugréant.
Soeur Dorothée le suivit des yeux. Un sourire allongeait ses lèvres, un
sourire où il y avait de la pitié et du plaisir d'avoir été fine, et
aussi le rayonnement d'une jolie idée qu'elle venait d'avoir. Elle se
hâta d'habiller le père Lizourette, lui fit un noeud de cravate qu'elle
s'amusa à disposer en ailes de papillon, et dit en lui donnant sa canne:
--Vous êtes beau comme un astre, allez vous promener!
Puis elle quitta la salle et se dirigea vers la chambre de la
supérieure. Le long des grands corridors silencieux, elle glissait
légère, et comme portée sur les ailes de la pensée qui lui était
venue...
Il se passa trois semaines, pendant lesquelles Le Bolloche fut de plus
en plus triste.
Enfin, le jour fixé pour les noces de Désirée arriva.
Ce matin-là, Le Bolloche, qui avait à peine dormi, se leva un peu avant
les autres, et descendit, sous prétexte d'aller bêcher son jardinet.
Mais, à peine dehors, il s'arrêta, il chercha au loin la contrée où son
pauvre esprit avait erré toute la nuit. De la colline de l'hospice, et
ancien comme il était, il ne pouvait apercevoir la maison. Mais dans la
brume bleue du matin il distingua la tache blanche que faisait le
faubourg, et les verdures pâles qui étaient les vergers. Un souffle pur
arrivait de là. Le pauvre vieux se sentit les yeux pleins de larmes. Et
il crut entendre, emportée par le vent, une voix qui disait:
--Allons, père, levez-vous, venez, voici les noces! Grand'mère a une
robe neuve que mon fiancé lui a payée. Moi, je suis belle comme le jour.
J'ai une couronne en fleurs de cire, un châle à dessins et une broche
pour l'attacher, j'ai le coeur en joie surtout, car dans trois heures
nous partirons pour nous aller marier. Venez, je veux vous embrasser
bien fort, pour m'avoir donné la vie, qui est si bonne à présent, la vie
qui s'ouvre comme une fête. Venez me voir heureuse!
Le Bolloche, troublé, l'esprit à moitié égaré, hésita un moment, puis il
reprit ses sens, branla la tête, regarda une dernière fois le faubourg,
et répéta ce qu'il n'avait cessé de dire:
--Non, je n'irai pas!
Il se mit à descendre vers le fond de l'enclos, où était le jardin.
Mais il n'avait pas fait trente pas, que quelqu'un lui frappa sur
l'épaule. Il se retourna.
C'était sa femme.
--Mon homme, dit-elle, viens-t'en avec moi.
--Où donc?
--Viens-t'en au parloir avant d'aller chez nous.
--Il n'y a plus de chez nous.
--Viens-t'en tout de même, tu verras.
D'ordinaire, il ne cédait pas facilement aux demandes de sa femme, mais
il était si abattu, et elle avait l'air de si belle humeur que, moitié
par indifférence et passivité, moitié par l'attrait d'une surprise
entrevue, il la suivit.
Arrivée à la porte du parloir, près de la porterie, la mère Le Bolloche
s'effaça le long du mur, et laissa passer son mari.
[Illustration.]
--Entre, Le Bolloche, dit-elle, et habillons-nous pour les noces!
Le bonhomme entra, et demeura stupéfait.
Il venait de découvrir, bien plié sur le dossier d'une chaise, un
vêtement complet, plus beau qu'il n'en avait jamais porté depuis qu'il
était dans le civil: un pantalon gris encore propre, un gilet, une
redingote noire, une cravate claire à pois bleus et un chapeau de soie
qui avait subi plus d'un coup de fer, mais droit encore sur sa base,
suffisamment noir et d'une forme évasée par le haut, en tout semblable à
celle de l'ancien shako, ce qui ne pouvait manquer de plaire à un vieux
militaire comme Le Bolloche. Celui-ci, sans plus hésiter, commença à
s'habiller. Tout allait bien. On aurait juré qu'un tailleur lui avait
pris mesure. Quand il mit la main dans la poche de son pantalon, il
retira une pièce de monnaie. Quand il croisa sur sa poitrine les larges
ailes de la redingote, sa médaille militaire y brillait au bout d'un
ruban neuf.
Pendant ce temps-là, la petite vieille passait une robe de cotonnade à
grands plis, épinglait sur sa taille un mouchoir jaune à raies brunes,
éclatant et nuancé comme un oeillet d'inde, attachait les brides d'un
bonnet ruché orné de deux coques bleues. Décidément soeur Dorothée
n'avait rien oublié. Pour elle, tant de belles choses représentaient
bien des heures de travail, plusieurs veillées tardives,--puisque les
soeurs n'ont pas de loisir le jour, pour ces gâteries
exceptionnelles.--Le Bolloche se sentit le coeur tout gros en y
songeant. Il se rappela les paroles dures qu'il avait eues bien des
fois. Une larme lui vint aux yeux, et il eut toutes les peines du monde
à la retenir, car un ancien sergent ne pleure pas.
Mais quand ils sortirent du parloir, et qu'il vit dans la cour sa
charrette nouvellement peinte, l'âne attelé, brossé, endimanché lui
aussi, avec des pompons rouges aux oeillères, le pauvre bonhomme n'y put
tenir: la grosse larme roula sur ses joues. Il alla droit vers la soeur
Dorothée, qui se tenait à la tête de l'équipage, et lui prit la main.
[Illustration.]
--Ma soeur! dit-il d'une voix étouffée.
--Quoi donc, mon bon petit vieux?
--Ma soeur, ça, c'est de la religion, et de la bonne! Je m'y connais,
vous pouvez me croire, car j'ai beaucoup voyagé! Eh bien, vrai!...
Il ne put pas achever. Mais la soeur comprit bien. Il monta, fit asseoir
sa femme près de lui, et piqua l'âne.
Au bout de dix pas, avant de sortir de l'hospice, il arrêta la bête, se
retourna, et dit encore, la mine épanouie cette fois:
--Soeur Dorothée, puisque ça avait l'air de vous faire plaisir, je
danserai aux noces de Désirée.
--Soyez sage! répondit la soeur.
Et pendant qu'ils s'éloignaient au trot menu de l'âne, entre les deux
murs de la rue voisine, la soeur avait envie de pleurer elle aussi,
sentant bien quelle avait gagné le coeur du vieux zouave, du plus rude
de ses «petits bonshommes».
René Bazin.