Suite et fin.--Voir nos deux derniers numéros.
Lorsque l'aïeule fut endormie, la jeune fille s'habilla, jeta une
pèlerine sur ses épaules, sortit de la chambre avec précaution, et,
traversant le pré, fut bientôt sur la route qui montait vers la ville.
Elle hâtait le pas, un peu inquiète d'être seule à cette heure déjà
tardive. Quelques ouvriers qui la croisaient la regardaient
effrontément. Elle avait peur des renfoncements obscurs des cours. A
chaque moment, il lui semblait qu'on la suivait. Et cependant la pensée
ne lui venait pas de retourner en arrière. Son projet lui donnait
courage et parfois la faisait sourire. Elle allait. Bientôt les rues
devinrent plus éclairées. Des devantures de boutiques étincelèrent à
droite et à gauche. Elle marcha plus tranquille. Les passants la
protégeaient de leur nombre. Enfin, elle s'arrêta devant la porte d'un
grand magasin de nouveautés, qui projetait aux deux angles d'un
boulevard la lumière de ses lampes électriques.
C'était là.
Avec un peu d'hésitation, elle s'élança, éblouie, les yeux à demi
fermés. Il n'y avait pas beaucoup d'acheteurs dans le hall immense. Un
employé vint à elle, et lui demanda, de cet air fat qu'ils prennent
volontiers quand une fille est seule, pauvre et jolie:
--A quel rayon mademoiselle désire-t-elle que je la conduise? soieries,
dentelles, trousseaux, layettes?
Quel rayon? Jamais Désirée n'était entrée dans un grand magasin.
--Oui, répéta-t-il, que demandez-vous?
Alors son secret lui échappa, et elle dit, non pas comme une réponse,
mais se parlant à elle-même d'un ton de rêve et dans la vision d'une
chose lointaine, étrangement douce:
--Je voudrais une ombrelle rose!
Elle n'eut que vingt pas à faire. On lui montra des ombrelles chères,
d'abord, tendues en soie, frangées, montées sur des manches sculptés.
Dans le nombre, il y en avait de roses. Mais Désirée n'avait pas
beaucoup d'argent. Il fallut descendre jusqu'au plus bas prix. Enfin
elle trouva ce qu'elle cherchait: une ombrelle d'étoffe commune, blanche
par-dessus, doublée à l'intérieur de mauve assez vif qui pouvait passer
pour du rose. Le manche en était blanc et recourbé. Désirée l'acheta.
Elle fit encore l'acquisition d'une paire de gants de fil à jour, d'un
dessin léger, ayant remarqué que le dimanche de pauvres filles comme
elle commençaient à ne plus vouloir sortir les mains nues.
Et par les rues elle se remit à marcher vers la banlieue de moins en
moins éclairée et peuplée de passants. Mais maintenant elle n'avait plus
peur.
Elle portait sous son bras l'ombrelle, roulée dans une gaine de papier
gris. Elle n'aurait pas plus joyeusement emporté un trésor. Il
s'agissait bien en effet d'un trésor, puisque c'était pour être plus
belle, pour mieux gagner l'amour de ce jeune meunier, qu'elle avait
dépensé, sans en prévenir sa grand-mère, une grande partie de son gain
de toute la semaine. Comme elle serait élégante demain, lorsque, midi
sonnant, elle s'en irait vers Jeanne Jughan, vers le moulin qui
peut-être aurait encore ouvert sa fenêtre! Elle pensait à cela. La route
du retour lui parut courte.
Elle rentra dans les ténèbres. La grand'mère ne s'était pas réveillée...
Tous les grillons du pré chantaient autour de la maison, sous les épis
du foin haut.