Par RENÉ BAZIN

Suite et fin.--Voir nos deux derniers numéros.

Lorsque l'aïeule fut endormie, la jeune fille s'habilla, jeta une

pèlerine sur ses épaules, sortit de la chambre avec précaution, et,

traversant le pré, fut bientôt sur la route qui montait vers la ville.

Elle hâtait le pas, un peu inquiète d'être seule à cette heure déjà

tardive. Quelques ouvriers qui la croisaient la regardaient

effrontément. Elle avait peur des renfoncements obscurs des cours. A

chaque moment, il lui semblait qu'on la suivait. Et cependant la pensée

ne lui venait pas de retourner en arrière. Son projet lui donnait

courage et parfois la faisait sourire. Elle allait. Bientôt les rues

devinrent plus éclairées. Des devantures de boutiques étincelèrent à

droite et à gauche. Elle marcha plus tranquille. Les passants la

protégeaient de leur nombre. Enfin, elle s'arrêta devant la porte d'un

grand magasin de nouveautés, qui projetait aux deux angles d'un

boulevard la lumière de ses lampes électriques.

C'était là.

Avec un peu d'hésitation, elle s'élança, éblouie, les yeux à demi

fermés. Il n'y avait pas beaucoup d'acheteurs dans le hall immense. Un

employé vint à elle, et lui demanda, de cet air fat qu'ils prennent

volontiers quand une fille est seule, pauvre et jolie:

--A quel rayon mademoiselle désire-t-elle que je la conduise? soieries,

dentelles, trousseaux, layettes?

Quel rayon? Jamais Désirée n'était entrée dans un grand magasin.

--Oui, répéta-t-il, que demandez-vous?

Alors son secret lui échappa, et elle dit, non pas comme une réponse,

mais se parlant à elle-même d'un ton de rêve et dans la vision d'une

chose lointaine, étrangement douce:

--Je voudrais une ombrelle rose!

Elle n'eut que vingt pas à faire. On lui montra des ombrelles chères,

d'abord, tendues en soie, frangées, montées sur des manches sculptés.

Dans le nombre, il y en avait de roses. Mais Désirée n'avait pas

beaucoup d'argent. Il fallut descendre jusqu'au plus bas prix. Enfin

elle trouva ce qu'elle cherchait: une ombrelle d'étoffe commune, blanche

par-dessus, doublée à l'intérieur de mauve assez vif qui pouvait passer

pour du rose. Le manche en était blanc et recourbé. Désirée l'acheta.

Elle fit encore l'acquisition d'une paire de gants de fil à jour, d'un

dessin léger, ayant remarqué que le dimanche de pauvres filles comme

elle commençaient à ne plus vouloir sortir les mains nues.

Et par les rues elle se remit à marcher vers la banlieue de moins en

moins éclairée et peuplée de passants. Mais maintenant elle n'avait plus

peur.

Elle portait sous son bras l'ombrelle, roulée dans une gaine de papier

gris. Elle n'aurait pas plus joyeusement emporté un trésor. Il

s'agissait bien en effet d'un trésor, puisque c'était pour être plus

belle, pour mieux gagner l'amour de ce jeune meunier, qu'elle avait

dépensé, sans en prévenir sa grand-mère, une grande partie de son gain

de toute la semaine. Comme elle serait élégante demain, lorsque, midi

sonnant, elle s'en irait vers Jeanne Jughan, vers le moulin qui

peut-être aurait encore ouvert sa fenêtre! Elle pensait à cela. La route

du retour lui parut courte.

Elle rentra dans les ténèbres. La grand'mère ne s'était pas réveillée...

Tous les grillons du pré chantaient autour de la maison, sous les épis

du foin haut.

L'Illustration, No. 2503, 14 février 1891 · 第 16 / 19 题