CHAPITRE XCVI.

_1369, août._ OCCUPATION DE BELLEPERCHE PAR LES COMPAGNIES

ANGLAISES.--PROJET ET PRÉPARATIFS D’UNE INVASION FRANÇAISE EN

ANGLETERRE.--REDDITION DE LA ROCHE-SUR-YON AUX ANGLAIS.--MORT

DE JAMES D’AUDELEY; JEAN CHANDOS, SÉNÉCHAL DU POITOU.--DESCENTE

DU DUC DE LANCASTRE A CALAIS; CHEVAUCHÉE DE TOURNEHEM.--AFFAIRE

DE PURNON; LE COMTE DE PEMBROKE EST SURPRIS ET ASSIÉGÉ PAR

LOUIS DE SANCERRE.--MORT DE PHILIPPA DE HAINAUT, REINE

D’ANGLETERRE.--PRISE DES PONTS-DE-CÉ ET DE SAINT-MAUR-SUR-LOIRE

PAR LES ANGLAIS, DE SAINT-SAVIN PAR LES FRANÇAIS.--_1370,

1er janvier._ COMBAT DU PONT DE LUSSAC ET MORT DE JEAN

CHANDOS.--_Premiers jours de juillet._ PRISE DE CHATELLERAULT PAR

JEAN DE KERLOUET.--_1369, derniers mois, et 1370, premiers mois._

SIÉGE ET REPRISE DE BELLEPERCHE PAR LE DUC DE BOURBON (§§ 628 à

652).

Trois chefs des Compagnies anglaises, Hortingo, Bernard de Wisk et

Bernard de la Salle, vont s’établir sur les marches du Limousin dont

Jean Devereux est sénéchal pour le prince de Galles. Ils surprennent et

enlèvent par escalade le château de Belleperche[219], en Bourbonnais,

où ils font prisonnière la mère du duc de Bourbon et de la reine de

France. Ils s’emparent aussi de Sainte-Sévère[220] qu’ils livrent à

Jean Devereux.--Louis de Sancerre est nommé maréchal de France en

remplacement d’Arnoul, sire d’Audrehem, accablé de vieillesse, de

blessures et d’infirmités[221]. P. 155 à 157, 366 à 368.

[219] Auj. château ruiné situé près de Bagneux (Allier, arr. et

c. Moulins, sur la rive droite de l’Allier, entre cette rivière

et la forêt de Bagnolet), à 15 kilomètres au nord de Moulins. La

prise de Belleperche par les Compagnies anglaises, certainement

antérieure au 10 novembre 1369 (_Arch. Nat._, sect. adm.,

P 1378{2}, nº 3098{2}), eut lieu probablement pendant la première

quinzaine du mois d’août précédent. Nous inclinons à croire comme

M. Chazaud (_La chronique du bon duc Loys de Bourbon_, Paris,

1876, p. 352) que la duchesse douairière de Bourbon était déjà

prisonnière des Compagnies lorsqu’elle adressa, le 18 août 1369,

à ses receveurs de Murat, Chantelle et Chaveroche, l’ordre de

délivrer à son conseiller Jean Saulnier diverses quantités de

seigle et d’avoine jusqu’à concurrence de 530 francs d’or qu’elle

lui avait empruntés (P 1378{2}, nº 3098{1}).

[220] Indre, arr. la Châtre, sur la rive droite de l’Indre

supérieure, près des confins du Berry et de la Marche.

Les Compagnies anglaises occupaient encore le château de

Sainte-Sévère à la fin de 1371, «lequel tenoient et tiennent

encore les Anglois», lit-on dans un acte daté du mois de

septembre de cette année. _Arch. Nat._, JJ 102, nº 371.

[221] Le 20 juin 1368, Jean de Mauquenchy, dit Mouton, sire de

Blainville (Seine-Inférieure, arr. Rouen, c. Buchy), et Louis

de Sancerre furent nommés maréchaux de France, aux gages de

2000 francs d’or par an, le premier en remplacement de Jean le

Meingre, dit Boucicaut, mort à Dijon le 15 mars précédent; le

second par suite de la démission d’Arnoul, sire d’Audrehem,

institué gardien de l’oriflamme (Anselme, _Hist. généal._ VI, 754

et 756; _Gr. Chron._ VI, 253).

Le roi de France emploie tout cet été à faire des préparatifs de

guerre. A Harfleur, à Rouen, sur la Seine entre Rouen et Harfleur, il

travaille à rassembler une flotte qui doit transporter en Angleterre

une puissante armée d’invasion sous les ordres de Philippe son frère,

duc de Bourgogne. Il établit alors sa résidence à Rouen pour surveiller

lui-même ces préparatifs[222]. Le sire de Clisson fait de vains

efforts pour détourner le roi de ce projet.--Édouard III est informé

de ces préparatifs et prend ses mesures pour repousser cette invasion.

Jean, duc de Lancastre, l’un des fils d’Édouard, à la tête de six cents

hommes d’armes et de quinze cents archers, débarque à Calais[223] où

Robert de Namur est invité à le venir rejoindre. P. 157 à 159, 368, 369.

[222] Le dimanche 15 juillet 1369, Charles V partit de Paris et

se rendit en Normandie pour surveiller lui-même ces préparatifs

maritimes (_Gr. Chron._, VI, 317, 318); il passa à Rouen ou dans

les environs les mois de juillet, d’août et les 20 premiers jours

de septembre de cette année. Nous avons les instructions qui

furent données le samedi 14 juillet à Pierre de Soissons, _clerc

de la présente armée de la mer_. Toutes les dépenses étaient à

la charge du roi qui se réservait la moitié des prises (_Arch.

Nat._, P 2294, fº 740). L’Aragonais François de Périllos (auj.

village des Pyrénées-Orientales, arr. Perpignan, c. Rivesaltes),

amiral de la mer depuis le commencement de juin 1368, avait été

mis à la tête de l’expédition en vue de laquelle Jean des Portes,

dit _Benedicite_, haubergier du roi, Gilles Evrard, clerc de

l’échansonnerie, Étienne Castel, armurier, étaient allés faire

de grands achats d’armes, de fers de glaive et de harnois en

Flandre, en Allemagne et en Brabant (_Arch. Nat._, JJ 102, nº

240). Ce projet d’une invasion en Angleterre avait peut-être été

provoqué par une descente que les ennemis avaient faite dans

les premiers jours de juillet à Saint-Denis au Chef de Caux

(auj. section de Sainte-Adresse, Seine-Inférieure, arr. et c. le

Havre), où, non contents d’avoir saccagé l’église et le cimetière

bâtis sur le sommet d’une falaise au bord de la mer, d’avoir

violé les tombeaux, enlevé les calices et les autres ornements

servant au culte, ils ne s’étaient retirés qu’après avoir fait

de cette église un monceau de ruines et avoir passé une partie

des habitants au fil de l’épée (JJ 100, nº 240). Le débarquement

du duc de Lancastre à Calais, dans les premiers jours d’août,

fit ajourner ce projet d’une invasion en Angleterre, qui ne fut

repris dans de moindres proportions par Owen de Galles qu’au

mois de décembre suivant. Toutefois, la flotte que le roi de

France avait rassemblée à si grands frais, parut en vue des côtes

d’Angleterre, où elle alla brûler Portsmouth au commencement du

mois de septembre suivant: «cum dicta villa (de Portsmouth) per

inimicos nostros de Francia combusta existat», lit-on dans un

mandement d’Édouard III en date du 29 septembre 1369. Rymer, III,

880.

[223] Le débarquement de Jean, duc de Lancastre, à Calais eut

lieu dans les premiers jours d’août 1369.

Après leur retour à Angoulême, les comtes de Cambridge, de Pembroke,

Jean Chandos, James d’Audeley et la plupart des barons poitevins, au

nombre de plus de trois mille lances, vont sur les marches d’Anjou

mettre le siége devant la Roche-sur-Yon[224] dont Jean [Belon[225]] est

capitaine pour le duc d’Anjou; ils font battre les remparts de cette

forteresse par de grands engins amenés de Thouars et de Poitiers. Jean

[Belon] s’engage à rendre la place, s’il n’est secouru par le roi de

France, les ducs d’Anjou et de Berry, dans le délai d’un mois. Le mois

écoulé, il livre, suivant la convention, la Roche-sur-Yon aux Anglais

moyennant le payement de six mille francs pour les approvisionnements

laissés entre les mains des vainqueurs. Rentré à Angers, Jean [Belon]

est mis en prison et noyé dans la Maine par ordre du duc d’Anjou.

P. 159 à 163, 369 à 372.

[224] C’est au commencement du mois de juillet 1369 que les

Anglais mirent le siége devant la Roche-sur-Yon, et cette

forteresse se rendit dans les premiers jours d’août. Le 29

juillet 1369, Charles V avait mandé à Guillaume du Merle,

chevalier, d’amener autant de gens d’armes qu’il pourrait à

Amauri, sire de Craon, «sur esparance d’aler lever le siege que

nos ennemis avoient mis devant la Roche sur Yon; et avant que

il y peussent estre, il avoit esté pris par les dis ennemis.»

Delisle, _Mandements_, p. 332 et 333.--Le 16 août suivant,

Amauri, sire de Craon, était à Baugé, où il manda à Jean le

Mercier, trésorier des guerres, de payer les gages d’un certain

nombre de gens d’armes (Pierre de Craon, son oncle, Pierre, sire

de Mathefelon, Amauri de Clisson, Gui de Laval, Jean de Kerlouet,

Alain de Taillecol, dit l’Abbé de Malepaye), «comme le roy,

nostre sire, nous eust mandé que nous assemblissions le plus

de gens d’armes que nous pourrions _pour aller lever le siege

que nos ennemis avoient mis devant le chastel de la Roche sur

Yon_, et il soit ainsi que, _avant que les dites gens d’armes

fussent assemblés, le dit chastel s’estoit rendu_; et avecques

ce nous avoit mandé que, ou cas que nous ne pourrions lever le

dit siege, que nous allissions en la compagnie de monseigneur le

duc de Bretagne pour combattre les Anglois qui se sont partis

de Chastieau Gontier....» Nous voyons par un autre mandement,

daté de la Suze-sur-Sarthe, le 8 septembre, que le seigneur de

Craon donna la chasse à ces Anglais qui, après leur départ de

Château-Gontier, avaient pénétré en Bretagne et les poursuivit

jusqu’à Saint-Sauveur-le-Vicomte. Dom Morice, _Preuves de l’hist.

de Bretagne_, 1, 1632 à 1634.

[225] Froissart, en appelant ce chevalier Jean _Blondeau_,

peut-être pour _Belonneau_, diminutif poitevin et angevin de

Belon, a posé une énigme qui est restée jusqu’à présent insoluble

pour tous les historiens du Poitou. Un de ces heureux hasards

qui consolent l’érudit de l’aridité de ses recherches, nous a

mis en mesure de deviner cette énigme. Le traître qui livra pour

de l’argent la Roche-sur-Yon aux Anglais, s’appelait en réalité

Jean Belon, et il était originaire de l’Anjou, peut-être même

d’Angers, où il avait une maison au tertre Saint-Laurent. Par

acte daté de Jumiéges, le 24 août 1369, Charles V confisqua cette

maison et la donna à un clerc, nommé Jean de la Barre, «comme

Jehan Belon, chevalier, n’a gaires capitaine du chastel de la

Roche sur Yon, ait vendu et delivré faussement auz ennemis et de

nostre royaume le dit chastel, et ait tenu et encore tiengne la

partie de noz dis ennemis contre nous et nostre dit royaume.»

_Arch. Nat._, JJ 100, nº 298, fº 87 vº.--Le 12 janvier suivant,

Jean Belon était prisonnier à Angers, et Charles V chargea,

par un mandement rendu à cette date, Pierre d’Avoir, seigneur

de Châteaufromont, chevalier, l’un de ses chambellans et des

chambellans du duc d’Anjou, de faire assigner sur les biens

confisqués du dit Jean, 200 livres de terre ou de rente à son amé

huissier d’armes Guyot Mauvoisin, «comme nous aions entendu que

Jehan Belon, chevalier, garde n’a gaires et capitaine de la tour

ou chastel et de la ville de la Roche sur Yon, laquelle nostre

très chier frère le duc d’Anjou li avoit bailliée, confians de

sa loyalté et preudommie, a yceulx chastel et ville bailliez et

livrez à noz ennemis, pour prouffit qu’il en a receu d’eulz, pour

laquelle chose a esté prins et amené prisonnier à Angers et y est

encore detenus, et pour ce, s’il est ainsy, ait commis crime de

lèse majesté et trahison envers nous.» JJ 102, nº 4.--Un Gascon,

nommé Philippot Loubat, qui commandait la garnison anglaise de

Talmont (Vendée, arr. les Sables), avait pris sans doute une

part importante à la reddition de la Roche-sur-Yon, car James

d’Audeley lui fit payer, à cette occasion, 100 livres dans les

premiers jours d’août 1369 (voyez la note suivante). L’assertion

du chroniqueur, relative à l’exécution de Jean Belon, est aussi

confirmée par l’article de compte suivant: «Des hoirs feu Pierre

Guedon, par composicion à eulx faite par Jehan Chaperon, escuier,

de la voulenté de monseigneur le duc, pour pluseurs biens prins

par le dit feu Pierre sur et des biens feu messire _Jehan Belon,

chevalier, en soy enfuyant de la Roche sur Yon, qui par ses

demerites fut après executé_, lesquiex biens ainsi prins par le

dit Pierre furent estimez à la somme de VII{xx} frans. Pour ce

par la main de Jehan Chapperon, escuier, cappitaine de Diex Aye,

le XXe jour de mars MCCCLXXV.» _Arch. Nat._, KK 242, fº 4 vº. Cf.

fº 19.

Mort de James d’Audeley, sénéchal du Poitou[226], à Fontenay-le-Comte;

funérailles de ce chevalier à Poitiers. Jean Chandos, connétable

d’Aquitaine, est nommé sénéchal du Poitou[227] en remplacement

de James d’Audeley et fixe sa résidence à Poitiers.--Le vicomte

de Rochechouart, emprisonné, puis mis en liberté par le prince

d’Aquitaine, se rend à Paris où il prête serment de fidélité au roi

de France; il met le breton Thibaud du Pont en sa forteresse et fait

défier le prince. P. 163, 164, 372, 373.

[226] Il est établi par des actes authentiques que Thomas Percy

était déjà sénéchal du Poitou, le samedi 3 mars 1369 (_Bibl.

Nat._, fonds latin, nº 17147, fº 113 vº), et Jean Harpedenne,

sénéchal de Saintonge, le 27 novembre de la même année (B.

Fillon, _Jean Chandos_, Fontenay, 1856, p. 30, 31); et l’on voit

par un autre acte que ces deux chevaliers remplissaient encore

les mêmes fonctions le 25 septembre 1371 (Fillon, _Ibid._, p.

33, 34). Il est vrai, comme nous le dirons tout à l’heure, que

Jean Chandos fut incontestablement sénéchal du Poitou pendant

la seconde moitié de 1369; mais, sauf cette interruption, les

actes de la première moitié de cette année, et aussi de la fin

de 1370, nous montrent Thomas Percy investi de ces fonctions.

Thomas est mentionné comme sénéchal du Poitou lorsqu’il assiste,

à Poitiers, vers le milieu du mois de novembre 1370, en compagnie

de Nicol Dagworth, de Guichard d’Angle et du sire de Parthenay, à

un duel qui se livre dans cette ville entre le bour de Caumont et

le breton Yves de Launay, de Plounévez-Lochrist en Léon (_Bibl.

Nat._, fonds latin, nº 5381, t. II, fº 56). Froissart s’est

trompé par conséquent en prêtant à James d’Audeley, en 1369,

le titre de sénéchal du Poitou. Après avoir fait appel, pour

éclairer et rectifier sur ce point le récit de Froissart, aux

érudits qui ont étudié le plus à fond les sources de l’histoire

du Poitou, nous avons trouvé, sans le chercher, un acte

authentique qui donne la solution du problème. L’acte dont il

s’agit est une quittance, _en date du 7 août 1369_, par laquelle

Philippot Loubat, capitaine de Talmont, reconnaît avoir reçu de

Regnaut de Vivonne, 100 livres à lui octroyées pour le fait de

la Roche-sur-Yon, «par le commandement de _James d’Audelee_,

seigneur d’Oleron, _lieutenant en Poitou et Limousin de

monseigneur le prince d’Aquitaine et de Galles_.» _Bibl. Nat._,

fonds Doat, 197, fº 51.--D’après James, auteur d’une histoire du

Prince Noir, qui a adopté une opinion déjà exprimée par le savant

généalogiste Dugdale, Froissart se serait trompé grossièrement en

rapportant à l’année 1369 la mort de James ou Jacques d’Audeley.

Ce chevalier aurait simplement quitté le Poitou à cette date,

pour retourner en Angleterre, où Édouard III l’aurait fait comte

d’Audeley l’année suivante, et il ne serait mort que le 1er avril

1386. Quoique Froissart, après la mort de Philippa de Hainaut sa

bienfaitrice et son retour sur le continent, en 1369, n’ait plus

entretenu de relations directes et suivies avec la chevalerie

anglaise, le James ou Jacques d’Audeley, mort en 1386, qui

institua son légataire un de ses oncles et laissa un héritier,

âgé de seize ans seulement, ne serait-il pas le fils de celui

dont parle le chroniqueur, et qui fut remplacé, comme chevalier

de la Jarretière, par Thomas de Grantson, mort lui-même en 1376?

Suivant M. l’abbé Auber, à qui nous sommes redevables d’une

monographie consacrée à la cathédrale de Poitiers, le tombeau de

James d’Audeley, qui ornait cette cathédrale, aurait été détruit

par les protestants en 1562.

[227] Dans un mandement de Jean Harpedenne, chevalier, sénéchal

de Saintonge, châtelain et capitaine de Fontenay-le-Comte, _daté

de Niort, le 27 novembre 1369_, Jean Chandos est mentionné

comme «connestable d’Acquytayne et _seneschal de Poitou_.»

Fillon, _Jean Chandos_, p. 30, 31.--Chandos avait dû quitter

Montauban avant le 15 juin 1369, date de la soumission de cette

ville au duc d’Anjou (_Arch. Nat._, JJ 100, nºs 500, 811). D’un

autre côté, c’est après la prise de la Roche-Posay par Jean

de Kerlouet, c’est-à-dire vers le mois de juillet de cette

année, que les Français commencèrent à menacer sérieusement les

frontières du Poitou, et que le prince d’Aquitaine dut éprouver

le besoin de leur opposer dans cette région le plus renommé

de ses capitaines. On est ainsi amené à placer, avec assez de

vraisemblance, l’arrivée de Jean Chandos à Poitiers, et sa

nomination comme sénéchal du Poitou, vers le milieu de 1369. Le

1er octobre de cette année, Édouard III confia au célèbre homme

de guerre la garde des châteaux de Melle, de Chizé (Deux-Sèvres,

arr. Melle, c. Brioux) et de Civray (Carte, _Rôles gascons_, p.

157). Dès le 3 août précédent, Charles V, qui se trouvait alors

à Rouen, avait confisqué le fief le Roi, sis à Corbon (Calvados,

arr. Pont-l’Évêque, c. Cambremer), dans la vicomté du Neubourg

et le bailliage de Beaumont-en-Auge, que tenait de lui Chandos,

«nostre ennemi et rebelle,» et l’avait donné à Regnault, seigneur

de Maulevrier et d’Avoir (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 248). Le mois

suivant, par acte passé à l’abbaye de Sainte-Catherine-lez-Rouen,

le roi de France avait aussi confisqué la terre de Romilly, lez

le Pont-Saint-Pierre (auj. Romilly-sur-Andelle, Eure, arr. les

Andelys, c. Écouis), ainsi qu’une rente de 70 livres tournois

sur les paroisses de Cressenville et de Crestot, appartenant à

«Jehan de Chandos, chevalier anglois, nostre ennemi et rebelle,»

et en avait disposé en faveur d’Aude Martel, sa commère, dame

de «Presegny» et châtelaine de son château du Pont-de-l’Arche,

veuve de Jean de Giencourt, chevalier, et mère de feu Charles de

Giencourt, son filleul (JJ 100, nº 205).

Incursions des deux maréchaux du duc de Lancastre au delà de Guines

et de la rivière d’Oske[228], vers l’abbaye de Licques[229], vers

Boulogne, vers la cité de Thérouanne défendue par le comte Gui de

Saint-Pol et son fils Waleran.--Les nouvelles en viennent au roi de

France, qui se tient alors à Rouen, au moment où le duc de Bourgogne

est sur le point de s’embarquer et de faire voile pour l’Angleterre

en compagnie de trois mille chevaliers. Force est de renoncer à ce

projet pour marcher à la rencontre du duc de Lancastre. De Rouen, le

duc de Bourgogne se dirige vers la Picardie, passe la Somme au pont

d’Abbeville et vient, par Montreuil-sur-Mer, Hesdin et Saint-Pol, se

loger sur la hauteur de Tournehem[230] en face du duc de Lancastre

qu’il trouve campé dans la vallée où les Anglais se sont fortifiés de

haies, de fossés et de palissades et où Robert de Namur est accouru les

rejoindre. Malgré une supériorité numérique de sept contre un, le duc

de Bourgogne reste simplement sur la défensive, car il lui est enjoint

de ne point engager de combat sans l’ordre exprès du roi son frère, et

il reçoit tous les jours de Gand des messages du comte de Flandre son

beau-père qui lui recommandent la même réserve. P. 164 à 167, 373 à 375.

[228] Froissart semble désigner ici la rivière, dite d’Hem

ou de Hem, qui, après avoir passé à Audrehem, à Tournehem, à

Nordausque, se sépare en deux bras, dont l’un se jette dans l’Aa,

près de Holque, et dont l’autre va alimenter le canal de Calais à

Saint-Omer.

[229] Pas-de-Calais, arr. Boulogne, c. Guines. Abbaye de

Prémontrés, au diocèse de Saint-Omer, fondée au XIIe siècle,

reconstruite en partie en 1783, détruite en 1794.

[230] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Ardres, sur le Hem,

à 121 mètres d’altitude. Le duc de Bourgogne vint camper à

Tournehem, le 23 août 1369, en face des Anglais, logés entre

Guines et Ardres, à une petite lieue des Français. _Gr.

Chroniques_, VI, 318.

Jean Chandos, qui se tient à Poitiers, invite le comte de Pembroke,

capitaine de Mortagne[231] où il a sous ses ordres une garnison de deux

cents lances, à faire avec lui une chevauchée en Anjou et Touraine.

Le comte refuse de se rendre à cette invitation dans la crainte qu’on

n’attribue au sénéchal du Poitou tout l’honneur des succès qu’ils

pourraient remporter. Chandos, à la tête de trois cents lances et de

deux cents archers, n’en porte pas moins le ravage en Anjou, notamment

dans le Loudunois[232], et, s’avançant sur les confins de l’Anjou et

de la Touraine, remonte la vallée de la Creuse. Il fait ensuite une

pointe dans la vicomté de Rochechouart et essaye sans succès d’emporter

la ville de ce nom défendue par une garnison bretonne dont Thibaud du

Pont[233] est le capitaine. De retour à Chauvigny et apprenant que

Louis de Sancerre est à la Haye, en Touraine, il invite une seconde

fois le comte de Pembroke à le venir rejoindre pour marcher contre les

Français et lui donne rendez-vous à Châtellerault; il reçoit un nouveau

refus et rentre à Poitiers. P. 167 à 170, 375, 376.

[231] Tous les éditeurs de Froissart, et tout récemment encore

M. Kervyn de Lettenhove (_Œuvres de Froissart_, XXV, 114,

115, au mot _Mortagne-sur-Mer_), ont pensé qu’il s’agit ici

de Mortagne-sur-Gironde, Charente-Inférieure, arr. Saintes.

Il est vrai que le chroniqueur de Valenciennes, plus familier

avec les noms de lieu des bords de la Gironde, fleuve où il

avait sans doute navigué lorsqu’il était venu d’Angleterre à

Bordeaux, qu’avec ceux du Poitou, place par erreur «sur mer,»

le Mortagne dont le comte de Pembroke était capitaine. Mais

outre que le jeune comte, qui ne cherchait que l’occasion de

faire des chevauchées et de hautes emprises contre l’ennemi,

avait dû choisir pour cela un poste d’honneur, situé à l’extrême

frontière, au lieu d’aller tenir garnison au cœur même des

possessions anglaises, tout le contexte où l’on nous montre Jean

de Hastings guerroyant sans cesse sur les confins de l’Anjou et

de la Touraine, donne lieu de croire que la forteresse, dont le

gendre d’Édouard III avait fait son quartier général, dans cette

campagne en Poitou, est le Mortagne situé à la limite de cette

province et de l’Anjou (auj. Mortagne-sur-Sèvre, Vendée, arr. la

Roche-sur-Yon). Il est certain, d’ailleurs, que cette importante

forteresse appartenait dès lors aux Anglais; et ce fut même, avec

Lusignan et Gençay, l’une des trois places poitevines qui seules

résistèrent à du Guesclin et n’étaient pas encore redevenues

françaises à la fin de 1372 (_Gr. Chron._, VI, 337). Aussi

lorsque Froissart raconte le siége de ce Mortagne par Clisson, en

1373, il continue de l’appeler «Mortagne _sur mer_.» V. Froissart

de Buchon, éd. du Panthéon, I, 660.

[232] Le 4 février 1367 (n. st.), Charles V avait donné à son

frère Louis, duc d’Anjou et comte du Maine, les château et

châtellenie de Loudun en dédommagement des château et châtellenie

de Champtoceaux (Maine-et-Loire, arr. Cholet), cédés au duc de

Bretagne, en exécution d’un des articles du traité de Guérande.

_Arch. Nat._, J 375, nº 1.

[233] Le 4 septembre 1371, Thibaud du Pont était encore capitaine

de Rochechouart, et Charles V fit payer 40 francs d’or à Jean du

Rocher, «écuyer de Bretagne», que Thibaud avait envoyé vers le

roi de France. Dom Morice, _Preuves de l’histoire de Bretagne_,

I, 1603.

Le comte de Pembroke, aussitôt après la chevauchée de Chandos, va à son

tour porter le ravage dans la vicomté de Rochechouart et le Loudunois.

Louis de Sancerre[234], parti de nuit de la forteresse française de la

Roche-Posay en compagnie de Jean de Beuil[235], de Jean de Vienne, de

Guillaume des Bordes, de Louis de Saint-Julien et du breton Kerlouet,

tombe à l’improviste sur les Anglais au moment où ils sont occupés

à se loger en un village appelé Purnon[236]; il en tue plus de cent

et force les autres à chercher un refuge dans une forte maison de

Templiers dépourvue de fossés et entourée seulement de murs en pierre.

Les Français livrent un premier assaut que les Anglais parviennent à

repousser et que la tombée de la nuit vient interrompre. P. 170 à 174,

376 à 379.

[234] Dans une donation faite le 16 juillet 1369 à Plotart de

Cluis, seigneur de Briantes (Indre, arr. et c. la Châtre), des

biens confisqués de Jean de Pommiers, chevalier rebelle, il est

fait mention du «chastel de Flach et d’un aultre sien chastel

(_sien_ se rapporte à Plotart de Cluis), appellé Sodun sur Creuse

(auj. Issoudun, Creuse, arr. Aubusson, c. Chénérailles), _remis

en la main de nostre mareschal de Sancerre_, pour le faire garder

de par nous.» JJ 100, nº 525; cf. nºs 107 et 108.--De cette pièce

et d’une foule d’autres dont l’indication serait trop longue, on

peut conclure qu’en 1369, Louis de Sancerre, maréchal de France,

fut surtout chargé de tenir tête aux Anglais sur les confins du

Berry, de la Marche et du Poitou.

[235] Pendant tout le cours de cette campagne, Jean, sire de

Beuil, nous apparaît dans les actes comme préposé surtout à la

défense d’Angers et de la frontière d’Anjou (JJ 100, nº 526;

JJ 102, nº 135); mais, de même que Jean Chandos, sénéchal du

Poitou, lorsqu’il voulait entreprendre une expédition, faisait

appel au comte de Pembroke, capitaine de Mortagne-sur-Sèvre, de

même Jean de Kerlouet, capitaine français de la Roche-Posay,

projetant un coup de main contre l’ennemi, associait pour la

circonstance les forces dont il pouvait disposer à celles de

Louis de Sancerre, qui dirigeait les opérations sur la marche de

Berry, et à celles de Jean, sire de Beuil, qui remplissait le

même rôle sur la marche d’Anjou.

[236] Auj. hameau de la commune de Verrue, Vienne, arr. Loudun,

c. Monts-sur-Guesnes. D’après Froissart, la localité qu’il

appelle «Puirenon» devait se trouver sur les confins de l’Anjou

(le Loudunois avait été cédé au duc d’Anjou par Charles V) et

du Poitou, et à sept lieues de Poitiers (p. 377, 382). Purnon

répond à peu près à ces conditions; mais, quoique M. Kervyn de

Lettenhove (_Œuvres de Froissart_, VII, 542) affirme, j’ignore

sur quelle autorité, que l’hôtel des Templiers de Purnon a

fait place à un prieuré de Saint-Augustin maintenant détruit,

mes savants confrères, MM. Redet et Richard, m’écrivent que

Purnon, ancien prieuré de l’ordre de Saint-Augustin, dépendant

de l’abbaye de Fontaine-le-Comte près Poitiers et fief relevant

de la baronnie de Mirebeau, n’a jamais appartenu à l’ordre

du Temple. En 1350, Briant de Montjehan en était seigneur.

La commanderie du Temple la plus rapprochée de Purnon est

Montgauguier (Vienne, arr. Poitiers, c. Mirebeau), dont les

bâtiments subsistent encore _dans un lieu bien sec_. L’auteur

d’une étude récente sur la baronnie de Mirebeau, M. de Fouchier

(_Mém. de la Société des Antiquaires de l’Ouest_, année 1877),

appelé à se prononcer sur ce point, incline à penser qu’il ne

s’agit pas d’une localité poitevine, mais bien d’un château

situé plus au sud vers le Limousin. C’est aussi l’opinion de

l’érudit M. Mannier, si profondément versé dans l’histoire

des commanderies: il identifie le «Puirenon» de Froissart

avec Puydenut, dont le nom s’écrivait au moyen âge Puydenou,

et pouvait se lire Puydenon. Puydenut était, en 1369, une

ancienne commanderie de Templiers, devenue une commanderie de

Saint-Jean-de-Jérusalem au grand prieuré d’Auvergne (aujourd’hui

hameau de la commune de Lavignac, Haute-Vienne, arr Saint-Yrieix,

c. Chalus).

Vers minuit, le comte de Pembroke envoie un de ses écuyers à Poitiers

demander du secours à Jean Chandos.--Le lendemain matin, les Français

livrent un second assaut qui dure depuis l’aube du jour jusqu’à prime

(six heures du matin). P. 174 à 176, 379 à 381.

Entre prime et tierce (neuf heures du matin) et au plus fort de

l’assaut, le comte de Pembroke dépêche vers Jean Chandos un second

écuyer auquel il donne un anneau d’or qu’il a au doigt pour se faire

plus sûrement reconnaître. Le premier écuyer, qui était parti de Purnon

à minuit, s’égare en chemin et n’arrive à Poitiers que vers tierce au

moment où le sénéchal du Poitou se dispose à entendre la messe. Jean

Chandos, qui a sur le cœur le mauvais vouloir et les refus antérieurs

du comte de Pembroke, répond que le secours qu’on lui demande

n’arrivera pas en temps utile et entend toute sa messe. Au moment où il

va se mettre à table, arrive le second messager. Il lui fait d’abord la

même réponse qu’au premier et commence à prendre son repas. Entre le

premier et le second service, il réfléchit que le comte de Pembroke a

épousé la fille du roi d’Angleterre et qu’il a pour compagnon d’armes

le comte de Cambridge, le propre fils de son seigneur et maître; il se

décide alors à lui porter secours. Il se lève, s’arme, monte en selle

et sans même attendre que tous ses gens soient prêts, s’élance de toute

la vitesse de son cheval sur la route de Purnon. P. 170 à 179, 381 à

383.

Vers midi, les Français qui tiennent le comte de Pembroke assiégé dans

la forte maison de Purnon, sont informés que Jean Chandos s’avance à

la tête de deux cents lances. Épuisés par les assauts qu’ils viennent

de livrer, ils n’osent attendre l’attaque de troupes fraîches et se

retirent à la Roche-Posay avec leur butin et leurs prisonniers. A peine

débloqué, le comte de Pembroke va au-devant de Jean Chandos qu’il

rencontre à une lieue de Purnon; puis ces deux capitaines se séparent

et retournent, le premier à Mortagne, le second à Poitiers. P. 179 à

181, 383, 384.

Mort de la reine d’Angleterre[237], au château de Windsor, la veille de

la fête de Notre-Dame, 14 août 1369; dernières volontés et dernières

paroles de la bonne reine. P. 181 à 183, 384, 385.

[237] Philippa ou Philippe de Hainaut, la protectrice dévouée de

Froissart, son compatriote, qu’elle avait attaché à sa personne,

mourut le 15 août 1369. C’est seulement dans la première

rédaction de ses Chroniques (p. 181 à 183), il importe de le

faire remarquer, que l’ancien clerc de la bonne reine s’est

étendu avec complaisance et une émotion communicative sur les

qualités de sa bienfaitrice.

Pendant que les ducs de Bourgogne et de Lancastre sont campés en face

l’un de l’autre à Tournehem, trois cents chevaliers du Vermandois et

de l’Artois viennent un matin, au point du jour, pour réveiller les

Anglais dans leur camp; ils sont repoussés par Robert de Namur, le

seigneur de Spontin[238] et Henri de Senzeilles[239]. Un chevalier du

Vermandois, nommé Roger de Cologne, est tué dans cette escarmouche.

P. 183 à 185, 375, 386.

[238] Guillaume, seigneur de Spontin (auj. Belgique, prov. Namur,

arr. Dinant, c. Ciney), choisi en 1367 comme l’un des exécuteurs

testamentaires de Robert de Namur, mort le 7 avril 1385.

[239] Belgique, prov. Namur, arr. et c. Philippeville.

Le duc de Bourgogne, honteux de rester depuis plusieurs jours avec une

armée de quatre mille chevaliers devant une poignée d’ennemis sans leur

offrir le combat, décampe vers minuit de Tournehem[240], à l’insu des

Anglais. P. 185 à 188, 386.

[240] Le duc de Bourgogne leva son camp de Tournehem et reprit le

chemin de Hesdin, le mercredi 2 septembre 1369 (_Gr. Chron._, VI,

319). En mai 1381, on fit grâce à un écuyer, nommé Guiot d’Arcy,

qui, environ douze ans auparavant «que le duc de Bourgogne fist

son mandement pour aller à Tournehem et au retour qu’il firent,»

avait volé à Condé chez son hôte, en complicité avec un autre

écuyer, appelé Jean de Maligny, un cheval valant 50 francs,

sous prétexte de se dédommager de la perte d’un bassinet qu’ils

n’avaient pu retrouver. _Arch. Nat._, JJ 119, nº 54.

Tandis que le duc de Bourgogne se dirige vers Saint-Omer, le duc de

Lancastre, de son côté, reprend le chemin de Calais[241]. La semaine

même de ce départ de Tournehem des deux armées française et anglaise,

le comte de Pembroke, Hugh de Calverly, Louis de Harcourt et les

seigneurs poitevins du parti anglais font une chevauchée en Anjou; ils

assiégent sans succès Saumur défendu par Robert de Sancerre[242]; mais

ils prennent et fortifient les Ponts-de-Cé[243] ainsi que l’abbaye de

Saint-Maur-sur-Loire[244]. En revanche, un moine de Saint-Savin[245],

abbaye[246] située à sept lieues de Poitiers, livre en haine de son

abbé[247] cette abbaye à Louis de Saint-Julien et à Kerlouet qui sont à

la tête des forces françaises dans cette région. P. 188 à 191, 386, 387.

[241] D’après la version beaucoup plus vraisemblable des _Grandes

Chroniques_, Jean, duc de Lancastre, loin de retourner à Calais

après le départ du duc de Bourgogne, continua sa marche en avant

et entra en Picardie (_Gr. Chron._, VI, 319).

[242] Robert de Sancerre, troisième fils de Louis I, comte de

Sancerre, tué à Crécy, et de Béatrix de Roucy, était le frère

cadet de Jean III, comte de Sancerre et de Louis de Sancerre,

institué maréchal de France le 20 juin 1368. Le frère aîné de

Louis et de Robert, que Froissart oublie de mentionner, joua,

comme les deux cadets, un rôle actif et même dirigeant dans la

guerre du «border» poitevin en 1369. Jean III, comte de Sancerre,

avait épousé Marguerite de Mermande, fille unique du seigneur

du dit lieu (auj. Marmande, hameau de Vellèche, Vienne, arr.

Châtellerault, c. Leigné-sur-Usseau) et de Faye-la-Vineuse

(Indre-et-Loire, arr. Loches, c. Richelieu). Au mois d’octobre

1369, Charles V donna au comte, son amé cousin, des biens situés

sur les confins du Poitou et de la Touraine et confisqués sur

un certain nombre de rebelles (Guillaume du Plessis, Pierre de

la Broche, chevaliers, la Thomasse, veuve de feu Imbert Gui,

chevalier, etc.), pour dédommager le dit comte de ce que les gens

des Grandes Compagnies avaient occupé l’année précédente pendant

quatre mois son château de Faye-la-Vineuse, et pour l’aider à

tenir en bon état de défense plusieurs beaux et notables forts

qu’il possédait ès parties d’Anjou et de Touraine, les uns à une

lieue, les autres à une demi-lieue, d’autres enfin à un quart de

lieue des frontières du Poitou occupées par les Anglais (_Arch.

Nat._, JJ 100, nº 297). A la même date, comme nous l’avons vu,

Jean, III du nom, sire de Beuil, tenait tête aux Anglais sur les

confins de l’Anjou et du Poitou, et c’est alors que se noua entre

les représentants des deux familles cette intimité qui aboutit,

un demi-siècle plus tard, au mariage de Jean, IV du nom, sire

de Beuil, avec Marguerite de Sancerre, et par suite, en 1441,

à l’adjudication du comté de Sancerre à Jean, V du nom, sire

de Beuil, amiral de France, le célèbre auteur du _Jouvencel_

(Anselme, VII, 848 à 850).

[243] Maine-et-Loire, arr. Angers, à 5 kil. au sud de cette

ville. Les Ponts-de-Cé, sorte de faubourg d’Angers, situés au

milieu de la Loire, sur trois îles, que relie une série de ponts,

se composent d’une rue de plus de 3 kil. de long, traversant le

canal de l’Authion et trois larges bras de la Loire. Un château

bâti sur un tertre au bout du premier pont, quand on vient de la

rive droite du fleuve, entre l’île Saint-Aubin et l’île Forte,

commandait le passage de la Loire, ainsi que la route qui met la

rive gauche de ce fleuve en communication avec la rive droite

et avec Angers. Le château, dont les Anglais s’emparèrent en

1369, avait été reconstruit en 1206 par Guillaume des Roches,

sur les ruines d’une forteresse plus ancienne, rasée par

Philippe-Auguste; sous sa forme actuelle, ce château ne remonte

guère qu’à 1438. Maîtres du cours de la Mayenne par l’occupation

du Lion-d’Angers et du cours de la Loire par la prise des

Ponts-de-Cé, les chefs des Compagnies anglaises tinrent, pendant

un moment, la capitale de l’Anjou enserrée au nord et au midi.

L’occupation du Lion-d’Angers fut assez courte, mais celle des

Ponts-de-Cé dura jusqu’à la victoire remportée par du Guesclin

à Pontvallain, c’est-à-dire jusque vers la fin de 1370. On

conserve aux Archives Nationales un registre provenant de la

Chambre des comptes d’Anjou (coté P 1336), qui est tout entier

relatif aux Ponts-de-Cé, et nous donne la statistique de cette

localité, si importante au point de vue stratégique, vers la fin

du quatorzième siècle.

[244] Abbaye de Bénédictins, au diocèse d’Angers, fondée vers

543 par saint Maur, disciple de saint Benoît. Les ruines de

cette abbaye, convertie en ferme, se voient encore sur la rive

gauche de la Loire, à Saint-Georges-le-Thoureil (Maine-et-Loire,

arr. Saumur, c. Gennes), à 28 kil. au sud-est d’Angers et à 21

kil. au nord-ouest de Saumur. D’après une inscription en lettres

gothiques, encastrée encore aujourd’hui dans le pilier qui sépare

les deux nefs de la petite église Saint-Martin remontant au

treizième siècle, l’abbaye de Saint-Maur aurait été occupée dès

1355 par Jean Cressewell et Hugh de Calverly:

L’an MIII{c} LV fu ceans

Des Angloys le logeis

Crissouale et Carvallay.

C’est le prieuré de Trèves-Cunault, situé également sur la

rive gauche de la Loire, un peu au sud-est de l’abbaye de

Saint-Maur, qui fut occupé vers cette époque et fortifié par les

Compagnies anglo-gasconnes (_Cont. G. de Nangiaco_, II, 318).

L’occupation des Ponts-de-Cé et de Saint-Maur par les Anglais

doit remonter aux derniers mois de 1369. Le fameux routier Jean

Cressewell fut probablement mis dès lors à la tête de la garnison

de Saint-Maur dont il était certainement capitaine lorsque

«_l’an_ MCCCLXX, _ou mois de decembre_, monseigneur Bertran de

Guesclin, connestable de France et lieutenant du roy nostre sire,

ordenna certain subside, trespas ou acquit sur les marchandises

montans, descendans et traversans par la rivière de Loire, entre

Candes (Indre-et-Loire, arr. et c. Chinon) et Chastecaux (auj.

Champtoceaux, Maine-et-Loire, arr. Cholet), pour paier certaine

somme promise et accordée à _Jehan Kerssoualle anglois et à

ses compaignons, ennemis du royaume, pour rendre et delivrer

le fort de Saint Mor, sur la dite rivière, qu’ilz tenoient

alors._» _Arch. Nat._, sect. adm., P 1334{1}, fº 38. Cf. _Gallia

Christiana_, XIV, 685; Paul Marchegay, _Archives d’Anjou_,

Angers, 1853, in-8º, t. II, p. 287 à 292; Célestin Port, _Dict.

hist. du dép. de Maine-et-Loire_, aux mots _Ponts-de-Cé_ et

_Saint-Maur_.

[245] Auj. Saint-Savin-sur-Gartempe, Vienne, arr. Montmorillon,

à environ 35 kil. au sud de la Roche-Posay, à 41 kil. à l’est de

Poitiers, à 25 kil. à l’ouest du Blanc.

[246] Abbaye de Bénédictins au diocèse de Poitiers.

[247] Le 4 juin 1370, cet abbé, nommé Jocelin Badereau, adressa

une requête à Charles V au sujet des déprédations commises au

préjudice de son monastère par les gens d’armes qui s’en étaient

emparés, ainsi que par les garnisons bretonnes de la Roche-Posay

et du Blanc. _Gallia Christiana_, II, 1288.

A peine revenu à Calais de la chevauchée de Tournehem, le duc de

Lancastre se remet en campagne; il passe devant Saint-Omer, Thérouanne,

Hesdin, Saint-Pol, Pernes[248], Lucheux[249], Saint-Riquier. Il passe

la Somme au gué de Blanquetaque, entre en Vimeu, puis dans le comté

d’Eu, passe à côté de Dieppe et ne s’arrête que devant Harfleur[250]

où il reste trois jours. Le but de l’expédition est de s’emparer de

cette ville afin d’y brûler la flotte et le matériel naval[251] du roi

de France; mais le comte de Saint-Pol, qui s’est enfermé à temps dans

la forteresse menacée avec une garnison de deux cents lances, déjoue

cette tentative. Dès le quatrième jour, le duc de Lancastre lève le

siége, va ravager la terre du seigneur d’Estouteville[252] et se dirige

vers Oisemont pour repasser la Somme à Blanquetaque. Au moment où les

Anglais longent les murs d’Abbeville, Hue de Châtillon[253], capitaine

de cette ville et maître des arbalétriers de France, fait une sortie

et tombe dans une embuscade entre les mains de Nicolas de Louvain,

sénéchal du Pontieu, qu’il avait lui-même fait prisonnier quelques mois

auparavant et rançonné à dix mille francs. P. 191 à 195, 387 à 389.

[248] Auj. Pernes en Artois, Pas-de-Calais, arr.

Saint-Pol-sur-Ternoise, c. Heuchin. La dame, appelée par

Froissart (p. 192) _madame du Doaire_, est Jeanne de Luxembourg,

veuve de Gui, comte de Saint-Pol, qui avait reçu en douaire le

château et la seigneurie de Pernes.

[249] Somme, arr. et c. Doullens.

[250] Seine-Inférieure, arr. le Havre, c. Montivilliers. Le duc

de Lancastre dut mettre le siége devant Harfleur peu avant le 21

octobre 1369, car, dans un mandement de Charles V en date de ce

jour, on lit ce qui suit: «Nous avons entendu que _noz ennemis se

sont deslogez de devant Harfleu_ et ont entencion d’euls traire

vers la rivière d’Oise pour ycelle passer, s’il pevent.» Delisle,

_Mandements de Charles V_, p. 294.

[251] Il s’agit ici du matériel naval rassemblé en vue de

cette descente dans le pays de Galles d’Owen de Galles pour

laquelle Charles V avait fait tant de sacrifices et qui avorta

si misérablement à la fin de décembre 1369 (_Gr. Chron._, VI,

320 à 322). Philippe d’Alençon, archevêque de Rouen, avait prêté

2000 francs pour cette expédition, et, le 16 janvier 1370 (n.

st.), le roi donna l’ordre de lui rembourser les trois quarts de

cette somme (_Mandements de Charles V_, p. 317). Pour recruter

les équipages de cette flotte improvisée, on fit flèche de tout

bois, et en novembre 1369 un malfaiteur eut sa grâce, «parmi

ce toutes voies qu’il promettroit que _avecques la première

armée des gens d’armes que nous ferons passer en Engleterre_

il iroit souffisamment appareilliez.» _Arch. Nat._, JJ 100, nº

307.--Telle fut la popularité, «la grant mencion de l’armée qui

se fist en la mer par Yvain de Galles», qu’il y eut jusqu’à un

orfèvre de Paris, Andriet le Maître, «qui fist chevance de deux

chevaux, quant Yvain de Galles se mist en la mer, et s’en ala

avec icelui Yvain.» JJ 100, nº 633; JJ 102, nº 131.--Dans un

acte, daté de Paris le 10 mai 1372, où il se reconnaît redevable

envers Charles V d’une somme de 300 000 francs d’or, Owen de

Galles accuse les rois d’Angleterre, «meus de convoitise damnée»,

d’avoir occis ou fait occire quelques-uns de ses _prédécesseurs,

rois de Galles_ (_Arch. Nat._, JJ N, fº 55, nº 27).

[252] Auj. Estouteville-Écalles, Seine-Inférieure, arr. Rouen, c.

Buchy. Tout le tableau de la chevauchée du duc de Lancastre dans

le pays de Caux est retracé dans une lettre de grâce délivrée en

mai 1376 à un certain Guillaume le Cordier qui s’était retiré

avec son père et ses enfants dans le fort de Raimes (un château

ruiné de Ramé, situé à Gomerville, entre Montivilliers et Bolbec,

est marqué sur la carte de Cassini, feuille du Havre, nº 60),

«_en l’an_ MCCCLXIX, _ou moys d’octobre_ ou environ, le duc de

Lancastre et pluseurs autres noz ennemis estanz sur le pais

de Caux.» Moyennant un sauf-conduit acheté de Gautier Hewet,

chevalier anglais, logé près de Raimes, Guillaume le Cordier va

voir si son manoir n’est pas brûlé et s’il n’y aurait pas moyen

d’y rentrer. Le comte de la Marche, dont les gens occupent ce

manoir, refuse de le rendre à Guillaume; il ne consentirait à y

recevoir que la femme de Guillaume, parce qu’elle est enceinte.

Guillaume le Cordier prend le parti de retourner à Raimes à

l’aide d’un nouveau sauf-conduit acheté comme le premier de

Gautier Hewet. Au retour, comme il passe à Étienville, il donne

une somme de 70 francs à Thomas Caon, à la condition que l’hôtel

où ce chevalier anglais est logé et deux autres ne seront pas

brûlés; puis il court au manoir de son père où il trouve des

hommes d’armes allemands à la solde du duc de Lancastre, qui

veulent y mettre le feu; il parvient à les faire renoncer à leur

projet en leur distribuant huit pots de cidre et une douzaine de

blanc pain petit. Il retourne ensuite au hameau d’Etienville où

l’on a brûlé depuis son départ les trois maisons pour le rachat

desquelles il avait payé 70 francs. Il se rend à Bolbec, où il

apprend que le duc de Lancastre se trouve, pour se plaindre à

Thomas Caon, mais là on lui vole son cheval; las d’adresser en

vain des réclamations à Gautier Hewet, logé chez Jean le Bouleur,

homme de fief du comte de Harcourt, il achète au prix de deux

francs une jument aux Anglais pour retourner chez lui. _Arch.

Nat._, JJ 108, nº 382.

[253] Hue ou Hugues de Châtillon, seigneur de Dampierre, de

Sompuis et de Rollencourt, avait succédé dans la charge de grand

maître des arbalétriers de France à Baudouin d’Annequin tué à la

bataille de Cocherel le 16 mai 1364 (Anselme, _Hist. généal._,

VI, 112; VIII, 46 et 47). Le châtelain de Beauvais fut fait

prisonnier en même temps que Hugues de Châtillon (_Gr. Chron._,

VI, 320).

Le duc de Lancastre repasse la Somme à Blanquetaque, suit le chemin

de Rue, de Montreuil-sur-Mer et rentre à Calais vers la Saint-Martin

d’hiver. Là, il donne congé à Robert de Namur, à Waleran de Borne[254]

et à tous les Allemands, puis il retourne en Angleterre. P. 195, 196,

389.

[254] Waleran de Fauquemont, seigneur de Borne, rallié à

Charles V le 19 septembre 1373 moyennant une pension annuelle de

1200 livres (_Arch. Nat._, J 626, nº 115).

La nuit du 30 décembre 1369, Jean Chandos, sénéchal du Poitou, et

Thomas Percy, sénéchal de la Rochelle[255], font une chevauchée pour

reprendre l’abbaye de Saint-Savin dont Louis de Saint-Julien est

capitaine. Ils s’apprêtent à tenter l’escalade de cette forteresse

lorsque, vers minuit, ils entendent sonner du cor: c’est Jean

de Kerlouet qui arrive à Saint-Savin avec quarante lances, pour

prendre part à une expédition en Poitou. Les deux capitaines anglais

s’imaginent que c’est un signal donné par la sentinelle de l’abbaye

qui les a reconnus et retournent en toute hâte à Chauvigny[256].

Thomas Percy prend alors congé de Chandos, traverse la Vienne sur le

pont de Chauvigny et remonte par la rive gauche le cours de cette

rivière. Le 31, au matin, on apprend que Louis de Saint-Julien et

Kerlouet, partis pendant la nuit de Saint-Savin, chevauchent pour

passer la Vienne au pont de Lussac[257] et porter le ravage en Poitou;

Chandos s’élance aussitôt à leur poursuite. Les Français ont une lieue

d’avance, ils arrivent les premiers à Lussac; mais ils trouvent le pont

occupé par Thomas Percy qui se tient de l’autre côté de la rivière et

entreprend de leur en disputer le passage. Ils mettent pied à terre et

se préparent à faire l’assaut du pont, lorsque Jean Chandos qui les

poursuit vient les charger en queue. P. 196 à 202, 389 à 393.

[255] Thomas Percy, sénéchal du Poitou, à la date du 3 mars

1369, avait-il été transféré dans les mêmes fonctions à la

Rochelle vers le milieu de cette année, au moment où il avait

été remplacé par Jean Chandos comme sénéchal du Poitou? La

qualification de sénéchal de la Rochelle, attribuée ici (p.

198) pour la première fois à Thomas, donnerait lieu de le

croire. Thomas Percy ou de Percy, fils puîné de Henri Percy

et de Marie de Lancastre-Plantagenet, fille de Henri, comte

de Lancastre et de Leicester, avait par sa mère du sang royal

dans les veines, puisque le comte de Lancastre, son grand-père,

était le petit-fils de Henri III, roi d’Angleterre. Shakspeare

a immortalisé Thomas Percy et son neveu Henri Percy, surnommé

Hotspur, en les faisant figurer dans ses drames de _Richard II_

et de _Henri IV_.

[256] Vienne, arr. Montmorillon, sur la Vienne, à 24 kil. à l’est

de Poitiers.

[257] Auj. Lussac-les-Châteaux, Vienne, arr. Montmorillon, sur

la Vienne, à 36 kil. au sud-est de Poitiers et à 12 kil. au

sud de Chauvigny. Au moyen âge, quand on remontait le cours de

la Vienne, le premier pont que l’on rencontrait après celui de

Chauvigny était le pont de Lussac.

Jean Chandos est blessé mortellement par un écuyer nommé Jacques

de Saint-Martin[258] et rend le dernier soupir le lendemain à

Mortemer[259]. Toutefois, les Anglais, qui reçoivent un renfort pendant

l’action, restent maîtres du champ de bataille; Louis de Saint-Julien

et Jean de Kerlouet sont faits prisonniers[260]. La mort de Chandos

excite les regrets des Français aussi bien que des Anglais. P. 202 à

207, 393 à 396.

[258] D’après Cuvelier, un archer breton, nommé Alain de

Guigueno, aurait d’abord percé d’une flèche l’armure de Chandos

(Charrière, II, p. 201 et 202, vers 19213 à 19218); et un homme

d’armes, appelé Aimeri, lui aurait ensuite plongé sa lance dans

la poitrine (_Ibid._, p. 204 et 205, vers 19310 à 19315). Le

témoignage si précis de Froissart mérite ici plus de créance que

celui de Cuvelier.

[259] Le combat où Jean Chandos fut blessé mortellement eut

lieu le matin du jour de l’an, mardi 1er janvier 1370 (p. 199

et 391). D’après la première rédaction, Chandos aurait survécu

trois jours (p. 395), et, d’après la seconde, un jour et une nuit

seulement à sa blessure (p. 207). Le chevalier anglais serait

mort par conséquent, suivant la première version, le 3, suivant

la seconde, le 2 janvier 1370. Cuvelier dit que Chandos mourut

à Chauvigny (_Ibid._, p. 206, vers 19377), mais la tradition

constante du pays, d’accord avec Froissart, est que l’illustre

guerrier expira à Mortemer (Vienne, arr. Montmorillon, c.

Lussac), où il fut enterré et où son tombeau existait encore,

dit-on, au commencement de la Restauration, époque où on

l’aurait détruit pour placer un autel latéral (Briquet, _Hist.

de Niort_, II, 68). Jean Bouchet nous a conservé l’épitaphe

suivante, que l’on avait gravée sur ce tombeau, mais qui semble

très-postérieure à la mort de Chandos:

Je Jehan Chandos, des Anglois capitaine,

Fort chevaler, de Poictou seneschal,

Après avoir faict guerre tres lointaine

Au roi françois, tant à pied qu’à cheval,

Et pris Bertrand de Guesquin en un val,

Les Poictevins près Lussac me defirent,

A Mortemer mon corps enterrer firent,

En un cercueil eslevé tout de neuf

L’an mil trois cents soixante et neuf.

Cette date de 1369 se rapporte à l’ancien style d’après lequel

l’année 1369 ne finit qu’à Pâques (14 avril) de l’année 1370

nouveau style. Indépendamment de ce tombeau, un monument fut

élevé à l’endroit même où Chandos avait été frappé mortellement,

à l’extrémité occidentale du pont de Lussac aujourd’hui

détruit, sur le territoire de la paroisse de Civaux (Vienne,

arr. Montmorillon, c. Lussac). Ce monument se composait d’un

entablement soutenu par six colonnes et surmonté d’une bannière

(_Affiches du Poitou_, année 1775).

[260] Par acte daté de Paris le 20 mars 1370 (n. st.), Charles V

donna les biens confisqués de Jacques le Tailleur, rebelle,

sis en la vicomté de Brosse, à Jean du Mesnil, écuyer, «pris

prisonnier par plusieurs fois et _darrainement en la besoigne

de Chandos_ et mis à très excessive raençon montant à sept cens

frans.» _Arch. Nat._, JJ 100, nº 785.--D’après Cuvelier (_Chron.

de B. Duguesclin_, II, 207, vers 19382 à 19386), la ville de

Tours aurait payé aux Anglais la rançon de Jean de Kerlouet fixée

à 3000 francs d’or. Nous aurions voulu contrôler l’assertion du

trouvère picard en compulsant les registres des comptes de cette

ville; malheureusement, le registre correspondant à l’année 1369,

où la dépense dont il s’agit a dû être inscrite, est en déficit

(communication de notre savant confrère M. Delaville le Roulx).

Thomas Percy[261] succède à Jean Chandos dans la charge de sénéchal

du Poitou. Louis de Saint-Julien et Kerlouet, mis à rançon par les

Anglais, retournent en leurs garnisons.--Enguerrand, sire de Coucy,

marié à l’une des filles d’Édouard III, et Amanieu de Pommiers veulent

rester neutres dans la guerre qui vient d’éclater entre les rois de

France et d’Angleterre; le premier se rend en Savoie et en Lombardie,

et le second va en Chypre et au Saint-Sépulcre.--Jean de Bourbon, comte

de la Marche, et le sire de Pierre-Buffière, quoiqu’ils soient venus

habiter Paris, n’en refusent pas moins de renvoyer leur hommage au

prince de Galles; mais deux autres barons du Limousin, Louis, sire de

Malval[262], et Raymond de Mareuil[263], neveu de Louis, embrassent

ouvertement le parti du roi de France.--Caponnet de Chaponval, délivré

de sa prison d’Agen et échangé contre Thomas Banastre pris dans une

escarmouche devant Périgueux, rentre en France. P. 207 à 210, 396 à 398.

[261] D’après M. Fillon (_Jean Chandos_, p. 23, note 1), ce

ne serait pas, comme le dit ici Froissart, Thomas Percy, ce

serait Baudouin de Fréville qui aurait succédé immédiatement à

Jean Chandos; mais il n’est fourni aucune preuve à l’appui de

cette assertion. Comme Thomas Percy était certainement redevenu

sénéchal du Poitou en novembre 1370 (voyez plus haut, p. LXXIV,

note 224), la version du chroniqueur reste très-vraisemblable.

[262] Par acte daté de Paris le 8 juin 1369, frère Gui Moriac,

chevalier de l’hôpital, de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem,

et Guillaume de Lussac, écuyer, déclarèrent adhérer, «de la

partie et commandement de monseigneur Loys de Malevaut, chevalier

du pais de Guienne», à l’appel fait par le comte d’Armagnac

par-devant le roi de France, comme souverain seigneur du duché de

Guyenne, contre le duc de Guyenne. _Arch. Nat._, J 642, nº 16{13}.

[263] L’acte d’adhésion de Raymond de Mareuil est daté de Paris

le vendredi 29 juin 1369, et voici le texte de ce document: «A

tous ceulz qui ces lettres verront, Raymon de Marueil, chevalier

du pais de Guienne, salut. Comme, pour cause de plusieurs griefs

et oppressions à nous faiz par Edwart, le prince de Galles,

duc de Guienne, et ses genz et officiers, indeuement et contre

raison, nous nous soions adhers aus appellacions faites par

le conte d’Armignac et plusieurs autres nobles du dit pais de

Guienne à l’encontre du dit prince par devant le roy de France

nostre souverain seigneur ou sa court de parlement et par ainsi

ayens pris et recongneu, prenons et recongnoissons le dit roy

de France à nostre souverain seigneur, savoir faisons que nous

avons promis et juré, promettons et jurons aus saintes Ewangiles

que à nostre dite adhesion nous ne renoncerons en aucune manière

senz la licence et exprès commandement du roy nostre souverain

seigneur, maiz la poursievrons pardevant lui ou sa dite court

de parlement. Et avecques ce promettons et jurons estre bons,

vrais et loyaulx françoiz et servir le roy nostre dit seigneur

loyaulment en ses guerres et autrement et tenir sa partie contre

le dit prince et tous autres ennemis du roy nostre dit seigneur

de tout nostre povoir; et se nous faisions le contraire, nous

voulons et nous consentons estre tenuz et reputez par devant

tout homme, faux, mauvaiz, parjure et traitre chevalier. En

tesmoing de ce, nous avons fait mettre nostre seel à ces

presentes. Donné à Paris le penultime jour de juing l’an mil

ccc soixante et neuf.» _Arch. Nat._, J 642, nº 16{5}.--Par acte

daté de son château de Monfort le lundi 7 mai 1369, Regnault,

sire de Pons et de Ribérac, vicomte de Turenne et de Carladez,

donna pleins pouvoirs pour prêter la même adhésion à Regnault de

Montferrant, chevalier (J 642, nº 16{8}), lequel la prêta à Paris

le 8 juin suivant (J 642, nº 16{7}). Parmi les autres adhésions

dont les actes nous ont été conservés, les plus importantes à

signaler sont celles de frère Ytier de Peruce, chevalier de

Saint-Jean-de-Jérusalem, commandeur de Belle-Chassagne (Corrèze,

arr. Ussel, c. Sornac), en date du 8 juin (J 642, nº 16{6}), de

Jean de Saint-Chamant, chevalier (J 642, nº 16{12}), de Jean de

Rochefort, chevalier, sire de Chastelvert en Limousin (J 642,

nº 16{3}), enfin de Nicolas de Beaufort, seigneur de Limeuil

(Dordogne, arr. Bergerac, c. Saint-Alvère), en date du 27 mai

1369 (J 642, nº 16{2}).

Par acte daté de Westminster le 15 novembre 1370, Édouard III abolit

tous fouages et aides levés indûment par le prince de Galles et accorde

amnistie pleine et entière à tous les sujets de la principauté qui,

après avoir pris parti pour le roi de France, voudront bien faire leur

soumission[264]. P. 210, 211, 398.

[264] Cette ordonnance ne se trouve pas dans Rymer; elle est

datée du 5 ou du 15 novembre de l’an 44 du règne d’Édouard III,

qui correspond à la fin de 1370, quoique Froissart l’ait

intercalée au milieu du récit des événements du commencement de

cette année. Elle dut être promulguée à l’instigation de Jean,

duc de Lancastre, envoyé par Édouard III, le 1er juillet 1370,

au secours du prince d’Aquitaine avec pleins pouvoirs d’accorder

toute espèce de grâce et de pardon, «ut dicto primogenito nostro

principi ac aliis partium illarum incolis ex adventu tuo letitia

et securitas eo major accrescat.» Delpit, _Documents français_,

p. 129 et 130.--Du reste, le prince d’Aquitaine et de Galles

lui-même, effrayé sans doute des progrès de l’insurrection,

venait d’entrer dans la voie des concessions. Par acte daté

d’Angoulême le 28 janvier 1370, il avait, sur la plainte des

Bordelais, abaissé et remis comme autrefois à 13 sous 4 deniers

par tonneau le droit sur l’entrée des vins élevé depuis cinq

ans à 20 sous et attribué à la Couronne (_Arch. de Bordeaux_,

livre des Bouillons, I, 147 et 148). La lettre adressée par

Édouard III, le 30 décembre 1369, aux seigneurs de Guyenne et

l’ordonnance, en date du 1er janvier suivant, par laquelle ce

prince établit sur le continent une juridiction d’appel, de

suzeraineté et de ressort dont il fixa le siége à Saintes, ces

deux actes visaient également à donner satisfaction aux légitimes

réclamations des vassaux de la principauté d’Aquitaine (Rymer,

III, 883 à 885). Le tableau du produit des fouages a été publié

par M. Delpit (_Documents français en Angleterre_, p. 173 et

174).

Des copies de cet acte sont adressées secrètement à Paris aux

vicomtes de Rochechouart[265], aux seigneurs de Malval[266] et de

Mareuil[267].--Jean de Kerlouet, Guillaume des Bordes et Louis de

Saint-Julien, capitaines de la Roche-Posay, de la Haye en Touraine et

de Saint-Savin pour le roi de France, prennent un matin par escalade

la ville de Châtellerault[268]. Pris à l’improviste et réveillé en

sursaut, Louis de Harcourt n’a que le temps de se sauver en chemise sur

le pont de Châtellerault que ses gens ont fortifié. Depuis lors, des

escarmouches ont lieu tous les jours entre la garnison bretonne de la

ville, dont Kerlouet prend le commandement, et celle du pont. P. 212,

398.

[265] Le 13 mars 1370 (n. st.), Charles V retint à son service le

vicomte de Rochechouart et Regnaut de Dony avec 120 combattants

(Delisle, _Mandements_, p. 332), dont il ordonna de payer les

gages le 11 mai suivant (_Ibid._, p. 348).

[266] Le 12 juillet 1369, Charles V assigna à Louis de Malval, en

récompense de son adhésion à l’appel des barons de Gascogne, 1000

livres de rente à héritage sur le château du Metz-le-Maréchal

(situé à Dordives, Loiret, arr. Montargis, c. Ferrières), à la

condition que Louis rendrait le dit château en échange d’une

donation équivalente en Guyenne, et Raymond de Mareuil se porta

garant de ce dernier engagement (_Arch. Nat._, J 642, nº 16{2}).

[267] Par acte daté de Paris le 12 juillet 1369, le roi de France

donna à Raymond de Mareuil 2000 livres de rente à héritage

assises sur les château et châtellenie de Courtenay (J 642, nº

16{10}), et cette donation fut confirmée le 25 janvier 1370 (n.

st.). Delisle, _Mandements_, p. 320.

[268] La prise de Châtellerault par les Français, fait militaire

dont il faut savoir gré à Froissart d’avoir compris l’importance,

dut avoir lieu dans les premiers jours du mois de juillet 1370,

comme le prouve l’article de compte suivant, emprunté au registre

de la Chambre aux deniers de Jean, duc de Berry (1370-1373): «A

Rougier Piquet, heraut du Baudrin de l’Euse, qui a porté lettres

à mon dit seigneur (Jean, duc de Berry), _faisant mencion que

noz gens avoient pris Chasteleraut que les ennemis tenoient_,

pour don du dit seigneur fait ou dit Rogier pour une fois tant

seulement, par mandement du dit seigneur donné _le_ VIIIe _jour

du dit mois_ (_juillet 1370_); randu à cort: X livres.» _Arch.

Nat._, sect. hist., KK 251, fº 26.

Louis, duc de Bourbon[269], Louis de Sancerre, maréchal de France,

le sire de Beaujeu et les principaux chevaliers du Bourbonnais, du

Beaujolais, du Forez et de l’Auvergne[270], mettent le siége devant

le château de Belleperche occupé par les Compagnies anglaises. Les

assiégés réclament du secours par l’entremise de Jean Devereux,

sénéchal du Limousin, qui tient garnison à la Souterraine[271]. Les

comtes de Cambridge[272] et de Pembroke, après avoir rassemblé à

Limoges quinze cents lances et trois mille soudoyers, accourent en

plein hiver pour faire lever le siége de Belleperche. P. 213 à 216, 398

à 401.

[269] A quelle date Louis, duc de Bourbon, entra-t-il en

campagne pour mettre le siége devant Belleperche? Cette date

nous est fournie par un mandement du 26 septembre 1369 par

lequel Charles V retint à son service le duc de Bourbon avec 300

hommes d’armes, dont 5 chevaliers bannerets et 60 chevaliers

bacheliers, «pour nous servir en nos presentes guerres _ou pays

de Bourbonois_.» _Mandements de Charles V_, p. 290 et 291.

[270] Froissart oublie de mentionner les Bourguignons qui

allèrent renforcer le duc de Bourbon trois mois environ après que

le siége avait été mis devant Belleperche. Le 3 décembre 1369,

le duc Philippe nomma Eudes de Grancey gouverneur de son duché

(dom Plancher, _Hist. de Bourgogne_, III, 32); puis il se rendit

à Paris où il resta jusqu’au 11 février suivant. Le 21 février

1370, Nicolas Corbeton, bailli d’Auxois, fit porter lettres aux

seigneurs de Marigny, Sombernon, Malain, «facens mencion _comment

monseigneur_ (le duc de Bourgogne) _venoit devant Belleperche_

pour combattre à l’aide de Dieu les ennemis qui estoient venuz,

affin que les diz seigneurs alassent par devers li.» _Arch. de la

Côte-d’Or_, fonds de la Chambre des comptes de Bourgogne, reg.

B 2757; _Invent._, I, 304 et 305. Communication du savant M.

Garnier.

[271] Creuse, arr. Guéret, sur les confins du Limousin et de

la Marche. On trouvera de curieux détails sur l’occupation de

la Souterraine par les Anglais dans une lettre de rémission de

juillet 1378 (_Arch. Nat._, JJ 112, nº 345, fº 172 vº) et dans

une autre de juillet 1379 (JJ 115, nº 177).

[272] Edmond ou Aymon, comte de Cambridge, le troisième fils, et

Jean de Hastings, comte de Pembroke, le gendre d’Édouard III.

L’expédition des deux princes anglais, tendant à faire lever le

siége de Belleperche, eut lieu en janvier et février 1370, comme

le prouve un article de compte relatif aux frais de distribution

de vingt paires de lettres adressées par le bailli de Chalon,

en vertu d’un mandement du duc de Bourgogne, aux nobles du dit

bailliage. Ce mandement daté de Paris le 11 février 1370 leur

intimait l’ordre de s’armer incontinent pour aller servir le duc

«sur la Loire, contre Ainmon, fils du roi d’Engleterre, qui, avec

quatre mil combatans, _venoit lever le siege des gens d’armes du

royaulme de France estans devant le fort de Belleperche_.» _Arch.

de la Côte-d’Or_, fonds de la Chambre des comptes de Bourgogne,

reg. B 3572; _Invent._, I, 422.

Les deux comtes font offrir la bataille au duc de Bourbon qui la

refuse. Mécontents de ce refus, ils menacent le duc d’emmener loin de

Belleperche sa mère, la duchesse douairière de Bourbon. P. 216 à 218,

401, 402.

Les Compagnies anglaises évacuent le château de Belleperche, et

leurs capitaines emmènent avec eux la duchesse de Bourbon à «la

Roche-Vauclère[273]», en Limousin; mais le prince de Galles, peu

satisfait de l’arrestation de cette princesse, voudrait à tout prix

l’échanger contre Simon Burleigh. P. 218, 219, 402.

[273] Il est difficile d’admettre, malgré l’analogie du nom, que

Froissart ait voulu désigner la Roque-Valsergue, auj. hameau

de Saint-Saturnin, Aveyron, arr. Millau, c. Campagnac. Cette

importante forteresse n’était pas située en Limousin, comme le

dit Froissart; elle était le chef-lieu d’une des quatre grandes

châtellenies du Rouergue. Les Français l’avaient reprise aux

Anglais dès le commencement du mois de janvier 1369 (voyez plus

haut, p. LXIII, note 196). M. Kervyn place le château de la

Roche-Vauclair sur la rive droite de l’Alagnon, à six lieues

de Saint-Flour, où, d’après ce savant, on en verrait encore

quelques ruines (_Œuvres de Froissart_, XXV, 237). Si cela est,

on s’explique difficilement que ces ruines ne soient marquées ni

sur la carte de Cassini ni même sur celle de l’État-major, et que

le nom ne figure point dans le _Dictionnaire des lieux habités du

Cantal_, publié à Aurillac en 1861 par M. Deribier-du-Chatelet.

Le duc de Bourbon reprend possession de Belleperche[274] et remet ce

château en bon état. Les comtes de Cambridge et de Pembroke retournent,

le premier à Angoulême, le second à Mortagne en Poitou[275], tandis

que les Compagnies parties de Belleperche se répandent en Poitou et

Saintonge où elles portent le ravage.--Au retour de son expédition en

Guyenne, Robert Knolles est à peine rentré dans son château de Derval,

en Bretagne, qu’Édouard III le mande auprès de lui; il s’embarque

aussitôt pour l’Angleterre, débarque à la Roche Saint-Michel[276], en

Cornouailles, et arrive à Windsor. P. 219, 220, 402, 403.

[274] Louis, duc de Bourbon, dut prendre possession de

Belleperche dans les premiers jours de mars 1370, car les hommes

d’armes qui revenaient du siége reçurent leurs gages le 31 de ce

mois (_Bibl. Nat._, fonds Gaignières, t. 772, p. 379, 405).

[275] Nous avons identifié plus haut ce Mortagne avec

Mortagne-sur-Sèvre, mais ce n’est point parce que notre

chroniqueur place cette localité en Poitou. Froissart dit aussi

«Saintes en Poitou» et ne donne en général d’autres limites à

cette province que celles qu’elle avait eues au siècle précédent

sous Alphonse de Poitiers.

[276] Il s’agit ici du rocher de Saint-Michel, situé à

l’extrémité du pays de Cornouailles, et près duquel se trouve une

baie du même nom. Une certaine analogie entre ce site et celui de

notre Mont-Saint-Michel fit fonder en cet endroit un monastère,

au dixième siècle, sorte d’imitation anglaise de la célèbre

abbaye française.

Chroniques de J. Froissart, tome 07/13 · 第 14 / 36 题