_1370, mai._ LE DUC D’ANJOU A PARIS; PRÉPARATIFS DE GUERRE
DES ROIS DE FRANCE ET D’ANGLETERRE.--_1372, du 15 au 22
août._ DÉLIVRANCE DE LA DUCHESSE DOUAIRIÈRE DE BOURBON PRISE
A BELLEPERCHE.--_1371, du 25 au 29 mars._ ENTREVUE DE VERNON;
TRAITÉ DE PAIX ENTRE LES ROIS DE FRANCE ET DE NAVARRE.--_1370,
vers le 15 juillet._ ARRIVÉE DE BERTRAND DU GUESCLIN, RAPPELÉ
D’ESPAGNE, EN LANGUEDOC.--_Du 15 juillet au 15 août._ CAMPAGNE
DU DUC D’ANJOU ET DE DU GUESCLIN EN GUYENNE; OCCUPATION DE
MOISSAC, D’AGEN, DE TONNEINS, DU PORT-SAINTE-MARIE, DE MONTPAZIER
ET D’AIGUILLON; SIÉGE DE BERGERAC ET DE LALINDE PAR LES
FRANÇAIS.--_De la fin de juillet à la mi-septembre._ CHEVAUCHÉE
DE ROBERT KNOLLES A TRAVERS L’ARTOIS, LA PICARDIE ET L’ILE DE
FRANCE.--_Du 16 au 24 août._ LE DUC DE BERRY ET DU GUESCLIN
EN LIMOUSIN; REDDITION DE LIMOGES AU DUC DE BERRY.--_Du 14 au
19 septembre._ SIÉGE, REPRISE ET SAC DE LIMOGES PAR LE PRINCE
DE GALLES.--_24 septembre._ ROBERT KNOLLES DEVANT PARIS.--_2
octobre._ DU GUESCLIN A PARIS; SA NOMINATION A L’OFFICE DE
CONNÉTABLE DE FRANCE (§§ 653 à 668).
Louis, duc d’Anjou, lieutenant en Languedoc, fait un voyage à
Paris[277] où il arrête, de concert avec le roi de France et ses deux
frères, les ducs de Bourgogne et de Berry, le plan de la prochaine
campagne contre les Anglais. Deux corps d’armée devront envahir la
principauté d’Aquitaine, le premier sous les ordres du duc d’Anjou, du
côté de Bergerac et de la Réole, le second, sous la conduite du duc de
Berry, du côté du Limousin et du Quercy. L’objectif de l’expédition
sera Angoulême où ces deux corps d’armée, après avoir opéré leur
jonction, iront assiéger le prince d’Aquitaine. En même temps, on
décide de rappeler d’Espagne Bertrand du Guesclin et de le nommer
connétable de France.
[277] Louis, duc d’Anjou, qui était encore à Toulouse pendant la
première quinzaine d’avril 1370 (_Ordonn._, V, 316 à 314, 586),
dut arriver à Paris dans les premiers jours de mai. Dès le 7
de ce mois, il était dans cette ville où il retint Gontier de
Baigneux, évêque du Mans, comme conseiller de son grand Conseil,
à 8 francs ou 10 florins d’or de gages par jour (_Bibl. Nat._,
Titr. orig., au mot _Baigneux_). Le 11, il rendit visite à Bureau
de la Rivière en sa belle résidence de Croissy, et Charles V
donna une chapelle, à l’occasion de cette visite, à son premier
chambellan (_Mandements de Charles V_, p. 361). C’est pendant le
séjour du duc d’Anjou à Paris que le roi son frère, non content
d’avoir confisqué et réuni à la Couronne, par acte en date du 14
mai, le duché d’Aquitaine (_Ordonn._, VI, 308 à 310), déclara
en outre confisqués, le lendemain 15, tous les biens possédés
par les Anglais en Guyenne (_Arch. Nat._, JJ 104, nº 51). Le
16, Charles V, mettant à exécution, en partie du moins, une
promesse faite au duc d’Anjou six ans auparavant, le 13 avril
1364 (_Chron. de J. Froissart_, VI, LIX, note 225), donna en
viager à Louis le duché de Touraine, à la condition qu’à défaut
d’héritiers mâles ce duché, le comté du Maine et le Loudunois
feraient retour à la Couronne (_Arch. Nat._, J 375, nº 2; P 2294,
fºs 768 et 769). Enfin, le 18 mai, un différend assez grave, qui
s’était élevé entre les ducs de Bourbon et d’Anjou au sujet de la
succession de Regnault de Forez, fut aplani; et le duc d’Anjou se
désista de toutes ses prétentions sur le pays de Forez (P 1334,
nº 110).
A l’entrée du mois de mai[278], Louis, duc d’Anjou, prend congé de
ses frères pour retourner dans son gouvernement; il s’arrête un mois
à Montpellier[279], et se rend ensuite à Toulouse où il rassemble ses
gens d’armes. Le petit Meschin, Ernaudon de Pau, Perrot de Savoie[280],
le bour Camus et les autres chefs des Compagnies françaises n’ont
pas cessé de guerroyer, pendant l’absence du duc, sur les frontières
du Quercy et du Rouergue. Le duc de Berry[281], à Bourges, le duc de
Bourbon, à Moulins[282], le comte Pierre d’Alençon[283] font aussi
des levées de troupes et se préparent à entrer en campagne.--Gui
de Blois[284], de retour d’une croisade en Prusse où il a été fait
chevalier et où il a levé bannière, vient du Hainaut à Paris offrir
ses services au roi de France qui l’envoie rejoindre le corps d’armée
commandé par le duc de Berry. P. 220 à 223, 403 à 405.
[278] Ce n’est pas à l’entrée, c’est au contraire à la fin de mai
1370, que Louis, duc d’Anjou, partit de Paris pour retourner en
Languedoc.
[279] De passage à Roquemaure (Gard, arr. Uzès), le 12 juin, à
Nîmes le 28 du même mois, le duc d’Anjou était à Montpellier le 2
juillet et n’y resta que quelques jours; il arriva à Toulouse le
11 juillet (Vaissete, _Hist. de Languedoc_, IV, 345).
[280] De ces quatre chefs de Compagnies, deux sans aucun doute,
le petit Meschin et Perrot de Savoie, et probablement aussi un
troisième, celui auquel Froissart donne le prénom d’«Ernaudon»,
appelé ailleurs _Boulhomet_ (_Thalamus parvus_, p. 384) ou
_Bosoniet de Pau_ (acte du 1er septembre 1368, aux _Archives
de Vaucluse_), avaient été mis à mort à Toulouse, le 11 mai de
l’année précédente. Voyez plus haut, p. LXVIII, note 210.
[281] On voit par une cédule autographe de Jean le Mercier,
attaché à cette expédition en qualité de trésorier des guerres,
que Charles V avait assigné à son frère Jean, duc de Berry, pour
les frais de cette campagne, 2000 francs en juillet, 2000 francs
en août, et en outre, 1552 francs pour les gages des gens d’armes
de son hôtel pendant les dits deux mois (_Arch. Nat._, KK 251, fº
108). Jean le Mercier était en Berry dès le 7 juin 1370, jour où
le duc Jean lui avait fait présent d’une haquenée. _Ibid._, fº 25
vº.
[282] Jean, duc de Berry, chef de l’expédition, alloua, par
mandement du 27 juillet 1370, 700 livres tournois de gages par
mois à Louis, duc de Bourbon, «tant pour lui que pour les gens
d’armes que le dit devoit amener en ceste chevauchée devant
Limoges». _Ibid._, fºs 23 vº et 24.
[283] Pierre II, comte d’Alençon et du Perche, ne prit aucune
part à la chevauchée de Limoges; il servait alors en Normandie,
où Charles V l’avait nommé, le 16 mars 1370, son lieutenant en
deçà de la rivière de la Seine; le comte d’Alençon licencia ses
gens d’armes à Caen, le 7 septembre suivant. _Arch. Nat._, K 49,
nº 49.
[284] On cherche en vain la montre de Gui de Blois parmi celles
qui furent passées à Châtellerault, le 12 août 1370, «pour cause
de certaine entreprise que mgr le mareschal (de Sancerre) avoit
faite pour le recouvrement de la ville de Limoges». En revanche,
Alard de Barbençon, seigneur de Donstiennes (Belgique, prov.
Hainaut, arr. et c. Thuin, à 19 kil. de Charleroy), dit Happart,
vicomte et gouverneur de Blois, fut un des chevaliers que le
maréchal de Sancerre enrôla pour cette expédition. La Roque,
_Hist. de la maison de Harcourt_, addit. aux preuves, IV, 1568.
Le roi d’Angleterre met sur pied, de son côté, deux corps d’armée. Le
premier doit opérer en Guyenne sous les ordres du duc de Lancastre,
envoyé au secours de ses frères. Le second, sous la conduite de Robert
Knolles[285], doit débarquer à Calais et traverser la France de part
en part.--Par l’entremise d’Eustache d’Auberchicourt, la duchesse
douairière de Bourbon est échangée contre Simon Burleigh[286].--Des
négociations s’ouvrent à Vernon entre les envoyés[287] du roi de
France et du roi de Navarre, qui se tient alors en Normandie; à la
faveur de ces négociations, un traité de paix est conclu entre les
deux rois. Charles le Mauvais renonce à l’alliance d’Édouard III et
promet de le faire défier, aussitôt après son retour en Navarre; il
s’engage, en outre, à laisser ses deux fils, Charles et Pierre, comme
otages entre les mains de Charles V. Il se rend auprès du roi de France
à Rouen, puis à Paris[288], d’où il regagne, en prenant le chemin de
Montpellier et du comté de Foix, son royaume de Navarre[289]. P. 223 à
225, 405 à 408.
[285] L’expédition de Robert Knolles avait été décidée dès la fin
de 1369. Robert devait d’abord débarquer en basse Normandie, et
l’on ne renonça à ce projet que dans la crainte de s’aliéner le
roi de Navarre qui s’y opposa avec énergie pour sauvegarder ses
possessions du Cotentin (Secousse, _Recueil de pièces sur Charles
II, roi de Navarre_, p. 427 et 428). Le but d’Édouard III était
de forcer, par cette diversion, le roi de France à renoncer à
son projet de descente dans le pays de Galles. Personne n’ignore
que cette entreprise, dont les préparatifs se firent au Clos
des Galées de Rouen dans le courant du mois de décembre 1369
(_Bibl. Nat._, Quittances, XVIII, 812, 813, 815, 818), sous la
direction d’Owen de Galles et de Jean Win, dit le Poursuivant
d’Amours, avorta misérablement après avoir coûté plus de 100 000
francs (_Gr. Chron._, VI, 320, 322). Deux mandements du roi
d’Angleterre, relatifs aux préparatifs de l’expédition de
Robert Knolles, sont datés des 6 et 12 mai 1370 (Rymer, III,
890, 892). Le 1er juillet suivant, Robert fut mis à la tête de
l’armée d’invasion; et Alain de Buxhill, Thomas de Grantson,
Jean Bourcher lui furent adjoints comme lieutenants (_Ibid._,
894, 895). Le 10 juillet, ces quatre chefs reçurent le serment
d’obéissance de leurs principaux compagnons d’armes (_Ibid._,
p. 897, 898). Vers le 12 ou le 15 de ce mois, une flotte de
transport, dont Raoul de Ferrières fut nommé amiral, dut
appareiller de Rye et de Winchelsea pour le pays de Caux, mais
elle fut poussée plus au nord par des vents contraires et jeta
l’ancre à Calais (_Ibid._, p. 896, 897; Secousse, _Recueil sur
Charles II_, p. 428).
[286] Froissart a commis ici une des fautes de chronologie les
plus grossières qu’on puisse lui reprocher. Comme M. Chazaud
l’a parfaitement établi (_La chronique du bon duc Loys de
Bourbon_, Paris, 1876, p. 355 et 356), Isabelle de Valois,
duchesse douairière de Bourbon, ne recouvra la liberté qu’au
mois d’août 1372, entre la reddition de la Rochelle (15 août)
et la prise du captal de Buch (22 août). Au moment de sa
délivrance opérée par le duc de Bourbon son fils, Bertrand
du Guesclin et le duc d’Anjou (_Chron. des quatre premiers
Valois_, p. 244), la duchesse était enfermée dans la tour de
Brou (Charente-Inférieure, arr. et c. de Marennes, commune
de Saint-Sornin). Dès le 23 juillet précédent, en vertu d’un
traité conclu avec le duc de Bourbon, Simon Burleigh et Nicolas
Dagworth s’étaient engagés à mettre en liberté la duchesse et à
la ramener à Tours ou à Chinon à la Toussaint suivante (_Arch.
Nat._, P 1358{1}, nº 504; Huillard-Bréholles, _Invent. des titres
de la maison de Bourbon_, I, 565 et 566). Mais on avait prévu et
excepté le cas où, «par force d’armes de la part des François ou
autrement, il avendroit que ma dite dame seroit delivrée». Ce
cas se produisit sans doute, car Simon Burleigh, par acte daté
de Saintes le 24 septembre 1372, reconnut devoir à Louis, duc
de Bourbon, 1000 francs d’or dont le duc avait sans doute fait
l’avance à ce chevalier anglais comme à-compte sur la rançon de
sa mère (_Arch. Nat._, P 1358{2}, nº 567; Huillard-Bréholles,
_Invent._, I, 567).
[287] Ces négociations s’ouvrirent directement entre les rois
de France et de Navarre, à Vernon, du 25 au 29 mars 1371 (_Gr.
Chron._, VI, 329 à 331).
[288] Le roi de Navarre n’alla pas à Rouen, et c’est seulement
le 24 mai 1371 qu’il se rendit à Paris où il passa en fêtes la
dernière semaine de ce mois (_Gr. Chron._, VI, 332).
[289] Charles le Mauvais ne se mit en route pour retourner dans
son royaume de Navarre qu’à la fin de 1371. Le 3 janvier 1372
(n. st.), il était de passage à l’abbaye de Cluny, où il déclara
vouloir être «d’ores en avant frère et filz des ditz religieux
et de la dite abbeye». (_Arch. de Cluny_, layette _Priviléges,
péages et amortissements_, d’après une copie de Lambert de
Barive). Les savants auteurs de l’_Art de vérifier les dates_ (I,
602, 1re col.), par une distraction véritablement incroyable, ont
attribué cet acte à Charles V, qu’ils font voyager en Bourgogne
en janvier 1372, tandis qu’en réalité ce prince était alors à
Paris (Delisle, _Mandements_, p. 430 à 443).
Bertrand du Guesclin reçoit dans la ville de Léon, en Castille, des
lettres et de nombreux messages[290], tant du roi Charles V que du
duc d’Anjou, qui l’invitent à rentrer en France. Le chevalier breton
prend aussitôt congé de don Enrique et va avec tous ses gens rejoindre
à Toulouse le duc d’Anjou.--Dans le même temps, le duc de Lancastre
s’embarque à Southampton et cingle vers Bordeaux; il emmène avec lui
quatre cents hommes d’armes et un égal nombre d’archers. P. 225, 226,
408, 409.
[290] D’après Cuvelier (_Chronique de B. du Guesclin_, II, 130),
du Guesclin aurait été mandé cinq fois par le roi de France:
Car l’istoire dit et pour vrai nous afie
Que Charles li bons rois de France la garnie
L’envoia par cinq fois querre, je vous afie (vers 17115 à 17117).
Bertrand était encore occupé au siége de Tolède lorsqu’il reçut
le premier messager, «un escuier d’onnour bel et puissant»
(_Ibid._, p. 122, vers 16883 à 16946). Il travaillait à faire
rentrer dans le devoir un certain nombre de vassaux révoltés de
son duché de Molina lorsqu’un nouveau message lui fut apporté par
Jean de Berguette:
Là vint un chevalier, où moult ot courtoisie,
Monseigneur de Berguettes ot non... (vers 17125 et 17126).
L’Artésien Jean de Berguette, capitaine de Vatteville (auj.
Vatteville-la-Rue, Seine-Infér., arr. Yvetot, c. Caudebec), fut
en effet avec l’Aragonais François de Périllos, le Comtois Jean
de Rye et le Breton Yvon de Keranbars, l’un des quatre agents
diplomatiques qui prirent part aux négociations avec le roi de
Castille et furent envoyés en Espagne pendant les années 1368 et
1369. Le 8 juin 1369, Jean de Berguette, cher, chambellan du roi
de France, et Yvon de Keranbars, huissier d’armes du dit roi,
étaient présents dans le palais de Tolède lorsque don Enrique,
roi de Castille et de Léon, signa certains articles additionnels
et interprétatifs du traité d’alliance conclu au siége devant
Tolède le 20 novembre de l’année précédente (Hay du Chastelet,
_Hist. de B. du Guesclin_, p. 324). A cette date, il y avait
déjà plusieurs mois que la guerre était rallumée, notamment en
Guyenne ainsi qu’en Picardie, et Charles V put très-bien charger
Jean de Berguette d’inviter le comte de Longueville à rentrer en
France. S’il fallait en croire Cuvelier (_Ibid._, p. 134 à 136),
le cinquième messager (le trouvère ne nomme pas les deux autres),
dépêché auprès de du Guesclin, n’aurait été autre que le plus
ancien compagnon d’armes du chevalier breton, le vieux maréchal
d’Audrehem lui-même:
Li vint le mareschal d’Odrehan le preudon (vers 17212).
Au moment de l’arrivée du maréchal, Bertrand était venu renforcer
Jean et Alain de Beaumont, ses neveux, qui avaient mis le siége
devant Soria; car ce bourg, donné par don Enrique au célèbre
capitaine français, n’en refusait pas moins de reconnaître
celui-ci comme son seigneur. Le duc de Molina répondit d’abord
avec une certaine brusquerie qu’il avait à faire ses affaires
avant de se charger de celles du roi de France:
Mais ma chemise m’est plus prez certainement
Que ma cote ne fait, c’est fait évidamment (vers 17227 et 17228).
Le trouvère ajoute qu’aussitôt après la prise de Soria, Bertrand
consentit à suivre le maréchal d’Audrehem et se mit en route pour
la France. Il est certain que du Guesclin se trouvait dans sa
ville de Soria le 26 avril 1370, jour où le duc de Molina, comte
de Longueville, seigneur de Soria et de la Roche-Tesson, assigna
en viager à son cousin Alain de Mauny la seigneurie d’Anneville
(Seine-Infér., arr. Dieppe, c. Longueville), autrefois donnée
à feu Guillaume du Guesclin son frère (dom Morice, _Preuves de
l’hist. de Bretagne_, I, 1638 et 1639).
Le duc d’Anjou entre en campagne à la tête de deux mille hommes et de
six mille soudoyers à pied, commandés par Bertrand du Guesclin[291],
auxquels viennent bientôt s’ajouter un millier de combattants des
Compagnies françaises cantonnées en Quercy; il s’avance dans la
direction d’Agen. Les Français, après s’être fait rendre successivement
Moissac[292], Agen[293], le Port-Sainte-Marie[294], Aiguillon[295],
Tonneins[296] et Montpazier[297], mettent le siége devant
Bergerac[298] défendu par une garnison de cent lances dont Thomas
Felton et le captal de Buch sont capitaines.--Le duc de Berry, de
son côté, ayant sous ses ordres douze cents lances et trois mille
brigands, envahit le Limousin et assiége Limoges[299], ville soumise
à l’influence toute-puissante de son évêque[300], malgré la garnison
anglaise qui l’occupe[301]. Noms des principaux seigneurs qui prennent
part à l’expédition du duc de Berry. P. 226 à 229, 409 à 412.
[291] Bertrand du Guesclin, duc de Molina, comte de Longueville
et de Borja, était encore à Borja le 26 juin 1370, jour où il
donna à son cousin Alain de Mauny la seigneurie de Ricarville
(Seine-Inf., arr. Dieppe, c. Envermeu) relevant du comté de
Longueville (_Bibl. de l’Arsenal_, fonds des Belles-Lettres,
ms. fr. nº 168; copies du 16e siècle sur parchemin reliées à la
suite du poëme de Cuvelier). Borja, qui faisait alors partie
du royaume d’Aragon, est une petite ville située sur la rive
droite de l’Èbre (d’où, pour le dire en passant, la célèbre
famille des Borgia a tiré son nom modifié par la prononciation et
l’orthographe italiennes); et en supposant que Bertrand se soit
mis en route pour la France dans les derniers jours de juin, il
ne put guère arriver à Toulouse avant la mi-juillet 1370. Louis,
duc d’Anjou, de son côté, arrivé à Toulouse le 11 de ce mois,
dut se mettre en campagne le 15, car, dès le lendemain 16, il
datait un acte de Grenade-sur-Garonne (dom Vaissete, _Hist. de
Languedoc_, IV, 345) et, le 18, un autre acte, de Beaumont (auj.
Beaumont-de-Lomagne, Tarn-et-Garonne, arr. Castelsarrazin), où il
fit halte dans sa marche sur Moissac.
[292] Bertrand de Guesclin, duc de Molina et comte de
Longueville, était à Moissac le 26 juillet 1370 et donna
quittance dans cette ville de 6800 francs d’or à valoir sur une
somme de 25 320 francs qu’il avait prêtée au duc d’Anjou (_Bibl.
Nat._, Titres originaux, au mot _du Guesclin_). On connaît aussi
un certain nombre d’actes délivrés par Louis, duc d’Anjou, à
Moissac, dont trois sont datés des 28 (_Arch. Nat._, JJ 163, nº
117), 31 juillet (_Ordonn._, VI, 403, 404) et 1er août (JJ 102,
nº 243; JJ 156, nº 260) 1370. D’après la chronique provençale du
_Thalamus parvus_, Moissac se rendit au duc d’Anjou le 23 de ce
mois: «Item, lo XXIII jorn de julh (1370), se rendit lo luoc de
Moyssac e motz autres entorn al dit mossenhor lo duc.» _Thalamus
parvus_, p. 384.--Les comtes d’Armagnac, de l’Isle-Jourdain,
de Montlezun ou de Pardiac, le vicomte de Caraman, le sire de
Beaujeu, Jean de Vienne, les seigneurs de Vinay, de la Barthe, de
Puycornet et de Malauze, apposèrent leurs signatures au bas de la
capitulation accordée à Moissac (dom Vaissete, IV, 345).
[293] Agen avait fait sa soumission dès le mois de février 1370,
et c’est alors et non, comme le raconte Froissart, à la fin de
juillet, que le duc d’Anjou alla prendre possession de cette
ville, du moins pour la première fois, au nom du roi de France;
il accorda, entre autres faveurs, aux habitants une exemption
perpétuelle de contributions, aux consuls le droit de justice
en matière criminelle, l’établissement d’un hôtel des monnaies;
et il profita de son voyage à Paris pour faire confirmer ces
priviléges à Vincennes le 18 mai suivant (_Ordonn._, XV, 636).
Toutefois, il est certain que le duc d’Anjou, une fois maître de
Moissac, se rendit à Agen; il était dans cette ville le 8 août,
jour où il fit payer 238 francs d’or à Antoni Doria, cher, «pour
avoir fait venir du pais de Gennes et de Savoie les arbalestriers
en nostre service et pour les conduire au duché de Guienne en
notre compaignie et sequelle.» _Bibl. Nat._, Titres originaux,
au mot _Doire_ ou _Doria_.--Dès le 31 janvier de cette année,
il avait envoyé messire Jean de Chantemerle, licencié en lois,
institué juge mage d’Agenais, tenir garnison à Condom, sur les
confins de cette sénéchaussée (_Bibl. Nat._, Quitt., XVIII, 836).
Par acte daté de Toulouse le 4 février suivant, il avait donné
pouvoir à son cher cousin le comte d’Armagnac «de luy transporter
_en ou devant la ville d’Agen et par toutes les aultres villes,
forteresses, chasteaux et lieux de l’Agenois_, et toutes aultres
qu’il saura _non estre obeissans à monseigneur et à la couronne
de France_, et de induire et requerir les nobles, consuls et
habitans,» afin de les amener à faire leur soumission (_Ibid._,
fonds Doat, 197, fºs 78 et 79).--Le mois suivant, les services
rendus par Geraud de Jaulin, cher, «in multis, arduis et magnis
actibus» avaient été récompensés par la donation des bastides
de Sainte-Maure (auj. Sainte-Maure-de-Peyriac, Lot-et-Garonne,
arr. Nérac, c. Mézin) et de Boulogne (auj. Saint-Pé-de-Boulogne
ou Saint-Pé-Saint-Simon), «que sunt de conquesta terrarum
Aquitanie.» _Arch. Nat._, JJ 102, nº 335.--Enfin, au commencement
du printemps, les deux plus puissants seigneurs de cette région,
Arnaud Amanieu, sire d’Albret, beau-frère du roi de France,
et son frère Berard d’Albret, seigneur de Sainte-Bazeille
(Lot-et-Garonne, arr. et c. Marmande), étaient entrés en campagne
dans la partie orientale de la sénéchaussée d’Agenais et dans le
Bazadais où le sire d’Albret avait brillamment inauguré cette
levée de boucliers par la prise de Bazas (_Arch. Nat._, JJ 100,
nº 889). Pendant ce temps, Puymirol (Lot-et-Garonne, arr. Agen;
JJ 100, nº 784), Villeneuve-d’Agen (JJ 102, nº 104), suivant
l’exemple donné pendant la première moitié de 1369 par Nérac,
Casteljaloux, Mézin et un certain nombre d’autres localités de
l’Agenais oriental (_Bibl. de l’École des Chartes_, XII, 105;
JJ 100, nº 744), plus récemment par Agen et par Penne (JJ 102,
nº 104), Puymirol, dis-je, et Villeneuve-d’Agen avaient fait
leur soumission. Dans le courant de juillet, une rencontre avait
eu lieu près d’Aiguillon entre les Anglais et les Français
(voyez plus bas, note 295), et le 26 de ce mois, Charles V, à
la fois pour récompenser Berard d’Albret et pour l’encourager,
avait donné à ce chevalier Monségur (Gironde, arr. la Réole),
Sauveterre en Bazadais (auj. Sauveterre-de-Guyenne, Gironde, arr.
la Réole), Sainte-Foy en Agenais (auj. Sainte-Foy-la-Grande,
arr. Libourne), la prévôté d’Entre-deux-Mers, en Bordelais,
«lesquelles choses tiennent et occupent à present noz ennemis et
rebelles» JJ 100, nº 670.--Il ressort de ce rapide exposé que
les hostilités étaient ouvertes dans l’Agenais longtemps avant
l’arrivée du duc d’Anjou; mais ce prince, qui connaissait le
prestige irrésistible du nom de du Guesclin, encore accru par les
événements dont l’Espagne venait d’être le théâtre, n’en tint
pas moins à faire une apparition à Agen en compagnie du célèbre
capitaine et aussi du vicomte de Caraman (JJ 102, nº 116). Il ne
fit pour ainsi dire que passer dans cette ville, car il se rendit
ensuite dans le Périgord, principal objectif de l’expédition, et
notamment à Sarlat où sa présence pendant la première quinzaine
d’août est attestée par une lettre de rémission (JJ 101, nº 139);
dès le 18 de ce mois, il était de retour à Toulouse (_Bibl.
Nat._, Titres originaux, au mot Doria), après avoir passé par
Gourdon (JJ 151, nº 198) et par Cahors d’où il a daté plusieurs
actes (_Ordonn._, V, 353, 354; JJ 100, nº 608; K 166{b}, nº 222).
[294] Lot-et-Garonne, arr. Agen, au nord-ouest d’Agen, sur la
rive droite de la Garonne. La bailie du Port-Sainte-Marie ne
fut définitivement soumise qu’au mois d’août 1372 (_Arch. de
Lot-et-Garonne_, Compte de la sénéchaussée d’Agenais du 24 juin
1372 au 24 juin 1374, communiqué par mon savant confrère, M.
Tholin).
[295] Lot-et-Garonne, arr. Agen, c. le Port-Sainte-Marie, au
nord-ouest du Port-Sainte-Marie, sur la rive gauche du Lot, près
de son confluent avec la Garonne. Par acte daté de Moissac le
31 juillet 1370, Louis, duc d’Anjou, donna 2000 francs d’or à
Pierre Raymond de Rabastens, sénéchal de Toulouse, _capitaine
général en Agenais_, pour l’aider à payer sa rançon, lequel
Pierre Raymond avait été fait prisonnier _en dernier lieu_ par
les ennemis _auprès d’Aiguillon_ (_Bibl. Nat._, Titres originaux,
au mot _Rabastens_). D’où l’on peut conclure que les opérations
des Français, commandés par Pierre Raymond de Rabastens, contre
Aiguillon, avaient commencé avant l’arrivée du duc d’Anjou en
Agenais, et probablement même avant l’entrée en campagne de ce
prince et de Bertrand du Guesclin. Le seigneur de Montpezat
reconquit la bailie d’Aiguillon et s’en fit céder les revenus
par le duc d’Anjou en juillet 1372. C’est aussi la date de la
réduction complète des bailies de Penne (soumise le 12 septembre
1372), de Castelnaud et Saint-Pastour, de la Gruère (soumise par
Jean de Caumont, le 24 août 1372), de Castelseigneur (soumise par
Bertrand du Fossat, fils d’Amanieu), de Monflanquin (soumise en
septembre 1372 par Jean de Durfort), de Miramont (soumise le 20
septembre 1372), de Sainte-Livrade (soumise en septembre 1372).
_Arch. de Lot-et-Garonne_, Compte précité de la sénéch. d’Agenais.
[296] Lot-et-Garonne, arr. Marmande, au nord-ouest d’Aiguillon,
sur la rive droite de la Garonne. C’est seulement en août 1372
que Guillaume Ferréol remit en l’obéissance du roi de France la
bailie de Tonneins, dont le duc d’Anjou l’autorisa à percevoir
les revenus (_Ibid._). Contrairement à l’opinion du très-savant
historien de Marmande, M. Tamizey de Larroque (_Notice sur
Marmande_, Villeneuve-sur-Lot, 1872, p. 53), il nous est
impossible de placer vers 1369 l’occupation de cette ville par
les Français. Sans doute, Charles V, par acte daté de Paris le
28 janvier de cette année, «tesmoing le seel de nostre secret
mis en ceste cedule», donnait à Othon de Lomagne 600 livres
de rente annuelle et viagère sur le péage de Marmande (_Arch.
Nat._, JJ 100, nº 793); mais dans une confirmation par Louis duc
d’Anjou, à Toulouse, au mois d’avril suivant, de la donation
d’une rente annuelle de 220 livres sur le péage de Marmande,
faite par Jeanne de Périgord à Anissant des Pins, chevalier,
seigneur de Taillebourg, on constate que la dite ville de
Marmande est encore au pouvoir des Anglais, «ex eo quia villa de
Marmenda est adhuc in obediencia principis Aquitanie», JJ 102, nº
134.--D’un autre côté, Marmande avait été repris par les Français
avant le 12 novembre 1371, jour où les gens des Comptes mandèrent
au sénéchal et receveur d’Agenais de faire payer à Anissant des
Pins «emolumentum dicti pedagii», _Bibl. Nat._, Doat, 197, fº
24 vº.--Par acte daté d’Agen en juillet 1372, le duc d’Anjou
donna la seigneurie de Gontaud (Lot-et-Garonne, arr. et c.
Marmande) au fameux routier Gassion ou Garcia du Castel, «qui
est venus humblement japieça à l’obeissance de mon dit seigneur
et de nous», _Arch. Nat._, JJ 104, nº 356.--Dans le compte de la
sénéchaussée d’Agenais, qui va du 24 juin 1372 au 24 juin 1373,
on trouve ce même Garcia du Castel en possession du château et
du péage de Marmande, tandis que Garcia de Jusix tient la bailie
du même lieu, en vertu d’une donation viagère faite par le duc
d’Anjou (_Arch. de Lot-et-Garonne_, ibid.). Aussi, lorsqu’au mois
d’août 1373, Charles V assigna au sire d’Albret: 1º les château
et ville de Marmande, comme assiette de 4000 livres de rente;
2º la terre de Caumont, comme assiette de 2000 livres de rente,
données au dit sire dès le 19 novembre 1368, Arnaud Amanieu se
vit disputer la jouissance de la bailie par Garcia de Jusix, et
celle du péage par Garcia du Castel (_Arch. Nat._, J 474, nº
5; JJ 105, nº 67). Le 18 avril 1374, ce dernier fut remplacé,
comme châtelain de Marmande, par Arnaudot de Podensac, écuyer
(J 400, nº 68). Le 3 mars précédent, le sire d’Albret avait
fait hommage par-devant notaires au roi de France pour cette
seigneurie (J 477, nº 5 bis), hommage qui fut renouvelé et prêté
personnellement, le lendemain 4 mars, par Arnaud Amanieu (J 477,
nº 6).
[297] Dordogne, arr. Bergerac, au nord d’Agen, sur la route qui
va de cette ville à Sarlat et dans le Périgord oriental.
[298] La ville forte de Bergerac, située sur la rive droite de
la Dordogne, commandait à la fois le cours de cette rivière
et la route d’Agen à Périgueux. Aussi, le roi d’Angleterre
s’était-il fait céder cette ville en toute propriété, moyennant
un échange conclu le 2 janvier 1362 entre le comte de Périgord
et Jean Chandos (_Bibl. Nat._, Doat, 241, fºs 181 vº et 182),
échange qui avait été ratifié par Jean II, à Avignon, le 6
mai 1363 (_Ibid._, fº 177 vº) et par le prince d’Aquitaine, à
Périgueux, le 20 juillet 1364 (_Ibid._, fº 180). Aucun historien
du Périgord ne donne la date de ce siége de Bergerac, raconté
ici par Froissart; il importe donc, pour fixer cette date au
moins d’une manière approximative, de reprendre les choses de
plus haut. A l’instigation de Taleyrand de Périgord, frère du
comte Archambaud V, secondé par plusieurs Périgourdins dévoués
au parti français, tels que: Nicolas de Beaufort, écuyer, frère
du cardinal de Beaufort et seigneur de Limeuil sur Dordogne
(_Arch. Nat._, JJ 100, nº 177), Hélie de Labatut, fils de
Pierre de Labatut, secrétaire du roi sous Philippe VI et Jean
II (JJ 100, nº 764), Lambert Boniface (JJ 102, nº 314), Hélie
Séguin, alors maire de Périgueux, cette ville avait adhéré à
l’appel au roi de France, vers le 21 août 1369. Toutefois, la
capitale du Périgord continuait encore à la fin de cette année de
rester soumise à la domination étrangère, comme le prouvent deux
proclamations adressées aux bourgeois de Périgueux, l’une par
Charles V, le 30 novembre 1369, l’autre par le duc d’Anjou, le 8
janvier 1370. Ces deux proclamations invitaient les habitants à
ne plus reconnaître désormais les autorités anglaises, et c’est
le 28 février seulement que le maire et les consuls les firent
publier à son de trompe sur la place de la Clautre (Dessalles,
_Périgueux et les deux derniers comtes_, p. 95 à 99). Pendant
l’hiver de 1369-1370, Anglais et Français n’avaient pas cessé de
se faire la guerre en Périgord, ainsi que l’attestent plusieurs
lettres de donation délivrées par Charles V, en novembre 1369,
en faveur de Hélie de Sermet, chevalier (JJ 100, nº 291), le
15 février 1370, en faveur de maître Hélie de Labatut (JJ 102,
nº 1), et le 12 mars suivant, en faveur d’Adémar Raoul, écuyer
(JJ 100, nº 482). Cette première campagne avait abouti à la prise
de Saint-Astier, et à la réduction d’un certain nombre d’autres
localités sous l’obéissance du roi de France. Dès les premiers
jours de mai, les opérations avaient été poussées avec plus de
vigueur encore qu’auparavant. Le 11 de ce mois, Charles V avait
mandé de faire payer 28 000 francs d’or par an à Taleyrand de
Périgord, «qui a eu et _a la charge de la guerre_,» et 12 000
francs au comte son frère, _tant comme la dicte guerre dureroit_
(Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 346, 347). Enfin, par
acte daté de Paris le 1er juin suivant, le roi avait donné à son
très cher cousin, Taleyrand de Périgord, comme assiette des 3000
livres de rente dont il avait été gratifié par le duc d’Anjou, le
3 mars 1369 et le 23 mai 1370, «villam et castrum de Bergeraco
_sub obediencia Edwardi Anglie, hostis nostri, nunc existentes_.»
JJ 102, nº 20.--De la teneur de cet acte, on est fondé à conclure
que les opérations des Français, tendant au recouvrement de
Bergerac, commencèrent dans les premiers jours de juin 1370, car
autrement la donation de cette place forte, occupée alors par
l’ennemi, eût été absolument dérisoire. Dans un acte, en date
du 12 du même mois, Arnaud d’Espagne, chevalier, sénéchal de
Carcassonne, est qualifié _capitaine de par le roi de la ville de
Périgueux et du pays de Périgord_ (JJ 100, nºs 563 et 564).
[299] Il n’y eut pas, à proprement parler, de siége de Limoges,
mais une simple prise de possession de cette ville au nom du
roi de France, comme le prouve l’itinéraire du duc de Berry que
nous avons dressé jour par jour. Le duc partit de Bourges le 11
août 1370. (_Arch. Nat._, KK 251, fº 5 vº); le lendemain 12, il
était à Vouillon (Indre, arr. et c. Issoudun) d’où il envoya
Moussac, son écuyer de corps, à Montluçon porter finance au duc
de Bourbon pour faire venir à son service un certain nombre de
gens d’armes (_Ibid._, fº 45 vº). Le 14, il passa à la Châtre
où il fit une offrande de quarante sous aux reliques. Le 15, il
entendit la messe à Sainte-Sévère (Indre, arr. la Châtre) et
donna vingt sous «ou chief» vénéré dans l’église du dit lieu. Le
même jour, il fit donner cent livres tournois à messire Renaut de
Montleon, cher, «en recompensacion des bons et agreables services
qu’il luy a fais et fait chascun jour, _en poursuyant certains
traitiés que monseigneur a comanciés en Limozin_ (_Ibid._, fº 26
vº). Le 16, il s’arrêta à Dun (auj. Dun-le-Palleteau, Creuse,
arr. Guéret, sur la route de la Châtre à Limoges) où il perdit
quatre livres tournois en jouant au jeu de paume avec Guichard
de Marsé son chambellan (_Ibid._, fº 18) et remit vingt sous au
capitaine du Maupas (_Ibid._, fº 26 vº). Le duc de Berry n’arriva
devant Limoges que le 21 août, et le jour même de son arrivée
fit remettre soixante sous tournois par Guillaume Bonnet, son
chambellan, _aux Jacobins devant Limoges_. Le même jour, il
distribua cent quarante livres tournois entre Vésian de Lomagne,
Jean de la Châtre, ch{ers}, et Aubert de Garait, écuyer, «pour
baillier et donner à trois certains messagiers envoiés ès parties
de Llimosin, _pour suievre certains traitiés que le dit seigneur
y a encomansés avec certaines gens du dit pais_.» _Ibid._, fº
27.--Arrivé devant Limoges le 21, nous verrons tout à l’heure que
le duc de Berry en repartit le 24 août.
[300] Jean de Cros de Calmefort, évêque de Limoges depuis le 26
octobre 1348, fut certainement le principal instigateur de la
reddition de cette ville au roi de France. Le 24 août 1370, le
duc de Berry, étant logé à _Hencmoustiers_ (auj. Eymoustiers,
Haute-Vienne, arr. Limoges), envoya trois messagers «pourter
lettres de monseigneur _à Limoges à l’evesque d’illec_, à
l’abbé du Borc de Dieux et au mareschal de Sancerre.» KK 251,
fº 39 vº.--Gui de Cros, parent et peut-être frère de l’évêque
de Limoges, était l’un des religieux de l’abbaye de Grandmont
(située à Saint-Sylvestre, Haute-Vienne, arr. Limoges, c.
Laurière, à 25 kil. au nord-est de Limoges); or, dès le 15 août
1370, cette abbaye était occupée par les Français sous les ordres
de Jean d’Armagnac (_Ibid._, fº 39 vº). Aussi, six semaines
plus tard, Gui de Cros et les autres religieux de Grandmont
évacuèrent-ils leur abbaye pour échapper à la vengeance des
Anglais qui avaient repris Limoges: «A frère Guy de Cros et cinq
autres moines de l’abbaie de Grandmont en Llimozin, _lesquieux
avoient laissié leur abbaie pour doubte des Angloix_ et s’en
alloient en France pardevers le roy, pour don et aumosne de mon
dit seigneur (le duc de Berry) fait à eulx par mandement du dit
seigneur le XIXe jour du dit mois (de septembre 1370): XII livres
tournois.» _Ibid._, fº 28.
[301] Dix mois environ avant l’expédition du duc de Berry, le 31
octobre 1369, un capitaine berrichon, Guichard de Culan, s’était
emparé de Chalusset, château fort situé à 10 kil. au sud de
Limoges qui commandait les deux routes conduisant de cette ville
dans le bas Limousin et le Périgord (Delisle, _Mandements de
Charles V_, p. 309, 349). Six jours avant cette occupation, le
25 octobre, Louis, sire de Sully, avait cédé ce château au roi
de France (Chalusset fait aujourd’hui partie de la commune de
Boisseuil, Haute-Vienne, arr. Limoges, c. Pierre-Buffière), ainsi
que deux autres forts, Chalus (Haute-Vienne, arr. Saint-Yrieix)
et Courbefy (auj. hameau de Saint-Nicolas, Haute-Vienne, c.
Chalus), dont le premier est situé au point de jonction des
deux routes qui mettent Périgueux et Nontron en communication
avec Limoges; et, le même jour, Charles V avait donné au sire
de Sully, pour le dédommager, les châtellenies de Moret et de
Grés en Gâtinais (_Arch. Nat._, J 400, nº 63). Dès la première
moitié de cette même année 1369, Louis, vicomte de Rochechouart,
s’était, comme nous l’avons vu, rallié à Charles V et avait
mis une garnison française dans sa forteresse de Rochechouart,
la plus importante du haut Limousin occidental (voyez plus
haut, p. LXVI, note 198). En mai et juin 1370, la soumission
de Tulle (JJ 100, nºs 719, 757, 758, 780, 781, 834) et de
Regnault, seigneur de Pons, vicomte de Carlat et de Turenne en
partie (JJ 100, nºs 833, 717, 718, 831), avait fait rentrer
sous l’obéissance du roi de France une notable portion du bas
Limousin. Vers le même temps, enfin, la ville du Dorat, à
l’extrémité septentrionale du haut Limousin, sur les confins de
cette province et du Poitou, avait embrassé ouvertement la cause
française (_Ordonn._, V, 304, 305). On voit par cet exposé qu’au
moment où Limoges se rallia à Charles V, c’est-à-dire dans le
courant du mois d’août 1370, le Limousin était déjà à moitié
perdu pour les Anglais.
Le prince de Galles se prépare à marcher à la rencontre du duc
d’Anjou; il quitte Angoulême et établit son quartier général à Cognac
où il donne rendez-vous à tous ses gens d’armes.--Pendant le siége de
Bergerac[302], les Français traitent de la reddition de Lalinde[303],
moyennant une certaine somme de florins, avec Tonnet[304] de Badefol,
capitaine de cette dernière place; mais le captal de Buch, informé à
temps de ce projet, accourt avec cent lances de Bergerac et tue Tonnet
au moment où celui-ci s’apprête à exécuter le marché et à ouvrir les
portes de Lalinde aux assiégeants. P. 229 à 232, 412 à 415.
[302] Par acte daté de Cognac le 8 octobre 1370, Édouard,
prince d’Aquitaine et de Galles, donna à son frère Jean, duc
de Lancastre, Bergerac et la Roche-sur-Yon (Delpit, _Documents
français en Angleterre_, p. 130 et 131).
[303] Dordogne, arr. Bergerac, sur la rive droite de la Dordogne,
à l’est de Bergerac et à l’ouest de Limeuil. Le siége de Lalinde
eut lieu probablement au mois d’août 1370, et Bertucat d’Albret,
rallié au parti français, y prit sans doute une part importante,
car c’est à cette date que Charles V donna au célèbre partisan,
en récompense de ses services _en ces présentes guerres,
Lalinde_, Castillonnès (Lot-et-Garonne, arr. Villeneuve-sur-Lot),
Beaumont-du-Périgord (Dordogne, arr. Bergerac, sur la rive gauche
de la Dordogne, au sud de Lalinde), Villefranque en Sarladois
(auj. Villefranche-de-Belvès, Dordogne, arr. Sarlat) et trois
autres petits fiefs, «_lesquelles choses tiennent et occupent à
present noz ennemis_, sitost qu’elles seront mises et revenues
en nostre obeissance.» _Arch. Nat._, JJ 100, nº 645.--Limeuil,
qui commande le cours de la Dordogne en amont de Lalinde,
appartenait alors, ainsi que Miremont (auj. Mauzens-et-Miremont,
Dordogne, arr, Sarlat, c. le Bugue), à Nicolas de Beaufort,
veuf de Marguerite de Galard, dame de Limeuil, fille de Jean de
Galard et petite-fille de Pierre de Galard. Louis, duc d’Anjou,
qui avait besoin de ces deux places pour pousser avec plus de
vigueur les opérations contre Lalinde, accorda à Nicolas de
Beaufort, par acte daté de Toulouse le 6 août 1370, les avantages
suivants: 1º 2000 livres de rente assises sur les seigneuries du
Mas-Saintes-Puelles et de Belleplaine; 2º 5000 francs d’or pour
s’équiper dans la guerre contre les Anglais, dont 3000 comptant,
et les 2000 restants au terme de la Toussaint suivante; 3º la
solde de 50 hommes d’armes pendant un mois pour faire la guerre
en Périgord, «pro faciendo guerram _de presenti et incontinenti_
contra dictos inimicos _in patria Petragoricensi_.» En retour,
Nicolas de Beaufort donna au duc, comme garants des engagements
qu’il venait de contracter, le comte de Périgord, Arnaud
d’Espagne, Bertrand de Chanac, chevaliers, ainsi que le seigneur
de Canillac son frère, et il remit en l’obéissance du roi de
France tout ce qu’il possédait en Guyenne, soit de son chef,
soit du chef de sa femme, «et _pro faciendo exinde guerram aptam
inimicis predictis, loca sua de Limolio, de Miramonte_ et alia
omnia et singula que ipsi conjuges, ambo insimul et quilibet per
se, habent in dicto ducatu Aquitanie..., _pro felici expedicione
guerre predicte_.» JJ 102, nº 319.--Charles V confirma d’autant
plus volontiers, en juillet et en octobre de l’année suivante,
les donations faites par le duc d’Anjou au seigneur de Limeuil
que, dans l’intervalle, Pierre Roger de Beaufort, frère de
Nicolas de Beaufort, avait ceint la tiare sous le nom de Grégoire
XI (JJ 102, nº 139).
[304] Ce Tonnet de Badefol (_Tonnet_ est une abréviation
familière de Gastonnet, diminutif de Gaston) était l’un des
quatre fils légitimes de Seguin de Gontaut, sire de Badefols,
et de Marguerite de Berail. Le fameux Seguin, Jean et Pierre de
Gontaut-Badefol étaient les frères aînés de Gastonnet.
Le roi d’Angleterre conclut avec l’Écosse une trêve de neuf ans[305].
Robert Knolles débarque à Calais à la tête de quinze cents[306] hommes
d’armes, dont cent Écossais, et de quatre mille archers, qu’il a
enrôlés pour envahir la France. Les Anglais passent à Fiennes[307], à
Thérouanne[308], au Mont-Saint-Éloi[309], mettent le feu aux faubourgs
d’Arras, poursuivent leur marche par Bapaume[310], Roye[311] et
Ham[312] en Vermandois. Ils ne chevauchent que deux ou trois lieues
par jour, car ils vivent sur le pays et, comme on vient de faire la
moisson, ils trouvent partout les granges pleines de blés[313]. Partout
aussi, les habitants du plat pays se sont mis en sûreté dans les
forteresses. Loin de s’attarder à faire le siége de ces forteresses,
Robert Knolles se contente d’exiger de grosses rançons, à titre de
rachat du pays environnant, de ceux qui y sont enfermés et gagne ainsi
cent mille francs; il n’épargne que les possessions du seigneur de
Coucy[314]. P. 232 à 235, 415 à 418.
[305] Une trêve de quatorze ans, conclue avec l’Angleterre le
18 juin 1369, fut confirmée le 5 juillet 1370 (Rymer, III, 895
et 896). David Bruce n’en était pas moins en secret tout dévoué
à Charles V au service duquel les plus illustres chevaliers
d’Écosse s’empressaient de mettre leur épée. Au mois de juillet
1370, c’est-à-dire à la date même de la confirmation de cette
trêve, le roi de France amortit 100 livres parisis de rente
annuelle et perpétuelle, destinées à l’entretien d’un ou de
plusieurs étudiants en l’Université de Paris, en faveur de son
amé Jean Gray, Écossais, secrétaire de son très-cher cousin
le roi d’Écosse, «qui tanquam fidelis noster, licet a regno
nostro non traxerit originem, semper et continue partem nostram
contra Anglicos et alios inimicos nostros tenuit et sustinuit
suo posse.» Charles V ajoute que cet amortissement est octroyé,
«contemplacione dilecti nostri Archebaldi de Douglas, Scoti ac
militis dicti consanguinei nostri.» Arch. Nat., JJ 102, nº 220.
Cf. Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 339.
[306] Le rédacteur des _Grandes Chroniques_ (VI, 323 et 324)
évalue les forces de Robert Knolles à 1600 hommes d’armes et à
2500 archers, et dit qu’il commença sa chevauchée à travers la
France, à la fin de juillet.
[307] Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, c. Guines.
[308] Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, c. Aire-sur-la-Lys.
[309] Pas-de-Calais, arr. Arras, c. Vimy. Abbaye d’hommes
de l’ordre de Saint-Augustin au diocèse d’Arras. L’abbé du
Mont-Saint-Éloi était alors un Artésien, Nicolas de Noyellette
(_Gall. Christ._, III, 430).
[310] Pas-de-Calais, arr. Arras.
[311] Somme, arr. Montdidier.
[312] Somme, arr. Péronne.
[313] La récolte fut aussi abondante en 1370 qu’elle avait été
insuffisante l’année précédente où les Chartreux, près Paris,
n’avaient engrangé que six muids de blé, «_tant pour la stérilité
de l’aost comme pour la gresle_» (Delisle, _Mandements de
Charles V_, p. 357).
[314] Froissart désigne ici, non-seulement la baronnie de Coucy,
mais encore le comté de Soissons acheté par Enguerrand trois ans
auparavant. Robert Knolles, en effet, après avoir remonté la
vallée de la Somme jusqu’à Ham, s’engagea dans celle de l’Aisne.
Les vingt-deux paroisses, que comprenait alors la baronnie de
Coucy, sont énumérées dans un acte d’affranchissement octroyé par
Enguerrand, sire de Coucy, au mois d’août 1368 (_Arch. Nat._,
JJ 99, nº 424).
Robert Knolles, logé à l’abbaye d’Ourscamps[315], offre en vain la
bataille aux habitants de Noyon[316] qui ont remis les remparts de
leur ville en bon état de défense. Un chevalier écossais, nommé Jean
Asneton, vient seul avec son page devant les barrières jouter pendant
une heure contre Lancelot de Lorris[317], Jean de Roye, Dreux de
Roye[318] et dix ou douze autres gentilshommes en garnison à Noyon. P.
235 à 237, 418, 419.
[315] Abbaye de l’ordre de Cîteaux au diocèse de Noyon; auj.
section de la commune de Chiry-Ourscamps (Oise, arr. Compiègne,
c. Ribecourt), sur la rive gauche de l’Oise, un peu au sud de
Noyon. Il est regrettable que le savant M. Peigné-Delacourt,
dans son _Histoire de l’abbaye d’Ourscamps_, où les chartes
et autres pièces authentiques ont été analysées avec tant de
conscience, ne fasse aucune mention de cette halte de Robert
Knolles à Ourscamps, dont Froissart nous a conservé le souvenir.
Il y aurait presque autant d’inconvénients, pour les progrès de
la science historique, à négliger les chroniqueurs qu’à ne pas
prendre soin de les contrôler par l’étude des documents originaux.
[316] Par mandements en date du 20 février et du 7 mars 1370,
Charles V avait chargé Pierre de Villiers et le Baudrain de la
Heuse de faire mettre en bon état de défense les forteresses de
Normandie et de Picardie (Delisle, _Mandements de Charles V_, p.
322, 324, 325).
[317] Le 23 mars 1361 (n. st.), Jean de Lorris, dit Lancelot,
écuyer, jadis gardien du château de Beaurain, fut condamné à
payer une amende de 60 livres parisis pour avoir fait défaut
dans un appel porté devant le Parlement par les religieux de
Clairmarais (_Arch. Nat._, JJ 117, nº 210). Quoi qu’on en ait dit
(_Œuvres de Froissart_, XXII, 121), ni Jean de Lorris, fils aîné
de Robert de Lorris et de Perronnelle des Essarts, filleul du roi
Jean, marié avant le 4 août 1353 à Marie de Châtillon, ni Guérin,
leur second fils, marié à la même date à Isabelle de Montmorency,
ne portèrent jamais le surnom de Lancelot (JJ 82, nº 85).
[318] Ces deux jeunes damoiseaux étaient frères; ils étaient
les fils de Mathieu de Roye, dit le Flamand, seigneur du
Plessis-de-Roye (Oise, arr. Compiègne, c. Lassigny), marié en
1350 à Jeanne de Cherisy.
Robert Knolles, à son départ de la marche de Noyon, brûle
Pont-l’Évêque[319], sur l’Oise. Soixante lances de la garnison de Noyon
font une sortie et mettent en déroute l’arrière-garde anglaise qui
a allumé cet incendie. Knolles se dirige vers le Laonnois, traverse
l’Oise, l’Aisne et épargne le comté de Soissons qui appartient au
seigneur de Coucy. Poursuivi par le comte de Saint-Pol, le vicomte de
Meaux, le seigneur de Canny, Raoul de Coucy, Jean de Melun et autres
chevaliers de France, il passe la Marne, entre en Champagne[320],
franchit l’Aube[321] et gagne la marche de Provins[322]. Après avoir
passé et repassé plusieurs fois la Seine, il se dirige vers Paris dans
l’espoir que le comte de Saint-Pol et le seigneur de Clisson, mis à la
tête des forces françaises, lui offriront la bataille. Charles V invite
Bertrand du Guesclin, qui se tient en Guyenne avec le duc d’Anjou, à
se rendre en toute hâte à Paris.--Urbain V, qui depuis quatre ans a
reporté le saint-siége à Rome, revient à Avignon[323] pour s’employer
de tout son pouvoir à faire la paix entre les deux rois de France et
d’Angleterre. P. 237 à 239, 419, 420.
[319] Oise, arr. Compiègne, c. Noyon, sur la rive gauche de
l’Oise et un peu au sud de Noyon, à mi-chemin de cette ville et
d’Ourscamps.
[320] Robert Knolles alla faire une démonstration devant Reims
(_Gr. Chron._, VI, 324); mais toutes les précautions étaient
prises pour le bien recevoir. En vertu d’un mandement des
conseillers généraux sur le fait des aides du 27 avril 1370, le
quart de l’aide levée sur la dite ville et montant à 3000 francs,
avait été appliqué aux fortifications de Reims (Varin, _Archives
de Reims_, III, 338).
[321] Knolles passa devant Troyes et poussa même une pointe
jusqu’en Auxerrois, dans le courant du mois d’août 1370, puisque,
le 9 de ce mois, attendu que «l’on se doubtoit de la venue des
ennemis», les habitants de Vermanton, au bailliage de Sens,
portèrent «leur fourment en l’esglise du dit lieu, qui est forte,
et en laquelle ceulz de la dite ville ont leur retrait, en temps
de guerre et de peril». (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 669).--Henri
de Poitiers, évêque de Troyes, ce belliqueux prélat qui, onze
ans environ auparavant, le 23 juin 1359, avait battu Eustache
d’Auberchicourt à Chaude-Fouace, près de Nogent-sur-Seine
(Anselme, II, 191), Henri de Poitiers, dis-je, avait présidé à
la mise en état de défense de sa ville épiscopale, mais il avait
dépensé ce qui lui restait d’énergie dans ce suprême effort;
et, après avoir fait son testament le 21, il rendit le dernier
soupir le 25 août. Au mois d’octobre suivant, Charles V légitima
les quatre enfants, un fils et trois filles, que cet évêque,
plus valeureux qu’édifiant, avait eus avec Jeanne de Chevry,
religieuse du Paraclet près Nogent-sur-Seine (JJ 100, nºs 616 à
619).
[322] En quittant l’Auxerrois pour se diriger sur Paris, les
Anglais passèrent à Villeneuve-la-Guyard (Yonne, arr. Sens, c.
Pont-sur-Yonne; JJ 122, nº 317); ils avaient sur leurs derrières
un certain nombre de chevaliers bourguignons, tels que Guillaume,
bâtard de Poitiers, Jean de Bourgogne, Gui de Pontailler,
Guillaume de la Tremouille, qui les poursuivirent à Montargis, à
Moret en Gâtinais et jusqu’à Paris (_Archives de la Côte-d’Or_,
B 3757; _Invent._, I, 305). Le 20 septembre, Étienne Braque,
trésorier des guerres, fit payer 770 francs aux gens d’armes
préposés à la défense du Chartrain, parmi lesquels on remarquait
Barthélemi de Pologne et Henri de Wallenstein, chevaliers
d’Allemagne, et le lendemain 21, une somme de 938 francs fut
appliquée à la solde de ces mêmes gens d’armes (_Archives
Nicolaï_, fonds du marquisat de Goussainville, troisième numéro,
liasse 18); mais les Anglais firent route par Château-Landon,
Nemours, Fontainebleau, Corbeil et Essonnes (_Gr. Chron._, VI,
324).
[323] Parti de Montefiascone au mois d’août et embarqué à
Corneto, sur la Marta, le mois suivant, Urbain V débarqua à
Marseille le 17 et fit son entrée à Avignon le 25 septembre 1370
(_Thalamus parvus_, p. 384).
Jean, duc de Lancastre, débarque à Bordeaux et vient, après avoir fait
sa jonction en route avec le comte de Pembroke, rejoindre à Cognac
le prince d’Aquitaine et le comte de Cambridge ses frères.--A cette
nouvelle, le duc d’Anjou, qui a conquis plus de quarante forteresses
et s’est avancé jusqu’à cinq lieues de Bordeaux, voyant que Bertrand
du Guesclin est mandé à la fois à Paris par le roi de France et devant
Limoges par le duc de Berry, prend le parti d’interrompre sa chevauchée
et de licencier ses gens. Tandis que les comtes d’Armagnac, de Périgord
et le seigneur d’Albret vont pourvoir à la sûreté de leurs possessions
et que le duc d’Anjou établit son quartier général à Cahors[324], du
Guesclin accourt[325] au siége de Limoges auprès des ducs de Berry et
de Bourbon. P. 239 à 241, 420, 421.
[324] Le 8 août 1370, Louis, duc d’Anjou, était à Agen où il fit
compter 238 francs d’or à Antoni Doria, chevalier, pour avoir
fait venir en son service des arbalétriers de Gênes et de Savoie
(_Bibl. Nat._, Titres originaux, au mot _Doria_). Entre le 8
et le 18 de ce mois, divers actes attestent la présence du duc
à Cahors (_Ordonn._, V, 353, 354; K 166, nº 222) et à Gourdon
(JJ 151, nº 198). Enfin, dès le 18 août, il était de retour à
Toulouse, où il donnait l’ordre de payer à Doria une nouvelle
somme de 125 francs d’or (_Bibl. Nat._, Titres originaux, au mot
_Doria_).
[325] Le 30 juillet 1370, Bertrand du Guesclin, qui arrivait de
Moissac, était encore à Toulouse où il donna quittance de 1500
francs d’or pour ses gages et ceux de 1000 hommes d’armes de
sa compagnie enrôlés par le duc d’Anjou (_Bibl. Nat._, Titres
originaux, au mot _du Guesclin_). Le 8 août suivant, il dut
accompagner le duc d’Anjou à Agen (voyez plus haut, p. XCIX,
note 293), puis à Sarlat, qui était le principal objectif de
cette chevauchée du lieutenant royal en Languedoc. Cette ville
avait fait sa soumission pleine et entière le mois précédent
(_Arch. Nat._, JJ 100, nºs 599 à 602, 643, 649, 671, 906, 908),
et le duc d’Anjou venait en prendre possession au nom du roi
son frère, en compagnie du sire de Beaujeu, de Jean de Vienne,
des seigneurs de Vinay et de Revel, de Pierre de Saint-Jory et
de son maître d’hôtel Artaud de Beausemblant (JJ 101, nº 139).
Les érudits périgourdins les plus spéciaux, notamment le savant
historien des deux derniers comtes de Périgord, paraissent avoir
ignoré complétement cette campagne de du Guesclin en Périgord,
sur les confins de cette province et du Limousin, pendant les
trois dernières semaines d’août 1370. Le peu que l’on en sait
atteste au plus haut degré l’instinct stratégique du chevalier
breton. Quel était, en effet, à cette date, le plus puissant
intérêt, le plus pressant besoin militaire des Français au sud
de la Loire? N’était-ce pas évidemment d’assurer, de maintenir
à tout prix les communications entre le corps d’armée du duc de
Berry qui opérait alors en Limousin, et les troupes que le duc
d’Anjou venait de mettre en mouvement dans le Quercy, l’Agenais
et surtout dans le Périgord? Quel était, au contraire, le danger
qu’il importait le plus de conjurer, sinon de laisser à deux
armées anglaises parties, l’une de Cognac ou d’Angoulême sous
les ordres du prince de Galles, l’autre de Bordeaux sous la
conduite du duc de Lancastre, la faculté de faire leur jonction
après s’être avancées, la première à travers le Nontronais et
le Limousin, la seconde à travers le Libournais et le Périgord?
Mettre d’abord Périgueux en bon état de défense, ensuite occuper
en force les trois routes qui conduisent de cette ville à Limoges
par Saint-Yrieix, à Angoulême par Brantôme et Mareuil, enfin à
Bordeaux par Montpont et Libourne, telles étaient les mesures
les plus urgentes à prendre pour se prémunir contre le danger
que nous venons de signaler. Il n’est pas une seule de ces
mesures dont on ne doive attribuer l’initiative à du Guesclin,
en s’appuyant uniquement sur des témoignages contemporains, si
rares et si incomplets qu’ils soient. A peine arrivé à Périgueux,
Bertrand délogea les Anglais d’une abbaye située dans la banlieue
de cette ville (sans doute, la Chancelade, Dordogne, arr. et c.
Périgueux, à 4 kil. au nord de cette ville; Cuvelier, II, vers
17376 à 17504). Le 27 août 1370, Louis, duc d’Anjou, fit don
de 2500 francs aux bourgeois et aux religieuses de la ville de
Périgueux, en dédommagement des pertes qu’ils avaient soutenues
par le fait de _l’armée royale qui avait séjourné ou séjournait
encore dans la dite ville et ses appartenances_ (_Bibl. Nat._,
fonds Lépine, carton Périgueux, cité par Dessalles, I, 101).
Enfin, voici l’extrait d’un document authentique, que nous
avons eu la bonne fortune de découvrir, et qui établit d’une
manière irrécusable le passage de du Guesclin à Périgueux, à
la date dont il s’agit: «Lettres de quittance en parchemin de
550 deniers d’or, aultrement appelés frans, données au comte de
Périgord par Bernard Favier, marchand et compteur des consuls
de Périgueux, _en laquelle somme le dit comte et_ BERTRAND DU
GUESCLIN _estoient tenus au dit Favier_. DE L’AN MIL TROIS CENT
SEPTANTE. Signé: Bernard de Secerone.» _Bibl. Nat._, fonds Doat,
241, fº 488 vº.--Non content d’avoir fait mettre Périgueux en
état de résister à toutes les attaques de l’ennemi, Bertrand
assiégea et prit, soit par lui, soit par les frères Mauny, Budes
et Beaumont, ses cousins et ses lieutenants, Saint-Yrieix,
Brantôme et Montpont, ces clefs des trois routes qui mettent la
capitale du Périgord en communication avec Limoges, Angoulême et
Bordeaux. Cuvelier (II, vers 17323 à 17327) et Froissart sont
d’accord pour faire honneur à du Guesclin de la prise de ces
trois forteresses.
L’entremise de Bertrand[326] fait aboutir les négociations entamées
entre l’évêque de Limoges et le duc de Berry. Ce dernier, accompagné
du duc de Bourbon et de Gui de Blois, fait son entrée dans la ville
assiégée; il en confie la garde à une garnison de cent lances
commandée par Jean de Villemur, Hugues de la Roche et Roger de Beaufort
et s’y repose trois jours[327]. Après la reddition de Limoges, les deux
ducs de Berry et de Bourbon licencient leurs gens et retournent dans
leurs duchés menacés par la chevauchée de Robert Knolles. Resté en
Limousin avec deux cents lances, Bertrand du Guesclin s’enferme dans
les châteaux du seigneur de Malval. P. 241, 242, 421, 422.
[326] On a vu plus haut que Jean, duc de Berry, arriva devant
Limoges le 21 août. Ce jour-là même, Bertrand du Guesclin fit
porter, du Périgord où il se trouvait alors, une lettre au
duc Jean qui répondit lui-même immédiatement au message du
chevalier breton, comme cela ressort des deux articles de compte
suivants: «Au messaigier de messire Bertrant du Claquin qui a
pourté lettres à monseigneur (Jean, duc de Berry), de par le dit
messire Bertrant, pour don fait à luy le XXIe jour d’aoust (1370)
ensuivant: IIII livres tournois». _Arch. Nat._, KK 251, fº 34
vº.--«Au dit Cambray, prisonnier des Anglois, lequel monseigneur
(Jean, duc de Berry) a envoié pourter lettres à monseigneur
Bertrant de Clasquin, pour don fait à luy par le dit seigneur,
pour aider à paier sa rançon, par mandement du dit seigneur donné
le XXIe jour du dit mois (août 1370): XL livres». _Ibid._, fº 27.
[327] Cela est parfaitement exact. Arrivé le 21, le duc de
Berry partit de Limoges le 24 au matin et fit remettre, à titre
d’aumône, le jour même de son départ, quatre livres tournois aux
Carmes, huit livres tournois aux Cordeliers et aux Augustins
de cette ville (_Ibid._, fº 27). Dès l’après-midi du 24, il se
fit conduire d’Eymoutiers à Masléon et donna quarante sous à un
écuyer du pays qui lui avait servi de guide (_Ibid._, fº 27 vº).
A la nouvelle de la reddition de Limoges, le prince d’Aquitaine
jure sur l’âme de son père de se venger de cette trahison[328]; il
est d’autant plus irrité contre l’évêque, qui a livré la ville aux
Français, que cet évêque est son compère[329]. Il part de Cognac avec
douze cents lances, mille archers, trois mille hommes de pied, et vient
mettre le siége devant Limoges. Noms des principaux seigneurs anglais
et poitevins, qui prennent part à cette expédition. La garnison de
Limoges oppose aux Anglais la résistance la plus opiniâtre. Le prince,
n’espérant pas emporter de vive force une ville si bien défendue, prend
le parti de faire miner les remparts. P. 243 à 245, 422 à 424.
[328] Le duc de Berry, prévoyant cette colère du prince de
Galles, avait envoyé, le jour même où il prit possession de
Limoges, c’est-à-dire le 22 août 1370, cinq messagers au prince
de Galles, sans doute pour assumer toute la responsabilité de la
reddition et en décharger, autant que possible, les habitants de
cette ville: «A cinq messagiers envoiés en Angolmois _pourter
lettres de par mon dit seigneur au prince de Gales_..., par la
main Ymbaut du Peschin, par mandement du dit seigneur donné le
XXIIe jour du dit mois (d’août 1370): randu à court: XXX livres
tournois.» KK 251, fºs 39 vº et 40.
[329] Jean de Cros avait tenu sur les fonts du baptême un
des enfants du prince d’Aquitaine. Le 27 août, le duc Jean,
retournant du Limousin en Berry, fut rejoint à Felletin (Creuse,
arr. Aubusson), par un écuyer qui lui remit, de la part de
l’évêque de Limoges, une lettre où cet infortuné prélat le
priait sans doute de ne pas abandonner les habitants de sa ville
épiscopale (KK 251, fº 27 vº); mais le futile et égoïste prince
passait ses journées à jouer aux dés avec ses chambellans, et
la veille même il avait déboursé quarante livres tournois, pour
«raimbre» ou racheter ses patenôtres de corail, mises en gage à
la suite d’une dette de jeu (_Ibid._, fº 18). Il n’était pourtant
pas incapable d’un bon mouvement, ainsi que l’atteste le touchant
article de compte suivant: «A un pauvre enffant de village qui
fu trouvés _tout seul_ en l’oustel où mon dit seigneur se lougha
à Saint Denis du Chastel (auj. hameau de la Courtine, Creuse,
arr. Aubusson, c. Felletin): LX sous.» _Ibid._, fº 27.--Le 14
septembre, le jour même où le prince de Galles mit le siége
devant Limoges, le duc de Berry envoya Bertrand du Montail porter
une lettre, où il devait faire appel à la clémence d’Édouard en
faveur des assiégés. _Ibid._, fº 40.
Robert Knolles, s’avançant à travers la Brie, vient camper devant
Paris[330] un jour et deux nuits. De son hôtel de Saint-Pol, Charles V
peut apercevoir la fumée des incendies allumés par les Anglais du côté
du Gâtinais. Le roi est entouré de l’élite de ses chevaliers; mais, par
le conseil du sire de Clisson, il leur a fait défense de s’aventurer
en rase campagne contre l’ennemi. A la porte Saint-Jacque notamment,
se tiennent le comte de Saint-Pol, le vicomte de Rohan, les principaux
seigneurs de la Picardie et de l’Artois. Le mardi, jour où les Anglais
lèvent leur camp après avoir mis le feu aux villages où ils étaient
logés, un de leurs chevaliers, qui a voulu par bravade frapper du fer
de sa lance les barrières de cette porte Saint-Jacque, est tué au
retour par un boucher de Paris. P. 245 à 248, 424, 425.
[330] Le dimanche 22 septembre 1370, Robert Knolles et ses
gens vinrent camper vers Mons (auj. Athis-Mons) et Ablon
(Seine-et-Oise, arr. Corbeil, c. Longjumeau), et le mardi 24, ils
se rangèrent en bataille entre Villejuif et Paris. Quoique Paris
eût alors une garnison de 1200 hommes d’armes, Charles V refusa
de faire donner ses troupes. Les Anglais mirent alors le feu à
Villejuif, à Gentilly, à Cachan, à Arcueil, à l’hôtel de Bicêtre,
et allèrent loger, ce même mardi, au soir, à Antony. Puis, dès
le lendemain, ils levèrent leur camp et se dirigèrent vers la
Normandie, à travers la Beauce (_Gr. Chron._, VI, 324, 325).
Le jeudi 26, ils étaient déjà dans les environs de Gallardon
(_Arch. Nat._, JJ 100, nº 911), et le dimanche 29, un de leurs
détachements saccageait la paroisse Saint-Gervais de Séez (_Bibl.
Nat._, Quitt., XVIII, 1054). On voit par les registres du
chapitre de Notre-Dame, qu’avant de s’éloigner des environs de
Paris, ils avaient prélevé de fortes rançons sur Orly, Itteville
et presque tous les villages de cette région (_Arch. Nat._, LL
210, fºs 527, 532, 586).
Pendant le siége de Limoges par le prince de Galles, Bertrand du
Guesclin, prenant pour base d’opérations les forteresses françaises de
Louis de Malval et de Raymond de Mareuil, fait la guerre aux Anglais en
Limousin au nom de la veuve de Charles de Blois[331] à qui ce pays a
jadis appartenu; il se fait rendre Saint-Yrieix[332] et met dans cette
place une garnison bretonne[333]. P. 248, 249, 425, 426.
[331] Par acte daté de Paris le 9 juillet 1369, Jeanne de
Penthièvre, vicomtesse de Limoges, avait donné la vicomté de
Limoges à Charles V (_Arch. Nat._, J 242, nº 51); mais cet
acte était de pure forme et destiné à permettre au roi de
France d’arracher le Limousin aux Anglais. Charles V, par une
contre-lettre secrète, de même date que l’acte précédent,
déclarait la dite donation non avenue, et s’engageait à
restituer intégralement à sa cousine, Jeanne de Penthièvre,
et à ses héritiers, la vicomté de Limoges (_Arch. départ.
des Basses-Pyrénées_, série E, nº 137). Cette importante
contre-lettre a été signalée et publiée pour la première fois par
dom Plaine (_Jeanne de Penthièvre_, Saint-Brieuc, 1873, p. 44 à
46).
[332] Divers documents mentionnent la soumission de Saint-Yrieix,
au roi de France, dès le milieu de 1370 (_Ordonn._, VI, 242;
_Arch. Nat._, JJ 114, nº 146). On sait même, par un autre
document, qu’à cette date des Bretons y tenaient garnison (_Arch.
Nat._, JJ 109, nº 386).
[333] Bertrand ne fit qu’une très-courte apparition sur les
confins du Limousin et du Périgord; le 30 août 1370, il était à
Montauban où le duc de Molina, comte de Longueville et de Soria,
donna quittance de 10 000 francs d’or, pour ses gages et ceux
des gens d’armes de sa compagnie servant en Guyenne, «tant en la
compaignie du dit monseigneur le duc (d’Anjou) comme autrement,
_estant ès frontieres de Limosin_ et autre part ou dit duché
de Guienne, où le dit monseigneur le duc a ordenné estre en
frontiere contre les ennemis du royaume.» _Bibl. Nat._, Titres
originaux, au mot _du Guesclin_.--Le 14 septembre suivant, du
Guesclin était de retour à Toulouse où le duc de Molina, comte
de Longueville, seigneur de Soria, donna quittance de 3000
francs d’or pour ses gages et ceux des gens d’armes «estans du
comandement du dit monseigneur (le duc d’Anjou) avec nous et
en nostre compaignie _ou pais de Perregueurs et sur le pais
d’Angoulesme_.» _Ibid._--La chevauchée de Bertrand sur les
confins du Périgord, du Limousin et de l’Angoumois, se place
ainsi entre le 30 juillet, date d’une quittance de 1500 francs
d’or donnée à Toulouse, et le 30 août suivant, date d’une autre
quittance de 10 000 francs, délivrée à Montauban et analysée
dans les lignes qui précèdent. D’ailleurs, dans un acte daté de
Poitiers le 9 août 1372, du Guesclin, duc de Molina et connétable
de France, fait allusion à sa campagne de 1370, sur les confins
du Limousin, et rappelle qu’il avait rallié au parti français les
trois frères Jean, Aimeri et Rouffaut de Bonneval, «du pays de
Limousin, en la vicomté de Limoges, _pour lors que nous venismes
d’Espaingne_.» _Arch. Nat._, JJ 109, nº 64.
Ce siége de Limoges dure environ un mois[334]. Les mineurs du prince
de Galles parviennent à faire tomber un pan du mur d’enceinte dans les
fossés, et les Anglais entrent aussitôt dans la ville par cette brèche.
Ils passent au fil de l’épée plus de trois mille habitants de Limoges;
ils saisissent l’évêque lui-même dans son palais et l’emmènent devant
le prince qui le menace de lui faire trancher la tête. Seuls, les
hommes d’armes de la garnison, au nombre de quatre-vingts, s’adossant
contre une muraille, déploient au vent leurs bannières et refusent
de se rendre. Des combats corps à corps s’engagent entre le duc de
Lancastre et Jean de Villemur, entre le comte de Cambridge et Hugues de
la Roche[335], entre le comte de Pembroke et Roger de Beaufort[336];
les trois chevaliers français sont réduits à rendre leurs épées. P. 249
à 252, 426 à 428.
[334] Le siége de Limoges ne dura pas un mois, mais seulement
six jours, du 14 au 19 septembre 1370. «Item, aquel an meteyss
(1370), a XIX jorns del mes de setembre, fon preza et destrucha
la cuitat de Lymotges per lo princep de Galas loqual y avia
tengut seti per alcun temps petit.» _Thalamus parvus_, p. 385.
[335] Hugues de la Roche était marié à Dauphine de Beaufort,
l’une des filles de Guillaume Roger, comte de Beaufort, et de
sa première femme Marie de Chambon, et par conséquent l’une des
sœurs de Roger de Beaufort et du cardinal de Beaufort, élu pape à
la fin de cette même année sous le nom de Grégoire XI (Anselme,
_Hist. généal._, VI, 317).
[336] Roger de Beaufort, émancipé par son père le 26 mars 1361
(n. st.), était le troisième fils de Guillaume Roger, comte
de Beaufort, IIe du nom, et de Marie de Chambon; Guillaume
Roger, comte de Beaufort, IIIe du nom, et Pierre Roger, né en
1339, qui allait bientôt devenir le pape Grégoire XI, étaient
ses aînés (Anselme, _Hist. généal._, VI, 316). Le 25 septembre
1371, Grégoire XI intercéda auprès d’Édouard III pour la mise
en liberté de son frère, prisonnier de Jean de Grailly, captal
de Buch (Rymer, III, 923). Les démarches du pontife restèrent
sans résultat, puisque Roger de Beaufort et son neveu, Jean de
la Roche, étaient encore prisonniers des Anglais le 27 juin 1375
(_Ibid._, 1033, 1034) et le 27 mai 1377 (_Ibid._, 1078).
Les Anglais brûlent la ville de Limoges[337], la mettent au pillage et
retournent chargés de butin[338] à Cognac. Le duc de Lancastre prie le
prince son frère de lui livrer l’évêque auquel il fait grâce[339], à la
prière du pape Urbain V. P. 252, 253, 428, 429.
[337] «Civitas Lemovicensis capta fuit cum omnibus in ea
existentibus, _tam incolis_ quam aliis, qui pro sui tuitione ad
eam confugerant, ac multis nobilibus viris qui pro ejus succursu
et adjutorio illuc advenerant; _fuit que demum totaliter demolita
et destructa ac ædificia ejus ad terram prostrata, et exinde
effecta inhabitabilis et deserta, sola ecclesia cathedrali
dumtaxat remanente_.» Baluze, _Vitæ pap. Avenion._, I, col. 392.
[338] «Fortuna eos (il s’agit des doyen et chanoines de la
cathédrale de Limoges) capi per dictos inimicos permisit et sic
_omnia bona et jocalia ipsius ecclesie una cum suis propriis
perdiderunt_, et eos redimi oportuit quasi ultra posse,» lit-on
dans un privilége du 27 janvier 1372 (n. st.) où Charles V
soustrait les chanoines de Limoges à toute autre juridiction que
celle du Parlement de Paris, pour les dédommager de ce qu’ils
ont souffert pour la cause française (_Arch. Nat._, JJ 104, nº
287). Le prince de Galles, de son côté, affectant de rejeter sur
l’évêque seul toute la responsabilité de la reddition de Limoges,
avait fait grâce au chapitre de cette ville par acte daté de
Bordeaux le 10 mars 1371 (_Arch. dép. des Basses-Pyrénées_, fonds
de la vicomté de Limoges, série E); mais les chanoines durent
trouver cette clémence un peu tardive.
[339] On fit grâce de la vie à Jean de Cros, évêque de Limoges,
mais non de sa rançon, au payement de laquelle le roi de France
contribua, le 4 février 1371, pour une somme de 100 francs
(_Gall. Christ._, II, 534). Jean de Cros était le cousin du
pape Grégoire XI qui le fit cardinal dans un conclave tenu six
mois après son élection, le 6 juin 1371 (_Vit. pap. Avenion._,
I, 427). Le massacre de Limoges avait soulevé dans toute la
chrétienté une réprobation générale, et l’élection de Grégoire
XI elle-même, qui eut lieu le 30 décembre 1370, environ trois
mois après ce massacre, doit être considérée comme une sorte
de protestation du sacré collége contre la conduite barbare du
prince de Galles. Pierre Roger, dit le cardinal de Beaufort,
n’avait pas encore, au moment de son élection, reçu la prêtrise
(il ne fut ordonné prêtre que le 4 janvier 1371), mais il
était originaire de ce Limousin livré alors à la vengeance
d’un vainqueur impitoyable, il était le cousin de cet évêque
de Limoges que le prince de Galles avait voulu faire mettre à
mort, il était enfin le propre frère de ce Roger de Beaufort,
le beau-frère de ce Hugues de la Roche, l’oncle de ce Jean de
la Roche, tombés aux mains des Anglais après avoir défendu
Limoges avec tant d’héroïsme; et les membres du sacré collége
obéirent sans aucun doute à l’une des plus nobles inspirations de
l’esprit chrétien en donnant, dans de telles circonstances, leurs
suffrages à Pierre Roger.
La nouvelle de la reprise de Limoges, du massacre des habitants et de
la destruction de la ville, porte un coup sensible à Charles[340] V.
Sur ces entrefaites, Moreau de Fiennes ayant voulu se démettre de
l’office de connétable de France, la voix publique désigne Bertrand du
Guesclin pour le remplacer. Le chevalier breton est mandé à Paris par
messages, et les courriers porteurs de ces messages le trouvent dans
la vicomté de Limoges où il vient de s’emparer de Brantôme. Bertrand
confie la garde des places conquises à son neveu Olivier de Mauny et
se rend aussitôt auprès du roi de France. Il est investi, malgré ses
objections, de l’office de connétable; le roi le fait asseoir à sa
table et lui assigne quatre mille francs de revenu par an[341]. P. 253
à 255, 429, 430.
[340] De nombreux actes attestent que Charles V n’eut rien plus
à cœur que de dédommager, autant qu’il était en son pouvoir, les
habitants de Limoges de ce qu’ils avaient souffert pour la cause
française. Non content d’avoir réuni inséparablement leur ville
à la Couronne, il les mit, le 2 janvier 1372, en possession du
château (_Ordonn._, V, 439, 443). Le 27 du même mois, il autorisa
les doyen et chanoines de Limoges à faire construire pour leur
usage une forteresse, entièrement distincte et indépendante de
la cité proprement dite, afin de pouvoir s’y renfermer et s’y
défendre au besoin contre l’ennemi (_Arch. Nat._, JJ 104, nº 263;
_Ordonn._, V, 446, 447). Enfin, le 16 juin 1376, il décida que
les affaires de l’église et de l’évêque de Limoges ne pourraient
être jugées que par le Parlement de Paris (_Ordonn._, VI, 204).
[341] Les provisions de l’office de connétable de France, vacant
par la démission de Robert, sire de Fiennes, dit Morel, en faveur
de Bertrand du Guesclin, duc de Molina et comte de Longueville,
sont datées de Paris en l’hôtel Saint-Pol le mercredi 2 octobre
1370 (Mém. de la Chambre des Comptes coté D, fº 101, cité par
Blanchard, _Compil. chronol._, p. 155). On lit dans un acte,
en date du 5 de ce mois, que du Guesclin fut pourvu de cet
office sur l’avis du grand Conseil du roi et d’une assemblée de
prélats, de nobles, de bourgeois et d’habitants de Paris: «par
la deliberation et advis de nostre grant Conseil et de plusieurs
prelas, nobles, bourgoiz et habitans de nostre bonne ville de
Paris, avons ordenné de mettre sus sans delay certaine provision
pour la deffense de nostre dit royaume, pour laquelle briefment
executer et mener à bonne et desiderable conclusion, avons,
_par la dicte deliberation et advis_, fait et establi nostre
connestable de France, nostre amé et feal Bertran du Guesclin.»
(_Arch. Nat._, sect. hist., K 49, nº 52.)
[1] CHRONIQUES
DE J. FROISSART.