«Quel terrible usage les ennemis de la république ont fait du seul nom

d'une magistrature romaine! Et si leur érudition nous est si fatale, que

sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues! Je ne parle point de

leurs armées; mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York et à

tous les écrivains royaux les patentes de cette dignité ridicule, qu'ils

m'ont expédiée les premiers: il y a trop d'insolence, à des rois, qui ne

sont pas sûrs de conserver leurs couronnes, de s'arroger le droit d'en

distribuer à d'autres....» Qu'un représentant du peuple qui sent la

dignité de ce caractère sacré, «qu'un citoyen français digne de ce nom

puisse abaisser ses voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules

qu'il a contribué à foudroyer, qu'il se soumette à la dégradation

civique pour descendre à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraîtra

vraisemblable qu'à ces êtres pervers qui n'ont pas même le droit de

croire à la vertu! Que dis-je, _vertu_! C'est une passion naturelle sans

doute; mais comment la connaîtraient-elles, ces âmes vénales qui ne

s'ouvrirent jamais qu'à des passions lâches et féroces; ces misérables

intrigants qui ne lièrent jamais le patriotisme à aucune idée morale,

qui marchèrent dans la révolution à la suite de quelque personnage

important et ambitieux, de je ne sais quel prince méprisé, comme jadis

nos laquais sur les pas de leurs maîtres?... Mais elle existe, je vous

en atteste, âmes sensibles et pures; elle existe, cette passion tendre,

impérieuse, irrésistible, tourment et délices des coeurs magnanimes;

cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les

opprimés, cet amour plus sublime et plus saint de l'humanité, sans

lequel une grande révolution n'est qu'un crime éclatant qui détruit un

autre crime; elle existe cette ambition généreuse de fonder sur la terre

la première République du monde!...

«Ils m'appellent tyran.... Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds,

je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les

crimes, et ils seraient reconnaissants! Si je l'étais, les rois que nous

avons vaincus, loin de me dénoncer (quel tendre intérêt ils portent à

notre liberté!), me prêteraient leur coupable appui; je transigerais

avec eux....

«Qui suis-je, moi qu'on accuse? Un esclave de la liberté, un martyr

vivant de la République, la victime autant que l'ennemi du crime. Tous

les fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes, les plus

légitimes de la part des autres sont des crimes pour moi; un homme est

calomnié dès qu'il me connaît; on pardonne à d'autres leurs forfaits; on

me fait un crime de mon zèle. Otez-moi ma conscience, je suis le plus

malheureux de tous les hommes; je ne jouis pas même des droits du

citoyen; que dis-je! il ne m'est pas même permis de remplir les devoirs

d'un représentant du peuple.

«Quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils s'excusent en

leur disant: _C'est Robespierre qui le veut, nous ne pouvons pas nous en

dispenser...._ On disait aux nobles: _C'est lui seul qui vous a

proscrits_; on disait en même temps aux patriotes: _Il veut sauver les

nobles_; on disait aux prêtres: _C'est lui seul qui vous poursuit; sans

lui, vous seriez paisibles et triomphants_; on disait aux fanatiques:

_C'est lui qui détruit la religion_; on disait aux patriotes persécutés:

_C'est lui qui l'a ordonné, ou qui ne veut pas l'empêcher_. On me

renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les

causes, en disant: _Votre sort dépend de lui seul_. Des hommes apostés

dans les lieux publics propageaient chaque jour ce système; il y en

avait dans le lieu des séances du tribunal révolutionnaire, dans les

lieux où les ennemis de la patrie expient leurs forfaits; ils disaient:

_Voilà des malheureux condamnés; qui est-ce qui en est la cause?

Robespierre._ On s'est attaché particulièrement à prouver que le

tribunal révolutionnaire était un _tribunal de sang_, créé par moi seul,

et que je maîtrisais absolument pour faire égorger tous les gens de

bien, et même tous les fripons, car on voulait me susciter des ennemis

de tous les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan

de proscription était exécuté à la fois dans tous les départements par

les émissaires de la tyrannie. Mais qui étaient-ils, ces

calomniateurs?...»

Ce sont ceux qui ont blasphémé à la fête de l'Etre Suprême: «Croirait-on

qu'au sein de l'allégresse publique, des hommes aient répondu par des

signes de fureur aux touchantes acclamations du peuple? Croira-t-on que

le président de la Convention nationale, parlant au peuple assemblé, fut

insulté par eux, et que ces hommes étaient des représentants du peuple?

Ce seul trait explique tout ce qui s'est passé depuis. La première

tentative que firent les malveillants fut de chercher à avilir les

grands principes que vous aviez proclamés et à effacer le souvenir

touchant de la fête nationale: tel fut le but du caractère et de la

solennité qu'on donna à ce qu'on appelait l'affaire de _Catherine

Théos_....

«Oh! je la leur abandonnerai sans regret, ma vie! J'ai l'expérience du

passé, et je vois l'avenir! Quel ami de la patrie peut vouloir survivre

au moment où il n'est plus permis de la servir et de défendre

l'innocence opprimée! Pourquoi demeurer dans un ordre de choses où

l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la justice est un

mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les plus ridicules

occupent dans les coeurs la place des intérêts sacrés de l'humanité?...

En voyant la multitude des vices que le torrent de la Révolution a

roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je

l'avoue, d'être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur

des hommes pervers qui s'introduisaient parmi les sincères amis de

l'humanité, et je m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des

Catilina de mon pays tracer une ligne profonde de démarcation entre eux

et tous les gens de bien. J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de

la liberté accablés par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts

aussi! Les bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des

conditions différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent

abaisser vos âmes et énerver vos vertus par leur désolante doctrine!...

Non, Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil éternel!... Citoyens,

effacez des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui

jette un crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence

opprimée, et qui insulte à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: _la mort

est le commencement de l'immortalité!_»

Dans sa péroraison, il changea de ton et de but. C'est là qu'avec

d'effrayantes et vagues formules, il désignait de nouvelles victimes

pour l'échafaud:

«... Quel est le remède à ce mal? Punir les traîtres, renouveler les

bureaux du Comité de sûreté générale, épurer ce comité lui-même, et le

subordonner au Comité de salut public; épurer le Comité de salut public

lui-même, constituer l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de

la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écraser ainsi

toutes les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur

leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté: tels sont les

principes. S'il est impossible de les réclamer sans passer pour un

ambitieux, j'en conclurai que les principes sont proscrits, et que la

tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive le taire; car que peut-

on objecter à un homme qui a raison et qui sait mourir pour son pays?

«Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps

n'est point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la

patrie; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits tant

que la horde des fripons dominera.»

Cette vaste harangue, diffuse et inégale, mais où brillent des traits

sublimes, sembla d'abord assurer la victoire à Robespierre. Déjà la

Convention avait ordonné l'impression et l'envoi aux départements; mais

les conspirateurs jetèrent le masque et jouèrent résolument leur tête,

accusant l'orateur de dictature. Le décret fut rapporté, et la querelle

suprême remise au lendemain.

Le soir du même jour, Robespierre lut son discours aux Jacobins. Il y

remporta le plus vif succès et mit le club en rébellion morale contre la

Convention, malgré l'opposition de Billaud et de Collot. Mais on ne

connaît cette séance oratoire que par les confidences de Billaud lui-

même, narrateur trop partial pour être exact et complet. [1] Le seul

fait certain, c'est que, le lendemain, Robespierre et Saint-Just se

présentèrent à la Convention avec l'appui notoire de la plus grande

autorité révolutionnaire. Si Robespierre avait pu parler, la journée

tournait en sa faveur; mais la sonnette de Thuriot étouffa sa voix,

rendant ainsi à son éloquence le suprême hommage qu'on avait rendu à

Vergniaud et à Danton, quand on les avait bâillonnés pour les tuer.

[Note: _Réponse de J.-N. Billaud aux inculpations qui lui sont

personnelles_, an III, in-8°. Voici les paroles qu'il prête à

Robespierre: «Aux agitations de cette assemblée, a-t-il dit, il est aisé

de s'apercevoir qu'elle n'ignore pas ce qui s'est passé ce matin à la

Convention. Il est facile de voir que les factieux craignent d'être

dévoilés en présence du peuple; au reste, je les remercie de s'être

signalés d'une manière aussi prononcée et de m'avoir fait connaître mes

ennemis et ceux de la patrie.»--Après ce préambule, Robespierre lit le

discours qu'il avait prononcé à la Convention. Il est accueilli par des

applaudissements nombreux; et la portion de la Société qui ne paraissait

point l'approuver, ne fait qu'exciter la colère....»]

_IV.--LA RHÉTORIQUE DE ROBESPIERRE_

Charles Nodier est presque le seul écrivain qui ait discuté le mérite

littéraire de Robespierre, mais il l'a fait avec sa fantaisie

extravagante et paradoxale, avec un air de mystification. On n'a pas

encore sérieusement préparé les éléments d'une critique de ce talent

oratoire, qui s'imposa et régna un temps sur la France. Voyons donc ce

que les contemporains pensaient de cet homme politique considéré comme

orateur, ce que lui-même pensait de lui, quels sont les principaux

procédés de sa rhétorique.

* * * * *

A la Constituante, Robespierre s'était montré préoccupé de sa réputation

d'homme de lettres, avec une irritabilité douloureuse d'amour-propre.

Sous le politique austère et déjà redoutable, on démêlait en lui le

candidat au prix d'éloquence. On a vu quels sarcasmes lui attira cette

vanité littéraire, et comment, sous le feu de la raillerie, il s'éleva

au-dessus de lui-même dans les derniers mois de la législature, soit

qu'il improvisât une réponse à la consultation réactionnaire de l'abbé

Raynal, soit qu'il demandât l'inéligibilité des représentants actuels.

Depuis ce moment jusqu'à sa mort, il ne cessa de faire des progrès, à

force d'application fiévreuse, et de monter chaque jour d'un degré,

comme orateur, dans son estime et dans celle du public: son discours

testamentaire du 8 thermidor couronnera avec éclat tant de luttes

intimes contre la lenteur de sa propre imagination, tant de fermeté

patiente contre les moqueries ou l'indifférence de l'opinion.

En 1792 et en 1793, ces progrès sont attestés par les procédés mêmes

dont usent ses ennemis pour atténuer les effets de son éloquence. Ce

sont des gamineries inconvenantes comme celle de Louvet lui bâillant au

nez ou de Rabaut affectant la plus ironique inattention. Dans ses

mémoires, l'auteur de _Faublas_, surpris par l'éclosion du talent

oratoire de Robespierre, voit là un phénomène qu'une collaboration

secrète peut seule expliquer: «Détestable auteur et très mince écrivain,

dit-il, il n'a aujourd'hui d'autre talent que celui qu'il est en état

d'acheter.» Non, Robespierre n'eut pas ses faiseurs, comme Mirabeau, et

il n'y a pas à craindre, quoi qu'en dise Mercier, qu'un Pellenc ou un

Reybaz revendique la paternité des discours sur la guerre ou de

l'homélie sur l'Etre suprême. «Il y règne une trop grande unité, dit

justement M. d'Héricault, on y trouve trop les traces d'un tempérament

et de défauts qui eussent disparu sous la main d'hommes comme Sieyès ou

Saint-Just ou Fabre d'Eglantine, ou l'obscur prêtre apostat qu'on

désigne aussi comme son secrétaire-compositeur.» La vérité, c'est que

ses ennemis le calomnient jusque dans son talent, dont ils font ainsi un

involontaire éloge.

On ne peut contester ni la quantité ni la qualité de ses succès

oratoires: il est sûr qu'aux Jacobins l'enthousiasme pour sa parole

devint peu à peu du fanatisme. Ne dites pas que sa dictature, une fois

fondée, lui valut des applaudissements serviles ou payés: à l'époque où

il a contre lui la majorité des Jacobins eux-mêmes (fin 1791), comme à

l'époque où il inaugure son attitude religieuse au milieu du Paris

d'Hébert et de Chaumette, il remporte, lui qui est presque seul contre

presque tous, des triomphes de tribune qu'il faut bien attribuer tout

entiers à son talent et à son caractère. On voit que son éloquence

travaillée, académique, toujours grave et décente, imperturbablement

sérieuse et dogmatique, plaisait au peuple, lui semblait le comble de

l'art, un beau mystère de science et de foi. Quelques lettrés

s'étonnaient de cette faveur; et Baudin (des Ardennes), dans son

panégyrique des Girondins, se demandera comment une parole si ornée et

guindée a pu en imposer si longtemps aux âmes incultes. «La popularité,

dit-il, ne se trouvait ni dans son langage, ni dans ses manières; ses

discours, éternellement polémiques, toujours vagues et souvent prolixes,

n'avaient ni un but assez sensible, ni des résultats assez frappants, ni

des applications assez prochaines pour séduire le peuple.» Ils le

séduisaient cependant, par les qualités même ou les défauts que signale

Baudin. A la fin, aux Jacobins, dit Daunou, «il pouvait discourir à son

gré sans crainte de contradiction ni de murmures: il recueillait, il

savourait les longs applaudissements d'un immense auditoire». [1] Un

fait peu connu donnera une juste idée de l'enthousiasme presque

religieux qu'il excitait parmi les frères et amis dès la fin de 1792:

les membres de la Société ouvraient une souscription pour imprimer et

répandre ses principaux discours.

[Note: Taillandier, _Documents biographiques sur Daunou_, p. 293.]

Mais que pensaient de son talent les rares esprits dont les passions du

temps n'avaient pas altéré tout à fait la finesse critique? André

Chénier raille quelque part «les beaux sermons sur la Providence de ce

parleur connu par sa féroce démence». Le plus grand styliste d'alors,

Camille Desmoulins, est parfois lyrique sur l'éloquence de

l'Incorruptible. Tantôt, il trouve qu'aux Jacobins, dans le débat sur la

guerre, «le talent de Robespierre s'est élevé à une hauteur désespérante

pour les ennemis de la liberté; il a été sublime, il a arraché des

larmes». Tantôt il s'écrie, à propos de la réponse à Louvet: «Qu'est-ce

que l'éloquence et le talent, si vous n'en trouvez pas dans ce discours

admirable de Robespierre, où j'ai retrouvé d'un bout à l'autre l'ironie

de Socrate et la finesse des _Provinciales_, mêlées de deux ou trois

traits comparables aux plus beaux endroits de Démosthène?» Certes, ces

éloges ont leur poids; mais Camille, bon camarade, partisan exalté, ne

se laisse-t-il pas aveugler ici par son admiration pour le caractère de

Robespierre? Ne se monte-t-il pas un peu la tête, par passion politique,

quand sa plume attique et légère compare à Socrate et à Pascal le

rhéteur laborieux? Ses éloges feront place à un froid dédain quand

l'auteur du _Vieux Cordelier_ se sera rapproché de Danton.

Un autre hommage vint à Robespierre et dut flatter voluptueusement son

amour-propre: l'arbitre du goût académique, La Harpe, lui écrivit, en

1794, pour le féliciter de son discours sur l'Etre suprême,--comme si

l'admiration ralliait l'ancien régime au génie de Robespierre. Mais

bientôt La Harpe se vengea de sa propre platitude en écrivant contre la

littérature révolutionnaire des pages furibondes. Tous ces jugements

sont donc entachés de partialité, et je ne trouve une note juste, une

impression froide et équitable, encore qu'un peu sévère, que dans les

mémoires du littérateur Garat. «Dans Robespierre, dit-il, à travers le

bavardage insignifiant de ses improvisations journalières, à travers son

rabâchage éternel sur les droits de l'homme, sur la souveraineté du

peuple, sur les principes dont il parlait sans cesse, et sur lesquels il

n'a jamais répandu une seule vue un peu exacte et un peu neuve, je

croyais apercevoir, surtout quand il imprimait, les germes d'un talent

qui pouvait croître, qui croissait réellement, et dont le développement

entier pouvait faire un jour beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Je le

voyais, dans son style, occupé à étudier et à imiter ces formes de la

langue qui ont de l'élégance, de la noblesse et de l'éclat. D'après les

formes mêmes qu'il imitait et qu'il reproduisait le plus souvent, il

m'était facile de deviner que toutes ses études, il les faisait surtout

dans Rousseau.»

C'est bien là l'opinion des rares contemporains qui ont gardé assez de

sang-froid pour juger dans Robespierre l'artiste et l'orateur: il est à

leurs yeux un bon élève, un imitateur appliqué de Rousseau. Le même

Garat dit ailleurs de celui qu'il appelle le _dictateur oratoire_: «Il

cherche curieusement et laborieusement les formes et les expressions

élégantes du style: il écrit, le plus souvent, ayant près de lui, à demi

ouvert, le roman où respirent en langage enchanteur les passions les

plus tendres du coeur et les tableaux les plus doux de la nature, la

_Nouvelle Héloïse_.» Robespierre ne laissait échapper d'ailleurs aucune

occasion de se présenter comme un disciple, un champion du bon Jean-

Jacques. Mais surtout il tient à passer pour un écrivain décent et

noble, selon la tradition académique. Après la gloire de réformateur

moral et religieux, il ambitionne surtout celle d'être pour la postérité

un orateur classique. Le faible Garat veut-il flatter cet homme

terrible? Il lui écrit: «Votre discours sur le jugement de Louis Capet

et ce rapport (sur les puissances étrangères), sont les plus beaux

morceaux qui aient paru dans la Révolution; ils passeront dans les

écoles de la République comme des _modèles classiques_.»

Oui, tenir un jour une place dans une anthologie oratoire, vivre dans la

mémoire des générations futures comme le mieux disant des orateurs

moralistes, être l'objet d'enthousiastes biographies scolaires, où il

apparaîtrait dans son attitude studieuse et austère, comme un

instituteur du genre humain et le premier disciple de Jean-Jacques, tel

est l'idéal de ce rêveur né pédagogue. Certes, il n'imagine cette gloire

qu'à travers les souvenirs de l'antiquité grecque et romaine, et toute

sa religiosité ne l'empêche pas de s'offrir à lui-même comme modèles les

grands harangueurs de Rome et d'Athènes. Mais l'orateur antique se

piquait d'être un politique complet, d'exceller dans toutes les

fonctions de la vie publique, au forum, au temple, à la palestre, à

l'armée. Presque tout ce rôle a été repris, au fort de la Terreur, par

quelques hommes d'Etat républicains qui parlaient et agissaient à la

fois, comme Saint-Just, qu'on vit tout ensemble homme de guerre et de

tribune, comme la plupart des représentants missionnaires. Couthon lui-

même, le paralytique Couthon, se montrait presque aussi capable d'agir

que de pérorer. Robespierre est, avec Barère, un des rares

révolutionnaires de marque qui n'ait reproduit en sa personne qu'une des

faces de l'orateur antique. Tout son rôle fut de parler. Il attribua une

importance exclusive à l'éloquence considérée comme éloquence, inspirée

non par des faits, mais par la méditation solitaire, visant moins à

provoquer des actes que des pensées et des sentiments. Cette conception

toute littéraire de l'art de la parole fit le prestige et la faiblesse

de la politique de Robespierre. Les appels qu'il adressa, en artiste, à

l'imagination et à la sensibilité de ses contemporains, lui valurent des

applaudissements et une flatteuse renommée chez ces Français épris de la

virtuosité oratoire. Mais son erreur fut de penser que la parole

suffisait à tout. Cette confiance imperturbable dans la toute-puissance

de l'outil qu'il forgeait et polissait sans cesse lui fit croire qu'il

possédait un talisman pour vaincre ses ennemis, sans avoir besoin

d'agir; voilà pourquoi, dans la séance du 8 thermidor, il n'apporta pas

d'autre machine de guerre qu'un rouleau de papier.

[Illustration: ESTAMPE THERMIDORIENNE CONTRE ROBESPIERRE]

* * * * *

Si on veut maintenant étudier de plus près comment lui viennent ses

idées, comment il les dispose et les exprime, il faut d'abord remarquer

que son imagination est lente et laborieuse. Elle ne s'éveille et ne

s'échauffe que dans le silence du cabinet. Même alors, elle est inhabile

à cet écart si commun en France et au dix-huitième siècle de saisir

rapidement les rapports entre les idées, art qui est le fond de l'esprit

de conversation, alors si florissant. A ce point de vue comme au point

de vue de l'inspiration, Robespierre n'offre ni les qualités ni les

défauts de notre race. Il s'assimile avec peine ce que d'autres ont

pensé et il pense maigrement. Je crois que M. d'Héricault a eu raison de

dire: «Son esprit lent, son cerveau aisément troublé par des

appréhensions et où toute pensée nouvelle ne se présentait jamais

qu'avec des formes indécises ou menaçantes, le rendaient rebelle à toute

idée survenant brusquement.» [Note: _La Révolution de Thermidor_, p.

115.] Ainsi l'idée de république, subitement produite après la fuite à

Varennes, le déconcerte et lui répugne pendant de longs mois. Là où

d'autres Français ont déjà évolué dans une pirouette, il lui faut un

délai infini pour achever un lent et circonspect travail d'intime

changement d'opinion. De même dans la mise en ordre de ses propres

pensées, c'est avec peine qu'il passe d'un argument à un autre, c'est

avec raideur qu'il quitte une attitude oratoire pour en revêtir une

seconde, même prévue et déjà essayée par lui. Il lui faut une ornière,

il s'y plaît, la suit jusqu'au bout, et la prolonge chaque jour

davantage. De là ces éternelles redites, ce délayage, ce retour des

mêmes thèmes chaque fois plus développés. Il ne se sent en sûreté, il

n'est maître de lui que dans une formule qui lui soit familière. Les

interruptions le dérangent et l'exaspèrent: tous ont ri d'un sarcasme

avant qu'il en ait saisi la portée. Même un compliment brusque le

déconcerte: il craint un piège, un sous-entendu. Il lui faut une galerie

muette et applaudissante, et il n'excelle que dans le monologue: «son

rôle de pontife lui plaît en partie comme monologue», [Note: Cette fine

remarque est de M. d'Héricault, _ibid._, p 206.] parce qu'il lui assure

un assentiment silencieux, un droit à n'être jamais interrompu, c'est-à-

dire désarçonné.

Michelet nous le montre courbé sous la lampe de Duplay et raturant,

raturant encore, raturant sans cesse, comme un écolier qui s'applique et

dont l'imagination laborieuse ne peut ni aboutir ni se contenter. Il y a

du vrai dans cette vue. Pourtant, voici un renseignement tout autre sur

sa méthode de composition. Je l'emprunte à Villiers qui, en 1790, avait

passé sept mois auprès de Robespierre, comme secrétaire bénévole et non

payé, et dont, à ce titre, les _Souvenirs_ ont quelque intérêt pour

l'histoire: «Robespierre, dit-il, écrivait vite correctement, et j'ai

copié de ses plus longs discours qui n'avait pas six ratures.» Comment

concilier cette indication avec l'aspect si souvent décrit, que présente

le manuscrit du discours du 8 thermidor, dont quelques pages sont noires

de ratures?

Cette apparente contradiction entre ce témoignage et ce document va nous

donner le secret de la méthode de composition et de style de

Robespierre.

Quel est le caractère des ratures du fameux manuscrit? L'auteur supprime

des tirades, des paragraphes; il les supprime en les raturant tout

entiers. Mais presque jamais il n'efface un mot, un membre de phrase,

pour les remplacer. Il change le fond; il touche très peu à la forme.

D'où il suit qu'il modifie sans cesse le plan de son discours, qu'il en

corrige rarement le style. Villiers a donc raison de dire: «Robespierre

écrivait vite», et la tradition n'a pas tort de dire: «Robespierre

composait péniblement, et ses discours sentaient l'huile».

Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre · 第 22 / 23 段